NOUVEL ABUS DE LA DOCTRINE DE SAINT THOMAS
Malgré ces saintes traditions, et malgré encore le passage exprès que l'auteur produit pour exclure la musique des jours de deuil, il permet les comédies dans tout le carême. 11 ne mériterait pas d'être seulement écouté, s'il ne nous donnait encore une fois saint Thomas pour garant de ses erreurs. Après donc avoir proposé toutes les raisons qu'il a sues pour bannir la comédie du carême : Je réponds à cela, dit-il, avec les propres paroles de saint Thomas, et il cite un article de ce saint docteur sur les sentences, qui est le même que nous avons allégué pour un autre sujet.
Mais d'abord il est certain qu'il ne s'y agit point du carême, dont il n'y a pas un mot dans tout cet endroit : mais quand on voudrait, comme il est juste, étendre au carême jusqu'à un certain degré, ce que propose ce saint docteur en général sur l'état des pénitents, il n'y aurait rien qui ne fût contraire à la prétention de notre auteur.
Saint Thomas traite ici trois questions, dont les deux premières appartiennent au sujet des jeux : dans l'une il parle des jeux en général, et sans encore entrer dans ce qui regarde les spectacles, il défend aux pénitents de s'abandonner dans leur
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particulier aux jeux réjouissants, parce que la pénitence demande des pleurs et non pas des réjouissances : et tout ce qu'il leur permet est d'user modérément de quelques jeux, en tant qu'ils relâchait V esprit et entretiennent la société entre ceux avec qui ils ont à vivre; ce qui ne dit rien encore, et se réduit, comme on voit, à bien peu de chose. Mais dans la seconde question où il s'agit en particulier des spectacles, il décide nettement que les pénitents les doivent éviter : speclacula vitanda pœnitenti : et non seulement ceux qui sont mauvais de leur nature, dont ils doivent s'abstenir plus que les autres; mais encore ceux qui sont utiles et nécessaires à la vie, parmi lesquels il range la chasse.
On sait sur ce sujet la sévérité de l'ancienne discipline, dont il est bon en tout temps de se souvenir. Elle interdisait aux pénitents tous les exercices qui dissipent l'esprit ; et cette règle était si bien établie, qu'encore au treizième siècle, saint Thomas, comme on voit, n'en relâche rien. Parmi les sermons de saint Ambroise on en trouve un de saint Césaire, archevêque d'Arles, où il répète trois et quatre fois que celui qui chasse pendant le carême, — horum quadraginia dierum curriculo; ne jeûne pas; encore, poursuit-il, qu'il pousse son jeûne jusqu'au soir, selon la coutume constante de ce temps-là : il pouvait lien avoir mangé, plus tard, mais cependant il n'aura point jeûné au Seigneur. — Potes videri tardius te rejecisse, non tamen Domino jejunasse : ce saint écrivait à la fin du sixième siècle. Dans le neuvième, le grand pape Nicolas Ier impose encore aux Bulgares qui le consultaient, la même observance, selon la tradition des siècles précédents. Cette sévérité venait de l'ancienne discipline des pénitents, Qu'on étendait, comme on voit, jusqu'au carême, où toute l'Église se mettait en pénitence ; et de peur qu'on ne s'imagine que cette discipline des pénitents fût excessive ou déraisonnable, saint Thomas l'appuie de cette raison, que ces spectacles et ces exercices empêchent la récollection des pénitents, et que leur état étant un état de peine, l'Eglise a droit de leur retrancher par la pénitence même des choses utiles, mais qui ne leur sont pas propres; sans y apporter d'autre exception que le cas de nécessité, — ubi nécessitas exposait; comme serait la en fallait vivre : tout cela conformément aux canons, à la doctrine des saints et un Maître des sentences. Par toutes itorités, après avoir modéré les divertissements qu'un pénitent peut se permettre en particulier pour le relâchement de l'espril et la société, il lui défend tous les spectacles publics
it tous les exercices qui dissipent : cependant le dissertateur Touve en cet endroit qu'on peut entendre la comédie tout le même (ce sont ses mots), sans que cela répugne à l'esprit de gémissement et de pénitence dont l'Église y fait profession mblique : et voilà ce qu'il appelle répondre avec les propres mroles de saint Thomas.
