‹ Bossuet (volume 2)Chapitre 107 sur 130 · ADAM ET EVE S APERÇURENT DE LEUR NUDITE · texte numérisé non relu

ADAM ET EVE S APERÇURENT DE LEUR NUDITE

« Et aussitôt leurs yeux furent ouverts : et s'étant aperçus qu'ils étaient nus, ils se couvrirent de feuilles de figuier cousues ensemble, et se firent une ceinture »; l'original porte : « Un

habillement autour des reins. » Hélas ! nous commençons à n'oser parler de la suite de notre histoire, où il commence à nous Daraître quelque chose qu'une bouche pudique ne peut exprimer, ît que de chastes oreilles ne peuvent entendre. L'Écriture s'enveloppe ici elle-même, et ne nous dit qu'à demi-mot ce que sentirent en eux-mêmes nos premiers parents. Jusqu'ici leur îudité innocente ne leur faisait point de peine. Voulez-vous savoir ce qui leur en fait? Considérez comme ils se couvrent, et le quoi. Ce n'est point contre les injures de l'air qu'ils se couvrent le feuilles ; Dieu leur donna dans la suite des habits de peau )our cet usage, et « les en revêtit lui-même ». Ici ce n'est que les yeux et de leurs propres yeux qu'ils veulent se défendre. Qs n'ont besoin que de feuilles, seulement ils en choisissent des )lus larges et des plus épaisses, que la vue puisse moins percer. Qs s'en avisent d'eux-mêmes, et c'est ainsi que « leurs yeux urent ouverts » : non qu'auparavant ils fussent aveugles, îomme l'ont cru quelques interprètes. S'ils l'eussent été, ni \dam n'eût vu les animaux ou Eve même qu'il nomma : ni îve n'aurait vu ou le serpent ou le fruit. Dire donc que « les yeux eur furent ouverts », c'est une manière honnête et modeste l'exprimer qu'ils sentirent leur nudité, et c'est par là qu'ils iommencèrent en effet, mais pour leur malheur, à connaître e mal. En un mot, leur esprit qui s'est soulevé contre Dieu, îe peut plus contenir le corps auquel il devait commander. Et roilà, incontinent après leur péché, la cause de la honte que usqu'alors ils ne connaissaient pas. Achevons, pour ne pas •evenir à ce désordre honteux. Nous en naissons tous, et c'est jar là que notre naissance et notre conception, c'est-à-dire la source même de notre être est infectée par le péché originel. 3 Dieu! où en sommes-nous, et de quel état sommes-nous léchus !

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ADAM ET EVE s' APERÇURENT DE LEUR NUDITE

Qui pourrait dire combien énorme a été le crime d'être ;ombé, en sortant tout récemment des mains de Dieu, dans me si grande félicité, dans une si grande facilité de ne pécher )as? Voilà déjà deux causes de l'énormité : la félicité de l'état

d'où tout besoin était banni ; la facilité de persévérer dans ce bienheureux état, d'où toute cupidité, toute ignorance, toute erreur, toute infirmité était ôtée. Le précepte, comme on a vu, n'était qu'une douce épreuve de la sujétion, un frein léger du libre arbitre, pour lui faire apercevoir qu'il avait un maître, mais le maître le plus bénin, qui lui imposait par bonté le plus doux et le plus léger de tous les jougs. Û est tombé néanmoins ; et Satan en a été le vainqueur. Quoiqu'on ait peine à connaître par où le péché a pu pénétrer, c'est assez que l'homme ait été tiré du néant, pour en porter la capacité dans son fond ; c'est assez qu'il ait écouté, qu'il ait hésité pour en venir à l'effet. A ces deux causes de l'énormité du péché d'Adam, ajoutons-y l'étendue d'un si grand crime qui comprend en soi tous les crimes, en répandant dans le genre humain la concupiscence qui les produit tous ; par lequel il donne la mort à tous ses enfants qui sont tous les hommes, qu'il livre tous au démon pour les égorger, et coopère avec celui dont le Fils de Dieu a dit pour cette raison « qu'il a été homicide dès le commencement ». Mais s'il a été homicide, Adam a été le parricide de soi-même et de tous ses enfants qu'il a égorgés, non dans le berceau, mais dans le sein de leur mère, et même avant la naissance ; il a encore égorgé sa propre femme, puisqu'au lieu de la porter à la pénitence qui l'aurait sauvée, il achève de la tuer par sa complaisance. 0 le plus grand de tous les pécheurs ! qui te donnera le moyen de te relever d'une si affreuse chute ; quel asile trouveras-tu contre ton vainqueur? A quelle bonté auras-tu recours? A la seule bonté de Dieu : mais tu ne le peux ; et c'est là le plus malheureux effet de ta chute ; tu ne peux que fuir Dieu comme on va voir, et augmenter ton péché. Craignons donc du moins dans notre faiblesse le péché qui nous a vaincus dans notre force.

