‹ Bossuet (volume 2)Chapitre 29 sur 130 · VI. — Autres exemples d'exagérations dans les mystiques · texte numérisé non relu

VI. — Autres exemples d'exagérations dans les mystiques

Un des caractères de ces auteurs, c'est de pousser à bout les allégories ; je ne dis pas seulement en se jetant comme fait Rusbroc dans de vaines spéculations sur les planètes et leurs enfants, tirées des astrologues, mais en poussant les allégories jusqu'aux plus mauvaises conséquences ; comme quand le bon Harphius, en parlant des noces spirituelles de l'âme avec Jésus- Christ, dit et répète qu'elles produisent une entière inséparabîlitê : ce qui, étant pris à la lettre, ne serait rien moins que l'hérésie de Calvin et de ses sectateurs.

Mais il ne faut pas pousser à toute rigueur des gens dont les intentions ont été meilleures que leurs expressions n'ont été exactes. Par exemple, quand Suson dit et inculque que les parfaits contemplatifs ne ressentent plus aucune tentation, il vaut mieux entendre qu'il parle ainsi, non absolument, mais par comparaison à d'autres états qui en sont plus travaillés, que de prendre au pied de la lettre une expression par où ces contemplatifs seraient tirés des communes infirmités de tous les justes, jusqu'à n'avoir plus besoin de l'oraison dominicale : ce qui est, comme on verra, un des excès où sont tombés les mystiques de nos jours.

VIL — Etrange exagération dans les institutions de Tanière.

On trouve dans un livre intitulé Institutions de Taulère, qui parmi les livres mystiques est un des plus estimés, une histoire assez étrange d'un saint homme, qui après avoir exposé dans son oraison qu'il ne voulait plus de consolation sur la terre, entend le Père céleste qui lui dit : « ^e vous donnerai mon Fils, afin quïl vous accompagne toujours en quelque lieu que vous soyez : IN'on, mon Dieu, repartit ce saint homme, je désire demeurer en vous et dans votre essence même. Alors le Père céleste lui répondit : Vous êtes mon fils bien-aimé dans qui j'ai mis toute mon affection. »

C'est assurément une étrange idée de refuser Jésus-Christ avec un non si formel et si sec, pour avoir l'essence divine. Craignait-il d'en être privé ayant Jésus-Christ, et avait-il oublié saint Paul qui nous dit : « Celui qui nous a donné son

propre Fils, comment ne nous a-t-il pas donné toutes choses avec lui? » Combien de tours violents faut-il donner à son esprit, pour réduire ce discours à un bon sens? Mais quelle oreille chrétienne n'est point blessée de cette parole du Père éternel à celui qui refuse son Fils, en lui disant à lui-même : « Vous êtes mon fils bien-aimé dans qui j'ai mis mes complaisances? » En vérité cela est outré, pour ne rien dire de plus. Conclurons-nous pour cela qu'on enseigne à refuser le Fils de Dieu, ou bien qu'on lui égale une créature, en lui appliquant ce que le Père éternel n'a jamais dit qu'à son Fils unique? C'est à quoi ni le bon Taulère, ni Surius, qui a compilé ses Institutions, n'ont jamais songé. Je veux seulement conclure qu'une ardente imagination jette souvent ces auteurs dans des expressions absurdes, et qui, sans rien vouloir diminuer de la réputation de Taulère, nous apprennent du moins à ne pas prendre au pied de la lettre tout ce qui lui est échappé.

Si je voulais recueillir toutes les façons de parler excessives et alambiquées, qui se trouvent dans cet écrivain et dans ses semblables, je ne finirais jamais ce discours. H me suffit d'observer que les plus outrées sont celles que les mystiques de nos jours aiment le mieux : en sorte que leur caractère, je le puis dire sans crainte, c'est d'outrer ce qui l'est le plus et d'enchérir au-dessus de tous les excès.

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