‹ Bossuet, historien du protestantismeChapitre 322 sur 327 · Voy. ci-dessus, p · texte numérisé non relu

Voy. ci-dessus, p

4. Bien que Bossuet connaisse les sévérités que Calvin a eues parfois à l'égard de Luther, il ne cherche point à faire croire qu'il y ait eu zizanie entre ces doux auteurs de la Réforme, ni que Calvin ait voulu détrôner et combattre son prédécesseur {Hist. des Var., 1. I, nos Vi, xv et xxxu ; 1. V, n° xv ; 1. VI, n° xxxiv ; 1. IX, n° lxxvi.) — Cf. plus haut, p. 447-448.

autres Réformateurs a tantôt inconsciemment subies, tantôt acceptées avec insouciance. Si Bossuet ne i'en décharge pas complètement, s'il se fait fort, en un passage, de montrer, soit dans les sentiments particuliers de Calvin, soit dans les Confessions de foi qu'il a dressées au nom du parti ou qu'il a inspirées, des contradictions nombreuses, toutefois il sait reconnaître que sa doctrine, plus conséquente, a été aussi beaucoup « plus uniforme » que celle de Luther, son esprit « plus suivi, » ses idées plus constantes1. Et d'ailleurs ce sont moins des « contradictions », à proprement parler, que Bossuet lui reproche, que de- certaines dissimulations de ses sentiments vrais, consenties, à ce qu'il semble en 1554, en 1557, en 1561, pour ménager l'union soit avec les Zvvingiiens, soit avec les partisans de la Confession d'Augsbourg. Calvin, selon Bossuet, a manqué à sa sincérité habituelle2, quand il a écouté, cumme Luther et sous l'influence de Bucer, les suggestions de la politique.

Si, par exemple, sa conduite dans les guerres religieuses de France est entachée, selon Bossuet, d'inconséquence, c'est la faute de cette arrière-pensée, que Bossuet lui attribue, d'avancer son parti au moyen de la politique. 11 n'a point participe, sans doute, à la conjuration d'Amboise, mais il l'a « trop mollement » blâmée, et il a implicitement approuve la première guerre civile. 11 a démenti, en ces deux circonstances, les « belles idées » qu'il avait proclamées, dans son Institution, de la patience et de la soumission du vrai chrétien.

Lu ce qui concerne l'attitude de Calvin à l'égard de la prise d'armes de 1d62, l'assertion de Bossuet était incontestable. Dans la lettre au baron des Adrets, que Bossuet cite, Calvin se borne à « déconseiller le pillage et les violences, » mais il ne proteste point contre la guerre, et Bossuet a raison d'en conclure qu'il la considérait, au moins dans son for intérieur, comme légitime. De fait, dans les autres écrits de Calvin de la même époque, il n'y a nulle part une desapprobation expresse de la lutte engagée par Coudé contre le parti caUiolique pour la défense des intérêts protestants 3. Le réformateur de Genève ne fait nulle part les reserves que Luther opposa jusqu'au dernier moment aux politiques et aux juristes.

Il y avait plus de matière a conteste touchant la conduite de Calvin lors de la conjuration d'Ainnoise. Caivin déclara plus tard qu'il l'avait eue « en horreur; » que, si fou avait écoute ses avis, on ne l'eût point tentée, et qu'il s'y était opposé de toutes ses forces. Bossuet connait ces déclarations et il les cite. Mais il y croit peu. 11 soupçonne que Caivin ne s'est pas fortement opposé au dessein des conjures, et qu'au contraire, il leur a prêté, de Genève, l'appui d'une connivence

1. Cf. sur les théologiens catholiques qui avaient aceuse' Calvin de variations, Bayle, Dict. crit., art. Sciiultlngius.

X. Bayle, Dict. ont., art. ïscultet, rem. E, remarque aussi que ce lut sans doute sous l'intluence de Bucer que Calvin, « dans son Catéchisme et ailleurs, se servit de phrases qui semblent admettre la présence substantielle du corps de N.-fc>. »

3. Cl. sur l'approbation que Calvin donne à la résistance à partir du commencement de 113G2, Bull, de la !Soc. du I'rot. fr., xvi* année, p. 162 j A. de Kuble, Antoine de Bourbon et Jeanne cïAtbrct, t. II, p. Z-14.

