PREFACE. V
parler ici1 des milieux où il s'est trouvé et qui ont pu contribuer par surcroît à l'approprier à l'emploi d'historien, — il n'est pas sur que le tempérament natif eût été coulé dans un moule aussi purement et exclusivement « oratoire» qu'on se plaît à le répéter. Qui sait si dans ce rejeton d'une famille parlementaire et administrative, chez ce fils et petitfils de magistrats et d'échevins2, la dose héritée de diligence menue, de précision ponctuelle, de patience enquêteuse, n'était pas encore suffisante pour qu'il devînt apte, le cas échéant, aux besognes exactes qui sont la condition fondamentale de la recherche historique? Et même supposé que l'éloquence fût en lui aussi prépondérante3 et disposée à empiéter4 qu'on le prétend, il y avait du moins chez Bossuet une qualité d'esprit et de caractère, que ses adversaires même ont bien voulu parfois lui reconnaître 5, et qui devait le prémunir contre un usage excessif et inopportun du génie oratoire et de ses prestiges séducteurs. Si Bossuet fut avant tout, comme on l'accorde généralement, un homme de « bon sens », il convient d'en conclure que, quand il composait autre chose que des sermons et des panégyriques, il avait l'esprit de se dépouiller des habitudes et des procédés d'intelligence propres à l'exposition orale des idées et des faits; qu'il savait, pour le moins, comprendre les nécessités et les convenances particulières aux genres différents d'étude où il allait s'employer; qu'il tâchait enfin de s'y accommoder et plier de son mieux.
L'autre préjugé qui fait récuser a priori la solidité historique de Bossuet, c'est sa religiosité. J'y verrais d'autant
1. J'y ai insisté plus loin, dans le deuxième chapitre du premier livre
2. Voy. le tome I des Études de M. Floquet sur la Vie de Bossuet, p. 11- 27, 34, 35, 48.
3. Cette idée de la prédominance du tour oratoire dans l'esprit de Bossuet et de l'accaparement de toute sa pensée par l'éloquence est très nettement exprimée par Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t. Il, p. 337, 340, 341, 348, t. XII. p. 396. M. de Remisât dit lui aussi (article cité) : « Interdire à Bossuet l'éloquence, autant vaudrait interdire à uu général d'armée de tirer le canon », mais il reconnaît d'autre part, — et cela et bien juste et corrige en partie ce qu'il vient de dire, — que Bossuet, quoi qu'il fasse, » s'applique à ce qu'il fait. »
4. J'ai eu l'occasion de discuter plus loin ces prétendues prévarications de l'éloquence chez Bossuet en ce qui concerne le style (livre troisième, chapitre deuxième, n° i).
5. E. Bersot, Essais de philosophie et de morale, t. I(186i), p. 289 sqq. Cf. l'article, cité plus haut, de M. de Rémusat, sur l'attitude de Bossuet dai discussions avec Leibniz.