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CHAPITRE XIV

Les deux dernières années de Bossuet lui donnent une sorte de majesté qui égale, si l'on peut ainsi parier, aux pages les plus héroïques de son œuvre cet « homme doux », simple et un peu faible de caractère. Le front de ce vainqueur éternel qui n'avait jamais douté du triomphe, s'illumine enfin de l'auréole du génie vaincu. « A quoi bon réfuter ses objections impuissantes, chuchote Richard Simon? Il ne compte plus. Laissons-le mourir », et voilà qui nous range du côté de Bossuet pendant la sublime agonie de ce grand homme. Il est certes réconfortant de constater une fois de plus que la vérité ne meurt pas, même sous les coups que lui porte, involontairement d'ailleurs, un Bossuet, mais nous voudrions qu'aucune bassesse ne vînt s'ajoutera cette inéluctable victoire de la vérité. Hélas! que d'autres bassesses, encore plus ridicules qu'odieuses, ne vont-elles pas escorter, étreindre, accabler ce noble vieillard pendant les deux dernières années de sa vie. Ses ennemis qui parlent librement de son radotage ; l'ingratitude de Mme de Maintenon et de Louis XIV à qui il avait fait tant de sacrifices ; les intrigues de son neveu qui exploite sa faiblesse et guette sa mitre ; les parties fines qui font oublier à son entourage l'ennui et le dégoût d'une chambre de malade; la vie en un mot, celle de l'esprit et celle des sens, la vie de tous les jours, magnifique et sotte qui regarde avec la même indifférence la mort de Bossuet et celle d'une fourmi. Qu'on me pardonne de hausser le ton. J'ai relu vingt fois, avec une émotion toujours nouvelle,

dans sa platitude splendide, le journal où l'abbé Ledieu a tracé, heure après heure, l'histoire de cette agonie. Plus jeune, je comparais ces pages informes à une tragédie de Shakespeare. Mais non, il n'y a pas là de tempête surnaturelle, comme dans le Roi Lear. Lorsque Bossuet aura enfin rencontré un historien digne de lui, celui-ci devra relire le Philoctète de Sophocle pour écrire dignement le dernier chapitre de cette vie. Il devra relire aussi le Passing of Arthur dans les idylles de Tennyson, et méditer, près du lit de mort de Bossuet, le vers fameux où s'exhale l'amertume impuissante de tous les prophètes du passé :

Le vieil ordre s'en va faisant place au nouveau.

Le drame s'ouvre par une scène lamentable. En novembre 1702, Bossuet « venait d'écrire de verve, il faisait imprimer en hâte son instruction pastorale <> contre Simon. « Soudain il apprend que le chancelier Pontchartrain en a fait suspendre l'impression comme illégale, sous prétexte que les évêques ont besoin, pour publier quoi que ce soit, du visa de l'autorité séculière. Donc, par un retour ironique des choses, il voyait un de ses livres traité comme il avait fait traiter jadis Y Ancien Testament du même Simon. C'était par cette avanie que le gouvernement de Louis XIV payait le vieux serviteur qui luttait depuis cinquante ans pour la paix et la pureté de l'Église gallicane comme pour la solidité du trône! C'était là qu'en venait cette royauté laïque pour l'absolutisme de laquelle il avait jadis si vaillamment combattu (1). »

Bossuet se défendit avec énergie, présentant au roi mémoires sur mémoires, mais enfin, quoi qu'en disent la plupart de ses historiens, il capitula. Nous avons tout le dossier de cette humiliation suprême. Il y a là des mots navrants, celui-ci par exemple, au cardinal de Noailles : a J'implore le secours de Mme de Maintenon, à qui je

i \) Rebeluai . p. 183-184.

n'ose en écrire. » Voici du reste les lettres du chancelier Pontchartrain à l'imprimeur de Bossuet :

L'ordonnance de Mgr l'évêque de Meaux, dont j'ai arrêté chez vous l'impression et le débit, demeurera supprimée. H en a fait une autre dont je suis convenu avec lui, qui n'est différente de la première qu'en deux ou trois endroits, mais très importants. Vous pouvez l'imprimer sur sa parole ; envoyez-m'en cependant ou une copie, ou la première épreuve, avant de la débiter. Vous pouvez aussi imprimer son livre sans y mettre l'approbation de M. Pirot ; son mérite personnel m'a engagé à lui donner cette marque de distinction.

