‹ Bossuet (volume 2)Chapitre 15 sur 130 · TOTE EST COMBATTU PAR SAINT CHRYSOSTOME SUR UN PASSAGE DE SAINT PAUL · texte numérisé non relu

TOTE EST COMBATTU PAR SAINT CHRYSOSTOME SUR UN PASSAGE DE SAINT PAUL

Après avoir purg-é la doctrine de saint Thomas des excès ont on la chargeait, à la fin, il faut avouer avec le respect qui st dû à un si grand homme, qu'il semble s'être un peu éloigné, 3 ne dirai pas des sentiments dans le fond, mais plutôt des xpressions des anciens Pères sur le sujet des divertissements. Jette discussion ne nous sera pas inutile, puisqu'elle nous ournira des principes pour juger des pièces comiques, et en énéral de tous les discours qui font rire. Je dirai donc avant outes choses que je ne sais aucun des anciens qui, bien éloigné e ranger les plaisanteries sous quelque acte de vertu, ne les it regardées comme vicieuses, quoique non toujours crimielles, ni capables de damner les hommes. Le moindre mal u'ils y trouvent, c'est leur inutilité, qui les met au rang des aroles oiseuses, dont Jésus-Christ nous enseigne qu'il faudra endre compte au jour du jugement. Quelle que soit la sévérité u'on verra dans les saints docteurs, elle sera toujours au-dessous e celle de Jésus-Christ, qui soumet à un jugement si rigoureux, on pas les paroles mauvaises, mais les paroles inutiles. Il ne iudra donc pas s'étonner d'entendre blâmer aux Pères la laisanterie. Pour la vertu (Teutrapélie, que saint Thomas a lise d'Aristote, il faut avouer qu'ils ne l'ont guère connue. tes traducteurs ont tourné ce mot grec eutrapélie, urbanité, olitesse ; urbanitas : selon l'esprit d'Aristote, on le peut trauire plaisanterie, raillerie; et pour tout comprendre, agrément u vivacité de conversation, accompagné de discours plaisants, our mieux dire de mots qui font rire. Car c'est ainsi qu'il 'en explique en termes formels, quand il parle de cette vertu ans ses Morales. Elle est si mince que le même nom que lui onne ce philosophe, saint Paul le donne à un vice qui est celui ue notre Vulgate a traduit scumlitas, qu'on peut tourner,

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selon les Pères, par un terme plus général, plaisanterie, art de faire rire ; ou, si l'on veut, bouffonnerie : saint Paul l'appelle ÊÙrpaiccXta (eutrapelia), et le joint aux paroles sales ou déshonnêtes et aux paroles folies : turpitudo, siultiloquium. Ainsi donc, selon cet apôtre, les trois mauvais caractères du discours, c'est d'être deshonnête, ou d'être fol, léger, inconsidéré, ou d'être plaisant et bouffon, si on le veut ainsi traduire : car tous, ces mots ont des sens qu'il est malaisé d'expliquer par des paroles précises. Et remarquez que saint Paul nomme un tel discours de son plus beau nom : car il pouvait l'appeler ftaj/.oXoyia (bomolochia), qui est le mot propre que donnent les Grecs, et qu'Aristote a donné lui-même à la bouffonnerie, — scurrilitas. Mais saint Paul, après avoir pris la plaisanterie sous la plus belle apparence, et l'avoir nommée de son plus beau nom, la range parmi les vices : non qu'il soit peut-être entièrement défendu d'être quelquefois plaisant; mais c'est qu'il est malhonnête de l'être toujours, et comme de profession. Saint Thomas, qui n'était pas attentif au grec, n'a pu faire cette réflexion sur l'expression de saint Paul ; mais elle n'a pas échappé à saint Chrysostome, qui a bien su décider que le terme d'eutrapelos signifie un homme qui se tourne aisément de tous côtés : qui est aussi l'étymologie qu'Aristote donne à ce mot : mais ce philosophe le prend en bonne part, au lieu que saint Chrysostome regarde la mobilité de cet homme qui se revêtit de toutes sortes de formes pour divertir le monde ou le fait rire, comme un caractère de légèreté qui n'est pas digne d'un chrétien.