Le même saint parle encore de cette matière dans la quesion de la Somme que nous avons déjà tant citée, article quarième, où il demande s'il peut y avoir quelque péché dans le léfaut du jeu : c'est-à-dire en rejetant tout ce qui relâche ou livertit l'esprit ; car c'est là ce qu'il appelle jeu, et il se fait l'abord cette objection, qu'il semble qu'en cette matière on xe puisse pécher par défaut, puisqu'on ne prescrit point de péché m pénitent, à qui pourtant on interdit tout jeu : conformément i un passage d'un livre qu'on attribuait alors à saint Augustin, »ù il est porté que le pénitent se doit abstenir des jeux et des specacles du siècle, s'il veut obtenir la grâce d'une entière rémission le ses péchés. Ce passage était dans le texte du Maître des Senences, et la doctrine en passait pour indubitable, parce qu'elle itait conforme à tous les canons. Saint Thomas répond aussi me les pleurs sont ordonnés au pénitent; et c'est pourquoi le jeu ui est interdit, parce que la raison demande qu'il lui soit diminué. 3'est toute la restriction qu'il apporte ici, laquelle ne regarde joint les jeux publics, puisqu'il ne retranche rien de la défense les spectacles, qu'il laisse par conséquent en son entier, comme >ortée expressément par tous les canons où il est parlé de la )énitence, ainsi qu'il l'a reconnu dans le passage qu'on vient le voir sur les sentences.
Qu'on ne fasse donc point ce tort à saint Thomas, de le faire suteur d'un si visible relâchement de la discipline : c'est assez le l'avoir fait, sans qu'il y pensât, le défenseur de la comédie ; ans encore lui faire dire qu'on la peut jouer dans le carême, [uoiqu'il n'y ait pas un seul mot dans tous ses ouvrages qui ende à cela de près ou de loin ; et qu'au contraire il ait enseigné i expressément que les spectacles publics répugnent à l'esprit le pénitence que l'Église veut renouveler dans le carême.
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PROFANATION DU DIMANCHE : ÉTRANGE EXPLICATION DU PRÉCEPTE DE LA SANCTIFICATION DES FÊTES
Pour ce qui regarde les dimanches, notre auteur commence par cette remarque : Que les saints jours nous sont donnés non seulement pour les sanctifier, et pour vaquer plus qu'aux autres au service de Dieu, mais encore pour prendre du repos à V exemple de Dieu même, d'où il conclut que le plaisir étant le repos de l'homme, selon saint Thomas, il peut prendre au jour du dimanche celui de la comédie, pourvu que ce soit après l'office achevé : à quoi il tâche encore de tirer saint Thomas, qui premièrement ne dit rien de ce qu'il lui fait dire ; et secondement, quand il le dirait, on n'en pourrait rien conclure pour la comédie, qui est le sujet dont il s'agit.
J'aurais tort de m'arrêter davantage à réfuter un auteur qui n'entend pas ce qu'il lit : mais il faut d'autant moins souffrir ses profanations sur l'Écriture et sur le repos de Dieu, qu'elles tendent à renverser le précepte de la sanctification du sabbat. Il est donc vrai que nous lisons ces paroles dans l'Exode : Vous travaillerez durant six jours : le septième, vous cesserez votre travail, afin que votre bœuf et votre âne, et en leur figure, tous ceux dont le travail est continuel, se reposent, et que le fils de votre esclave et V étranger se relâchent. Nous pouvons dire ici avec saint Paul : Est-ce que Dieu a soin des bœufs? — Numquid de bobus cura est Deo? Non sans doute, il n'en a pas soin pour faire un précepte exprès de leur repos : mais sa bonté paternelle, qui sauve les hommes et les animaux, comme dit David, pourvoit au soulagement môme des bêtes, afin que les hommes apprennent par cet exemple à ne point accabler leurs semblables de travaux : ou bien c'est que cette bonté s'étend jusqu'à prendre soin de nos corps, et jusqu'à les soulager dans un travail qui nous est commun avec les animaux; en sorte que ce repos du genre humain est un second motif moins principal de l'institution du Sabbat. Conclure de là que les jeux, et encore les jeux publics, aient été permis à l'ancien peuple, c'est tellement en ignorer la constitution et les coutumes, qu'on ne4oit