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PRÉSENCE DE DIEU REDOUTABLE AUX PÉCHEURS. — I\'OS PREMIERS PARENTS AUGMENTENT LEUR CRIME EN Y CHERCHANT DES EXCUSES.

" Comme Dieu se promenait dans le paradis » (car pour les raisons qui ont été dites, nous avons vu qu'il apparaissait sous

des ligures sensibles), « ils en entendirent ' le bruit. Adam et Eve se cachèrenl de devant la face du Seigneur, dans l'épaisseur du bois du paradis. Et le Seigneur Dieu appela Adam : Où es-tu? et Adam lui répondit : J'ai entendu dans le paradis le bruit de votre présence, et je l'ai redouté, parce que j'étais nu, et je me suis caché. Et Dieu lui dit : Mais qui t'a montré que tu étais nu, si ce n'est que tu as mangé du fruit que je t'avais défendu? »

Il est dit dans l'Écriture que « Dieu se promenait à l'air durant le midi ». Ces choses en elles-mêmes, si peu convenables à la majesté de Dieu et à l'idée de perfection qu'il nous a donnée de lui-même, nous avertissent d'avoir recours au sens spirituel. Le midi, qui est le temps de la grande ardeur du jour, nous signifie l'ardeur brûlante de la justice de Dieu, lorsqu'elle vient se venger des pécheurs ; et quand il est dit que Dieu dans cette ardeur se promène à l'air, c'est qu'il tempère par bonté l'ardeur intolérable de son jugement. Car c'était déjà un commencement de bonté de vouloir bien reprendre Adam ; au Heu que, sans le reprendre, il pouvait le précipiter dans les enfers, comme il a fait l'ange rebelle. Adam n'avait pas encore appris à profiter de ces reproches, et comme à respirer à cet air plus doux : plein des terreurs de sa conscience, il se cache dans la forêt, et n'ose paraître devant Dieu.

Nous avons vu l'homme pécheur qui ne peut pas se souffrir lui-même ; mais sa nudité ne lui est jamais plus affreuse, que par rapport non point à lui-même, mais à Dieu, « devant qui tout est à nu et à découvert », jusqu'aux replis les plus intimes de sa conscience. Contre des yeux si pénétrants, des feuilles ne suffisent pas. Adam cherche l'épais des forêts, et encore n'y trouve-t-il pas de quoi s'y mettre à couvert. H ne faut pas s'imaginer qu'il crût se soustraire aux yeux invisibles de Dieu : il tâcha du moins de se sauver de sa présence sensible qui le brûlait trop ; à peu près comme feront ceux qui crieront au dernier jugement : « Montagnes, tombez sur nous : collines, enterrez-nous. » Mais la voix de Dieu le poursuit ; Adam, où es-tu? Combien loin de Dieu et de toi-même ! Dans quel abîme de maux, dans quelles misères, dans quelle ignorance, dans quel déplorable égarement !

A cette voix, étonné, et ne sachant où se mettre : « Je me suis caché, dit-il, parce que j'étais nu. Mais qui t'a dit que tu étais nu, dit le Seigneur, si ce n'est que tu as mangé du fruit défendu? Adam lui répondit : La femme que vous m'avez

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donnée pour compagne m'a présenté du fruit, et j'en ai mangé. » C'est ici que les excuses commencent; vaines excuses qui ne couvrent pas le crime, et qui découvrent l'orgueil et l'impénitence. Si Adam, si Eve, avaient pu avouer humblement leur faute, qui sait jusqu'où se serait portée la miséricorde de Dieu? Mais Adam rejette la faute sur la femme, et la femme sur le serpent, au lieu de n'en accuser que leur libre arbitre. De si frivoles excuses étaient figurées par les feuilles de figuier, par l'épaisseur de la forêt dont ils pensaient se couvrir. Mais Dieu fait voir la vanité de leur excuse. Que sert à l'homme de dire : « La femme que vous m'avez donnée pour compagne? » Il semble s'en prendre à Dieu même. Mais Dieu lui avait-il donné cette femme pour compagne de sa désobéissance? Ne devait-il pas la régir, la redresser? C'est donc le comble du crime, loin de l'avouer, d'en vouloir rejeter la faute sur sa malheureuse compagne, et sur Dieu même qui la lui avait donnée.

Ne cherchons point d'excuse à nos crimes : ne les rejetons pas sur la partie faible qui est en nous ; confessons que la raison devait présider et dominer à ses appétits : ne cherchons point à nous couvrir ; mettons-nous devant Dieu ; peut-être alors que sa bonté nous couvrira d'elle-même, et que nous serons de ceux dont il est écrit : « Bienheureux ceux dont les iniquités ont été remises, et dont les péchés ont été couverts. »

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