L'évêque ayant cédé sur le fond des choses, M. le chancelier pouvait se montrer bon homme. Voici, de sa part, un nouveau témoignage de condescendance. Le 2 décembre 1702, Pontchartrain ayant reçu l'épreuve demandée, écrit encore à 1" imprimeur Anisson :

La nouvelle ordonnance de Mgr l'évêque de Meaux, dont vous m'envoyez un exemplaire, me paraît bien ; elle est du moins comme j'en suis convenu avec lui ; vous pourrez en continuer l'impression et le débit comme il lui plaira. A l'égard de la suppression des exemplaires de sa première ordonnance, je consens volontiers qu'elle se fasse chez lui ou chez vous, comme il le voudra (et non par les soins et sous les yeux de la police) ; mais j'exige de vous que, quelque part où ce soit, vous y soyez aussi, afin que les exemplaires en soient brûlés ou déchirés en votre présence...

Il se défiait de Bossuet. L'honnête Ledieu séchait de honte et de rage.

Il a consenti, disait-il de son maître, au déshonneur de réformer une ordonnance de laquelle il m'avait ordonné d'écrire à l'imprimeur qu'il n'y voulait plus rien changer. H se flatte sans doute que la suppression de son ordonnance demeurera une chose secrète.

Tout Paris savait pourtant l'aventure. Bref, le 3 décembre 1702, Anisson plaça dans une charrette les exemplaires de

la première ordonnance contre Simon, et ce convoi mélancolique étant arrivé à Meaux, tous ces exemplaires, écrit Ledieu, ont été

mis au feu dans la chambre même de M. de Meaux, Anisson présent, hors six exemplaires dont j'en ai quatre entre les mains.

Une autre humiliation, ou, pour mieux dire, une autre série d'humiliations était réservée à Bossuet. Nous avons déjà vu qu'il se cramponnait à la cour, pour ainsi dire, et que la cour avait hâte de ne plus le voir. S'il n'avait eu à défendre que son propre prestige, je crois bien qu'il aurait enfin consenti à « faire la retraite » ; mais la volonté impérieuse de son neveu l'obligeait à tenir bon malgré tout. H s'agissait de décider Louis XIV à donner à l'abbé Bossuet la succession de l'évêché de Meaux, Bossuet consentant à se démettre de sa charge pour faciliter cette transmission à laquelle il semble avoir tenu désespérément. Il était malade. La pierre, dont il souffrait depuis 1695, avait miné lentement cette santé si robuste et dès 1702 le vieillard, malgré tous les soins qu'il prenait pour cacher sa faiblesse roissante, n'était plus que l'ombre de lui-même. Laissons parler l'honnête Ledieu :

Avril 1703. — Jeudi, M. de Meaux renvoya chercher M. Dodart (son médecin) à Versailles : c'était seulement pour savoir de lui s'il ne risquerait rien à faire le voyage de Versailles... Il ne va, dit-il, à Versailles que pour se montrer, mais je vois fort bien que c'est pour faire donner son évêché à 'son neveu. Tous les jours, ils ont mille dialogues...

Les médecins n'autorisaient qu'à contre-cœur ses visites à Versailles...

Mai 1703. — M. Dodart... m'a dit qu'il avait trop entrepris de donner, il y a trois semaines, la communion à Mme la duchesse de Bourgogne et que chacun y avait remarqué qu'il n'était pas ferme sur ses pieds ; qu'il ne devait pas faire de pareilles actions publiques...

Mais le neveu ne permettait pas à Bossuet d'être malade. Il le stimulait de toutes façons, parfois même en*le boudant.

