‹ Bossuet (volume 2)Chapitre 103 sur 130 · LE SERPENT · texte numérisé non relu

LE SERPENT

« Le serpent était le plus fin de tous les animaux. » Voici, dans la faiblesse apparente d'un commencement si étrange du récit de nos malheurs, la profondeur admirable de la théologie chrétienne. Tout paraît faible ; osons le dire, tout a ici, en apparence, un air fabuleux ; un serpent parle, une femme écoute ; un homme si parfait et très éclairé se laisse entraîner à une tentation grossière ; tout le genre humain tombe avec lui dans le péché et dans la mort : tout cela paraît insensé. Mais c'est ici que commence la vérité de cette sublime sentence de saint Paul : « Ce qui est en Dieu une folie apparente est plus sage que la sagesse des hommes ; et ce qui est en Dieu une faiblesse apparente, est plus fort que la force de tous les hommes. »

Commençons par la finessse du serpent, et ne la regardons pas comme la finesse d'un animal sans raison ; mais comme la finesse du diable, qui, par une permission divine, était entré dans le corps de cet animal. Comme Dieu paraissait à l'homme sous une figure sensible, il en était de même des anges. Dieu parle à Adam, Dieu lui amène les animaux,- et lui amène sa femme qu'il venait de tirer de lui-même ; Dieu lui paraît comme quelque chose qui se promène dans le paradis. H y a dans tout cela une figure extérieure, quoiqu'elle ne soit pas exprimée : et il était juste, l'homme étant composé de corps et d'âme, que Dieu se fît connaître à lui selon l'un et l'autre, selon les sens comme selon F esprit. H en était de même des anges qui con-

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versaient avec l'homme en telle forme que Dieu permettait, et sous la figure des animaux. Eve donc ne fut point surprise d'entendre parler un serpent, comme elle ne le fut pas de voir Dieu même paraître sous une forme sensible ; elle sentit qu'un ange lui parlait, et cependant il paraît qu'elle ne distingua, pas assez si c'était un bon ou un mauvais ange, n'y ayant aucun inconvénient que dès lors « Fange des ténèbres se transfigurât en ange de lumière ».

Voilà donc de quoi s'élever à quelque chose de plus haut que ce qui paraît : et il faut considérer dans cette parole du serpent une secrète permission de Dieu, par laquelle l'esprit tentateur se présente à Eve sous cette figure.

Pourquoi il détermina cet ange superbe à paraître sous cette forme, plutôt que sous une autre ; quoiqu'il ne soit pas nécessaire de le savoir, l'Écriture nous l'insinue, en disant que, le serpent était le plus fin de tous les animaux; c'est-à-dire celui qui s'insinuait de la manière la plus souple et la plus cachée, et qui pour beaucoup d'autres raisons que la suite développera, représentait mieux le démon dans sa malice, dans ses embûches, et ensuite dans son supplice.

Les hommes ignorants voudraient qu'Eve, au lieu d'entendre le serpent, se fût d'abord effrayée, comme nous faisons à la vue de cet animal, sans songer que les animaux soumis à l'empire de l'homme, n'avaient rien d'affreux pour lui dans l'origine; au contraire, pour ainsi dire, rampaient devant lui, aussi bien que le serpent, par une marque divine comme imprimée "sur sa face, qui les tenait dans sa sujétion. Le démon n'avait donc garde de se servir de la forme du serpent pour effrayer Eve, non plus que pour la fléchir à ses volontés par une espèce de force : mais cet esprit cauteleux alla par adresse, et par les subtiles insinuations que nous allons voir.

Jusqu'ici il ne paraît rien que d'excellent dans la nature de l'homme, à qui tous les animaux paraissent soumis, et môme ceux qui à présent nous font naturellement le plus d'horreur. Jésus-Christ a rétabli cet empire d'une manière plus haute, lorsqu'il a dit, racontant les prodiges que fera la foi dans ceux qui croient : « Ils dompteront les serpents ; et les poisons qu'ils boiront ne leur nuiront pas. » Ce miracle s'accomplira en nous d'une façon admirable, si parmi tant d'erreurs, tant de tentations, tant d'illusions, et pour ainsi dire, dans un air si corrompu, nous savons, avec la grâce de Dieu, conserver notre cœur pur, notre bouche simple et sincère, nos mains innocentes.

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