secrète. — Basnage s'indigne de cette allégation. Il est certain cependant que Calvin était instruit par le menu des espérances des conjures et des préparatifs de l'affaire ' ; que lieze, son collègue et son ami, ne la désapprouvait pas; qu'Hotmail et Sturin lui taisaient connaître de Strasbourg, sans paraître redouter son blâme, leurs manœuvres et celles de leurs amis de France, leurs négociations, leurs complots, parfois même assez peu chrétiens ; que, d'autre part, Calvin, dans le même temps, était en relations régulières et continues avec les diverses Eglises de France- qu'il prétendait leur dicter leur conduite et leur marquer leurs voies; que ses lettres, « portées de ville en ville, lues à la lin des prêches », faisaient circuler partout le mot d'ordre des « fidèles. » Est-il donc vraisemblable que, jouissant d'une telle influence et de tels moyens d'action, non seulement à Genève, mais en France, il ait fait inutilement tous ses efforts pour empêcher la conspiration ? N'est-il pas plus probable que, tout en la désapprouvant théoriquement, tout en blâmant le plan projeté, tout en refusant de participer lui-même à l'affaire d'une manière effective, il s'en est tenu à des dissuasions platoniques et assez froides, qui laissaient aux organisateurs du complot toute leur liberté d'action3? — Aux yeux d'un modei ne, Calvin, en restant neutre,

1. Pour les confidences que recevait Calvin, voir une lettre d'Holman de lévrier 1560 au sujet d'un certain Cruinbacn qui ne demanderait pas mieux que uo jouer le rôle de «Bruius » vis-à-vis du cardinal de Lorraine ^Corpus Kefokmaiorum, t. XLVI, p. iy-zO); une lettre de Sturm, du même mois, stir le même sujet [ibicC., p. zi). — Ci. la lettre Ue Calvin à Sturm, du ::5 murs 1560, ou il déclare sans embarras que le but principal de l'affaire est la suppression de l'un des Cuises : <i Totum cardinem uerii in conficiendo Antonio recte judwas. » ^Corh. Réf., t. XLVI, p. 3'J.) 11 est dillicile de croire après cela qu'il considérât l'entreprise comme « un jeu de petits enlants. » [Lettre a Vohgny du 16 avril 1561.)

2. Voir les textes cités plus haut, p. 505, n. 2. Parmi les lettres de Calvin adressées aux Églises de France, la lettre à l'église de Valence, du 22 mars 1560, est la seule de cette époque où il déconseille, et seulement en termes généraux, la résistance active et violente. — Cl. A. de Kuble, Antoine de Bourbon et Jeanne d'Aibret, t. II, p. 139.

3. Ces âmes à la lois rigides et passionnées trouvaient le moyen de concilier le respect de la morale et de la charité chrétienne avec les ardeurs du fanatisme. Le biais qu'avait su trouver à cet ellet leur casuistique était celui-ci : « Les volontés de Lieu sont impénétrables et justes; il doit vouloir punir les méchants et il serait impie de s'opposer à l'accomplissement de ses vengeances. » Un peut voir par exemple, dans une lettre de Beze à Bullinger ^t.uui». Keform., t. XLVI, p. z) comment il se désole et se félicite a lu lois de l'assassinat du président Hinard. Le même Ca.vin déclare, dans une lettre du \L± janvier 1561 à la duchesse de Ferrare, qu'il a u retenu » des <c gens de fait et d'exécution » qui voulaient « exterminer du monde » le duc de Cuise. Mais cela n'empêche pas qu'il n'ait « souvent désiré que Dieu mit la main sur lui pour en délivrer son Église. » Letlr. franc., éd. Bonnet, t. II, p. 553. Cf. plus haut, p. 228-230 et notes.

A l'époque de la conjuration d'Amboise, son âme a dû être partagée de la même façon ot accommoder ainsi, tant bien que mal, des sentiments très divers. Il de'sapprouvait la conjurai. un, cela est sur, mais il reconnaiosait tout de même que les motus allégués par les « entrepreneurs » avaient « quelque couleur » [Lettre du 76' avrit 750/ à Culignij), et sa lettre du 'â'S mars loOU à Sturm nous montre que cependant il suivait avec une impatience inquiète les démarches des conjurés. Il se demandait évidemment si, après tout, Dieu n'était pas avec eux. Lt il se tenait prêt a partir pour la 1- ranee, en cas de besoin. « Nunc me tynautae connu piget, quia quod unie Idus Alartias cx^cqui statueront, scia nondum lentatum l'anse quinque posl diebus... Neque tamen ita perpiescus nuereo quïn juin ad iter me comparent si res postuiabit. Ht quid dignum cognitu acciderit, sumptibus non parcam, ut quod féliciter coeptum fuerit prosequamur... Te quidem mature certioron omnium faciam, deinde accurramsi usas fuerit. »