répondre que par le mépris à de si pitoyables conséquences. Le repos de l'ancien peuple consistait à se relâcher de son travail pour méditer la loi de Dieu et s'occuper de son service. Kechercher son plaisir, et encore un plaisir d'une aussi grande dissipation que celui de la comédie, quand on aurait songé alors à de semblables divertissements, eût été une profanation manifeste du saint jour. Isaïe y est exprès, puisque Dieu y reproche aux Juifs trois à quatre fois, d'avoir fait leur volonté, d'avoir cherché leur plaisir en son saint jour; d'avoir regardé le Sablât comme un jour de délices, ou comme un jour d'ostentation et de gloire humaine : il leur montre la délectation quïl fallait chercher en ce jour : Vous vous délecterez, dit-il, dans le Seigneur. D'autres le tournent d'une autre manière, mais qui va toujours à même fin, puisqu'il demeure pour assuré que les délices de la gloire :lu sabbat est de mettre son plaisir en Dieu : et maintenant m nous vient donner le plaisir de la comédie, où les sens sont ?i émus, comme une imitation du repos de Dieu et une partie du repos qu'il a établi. Mais laissons les raisonnements aussi faibles que profanes de cet auteur : quiconque voudra défendre les comédies du dimanche par ses raisonnements ou par d'autres, |uels qu'ils soient, qu'il nous dise quel privilège a le métier :1e la comédie par-dessus les autres pour avoir droit d'occuper le jour du Seigneur ou de s'en approprier une partie? Est-ce in art plus libéral ou plus favorable que la peinture et que la sculpture, pour ne point parler des autres ouvrages plus nécessaires à la vie? Les comédiens ne vivent-ils pas de ce travail Ddieux, et comment peut-on excuser ceux qui les font travailler m leur donnant le salaire de leur ouvrage? En vérité on pousse :rop loin la licence : les commandements de Dieu, et en parti cuier celui qui regarde la sanctification des fêtes, sont trop oubliés, ît bientôt le jour du Seigneur sera moins à lui que tous les mtres ; tant on cherche d'explication pour l'abandonner à .'inutilité et au plaisir !
Après cela je ne daignerais répondre à la vaine excuse qu'on 'ournit h la comédie dans les jours de fête, sous prétexte qu'elle le commence qu'après l'office et, comme dit notre auteur, 'orsque les églises sont fermées. Qui empêchera que par la même 'aison l'on ne permette les autres ouvrages, sans doute plus favorables et plus nécessaires? Qui a introduit ce retranchement lu saint jour, et pourquoi n'aura-t-il pas ses vingt-quatre heures comme les autres? J'avoue qu'il y a des jeux que l'Église même ne défend absolument que durant l'office ; mais la comédie
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ne fut jamais de ce nombre. La discipline est constante sur ce sujet jusqu'aux derniers temps, et le concile de Reims sur la fin du siècle passé, au titre des fêtes, après avoir nommé au chapitre ni certains jeux qu'on ne doit permettre tout au plus qu'après l'office, met ensuite au chapitre vi, dans un rang entièrement séparé, celui du théâtre qui souille llwnnêtetê et la sainteté de VEglise, comme absolument défendu dans les saints jours. Saint Charles avait prononcé de même : tous les canons anciens et modernes parlent ainsi sans restriction. Saint Thomas, qu'on ne cesse de nous alléguer pour autoriser la licence, exige, comme on a vu, pour une des conditions des divertissements innocents, que le temps en soit convenable : pourquoi, si ce n'est pour nous faire entendre qu'il y en a qu'il faut exclure des saints jours, quand ils seraient permis d'ailleurs? Au reste on ne doit pas demander des passages exprès de ce saint docteur, ou des autres, contre cet indigne partage qu'on fait des jours saints : ils n'avaient garde de reprendre dans leur temps ce qui était inouï, ni de prévoir une profanation du dimanche qui est si nouvelle que nos pères l'ont vue commencer. Que sert donc de nous alléguer un mauvais usage contre lequel tous les canons réclament? H ne faut pas croire que tout ce qu'on tolère à cause de la dureté des cœurs devienne permis ; ou que tout ce que la police humaine est obligée d'épargner passe de même au jugement de Dieu. Après tout, que sert aux comédiens et à ceux qui les écoutent qu'on leur laisse libre le temps de l'office? y assistent-ils davantage? ceux qui fréquentent les théâtres songent-ils seulement qu'il y a des vêpres? en connaît-on beaucoup qui, affectionnés au sermon et à l'office de la paroisse, après les avoir ouïs, aillent perdre à la comédie, dans une si grande effusion d'une joie mondaine, l'esprit de recueillement et de componction que la parole de Dieu et ses louanges auront excité? Disons donc que les comédies ne sont pas faites pour ceux qui savent sanctifier les fêtes dans le vrai esprit du christianisme, et assister sérieusement à l'office de l'Église.
tfAXIMES SUR LA COMÉDIE