‹ Bossuet (volume 2)Chapitre 32 sur 130 · X. — Nécessité du présent traité · texte numérisé non relu

X. — Nécessité du présent traité

J'entreprends ici, pour l'amour de Dieu et de son Église, un travail ingrat, qui est celui d'aller rechercher dans de petits livres de peu de mérite un nombre infini d'erreurs, qu'il faudrait, ce semble, plutôt laisser tomber d'elles-mêmes que de prendre soin de les réfuter, ou même de leur donner quelque sorte de réputation par nos censures. Plusieurs* croiront que ces livres ne méritaient que du mépris, surtout celui qui a pour

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auteur François Malaval, un laïque sans théologie (1), et les deux qui sont composés par une femme, comme sont le Moyen court et facile, et Y Interprétation sur le Cantique des cantiques. On pourra dire qu'il suffirait en tout cas, après les avoir notés, de taire paraître les actes où elle en a souscrit la condamnation, le reste ne méritant pas d'occuper des docteurs et encore moins des évêques : mais je ne suis pas de cet avis; j'entre au contraire dans les sentiments de tant de prélats et de papes même, dont les judicieuses censures font voir de quelle importance leur a pain cette affaire ; et pour l'instruction du lecteur on les trouvera recueillies à la fin de cet ouvrage. Ceux qui veulent qu'on méprise tout, veulent en même temps laisser tout courir. Les saints Pères n'ont pas dédaigné d'attaquer les moindres écrits, quand ils les ont vus entre les mains de plusieurs et répandus dans le public. Dieu me préserve de la vanité de croire mon temps et mon travail plus précieux que celui de ces grands hommes : il ne faut pas mépriser le péril des âmes, ni leur refuser les préservatifs nécessaires contre des livres t qui corrompent en tant de manières la simplicité de la foi. Ces livres, quoique dans le fond j'en avoue le peu de mérite, ne sont pas écrits sans artifice : la mal qu'ils contiennent est adroitement déguisé : s'ils sont courts, ils remuent de grandes questions ; leur brièveté les rend plus insinuants : le nombre s'en multiplie au delà de toute mesure : on les trouve partout et en toutes mains. Ceux qui sont composés par une femme sont ceux qui ont le plus piqué la curiosité et qui ont peut-être le plus ébloui le monde : encore qu'elle en ait souscrit la condamnation, ils ne laissent pas de courir et de susciter des dissensions en beaucoup de lieux d'où il nous en vient de sérieux avis. Toute la nouvelle contemplation y a été renfermée, et réduite méthodiquement à certains chapitres. On y voit l'approbation des docteurs dont une apparence trompeuse a surpris la .simplicité, et ce n'est pas sans raison que l'on appréhende de voir renaître en nos jours plusieurs erreurs de la secte des béguards.

(1) Malaval, Je suint aveugle de Marseille, n'était certainement pas un laïque sans théologie. Je me demande si Bossuet a lu de lui autre chose que des extraits. Cn jésuite éminent et l'un tics maîtres de la

que à cette époque, le Père Guilloré, faisait le plus grand cas de

.a, et le célébrait sans réserve d'aucune sorte.

XL — Des béguaràs et des "béguines.

Cette secte ne prétendait pas se séparer de l'Eglise : elle se coulait dans son sein sous prétexte de piété : il y avait au commencement plus d'ignorance et de témérité que de malice. C'était principalement des femmes qui dogmatisaient sous le voile de la sainteté, comme dit la Clémentine : Cum de quibusdam. On ne les épargna pas sous prétexte qu'elles étaient femmes et qu'elles étaient ignorantes. L'Église a vu dès son origine des femmes qui se disaient prophétesses, et les apôtres n'ont pas dédaigné de les noter. Ceux qui ont réfuté Montan n'ont pas oublié dans leurs écrits ses prophétesses. Je ne parle pas des autres exemples que nous fournit l'histoire de l'Église : il ne faut pas toujours attendre que l'ignorance présomptueuse, qui est la mère de l'obstination, se tourne en secte formée; et dès que le mal commence à se déclarer, la sollicitude pastorale le doit prévenir.

XII. — Dessein particulier de ce premier traité; sa division générale : sujet des dix livres dont il est composé.

Je me sens donc obligé à découvrir celui qui est renfermé dans les livres censurés : et pour cela je ferai deux choses qui diviseront ce premier traité en deux parties : la première, qui occupera la plus grande partie de l'ouvrage, montrera la fausse idée de perfection que les nouveaux mystiques ou contemplatifs, connus sous le nom de Quiétistes, tâchent d'introduire ; et l'on verra dans la seconde en particulier l'abus que font ces nouveaux auteurs de l'oraison de quiétude, aussi bien que des expériences et la doctrine des saints qui l'ont pratiquée.

On voit fort bien, sans que je le dise, qu'il y a des choses dans ce dessein qui demandent un peu d'étendue, dont la première est la nécessité de rapporter les passages des nouveaux auteurs pour justifier la vérité des censures, et de peur que quelqu'un ne croie qu'on leur en impose ; la seconde, c'est qu'en découvrant le poison il faudra aussi commencer à proposer l'antidote et opposer la tradition à ces nouveautés: la troisième, qui ne sera pas la moins importante, c'est qu'il est de

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mon devoir d'ôter aux nouveaux mystiques quelques auteurs renommés dont ils s'appuient, et entre autres saint François de Sales, qu'ils ne cessent d'alléguer comme leur étant favorable, quoiqu'il n'y ait rien qui leur soit plus opposé que la doctrine et la conduite de ce saint évêque : et voilà en général ce que j'ai à faire dans ce traité, qui est le premier des cinq que j'ai promis au public.

