‹ Bossuet, historien du protestantismeChapitre 87 sur 327 · Défense de Calvin · texte numérisé non relu

Défense de Calvin

guère ; et, touchant Wiclef, les travaux récemment publiés, au moins en France, ne lui ont certainement pas échappé1. Mais Bossuet ne juge pas utile d'aller chercher, clans les ouvrages de seconde main, des renseignements sur les Réformateurs, quand leurs écrits ou même parfois leur correspondance lui permettent de les étudier immédiatement et face à face, de les interroger euxmêmes sur eux-mêmes.

La rigoureuse application de ce premier principe de sa méthode nous explique donc déjà, pour une grande part, la pauvreté apparente de ses informations, pauvreté voulue 2.

Sa seconde maxime est de s'abstenir de tons les auteurs suspects; et par là il entend d'abord, apparemment, tous ceux dont les protestants se seraient crus en droit de récuser le témoignage en raison de leur hostilité contre la Réforme. Or l'on voit, à y réfléchir, que c'était là s'interdire d'un seul coup la plupart des auteurs du seizième et du dix-septième siècle qui avaient étudié, avant Bossuet, les origines de la Réforme et les vies des Réformateurs. Faisons-en l'expérience sur les historiens de Luther.

De tous les biographes catholiques, contemporains du grand Réformateur ou postérieurs à lui3, en est-il un seul qui , à la date de 1688, pût prétendre à quelque crédit

1. Par exemple, Varillas, Hist. des Révolutions arrivées en Europe pour cause de religion, 1682, t. I. Les premiers ouvrages de Varillas avaient été accueillis favorablement, même par les savants (cf. plus haut, p. 124, n. 5). Son discrédit ne date que de 1685 environ. (Voy. Bayle, Nouvelles de la Rép. des Lettres, 1686, janvier, art. I; octobre, art. IX.) — Maimbourg, Histoire du W'icléftanisme , 1683. — En Angleterre, il avait été publié une Apolog y for John Wiclef, by Th. James (1608), une Life of John Wiclef (1612).

2. D'autant que, parfois, Bossuet ne se croit pas, et avec juste raison, tenu de citer tous les auteurs qu'il a vus. Ainsi, touchant les Vaudois, il n'allègue, ou très peu s'en faut, que des auteurs du temps; mais il n'en est pas moins supposable qu'il a pris connaissance des ouvrages postérieurs. L. XI, n° lxxix : « Quelques protestants ont voulu dire que Valdo était un homme de savoir... D'autres protestants, au contraire, » etc. Cf. 1. II, n° xxi, 1. VIII, n° xxxix, etc.

3. Fabricius, Centifoliu/n lutheranurn ; Lenglet, Méthode pour étudier l'histoire: Ukert. Luthers I^eben und Werke.

auprès des lecteurs protestants? Depuis Jean Cochlée ', qui, après avoir fougueusement combattu Luther vivant, s'était fait l'insulteur acharné de sa mémoire, jusqu'à Gaspard Ulemberg2, Le dernier en date de tous ces biographes, la vie de Luther n'est qu'un pamphlet sans cesse recopié, une légende I issue ;Y l'origine de calomnies qui se transmettent de main en main et dont, au bout d'un siècle, une ou deux à peine, des plus ridicules, étaient tombées en route3.

Les histoires générales du luthéranisme écrites par des auteurs catholiques se recommandaient-elles davantage à la confiance de Bossuet? On en avait une en France, — celle de Florimond de Rémond'*, — qui jouissait toujours, il est vrai, d'une grande faveur auprès des controversistes de la communion romaine ; l'éloquent5 historien gascon leur servait, nous dit Bayle, de « munitionnaire général6 ». Mais jamais non plus les protestants n'avaient cessé de s'inscrire en faux contre cet écrivain passionné, et, en 1688, Florimond de Rémond venait, une ibis de plus, d'être flétri, par Basnage de Beauval et Burnet, comme un des plus impudents diffamateurs de la Réforme 7.

i. Comment urius de actiset scripti Lutheri, 1568. — Bossuet le connaît (lettre à Pellissou, du 7 mai 1692, dans les Œuvres de Leibniz, éd. Foùcher de Careil, t. I, p. 283).

