‹ Bossuet (volume 2)Chapitre 22 sur 130 · V. — Preuve par le concile de Vienne · texte numérisé non relu

V. — Preuve par le concile de Vienne

C'est aussi ce qu'on pratiqua dans le concile de Vienne contre ces faux contemplatifs. A les entendre, ils étaient élevés à la plus sublime oraison, passifs sous la main de Dieu, transportés par un amour extatique et toujours mus par des impulsions et impressions divines. Mais encore qu'ils ne cessassent

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d'alléguer leurs expériences, on ne les écouta pas ; et malgré ces épreuves tant vantées qu'on prit pour des tromperies du malin esprit, et en tout cas pour de vains transports d'une imagination échauffée, ils furent frappés d'un anathème éternel, dont ils furent plutôt abattus que convertis : laissant au monde un exemple des aveugles et opiniâtres engagements où l'on entre, en préférant des expériences particulières et souvent trompeuses à la règle invariable de la tradition.

VI. — Sentiment de sainte Thérèse, qui préfère la science à V expérience : et les raisons dont elle s'appuie.

C'est par la même raison que sainte Thérèse a désiré à la vérité de trouver dans les directeurs la science et l'expérience, s'il se peut, unies ensemble ; mais faute ou de l'une ou de l'autre, elle a préféré le savant à celui qui n'est que spirituel. Ce passage n'est ignoré de personne; mais on n'a peut-être pas assez réfléchi sur les raisons de cette sainte : l'une est que lliomme d'oraison renfermé dans son expérience, « s'il ne marche pas dans votre voie, comme il en sera surpris (par le défaut de science), il ne manquera pas de la condamner » : ce que les hommes savants et bien instruits de la règle ne feront pas : « L'autre, que la connaissance que leur science leur donne d'autres choses non moins admirables reçues dans l'Église, leur fait ajouter foi à celles que vous leur raconterez (de votre intérieur),.quoiqu'elles ne leur soient pas encore connues.

Ainsi ce qu'on n'aura point expérimenté en soi-même, on le sentira dans les autres ou dans des cas approchants. La sainte n'y met qu'une condition, qui est que ces savants que l'on consulte soient gens de lien, parce qu'alors, en joignant ensemble la science et la vertu, ils seront de ces spirituels, au sens de saint Paul, qui jugent de toutes choses, sans que pour cela il soit nécessaire qu'ils soient arrivés à ces hautes spiritualités de ceux qu'on appelle les grands directeurs, car on voit que le saint apôtre dit bien que le spirituel, dont il parle, juge de tout; mais non pas qu'il ait tout expérimenté par lui-même, ni que pour juger de chaque manière d'oraison, il faille qu'il y ait passé : autrement il faudrait aussi avoir éprouvé les extases pour en porter un jugement droit et discerner les bonnes d'avec les mauvaises; et le spirituel, qui juge de tout, serait uniquement

celui qui aurait expérimenté toutes les oraisons extraordinaires : ce qui bien assurément n'est pas véritable. -

Ces directeurs renommés dont on vante les expériences et qui ne doutent de rien, ignorent-ils que Dieu dont le bras s'étend au delà de toutes leurs épreuves, auxquelles, comme sainte Thérèse vient de nous le dire, ils veulent réduire les âmes, les jette bien loin à l'écart et se plaît à les dérouter : en sorte que leurs expériences, qu'ils prenaient pour guides, ne serviront souvent qu'à les confondre, pendant que les savants hommes bien instruits des règles, pourvu seulement qu'ils soient humbles et que leur cœur soit droit avec Dieu, sauront bien quand il faudra ne pas juger, et jugeront aussi quand il le faudra, avec d'autant plus de sûreté, « que Dieu, dit sainte Thérèse, les ayant choisis pour être des lumières de son église, ils ont cet avantage par-dessus les autres, que quand on leur propose quelques vérités, il les dispose à les recevoir » : « de sorte qu'en les suivant, ce n'est pas sur eux, mais sur Dieu seul qu'on s'appuie. Il ne faut pas oublier que la sainte ajoute qu'elle en peut bien parler par expérience; et puisque c'est à 1 expérience qu'on voudrait tout rapporter, on en peut croire la sienne.

VIL — Comment Dieu cache aux âmes simples leur oraison, et comment l'étude peut devenir une contemplation éminente.

C'est donc, pour ainsi parler, l'expérience elle-même qui empêche de tout donner à l'expérience : mais pour pénétrer au fond de cette matière, voici en dernier heu une autre sorte d'expérience marquée par cette sainte. C'est qu'on est contemplatif, sans le penser être ; le dirai-je? on est expérimenté sans le savoir : « Je sais, dit sainte Thérèse, une personne qui n'ayant jamais pu faire d'autre oraison que la vocale, possédait toutes les autres ; et quand elle voulait prier d'une autre manière, son esprit s'égarait de telle sorte qu'elle ne se pouvait souffrir ellemême : mais plût à Dieu que nos oraisons mentales fussent semblables à l'oraison vocale qu'elle faisait. Un jour, continue la sainte, elle me vint trouver fort affligée de ce que ne pouvant faire une oraison mentale ni s'appliquer à la contemplation, elle se trouvait réduite à fane souvent quelques oraisons vocales. » A la fin pourtant il se trouva qu'elle était, sans y

avoir seulement songé, dans la plus sublime contemplation. Ce sont les secrets et pour ainsi dire les jeux merveilleux de la sagesse éternelle, qui cache aux âmes ce qu'elle leur donne, et qui leur fait rechercher la contemplation pendant qu'elles la possèdent : les gens savants sont soumis comme les autres à ces conduites cachées; Dieu les fait petits autant qu'il lui plaît, et ils ne trouvent en eux qu'ignorance et aveuglement. Par ces admirables ressorts de la divine sagesse, un bon et simple docteur, qui ne croira pas savoir prier autrement que le commun des fidèles, sans faire le grand directeur ni parler de son oraison ou raconter les expériences que les autres vantent, vous dira en simplicité ce que Dieu demande de vous : son étude, qui, selon la règle de saint Augustin, n'est qu'une attention à la lumière éternelle, et un saint attachement de son cœur à celui qui est la vérité même est une sorte de contemplation : quand il parlera^de l'oraison, il croira parler du don d'autrui plutôt que du sien; plus ses épreuves lui paraissent faibles, ou plutôt moins il les connaît et moins il y songe, plus il se met en état de profiter de celles des autres ; et en se laissant luimême pour ce qu'il est aux yeux de Dieu, il annoncera la doctrine que les Écritures apostoliques et la tradition des saints lui auront apprise.

VIII. — Comment l'expérience est subordonnée à la science théologique.

Qu'on ne croie pas toutefoisTque je7rejette le secours de l'expérience : ce serait manquer de sens et de raison ; mais je dis que l'expérience, qui peut bien régler certaines choses, est subordonnée dans son tout à la science théologique, qui consulte la tradition et qui possède les principes. C'est ici une vérité constante et inébranlable qu'on ne peut nier sans erreur : le contraire, comme on a vu, est un moyen indirect de se soustraire au jugement de la sainte théologie, et en général à l'autorité des jugements ecclésiastiques.

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