BéreDger vécut au milieu de l'onzième siècle
précisions d'une discussion scrupuleuse. Tantôt il lui faut suivre le sens du mot <5u<yioc depuis Aristote jusqu'à saint Justin ; tantôt, donner son avis sur les ouvrages perdus de Julien l'Apostat ; ailleurs, il doit se prononcer sur la valeur du témoignage ou du silence de Théodoret ou de Celse1. Ça et là, il est vrai, un. regret sur le temps perdu à ces mesquines discussions de fait, un mot dédaigneux sur « ces recherches de critique, qui ne sont souvent que le partage des petits esprits2 », nous avertissent qu'il ne se plait guère dans cette érudition forcée ; mais s'il met parfois un peu de mauvaise humeur à faire sa besogne d'érudit, il n'y consacre pas moins tout son jugement, toute sa conscience, et l'on ne peut que louer l'exactitude avec laquelle ce savant malgré lui porte successivement ses recherches sur presque toute l'histoire ecclésiastique de l'Orient et de l'Occident, depuis les Apôtres jusqu'aux temps modernes.
Or c'est précisément au moment où Nicole, aidé d'Arnaulcl, publiait la Réfutation de Claude, que Bossuet parait être entré en relations avec eux ; et quatre ans plus tard, quand la « Grande Perpétuité » dut paraître, c'est lui qu'ils demandèrent pour censeur et pour conseiller3. Témoin et confident de leurs travaux, Bossuet n'a pas pu ne point être frappé de ce caractère historique que prenait sous leur main la controverse 4 ; et s'il est vrai que
1. Perpétuité, t. III, 1. V, ch. i, p. 228-254, 272, 286,420, 436, 4 il, 452 sqq.; t. II, 1. III, ch. vi ; 1. V, ch. x, xu, xm; 1. VII, ch. in à vi.
2. Perpétuité, t. I, 1. IX, ch. ix, p. 840; cf. t. III, p. 511.
3. Voir plus haut, ch. i, p. 73-76 et notes ; Vie de Nicole, II, p. 15-16. — Bossuet fut mêlé de plusieurs façons dans l'entreprise de la Perpétuité. C'est un de ses cousins, l'abbé Hugues Jeannon, qui procura à Nicole les actes des Églises d'Orient dont il avait besoin.
4. Ce qui est vrai de Nicole l'est aussi de tous les hommes de Fort-Royal qui se sont occupés d'histoire religieuse : Arnauld d'Andilly, Varet, Sainte-Beuve, Lemaistre de Saci, Le Roy, Hermant, Dufossé, Fontaine, Quesnel. Sur la façon dont ils entendaient leur devoir d'historien, on peut consulter, en faisant la part de la prévention favorable, Adrien Bahxet et dom Clémencet. Arnauld d'Andilly et Godefroi Hermant, avant de commencer à composer les Vies des- Saints, consultaient les manuscrits ; Lemaistre de Saci ■< avait recueilli, par le moyen de M. d'IIérouval, si connu des savants par son z;'de pour la découverte des précieux restes de l'antiquité, tout ce qu'il avait pu découvrir d'originaux d'actes des martyrs,
la pente naturelle de son esprit le portât, lui aussi, plutôt au raisonnement et à l'éloquence qu'à la recherche patiente des faits l, il lui fut aisé de se convaincre, dès lors, par l'exemple de ses illustres amis, que c'était dorénavant de l'érudition surtout qu'exigeait de ses défenseurs la cause catholique.