10 avril 1703. — Voici M. de Meaux heureusement arrivé à Versailles dans sa litière... il veut avoir la journée de demain entière, pour se reposer avant l'arrivée du roi.

Mai 1703. — H semble même faire la mine à M. de Meaux, car depuis plus de quinze jours à Paris, sous prétexte qu'il prend le bain, il ne vient pas à la table.

H avait renoncé à donner la communion à la duchesse de Bourgogne, pour la fête du 15 août.

C'est déclarer son affaiblissement. Mais il a raison, car sa vue est si faible et ses pas si chancelants qu'il s'exposerait visiblement à quelque inconvénient.

A quelques jours de là, Ledieu, qui a eu le temps de se renseigner, raconte cette navrante journée :

Chacun a remarqué cette suite d'actions de M. de Meaux pour se montrer et pour faire sa cour : son livre présenté au roi et l'audience qu'il en eut le 12 de ce mois ; sa visite au Père de La Chaise le même jour au soir ; son assistance à la procession de l'Assomption, où il donna un triste spectacle qui affligea ses amis, le fit plaindre par les indifférents et moquer par les vieux de la cour : « Courage, monsieur de Meaux, lui disait Madame le long du chemin ; nous en viendrons à bout ! » D'autres « Ah ! pauvre M. de Meaux ! » D'autres « H s'en est bien tiré ». Le plus grand nombre : « Que ne s'en va-t-il mourir chez lui ! » Mais il veut auparavant placer son neveu et faire un dernier effort.

Comme toujours, on lui avait donné de bonnes paroles, mais il n'avait rien obtenu. Il ne renonçait pas néanmoins. Presque jusqu'à son dernier jour, on le voit obsédé par sette pensée de Versailles. S'il consent à se soigner, c'est c pour se mettre en état d'aller chez le roi ».

Octobre 1703. — Vendredi et samedi aux Tuileries, en mon- ;ant et descendant les terrasses des Tuileries, il nous disait

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qu'il éprouvait ses forces afin de s'accoutumer à monter et descendre, pour se mettre en état d'aller chez le roi. Ainsi voilà le prélat tout résolu d'aller à Versailles et même lorsqu'il se sert à peine ferme sur ses jambes.

L'on éprouve une sorte de joie pieuse à transcrire ces humbles détails, dont s'effarouchent, je ne sais pourquoi, les biographes officiels de Bossuet. Comment ne sent-on pas que cette faiblesse même où nous le voyons, a quelque chose d'héroïque? Faiblesse pour faiblesse, aime-t-on mieux Bossuet lorsque, sûr de sa victoire, appuyé sur le roi et Mme de Maintenon, il fulmine contre Fénelon.

En attendant d'être assez fort pour « se contrer » à Versailles, il garde langue avec le Père de La Chaise. Il n'aimait guère les jésuites, mais il les croyait puissants. Le 21 décembre 1703, il se rendit péniblement à la maison professe. Après s'être enfermé quelque temps avec le Père confesseur et lui avoir, une fois de plus, recommandé la candidature de l'abbé Bossuet,

notre prélat a demandé tous les célèbres : le Père Marti neau, supérieur ; le Père Bourdaloue, le Père Gaillard, le Père de La Eue, qui étaient tous en ville ; le Père Gravé, confesseur de Mme la duchesse de Bourgogne, s'est trouvé seul, et M. de Meaux s'est promené avec lui près d'une demi-heure et sans bâton, donnant cette marque de force et de courage, afin que le Père Gravé en portât la nouvelle à Versailles, comme il l'en priait.

Ce qui suit, moins important, est trop délicieux pour que je le passe. Huet, cet illustre original, s'était retiré, comme chacun sait, chez les Jésuites. B vivait au plus haut étage, à côté de ses livres qu'il avait légués à la maison professe. Ledieu monta lui porter les compliments de Bossuet.

J'ai vu aussi de sa part Mgr l'évêque d'Avranches, l'ancien, que j'ai trouvé dans sa chambre, en surtout et en cravate, un bonnet de cabinet sur la tête sans perruque, n'étant pas en état de descendre en la salle pour voir M de Meaux, ni M. de

Meaux de monter quatre-vingts marches pour l'aller chercher si haut.

