COMMENT ON DEVIENT ENFANT DE DIEU
« Ils ne sont point nés du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme ; mais de Dieu. » Quoiqu'il nous ait donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, et que nous concourions à notre génération par la foi, dans le fond pourtant elle vient de Dieu, qui met en nous cette céleste semence de sa parole ; non de celle qui frappe les oreilles, mais de celle qui s'insinue secrètement dans les cœurs. Ouvrons-nous donc à cette parole dès qu'elle commence à se faire sentir, dès qu'une suavité, une vérité, un goût, un instinct céleste commence en nous ; et que nous sentons quelque chose qui veut être supérieur au monde, et nous inspirer tout ensemble et le dégoût de ce qui passe et qui n'est pas, et le goût de ce qui ne passe point et qui est toujours. Laissons-nous conduire ; secondons ce doux effet que Dieu opère en nous pour nous attirer à lui. Ce n'est point en suivant la chair et le sang que nous concevrons ces chastes désirs. Ce n'est point par le mélange du sang, par le commerce de la chair, par sa volonté et par ses désirs, ni par la volonté de l'homme, que nous devenons enfants de Dieu. Notre naissance est une naissance virginale. Dieu seul nous fait naître de nouveau comme ses enfants.
Disons donc avec saint Paul : « Quand il a plu à celui qui m'a séparé du monde, incontinent je n'ai plus acquiescé à la chair et au sang. » Je me suis détaché des sens et de la nature incontinent. Incontinent : la grâce ne peut souffrir de retardement ; elle se retire des âmes languissantes et paresseuses. L'épouse fait la sourde à sa voix, et tarde à se lever pour lui ouvrir ; elle court pourtant à la fin. H n'est plus temps, il s'est retiré ; rapide dans sa fuite autant qu'il était vif dans sa poursuite. Tirezmoi, et nous courrons. Dès la première touche il faut courir, et ne languir jamais dans notre course.
XVe ELEVATION
SUR CES PAROLES : « LE VERBE A ETE FAIT CHAIR. » LE VERBE FAIT CHAIR EST LA CAUSE DE LA RENAIS- SANCE QUI NOUS FAIT ENFANTS DE DIEU.
Après avoir proposé toutes ces grâces des nouveaux enfants que la foi en Jésus-Christ donne à Dieu, saint Jean retourne à la source d'un si grand bienfait à. « Et le Verbe a été fait chair, et il a habité parmi nous, et y a fait sa demeure, et nous avons vu sa gloire, comme la gloire du Fils unique du Père, plein de grâce et de vérité. » Pour nous faire devenir enfants de Dieu, il a fallu que son Fils unique se fît homme. C'est par le Fils unique et naturel, que nous devions recevoir l'esprit d'adoption. Cette nouvelle filiation, qui nous est venue, n'a pu être qu'un écoulement et une participation de la filiation véritable et naturelle. Le Fils est venu et nous avons vu sa gloire. Il était la lumière : et c'est par l'éclat et le rejaillissement que nous avons été régénérés. « Il était la lumière qui éclaire tout homme qui vient au monde » : il éclaire jusqu'aux enfants qui viennent au monde, en leur communiquant la raison, qui, tout offusquée qu'elle est, est néanmoins une lumière et se développera avec le temps.
Mais voici une autre lumière, par laquelle il vient encore éclairer le monde ; c'est celle de son Évangile qu'il offre encore à tout le monde, et jusqu'aux enfants qu'il éclaire par le baptême : et quand il nous régénère, et nous fait enfants de Dieu, que fait-il autre chose que de faire naître sa lumière dans nos cœurs, par laquelle nous le voyons plein de grâce et de vérité : de grâce par ses miracles, de vérité par sa parole ; de grâce et de vérité par l'un et par l'autre : car sa grâce, qui nous ouvre les yeux, précède en nous la vérité qui les contente. « Dieu, qui par son commandement a fait sortir la lumière des ténèbres, a rayonné dans nos cœurs pour nous faire voir la clarté de la science de Di<;u sur la face de Jésus-Christ ». Nous sommes donc enfants de Dieu, parce que nous sommes enfants de lumière. Ne désirons point la vaine gloire, ni la pompe trompeuse de la
grandeur humaine. Tout y est faux, tout y est ténèbres. Le monde qui nous veut plaire n'a point de grâce. Jésus-Christ seul, plein de grâce et de vérité, sait remplir les cœurs, et seul les doit attirer. « La grâce est répandue sur ses lèvres et sur ses paroles. » Tout plaît en lui, jusqu'à sa croix ; car c'est là qu'éclate son obéissance, sa libéralité, sa grâce, sa rédemption, son salut. Tout le reste est moins que rien. Jésus-Christ seul est plein de grâce et de vérité. C'est pour nous qu'il en est plein ; et tous nous recevons tout de sa plénitude.