2. De vita, moribus, rébus ç/estis ac dénique morte praedicantium lutheranorum Martini Luthers, Ph. Mëlanchthonis, Flaecii Illyrici, etc., 1&22, 2 vol. — Cf. Claude, Déf. de la Ré formation, I, p. 263.

3. « Sa mère Marguerite... conçut, selon l'opinion d'auenns, assez probable, par l'opération du diable. » Tàillèpied et Bolsec, La vie de Marti// Luther extraite des œuvres de l/. Symon Fontaine et de Slëidan, 1616, p. 4. Cf." pp. 5, 6, 23, 24, etc. ■ — Cf. Secke.ndorf , Commentarius de Lutheranismo ; Bayle, Dict. crit., art. Luther. — Les derniers biographes de Luther consentaient cependant à faire des réserves sur ce point.

i. Histoire de la naissance, progrès et décadence de l'hérésie de ce siècle, 1605, 8 vol. in-4.

5. Pour juger de son talent d'écrire, voy. ouv. cité, p. 32 sqq., 55, 53.

6. Dict, art. Ochin, rem. Y. — Cf. Tamizey de Larroque, Essai sut la vie et les ouvrages de Florimond de Rémond.

7. Hist. des ouvr, des savants, sept, et QjOV. L687; Burnet, Défense de la critique de M . Varillûs, pp. 25-28. Cf. Bayle, Dict., art. Calvin, rem. AA; art. Rémond; Œuvres édit. de 1737), t. III, p. 1033. — Pour la violence fanatique de Rémond, voy. son Histoire, p. 75, 8i, 298, 333, et passim alibi.

Les continuateurs de Baronius — Henri de Sponde, Bzovius, Rinaldi, — ne se discréditaient guère moins par leur animosité contre les premiers auteurs de la révolution religieuse du seizième siècle. Quand Rinaldi, parlant de Luther, remonte aux sources, c'est pour accepter sans contrôle1 les assertions de Jérôme Emser, de Jean Eck, de Josse Clichtove, de Cochlée, de Florimond de Rémond, de Surius, de tous les théologiens allemands ou français du seizième siècle qui avaient mené la controverse contre Luther avec la rage que Ton sait2. Enfin Pallavicin lui-même, l'historien du concile de Trente3, malgré ses velléités de modération et les apparences d'équité que garde son fastueux langage, encourait néanmoins le même reproche de partialité maladroite. Ce qu'il y a de plus nouveau dans son livre , c'est aux lettres des nonces du pape en Allemagne, au temps de Luther, qu'il l'emprunte4, et Bossuet, qui connaissait et reconnaissait les « excès5 », dans leur conduite à l'égard du moine saxon, de ces défenseurs indiscrets du Saint- Siège, devait évidemment se garder d'une histoire princi-

1. Voy., par ex., Annales ecclesiastici, éd. de 1755, t. XII, ad ann. 1521-1525. — Cf. Seckexdorf, Commentarius, etc., ad Indicem primum Scholia, n° XXVII ; Leibniz, lettres de 1691 au landgrave Ernest {Briefwechsel, éd. Rommel, t. II, pp. 297, 328).

2. Il suffit de citer Rinaldi sur le mariage de Luther : « Catharinam de Bora, olim abbatissam, e monasterio ad lupanar Witembergense traductam sibijunxit connubio incesto, adeoque infausto ut pertimuerint viri pii ne ex eo Anlichristi/s nasccrelur; caetevum adeo fecundo ut tertio -post même ex ea proies édita fuerit ». Ad ann. 1523. Ed. de 1755, t. XII, n° m. — Cf. Sponde, ad ann. 1546, n° III : « (Lutherus)... impunis scurra. »

Page 1