Ces deux grands hommes, un pied déjà dans la tombe, s'appliquent encore avec passion aux vanités de la terre, le premier à l'avancement de sa famille, le second à ses manies de bibliophile. Des deux, le plus humain, et par suite le plus touchant, n'est pas le bibliophile. A la vérité, on souffre de voir l'évêque de Meaux, le « dernier des Pères », se tramer aux pieds de Louis XIV, fatiguer Mme de Maintenon et le Père de La Chaise dans le seul but d'obtenir à l'abbé Bossuet une mitre que celui-ci ne méritait guère. Mais enfin Bossuet ne voyait pas son neveu des mêmes yeux que nous. Il le croyait digne de l'épiscopat. Il connaissait mal les hommes et encore moins ses propres parents. Il y a là, du reste, des dessous qui nous échappent, des secrets que les intimes, comme Ledieu lui-même, n'arrivaient pas à découvrir. Aujourd'hui encore, nous sommes mal renseignés sur la gestion financière de la maison et du diocèse de Bossuet. Prévoyant les embarras parmi lesquels son successeur aurait à se débattre, Bossuet voulut peut-être réserver à des mains tout à fait sûres et bienveillantes une liquidation difficile. Le 21 août 1703, après de longues conférences avec son eonfes eur et ses deux neveux, il dit à l'abbé Ledieu au sujet des dispositions qu'il venait de prendre : « Le monde fera bien des discours, mais ce qui aura été écrit demeurera. » A quoi faisait-il allusion, nous n'en savons rien, mais les quelques mots que lui répondit alors son neveu semblent autoriser la conjecture que je viens de fane.

Nous exécuterons, monsieur, a dit M. l'abbé, tout ce que vous ordonnerez, vous pouvez être en repos, vous fier à nous ; nous ne souffrirons pas que votre réputation ait la moindre atteinte.

Pour que rien ne manque à la navrante ironie pathétique du drame que nous résumons, une femme ! — et quelle femme ! — est dans la coulisse. On ne la voit guère, mais on l'entend, elle et ses violons.

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31 janvier 1704. — Ce soir, jeudi gras, grand festin à des amies de Mme Bossuet. M. de Meaux laissé seul.

Décidément, les Bossuet, quand ils se marient, n'ont pas de chance. La belle-sœur de l'évêque, Mme Antoine, est, en bonne place, dans la galerie scandaleuse de cette époque. Sa nièce... mais Ledieu s'est chargé de l'immortaliser. Puisque nous sommes en plein carnaval, voici, en passant, pour le neveu.

Je dirai encore ce trait de la morale de notre docteur (l'abbé Bossuet). Vendredi dernier, 1er février, il paya le carnaval à tous les valets de chambre et à leurs femmes, en leur donnant de quoi aller à l'Opéra, et samedi, fête de la Purification, à dîner, en pleine table : « Qu'est-ce que j'apprends? dit-il à Hainault, son valet de chambre, on m'a dit que vous aviez été à l'Opéra? — Par votre libéralité, répondit le valet, afin que toute la maison, petits et grands, fût informée que notre casuiste envoie ses gens au spectacle contre lesquels M. de Meaux a écrit.

Revenons à la nièce, à Mme Bossuet.

Lundi 4 février. — Ce soir, grand festin, puis partie de masques pour courir le bal d'où l'on est revenu ce mardi à cinq heures après-midi... Le mardi soir, il y a eu grand festin et Mme Bossuet a encore couru le bal.

Aux Cendres maintenant.

Ce 6 février 1704, mercredi des Cendres, M. de Meaux a ouï la messe dans sa chapelle : j'ai été de sa part faire à la paroisse ses excuses sur son besoin de faire gras ; tous les maîtres et maîtresses font aussi gras, non M. Bossuet (le mari de la dame) seul. M. l'abbé Bossuet fut malade l'année dernière après Pâques, d'avoir, dit-il, fait le carême : ainsi il prévient sagement cette année la maladie en laissant là le carême... Mme Bossuet est sortie de son ht à midi pour venir prendre les Cendres et entendre la messe que j'ai dite pour M. de Meaux. Belle dévotion, après la mascarade ! La messe finie, la dame s'est remise au lit ; quelle vie !