XVP ÉLÉVATION
comment l'être convient a jésus-christ et ce qu'il a été fait
Après avoir lu attentivement le commencement admirable de l'Évangile de saint Jean, comme un abrégé mystérieux de toute l'économie de l'Evangile, faisons une réflexion générale sur cette théologie du disciple bien-aimé. Tout se réduit à bien connaître ce que c'est qu'être, et ce que c'est qu'être fait.
Etre, c'est ce qui convient au Verbe avant tous les temps. « Au commencement il était, et il était subsistant en Dieu, et il était Dieu. » Il n'est pas Dieu par une impropre communication d'un si grand nom, comme ceux à qui il est dit : « Vous êtes des dieux, et les enfants du Très-Haut. » Ceux-là ont été faits dieux par celui qui les a faits rois, qui les a faits juges, qui enfin les a faits saints. Si Jésus-Christ n'était Dieu qu'en cette sorte, il serait fait Dieu, comme il est fait homme ; mais non : saint Jean ne dit pas une seule fois qu'il ait été fait Dieu. Il Vêtait et dès le commencement, avant tout commencement, il était Verbe, et comme tel, il était Dieu. Tout a été fait par lui. Le mot d'être fait commence à paraître quand on parle des créatures ; mais auparavant, ce qui était n'a pas été fait, puisqu'il était avant tout ce qui a été fait. Et voyez combien on répète cet « être fait ». Par lui a été fait tout ce qui a été fait, et sans lui rien n'a été fait de ce qui a « été fait ». On répète autant de fois de la créature qu'elle a été faite, qu'on avait répété du Verbe qu'il était. Après cela, on revient au Verbe : « En lui, dit-on,
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('tait la vie. » Elle n'a pas été faite en lui ; elle y était comme la divinité y était aussi. Et ensuite : « La lumière était qui illumine tout homme. » Le Fils de Dieu n'a pas été fait lumière ni vie. « En lui était la vie, et il était la lumière. Jean -Baptiste n'était pas La lumière, » il recevait la lumière de Jésus-Christ ; mais Jésus-Christ était la lumière même. Et quand les hommes sont devenus enfants de Dieu, n'est-il pas dit expressément « qu'ils oui été faits enfants de Dieu ». Mais est-il dit de même que le Fils unique a été fait Fils unique? Non. Il était Fils unique, et la sagesse engendrée et conçue dans le sein du Père, dès qu'il était Verbe ; et il n'a point été fait Fils, puisqu'il est tiré, non point du néant, mais de la propre substance éternelle et immuable de son Père.
H n'y a donc rien en lui avant tous les temps qui ait été fait, ni qui l'ait pu être. Mais, dans le temps, qu'a-t-il été fait? « Il a été fait chair. » H s'est fait homme. Voilà donc où il commence à être fait, quand il s'est fait une créature : dans tout le reste, il était, et voilà ce qu'il a été fait. De même (pour bégayer à notre mode, et nous servir d'un exemple humain) que si l'on disait de quelqu'un : H était noble, il était né gentilhomme ; il a été fait duc, il a été fait maréchal de France. On voit là ce qu'il était naturellement, et ce qu'il a été fait par la volonté du prince. Ainsi, en tremblant et en bégayant comme des hommes, nous disons du Verbe qu'il était Verbe, qu'il était Fils unique, qu'il était Dieu ; et ensuite nous considérons ce qu'il a été fait. Il était Dieu dans l'éternité, il a été fait homme dans le temps. Et même saint Pierre a dit : « Dieu l'a fait Seigneur et Christ. » Quand, à sa résurrection, son Père lui « a donné la toute-puissance dans le ciel et dans la terre » ; alors il a été fait Seigneur et Christ. Et s'il n'était Dieu qu'en ce sens, il aurait aussi été fait Dieu ; mais non : « H était Dieu, et il a été fait homme. » Et en sa nature humaine élevée et glorifiée, « il a été fait Seigneur et Christ » : il a été fait sauveur et glorificateur de tous les hommes.
