V. — Autre exagération du même Rusoroc
C'est de quoi je vais doimer un second exemple tiré du même Rusbroc dans le même livre, plus étrange que le premier. Car en parlant d'un homme abandonné à Dieu afin qu'il fasse de lui
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tout ce qu'il voudra dans le temps et dans l'éternité, il dit que cela lui paraîtra meilleur, id melius ei sapiet, que s'il pouvait aimer Dieu éternellement : qui est une pensée qu'on ne peut comprendre ; car qu'y a-t-il au-dessus d'aimer Dieu d'un amour éternel ; c'est-à-dire de l'aimer comme les esprits bienheureux, comme l'âme sainte de Jésus-Christ, comme Dieu s'aime luimême? Cependant ce contemplatif trouve quelque chose de meilleur. Mais ce qu'il veut mettre à la place de cet amour éternel sera pourtant de l'amour ; cet amour en sera-t-il meilleur pour n'être pas éternel, et pour être de cette vie plutôt que de l'autre? Quoi! perdra-t-il son prix, parce qu'il sera immuable et béatifiant? La proposition paraît étrange, mais ce n'est rien en comparaison de la raison qu'il en rend : « Car encore, continue-t-il, que de toutes les actions la plus agréable soit de louer Dieu, il est encore plus agréable d'être le propre bien de Dieu, parce que cela mène à lui plus profondément, et que c'est plutôt en recevoir l'opération que d'agir soi-même : Passio potius est Dei quam actio » : comme si Dieu agissant en nous y pouvait opérer quelque chose de meilleur en soi, ou qui nous unît davantage à lui, ou qui nous tînt davantage dans sa dépendance, que de se faire aimer et louer de nous par un éternel amour; ou bien qu'étant dans le ciel avec cet amour, il fallût encore rechercher des moyens imaginaires de s'en dépouiller : en sorte que, par amour et par soumission à Dieu, on consentît de ne plus aimer, s'il le voulait, ou d'aimer moins et d'avoir un genre d'amour plus imparfait que celui qui est éternel et béatifique : absurdités si étranges, qu'on ne sait par où elles ont pu entrer dans l'esprit d'un homme ; et néanmoins l'homme qui nous les propose, c'est Rusbroc, le plus célèbre de tous les mystiques de son temps et le maître de tous les autres ; le maître d'Henri Harphius qui l'a copié, et de Jean Taulère qui l'a suivi : celui que ses disciples donnoient comme un homme immédiatement inspiré de Dieu, surtout dans le traité dont il s'agit. Que de violents correctifs ne faut-il point apporter à ses propositions pour les rendre supportables? Concluons donc, encore un coup, que si l'on ne trouve aux prodigieux discours de Kusbroc et de ses semblables de charitables adoucissements qui les réduisent à de justes bornes, on . c jette dans un labyrinthe dont on ne peut sortir.