La fin approche.

i Ce mardi, 26 février. — M. de Meaux sent encore ses épreintes. Ime Bossuet et M. l'abbé, M. et Mme de Chasot ont été dîner nez M. de la Briffe, et de là passer la soirée à jouer à la foire.

Les voici enfin tous marqués au fer rouge pour l'éternité.

Samedi, 1er jour de mars 1704. — Je suis demeuré dans sa hambre, après qu'il s'est mis au lit, et je l'ai ouï peu à peu se laindre : « Ah! mon Dieu! Qu'est-ce que ceci? Il faut donc 3 résoudre. » A quoi? Il n'a pas achevé ; à se faire tailler, ou à i mort?... Ses douleurs sont grandes...

Pendant ces grandes douleurs... Mme Bossuet a donné ce )ir (2 mars) un festin à Mgr Févêque de Troyes, Mme de La riffe, douairière, Mlle Amelot, M. le président Larcher, et Litres étrangers ou étrangères jusqu'au nombre de huit. Le îpas était magnifique en gras et en maigre, avec tout le bnût ai accompagne ces sortes d'assemblées, et néanmoins dans antichambre même de M. de Meaux, et à ses oreilles, et lorsqu'il §sirait le sommeil avec plus d'inquiétude.

C'est la vie, la vie de tous les jours, bête plus que mêlante, c'est le tragique quotidien d'autant plus poignant ans son horreur et dans sa bassesse qu'il est en somme lus médiocre. Pour dépeindre le néant de tout, Ledieu, 7ec sa plume brutale et ses radotages, est plus éloquent ne Bossuet.

Celui-ci, pourtant, parmi ces fantoches ridicules, reste Lagnifique jusqu'à la fin. Jamais sa vie intérieure ne fut lus absorbée en Dieu, son intelligence plus active, son zèle ius débordant. A le voir parcourir ses manuscrits, suivre activité littéraire du moment, se passionner pour tous s intérêts de l'Église, qui le prendrait pour un homme ni va mourir? Revenons à notre Ledieu.

Ce mardi (10 décembre 1703), la nuit a été bonne ; l'appétit t bon, le courage admirable... M. de Meaux a plus d'envie que mais de donner au public ses écrits sur la grâce.

Notez bien que ce n'est pas là une fièvre sénile. Bossuet est pleinement maître de sa pensée, et la preuve en est qu'il garde toute sa prudence. On voit en effet que, dans ces écrits sur la grâce, il se propose de ne pas toucher aux points les plus délicats, les plus irritants,

d'en rayer tous les chapitres traitant les matières présentes de la prédestination et d'autres.

Il s'était promis de dire, en temps opportun, le mot décisif sur le jansénisme. Ce problème le tourmentait douloureusement dans ses insomnies, « l'excitait », comme dit Ledieu. Fénelon, plus romain et plus franc d'allure, résolvait tout par l'autorité infaillible de l'Église. Bossuet cherchait une voie moyenne; noter l'homme hérétique, « le rendre méprisable à toute l'Église », quelque raison qu'on pût alléguer pour croire les jugements de celle-ci « sujets à défectibilité ». Je crois qu'il sentait, à certains moments, qu'il aurait dû parler plus haut. Arnauld, qui « voulait tout décider dans l'Église », l'avait souvent très agacé. Mais il s'était dérobé, on ne sait pourquoi. Il n'avait « jamais voulu rien dire » sur ce sujet, sous l'étrange prétexte que « cela ne sert de rien (1) ». Maintenant, le courage lui venait enfin.