C'est ce qu'il répète cent fois ; et il le prouve par saint Paul, qui dit que ces choses ne conviennent pas : car où la Vulgaie a traduit : scurrilitas quœ ad rem non pertinet, en rapportant ces derniers mots à la seule plaisanterie, le grec porte que toutes ces choses, dont l'apôtre vient de parler, ne conviennent pas, et c'était ainsi que portait anciennement la Vulgate, comme il paraît par saint Jérôme, qui y lit : Non pertinent. 'Quoi qu'il en soit, saint Chrysostome explique que ces trois sortes de discours, le déshonnête, celui qui est fol, et celui qui est plaisant ou qui fait rire, ne conviennent pas à un chrétien : et il explique qu'ils ne nous regardent point : qu'ils ne sont point de notre état, ni de la vocation du christianisme. Il comprend sous ces discours qui ne conviennent pas à un chrétien, même ceux qu'on appelait parmi les Grecs et les Latins ivnXa (urbana) : par où ils expliquaient les plaisanteries les plus polies. Que vous servent, dit-il, ces politesses, usteia, si ce n'est que vous faites rire? Et un

peu après : Toutes ces choses qui ne nous sont d'aucun usage et dont nous n'avons que faire, ne sont point de notre état. Qu'il n'y ait donc point parmi nous de paroles oiseuses : où il fait une allusion manifeste à la sentence de Jésus-Christ qui défend la parole oiseuse ou inutile. Ce Père fait voir les suites fâcheuses de ces inutilités, et ne cesse de répeter que les discours qui font rire, quelque polis qu'ils semblent d'ailleurs, asteia, sont indignes des chrétiens, s'étonnant même et déplorant qu'on ait pu les attribuer à une vertu. H est clair qu'il en veut à Aristote, qui est le seul où l'on trouve cette vertu que saint Chrysostome ne voulait pas reconnaître. On a déjà vu que c'est d' Aristote que ce Père a pris l'étymologie de Yeutrapélie; ainsi en toutes manières il le regardait dans cette homélie ; et ceux qui connaissent le génie de saint Chrysostome, dont tous les discours sont remplis d'une érudition cachée sur les anciens philosophes, qu'il a coutume de reprendre sans les nommer, n'en douteront pas. Voilà donc ce qu'il a pensé de la vertu Yeutrapélie, peu connue des chrétiens de ces premiers temps. Théophylacte et Œcuménius ne font que l'abréger selon leur coutume, et n'adoucissent par aucun endroit la doctrine de leur maître.

PASSAGES DE SAINT AMBROISE ET DE SAINT JEROME SUR LES DISCOURS QUI FONT RIRE

Les Latins ne sont pas moins sévères. Saint Thomas cite un passage de saint Ambroise, qu'il a peine à concilier avec Aristote. Il est tiré de son livre des Offices, où ce Père traite à peu près les mêmes matières que Cicéron a traitées dans le livre de même titre, où ayant trouvé les préceptes que donne cet orateur, et les autres philosophes du siècle, — sœculares viri, sur ce qu'on appelle joca, railleries et plaisanteries, mot qui font rire, il commence par observer qu'il n'a rien à dire sur cette partie des préceptes et de la doctrine des gens du siècle,

— de jocandi disciplina. C'est un lieu, dit-il, à passer pour nous,

— nolis prœtereundâ; et qui ne regarde pas les chrétiens : parce qu'encore, continue-t-il, qu'il y ait quelquefois des plai-

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sauteries honnêtes et agréables, — licet interdum joca honesia ac suavia sint; ils sont contraires à la règle de V Eglise, — nb ecclesiasticâ abhorrent régula, à cause, dit-il, que nous ne pouvons pratiquer ce que nous ne trouvons point dans les Ecritures : Quœ in Scripturis sanctis non reperimus, ea quemadmodum usurpare possumus? En effet il est bien certain qu'on ne voit dans les saints livres aucune approbation ni aucun exemple autorisé de ces discours qui font rire : en sorte que saint Ambroise, après avoir rapporté ces paroles de Notre-Seigneur : Malheur à vous qui riez, s'étonne que les chrétiens puissent chercher des sujets de rire : Et nos ridendi materiam quœrimus, ut hic ridenles illic fleamus! où l'on pourrait remarquer qu'il défend plutôt de les chercher avec soin, que de s'en laisser récréer quand on les trouve : mais cependant il conclut qu'il faut éviter non seulement les plaisanteries excessives, mais encore toute sorte de plaisanteries : — Non solum profusos, sed omnes etiam jocos declinandos arbitror; ce qui montre que l'honnêteté qu'il leur attribue est une honnêteté selon le monde, qui n'a aucune approbation dans les Écritures, et qui dans le fond, comme il dit, est opposée à la règle.