De plus, dans la société où Bossuet, si peu mondain qu'il fût, se trouva engagé par la haute fonction qu'il eut à remplir, l'érudition ne parait pas avoir été en butte, à ce moment du siècle, aux mépris inintelligents qui souvent en France ne lui ont pas manqué. Descartes, sans doute, et ses plus fervents disciples2, cette « cabale d'apédeutes », comme les appelait le docte Huet dans sa colère, ridiculisaient les érudits et rabaissaient les études historiques ; mais il ne faut pas faire le dixseptième siècle plus étroitement cartésien qu'il ne le fut3. On goûtait fort, sans contredit, les vastes systèmes
et de vies édifiantes. Son dessein était de composer une légende qui fût purgée de toutes les fables. » Ilist. de Port-Royal, t. III, p. 472, à l'année 1656. — Longuerue, critique assez pointilleux, se déclare satisfait des Vies, écrites par Dufossé (Opusc, t. II, p. 139). — Cf. Baillet, Jugements des Savants (composés vers 1685), éd. de 1725, f. II, p. 442, et à l'article Critique : « 11 semble que l'âme ou le caractère particulier de cette société ait été la critique même... Il y a assez peu d'ouvrages importants des anciens et des modernes sur lesquels ils n'aient exercé leur critique, à commencer depuis les premiers grammairiens jusqu'aux derniers théologiens et jusqu'aux auteurs même de l'Écriture, etc. »
Sur les relations de Bossuet avec Nicole, Le Roy, G. Hermant, Pontchàteau, Duguet, voir les lettres de Bossuet de 1675-1676, du 10 août 1677, du 22 mai 1686, du 7 déc. 1691, de juillet et août 1693, dans l'édition Lâchât, tomes XXVI et XXX ; cf. Floquet, t. III, Sainte-Beuve, Port-Royal, et plus haut, p. 73-76.
1. Tout ce qu'on peut affirmer avec certitude, c'est que, dans les derniers temps de sa vie, Bossuet fatigué paraissait répugner aux recherches exactes. Voy. Le Dieu, Journal, t. II, p. 22 (Nov. 1704). — La Réfutation dit catéchisme de Paul Ferry, qui est de 1655, témoigne déjà chez Bossuet d'un désir incontestable de précision.
2. Malebranche, Recherche de la vérité, sec. partie, 1. If, ch. in, iv et v ; Huetiana, p. 72. — Cf. Bouillier, Histoire delà philosophie cartésienne ; l'abbé Blampignon, Études sur Malebranche.
3. Voir Brunetière, Études critiques sur l'histoire de la Littérature française, p. 1-28; Revue des Deux Mondes, 15 nov. 1888, 15 déc. 1889. — Du reste, de 1675 à 1690, le cartésianisme est persécuté, et il semble qu'il y eut parfois quelque danger à se déclarer trop haut, même dans le monde, en faveur de Descartes. Voy. Bouillier, ouvr. cité, t. I, p. 469.
de la « philosophie nouvelle », ses hardiesses et ses belles conséquences ; niais ni les savants, ni les gens du inonde ne consentaient, en dépit du maître, à faire leur tout de la métaphysique. Aux divers traits dont on dépeint ordinairement cette brillante époque de la culture française, il conviendrait, je crois, d'ajouter celui-ci : un juste équilibre, maintenu par la sagesse d'esprit des « honnêtes gens », entre les différentes formes de l'art et du savoir humain ; ou, pour prendre les fines expressions d'un homme du temps, « un goût général répandu dans le public pour reconnaître ce qui est d'estimable en chaque science. » et « un certain sentiment d'équité qui savait donner à chacune selon son prix \ »
Bien plus, à cette date de 1670, où j'essaie de retrouver, autant que possible, dans quel air respirait, si j'ose dire, une intelligence jeune et active, il semble qu'il y eut une propension assez marquée de la mode pour les « curiosités » des sciences historiques. La linguistique2. Ménage et Bouhours la promenaient dans les salons, défigurée, il est vrai, sous des colifichets galants — je parle surtout pour Ménage ; — mais cette parade même l'acclimatait et la faisait connaître. La critique, — critique des textes et critique des faits, — non seulement les auteurs de profession s'en piquaient, jusqu'à Maimbourg, mais les femmes elles-mêmes, dit Mabillon scandalisé, en avaient alors le nom à la bouche; tout est « critique » en ce temps-là ; c'est le mot du jour3. L'épigraphie et la numismatique, nombre d'hommes du monde, le président Bignon, le Père de la Chaise, le duc d'Aumont, « premier gentilhomme de la chambre», en faisaient leurs délices4.