* Si Dieu me rend mes' forces, je les emploierai à ce travail. » Pour se donner du cœur dans cette entreprise difficile, il se promettait bien aussi de revenir à la charge contre les jésuites. C'avait été du reste la tactique d'équilibre qu'il avait suivie toute sa vie, et notamment à l'assemblée de 1700 : crier sus aux casuistes pour avoir le droit d'en finir avec Port- Roy al.

Us ont beau faire : ils ne me feront pas approuver leurs relâchements et je ne cesserai jamais de combattre leur morale corrompue. « N'avez-vous pas toujours, m'a-t-il dit, mes quatre écrits latins sur la probabilité? — Oui, lui répondis-je, — gardez-les bien, ils serviront en leur temps (novembre 1703).

(1) Ct Lediei . I

D'autres projets, plus grandioses, plus dignes de lui, ['occupaient aussi.

Ce lundi, 28 janvier 1704. — J'ai fini la lecture du psaume xxi. Il veut l'imprimer en l'état qu'il est, et considérant cette composition finie de sa part, il m'a demandé ses Elévations et méditations sur les mystères et sur V Evangile, avec son Histoire universelle, pour essayer de faire de cela un ouvrage digne du public.

H est très intéressant de voir Bossuet qui, parvenu à la fin de sa carrière, n'ose pas livrer à l'impression ce qu'il a écrit sur un de ses thèmes préférés, et avouer par là implicitement que l'augustinisme, tel du moins qu'il le comprend, n'est déjà plus de saison.

H ajoute qu'il ne songe pas à imprimer son grand ouvrage contre Simon, parce qu'il y a des choses, comme tout le traité du péché originel, qui ne conviennent pas à présent (5 novevembre 1703).

C'est là une des raisons pour lesquelles la Défense de la tradition et des saints Pères ne fut pas publiée du vivant de Bossuet. Il se promettait d'y prendre la matière d'une Instruction pastorale où, sans entrer dans le vif de la controverse dogmatique, il aurait seulement fait voir

que saint Augustin n'a rien changé dans la doctrine des anciens et même des Grecs sur la grâce.

Ledieu le pressait d'achever sa Politique, mais, dit-il, et je me permets d'attirer sur ces paroles l'attention de ceux qui veulent connaître les tendances naturelles du génie de Bossuet,

il n'en veut plus entendre parler (de la Politique) : il craint furieusement la peine. Cet ouvrage est un ouvrage de détail et de discussion : c'est ce qu'il n'aime pas, cela l'embarrasse : il ne veut que du raisonnement ; c'est pour lui le plus aisé et le plus court ; qu'il raisonne donc tant qu'il lui plaira ; il croit que c'est là sa gloire que personne ne lui peut ravir, et son fort

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où personne ne peut atteindre ni le suivre. H parle aussi de travailler à ses Méditations sur Y Evangile (5 novembre 1703).

L'imagination s'abîme dans la pensée du chef-d'œuvre nouveau qu'il préparait ainsi (1). De tous ses ouvrages, il semble avoir gardé une prédilection pour le Discours sur Vhistoire universelle. Il se l'est fait relire à plusieurs reprises pendant ces derniers mois.

H a avoué que là (dans les derniers chapitres de la IIe partie) paraît tout ce qui est véritablement la pure production de son esprit ; que ce sont de nouveaux arguments qui n'ont pas été traités par les saints Pères, « nouveaux », dis-je, puisqu'ils sont faits pour répondre aux nouvelles objections des athées. Et c'est ici en effet le beau de- ce discours et ce qui plaît le plus à l'auteur même. Nous parlâmes ensuite des traits particuliers d'éloquence comme de cette belle et heureuse peinture du règne pacifique d'Auguste (2 février 1704).

7 février. — Ce soir M. de Meaux a commencé la lecture de saint Paul par VEpître aux Romains; il y a assurément six mois entiers et plus qu'il ht et relit l'Évangile, saint Jean surtout et dans saint Jean les endroits les plus touchants ; il a lu aussi deux fois les Actes des apôtres; et, présentement, il passe aux épîtres de saint Paul, on continue aussi tous les matins la lecture de ses Méditations sur VEvangïle, où il corrige toujours quelque chose.