fut assurément dans son droit et fit tout son devoir. Mais là n'est pas la question pour Bossuet ni pour ses contradicteurs protestants, qui, en 1688, sont d'accord à réprouver l'emploi de la violence en matière religieuse. Basnage pose nettement le point précis du débat : « Que pouvait faire Calvin qu'il n'ait pas fait? » Or il est incontestable qu'il aurait pu faire plus *, s'il eût voulu se conformer en toute rigueur à ses principes2.

En ce qui concerne la Reformation anglicane, dont Bossuet fait une étude développée3, il faut reconnaître également que la sévérité méprisante avec laquelle il la juge, du point de vue d'un chrétien catholique, se trouve, dans le fond, très conforme avec les sentiments des historiens modernes réputés les plus impartiaux et les plus complètement informés. Il nous suffira ici de le montrer sommairement.

Pour le règne d'Henri VIII, Bossuet a trop évidemment la partie belle. Là, il est bien impossible de nier ce qu'a eu de fortuit dans son point de départ le schisme anglican. Quelque humiliant qu'il soit d'être obligé de rapporter aux passions d'un homme la cause la plus apparente et la plus efficace de nobles événements de l'histoire morale de l'humanité, il n'est pas moins hors de doute que les « désordres » de l'époux de Catherine d'Aragon ont été, comme dit Bos-

1. La conduite, ou plutôt l'inertie de Calvin dans cette circonstance est bien appre'cie'o dans une note de l'édition du Corpus (t. XLVI, p. 38) : « Constat eum... sibi creditum arcanum fideliter servasse et nihit fecisse ad impediendum, quia facerc non potuerit. » Cette dernière assertion, seule, est contestable. Il pouvait parler plus haut, plus clairement, et agir plus efficacement, s'il l'eut voulu ; il pouvait avertir le Conseil de Genève de ce qui se tramait précisément; il pouvait dénoncer ouvertement les prédicants Boisnormand et David; il pouvait empêcher de partir de Genève les soixante ou soixante-dix hommes qui allèrent retrouver La Renaudic; il pouvait, par un manifeste public adresse aux Églises de France, les prémunir contre ce qui se tramait et les en détourner sans ambages. Il se borna à « se lamenter grièvement », à « gémir », à déconseiller l'entreprise à mots couverts et « par menées obliques, » forcément impuissantes. Ses lettres postérieures prouvent du reste qu'il ressent le besoin, d'abord de justifier Genève, que le roi de France accusait et que ceux de Berne soupçonnaient d'avoir favorisé le complot; et ensuite de se justifier lui-même aux yeux de ceux qui demandaient « pourquoi il ne s'y était pas plus formellement opposé. » Lettre à Coligny, déjà citée, lettres à Pierre Martyr et à Bullingcr, du 5 mai 1560 (G. R., vol. cité, n° 3196 et no 3197; t. XLIX, p. 730, 742).

2. Pour la vérification du portrait de Calvin, voir dans le Corpus Reformatorum, t. XLV-XLVII, et t. XLIX, les Lettres et autres documents de 1559 à 1563; J. Bonnet, Lettres françaises de Jean Calvin, 1854; Haag et Bordier, France prolestante, art. Calvin; Mignet, Établissement de la réforme religieuse et constitution du Calvinisme à Genève (Notices et Mémoires, t. II); Articles sur la correspondance de Calvin dans le Journal des Savants, 1856, 1857, 1859, 1860; Kampscuulte, Calvin, seine Kirche u. d. Staal in Genf; Dardier et Jundt, articles Calvin dans V Encyclopédie Lichlenberger; Ruchat, Histoire de la Réformalion en Suisse; Sayous, Études littéraires sur les écrivains français de la Réformalion ; Renan, Études d'histoire religieuse; A. Lefranc, La Jeunesse de Calvin. Cf. pour les appréciations de Bayle, les art. Calvin, Bolsec, Schultingius, Westphale (V. ci-dessus, p. 542, n. 1.).

Page 1