Ce langage est suivi partout : « Celui qui est venu après moi, dit saint Jean-Baptiste, et que j'ai dû précéder en ma qualité de son précurseur, a été fait et a été mis devant moi, et m'a été préféré. » Sa gloire a été tout à coup faite plus grande que la mienne. En ce sens, « il a été fait devant moi ». Mais pourquoi? « Parce qu'il était avant moi », et sa gloire avant tous les temps au-dessus de toute la mienne, et de toute la gloire créée. Voyez, en tondez. Il était naturellement plus que Jean, et c'est pourquoi
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il lui a été préféré. Cette préférence, pour ainsi parler, est une chose qui a été faite; mais qui n'aurait point été faite, si en effet, Jésus-Christ, selon sa divinité, n'était plus grand que Jean, et qu'ainsi il lui fallait faire une gloire conforme à ce qu'il était.
Jésus-Christ, que dit-il de lui-même? « Avant qu'Abraham fût fait, je suis. » Pourquoi choisir si distinctement un autre mot pour lui que pour Abraham, sinon pour exprimer distinctement qu'Abraham a été fait, et que lui il l'était? « Au commencement était le Verbe. » On dira pourtant qu'il a été fait, quand on dira ce qu'il est devenu dans le temps comme fils d'Abraham ; mais quand il faut exprimer ce qu'il était devant Abraham, on ne dira pas qu'il a été fait, mais qu'il était.
Et quand le même disciple bien-aimé dit dès les premiers mots de sa première Épître : « Ce fut au commencement »; où le ce doit être entendu substantivement comme qui dirait : Ce qui était par sa nature et par sa substance, n'est-ce pas la même chose que ce qu'il a dit : « Au commencement était le Verbe? » Et ensuite lorsqu'il ajoute : « Nous vous annonçons la vie qui était subsistante dans le Père », apud Patrem, « et nous a apparu » ; n'est-ce pas la même chose que ce qu'il a dit dans son Evangile : « En lui était la vie, et le Verbe était « subsistant en Dieu »? Toujours apud. Et pour parler conséquemment, que pouvait ajouter le même disciple bien-aimé, sinon ce qu'en effet il a ajouté : « Celui-ci, Jésus-Christ, était le. vrai Dieu, et la vie éternelle » : Hic est verus Deus, et vita œterna?
Croyons donc l'économie du salut ; et, comme dit le même disciple bien-aimé, « croyons à l'amour que Dieu a eu pour nous ». Pour croire tous les mystères que Dieu a opérés pour notre salut, il ne faut que croire à son amour ; à un amour digne de Dieu ; à un amour où Dieu nous donne non seulement tout ce qu'il a, mais encore tout ce qu'il est. Croyons à cet amour, et aimons de même : donnons ce que nous avons, et ce que nous sommes ; établissons-nous en celui qui était, en croyant ce qu'il a été fait pour nous dans le temps. « Ainsi, dit saint Jean, nous serons en son vrai Fils » ; ou, comme Usaient les anciens Grecs, et comme a lu saint Athanase : a Afin que nous soyons dans le vrai, dans son Fils » ; dans le vrai, c'est-à-dire dans son Fils qui seul est vrai, qui seul est la vérité.
Taisez-vous, pensées humaines. Homme, viens te recueillir dans l'intime de ton intime, et conçois dans ce silence profond ce que c'est que d'être dans le vrai, d'éloigner de soi le faux.
300 == BOSSUET. — GiïAP. XIII
Quelle solidité! quelle vérité dans toutes nos actions et dans toutes nos pensées ! Détestons tout ce qui est éloigné du vrai, puisque nous sommes dans le vrai, étant dans le Fils.
Répétons : « Au commencement était le Verbe » : au commencement, au-dessus de tout commencement était le Fils : « Le Fils, c'est, dit saint Basile, un Fils qui n'est pas né par le commandement de son Père, mais qui par puissance et par plénitude a éclaté dans son sein : Dieu de Dieu, lumière de lumière, en qui était la vie, qui nous l'a donnée ». Vivons donc de cette vie éternelle, et mourons à tout le créé. Amen, amen.