Ce qui suit est bien important puisqu'il nous rappelle que le jugement queBossuet portait sur lui-même ne ressemblait guère au jugement qui est unanime aujourd'hui parmi ses admirateurs.

H ne paraît pas encore avoir pris de résolution sur la forme qu'il pourrait donner à cet ouvrage : il ne faut pas douter qu'il ne soit plus frappé de son ouvrage sur la grâce, dès qu'il sentira ■ la force d'en entendre parler.

d) Un docteur de Sorbonne qui s'enchante de « raisonner », de déduire, et un lyrique; la défense de la tradition et les méditations but l'Évangile, c'esl tout Bossuet. Cf. Apologie pour Fénehn, 11e part, chap. tu. U Prestige de Bossuet.

ÏSous venons de parler de ses lectures assidues de l'Écriture ; voici, maintenant, les in-folio des Pères qui descendent dans la chambre de ce mourant.

Mercredi, 13 février. — M. de Meaux demande un extrait des passages de saint Grégoire de Nazianze sur la grâce : j'avais fait apporter ce Père dans sa chambre, pour commencer ce travail en sa présence.

Derrière saint Grégoire, se faufile un autre personnage que Ledieu introduit avec son humour inconscient, mais d'autant plus irrésistible.

Ce soir, 14 février 1704. — M. l'abbé Régnier (l'académicien) l'est venu voir et lui a lu une grammaire française qu'il a composée

Une grammaire française, les académiciens de ce tempslà sont déconcertants ? Et il est revenu, à trois reprises, avec ses épreuves, Bossuet l'ayant accueilli, l'ayant subi avec sa douceur habituelle.

Jeudi-vendredi 22-23 février. — M. l'abbé Régnier est encore venu aujourd'hui lire de sa grammaire française. Hier, M. Huet, ancien évêque d'Avranches, vint voir M. de Meaux.

Ce lundi, 25 février. — M. l'abbé Régnier est venu encore aujourd'hui continuer sa lecture...

Le mois de mars se passa à relire et à corriger une dernière brochure, l'explication d'un texte biblique.

Ce mardi, 11 de mars 1704. — J'ai dit à M. de Meaux que son livre était prêt et je lui ai mis un exemplaire sur son bureau. Il en a été tellement frappé qu'il n'a fait qu'en parler et avec inquiétude : toujours sa tête est faible et prend aisément de fortes impressions.

Bossuet ému par ces exemplaires, n'est-ce pas touchant ! Il présida lui-même à la distribution de son livre, dont l'abbé se chargea de faire le service « au roi, aux princes et

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princesses, aux seigneurs et aux ministres », sans oublier « le maroquin du Père de La Chaise » et une douzaine d'exemplaires pour les jésuites.

Ce vendredi saiiit, 25 mars. — Ha ouï la lecture des endroits de l'Épître aux Hébreux qui se lisent ces jours-ci aux Ténèbres.

H se plaint souvent d'être fatigué par ses propres pensées ; sa mémoire le peine en lui rappelant avec inquiétude des odes d'Horace d'où il n'a pas la force de détourner son attention ; et pour s'en délivrer, il est obligé de se les faire lire et d'en passer pour ainsi dire son envie. Dieu nous le conserve !

Ce samedi saint. — M. de Meaux a ouï la messe de son lit, puis quelque lecture.

Le mercredi de Pâques, il eut encore la force de se faire lire, le matin, un livre qui venait de paraître sur la Souveraineté des rois et, le soir, « la vie du Père Joseph, capucin ».

Le mardi 8 avril. — Il reçut les derniers sacrements, répondant à tout avec fermeté, résolution et édification, sans parler, sans ostentation, docile comme une humble brebis du troupeau commun de l'Église.

Que le bon Ledieu soit éternellement béni pour cette ligne d'une suavité divine, et qui sera la dernière de ce livre. Bossuet mourut le samedi 12 avril 1704, dans sa maison de Paris, à quatre heures un quart du matin, âgé de soixante-dix-sept ans.

FIN DlT TOME III

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