Saint Thomas, pour adoucir ce passage si contraire à Yeutrapélie d'Aristote, dit que ce Père a voulu exclure la plaisanterie, non point de la conversation, mais seulement de la doctrine sacrée, — a doctrinâ sacra, par où il entend toujours ou l'Écriture, ou la prédication, ou la théologie; comme si ce n'était qu'en de tels sujets que la plaisanterie fût défendue : mais on a pu voir que ce n'est pas cette question que saint Ambroise propose ; et on sait d'ailleurs que, par des raisons qui ne blessent pas le profond savoir de saint Thomas, il ne faut pas toujours attendre de lui une si exacte interprétation des passages des saints Pères, surtout quand il entreprend de les accorder avec Aristote, dont il est sans doute qu'ils ne prenaient pas les idées.

On pourrait conjecturer avec un peu plus de vraisemblance que saint Ambroise ne regardait en ce lieu que les ecclésiastiques, conformément au litre du livre rétabli dans l'édition des Bénédictins en cette forme : De Officiis Minislrorwn. Mais les paroles de ce Père sont générales : ses preuves portent également contre tous les chrétiens, dont il explique par tout Bon livre les devoirs communs. Il est vrai que de temps en temps, et deux ou trois fois, il fait remarquer aux ministres de l'autel que ce qu'il propose à tous les fidèles les oblige plus que tous les autres : mais cela, loin de décharger le reste des chrétiens,

les charge plutôt : et il est clair, tant par les paroles de saint Ambroise qu'en général par l'analogie de la doctrine des saints, qu'ils rejettent sans restriction les plaisanteries.

Si on trouve ces discours des saints Pères excessifs et trop rigoureux, saint Jérôme y appporte un tempérament sur PÉpître aux Ephésiens. où, expliquant ces deux vices marqués par saint Paul : stultiloquium, scurrUitas, il dit que le premier, c'est-à-dire le discours insensé, est un discours qui n'a aucun sens, ni rien qui soit digne d'un cœur humain: mais que la plaisanterie, scurrilitas, se fait de dessein prémédité, lorsqu'on cherche, pour faire rire, des discours polis, ou rustiques, ou malhonnêtes, ou plaisants : vel uroana, vel rustica, vel iurpia, vcl faceta; qui est, dit-il, ce que nous appelons plaisanterie, jocularitas : mais celle-ci, poursuit-il, doit être oannie entièrement des discours des saints, c'est-à-dire, comme il l'explique, des chrétiens, à qui, dit-il, il convient plutôt de pleurer que de rire,

H se fait pourtant ensuite cette objection, que cest une doctrine qui paraît cruelle, de n'avoir aucun égard à la fragilité humaine, et de damner les hommes pour des choses qu'on dira pour rire : Cum etiam per jocum nos dicta damnarent; à quoi il répond cme, si l'on n'est pas damné pour cela, on n'aura point dans le ciel le degré de gloire oit Ton serait parvenu si l'on n'avait point de tels vices. Ce sont donc des vices, des péchés du moins véniels ; ce qui est toujours bien éloigné d'Aristote, qui en a fait des actions de vertu ; qui range parmi les vices, et qui appelle dureté et rusticité de ne savoir pas faire rire, et encore de blâmer ceux qui le peuvent faire. Platon supposait au contraire qu'un homme sage avait honte de faire rire. Aristote voulait toujours raffiner sur lui, et accommoder les vertus aux opinions communes et à la coutume.

Encore que les saints Pères n'approuvassent point qu'on fît rire, ils recevaient pourtant dans le discours la douceur, Us agréments, les grâces, et un certain sel de sagesse dont parle saint Paul, qui fait que l'on plaît à ceux qui écoutent. Que si saint Thomas, par l'autorité d'Aristote dont on avait peine à se départir en son temps, semble peut-être pousser un peu plus avant dans sa Somme la liberté des plaisanteries, il y réduit néanmoins ces sortes de délectations à être rares dans la vie, où, dit-il, selon Aristote, il faut peu de délectation, comme peu de sel dans les viandes par manière d'assaisonnement, et il exclut tout ce qui rélâche entièrement la gravité, comme on a vu dans sa Somme même; et dans son commentaire sur saint Paul, où il

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paraît revenir plus précisément aux expressions des saints Pères, il met avec eux la plaisanterie au nombre des vices repris par cet Apôtre.

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