Pour en donner une idée encore plus particulière et aider en toutes manières autant qu'il sera possible le pieux lecteur, je lui propose d'abord en peu de paroles le sujet de chacun des dix livres dont ce traité sera composé.

Dans le premier on verra, après une idée générale de ce qu'on appelle quiétisme, le premier principe de cette doctrine, qui consiste dans un certain acte continu et universel qu'on y établit, et qu'il faudra non seulement expliquer, mais encore réfuter aussi brièvement qu'il sera possible.

Le plus dangereux effet de ce faux principe est d'induire la suppression des actes explicites ; et premièrement de ceux de la foi tant envers les personnes divines, en y comprenant Jésus- Christ, c'est-à-dire le Fils de Dieu incarné, qu'envers les principaux attributs de Dieu, que nos nouveaux auteurs ne craignent pas d'ôter aux contemplatifs, sous prétexte de les attacher à la seule essence divine, et ce sera le sujet du second livre.

De la suppression des actes de foi, on passera dans le troisième livre à celle des désirs et des demandes, où les faux mystiques nous montrent quelque chose d'intéressé et de bas qui les rend indignes des âmes sublimes : contre les exprès commandements de l'Lvangile.

Comme le prétexte de la suppression des demandes est une fausse conformité à la volonté de Dieu fort vantée par les nouveaux mystiques, on emploiera le quatrième livre à montrer combien elle est mal entendue, et à combien d'erreurs et d'illusions elle ouvre la porte.

On examine au cinquième livre les actes directs et réfléchis, distincts et confus, aperçus et non aperçus : par où l'on ôte aux nouveaux mystiques une fausse idée de recueillement et une source intarissable de fausses maximes, dont on ne peut expliquer ici tout le détail.

Avant que de pas let outre à la découverte des erreurs, le me livre opposera à elles qu'on vient d'exposer la tradition des saint-.

On commence au Beptième livre à découvrir l'abus que font

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nos faux mystiques de l'oraison passive où de quiétude, et on en expliquera la pratique et les vrais principes par la doctrine constante des mystiques véritables et approuvés ; tels que sont le bienheureux Père Jean de la Croix et le vénérable Père Baltasar Alvarez, de la Compagnie de Jésus, un des confesseurs de sainte Thérèse.

La doctrine de saint François de Sales et la conduite de la vénérable Mère de Chantai sa fille spirituelle, servant d'un vain refuge aux faux mystiques, le huitième et le neuvième livre seront utilement employés à expliquer les maximes de ce saint évêque, et ils seront soutenus par les sentiments conformes de sainte Thérèse, de sainte Catherine de Gênes et de quelques autres excellents spirituels.

Enfin dans le dernier livre, qui est l'un des plus importants, parce que c'est comme un résultat de la doctrine de tous les autres, on rendra raison des articles exposés dans les ordonnances de M. l'évêque de Châlons, à présent archevêque de Paris, et de l'évêque de Meaux, et de toutes les qualifications qui y sont apposées aux propositions des quiétistes. On expliquera les rétractations et le moyen de connaître ceux qui persistent dans leurs maximes. Je propose d'abord cette analyse des dix livres de ce traité, afin que les lecteurs, conduits par la main, entendent toutes les démarches qu'on leur fera faire, et connaissent le progrès de leurs connaissances : heureux si en même temps ils s'avancent dans l'uni on avec Dieu, qui est la fin de tout ce discours.

XIIL — Idée générale de ce qu'on appelle « quiétisme ».

Pour maintenant entrer en matière, disons que l'abrégé des erreurs du quiétisme est de mettre la sublimité et la perfection dans des choses qui ne sont pas, ou en tout cas qui ne sont pas de cette vie : ce qui les oblige à supprimer dans certains états, et dans ceux qu'on nomme parfaits contemplatifs beaucoup d'actes essentiels à la piété et expressément commandés de Dieu, par exemple, les actes de foi explicite contenus dans le Symbole des apôtres, toutes les demandes et même celles de l'Oraison dominicale, les réflexions, les actions de grâces, et les autres actes de cette nature qu'on trouve commandés et pratiqués dans toutes les pages de l'Écriture et dans tous les ouvrages des saints. Ces sentiments en général prennent leur

naissance de l'orgueil naturel à l'esprit humain, qui affecte toujours de se distinguer, et qui pour cette raison mêle partout, si l'on n'y prend garde, et même dans l'oraison, c'est-à-dire dans le centre de la religion, de superbes singularités. Mais pour en venir maintenant aux principes et aux conclusions particulières, les voici :

XIV. — Premier principe des nouveaux mystiques, que, lorsqu'on s'est une fois donné à Dieu, Vacte en subsiste toujours s'il n'est révoqué, et qu'il ne le faut point réitérer ni renouveler.

Un des principes du quiétisme, et peut-être le premier de tous, est proposé en ces termes par le Père Jean Falconi, dans une lettre qu'on a imprimée à la fin du livret intitulé : Moyen court, etc. « Je voudrais, dit-il, que tous vos soins, tous vos mois, toutes vos années et votre vie tout entière fût employée dans un acte continuel de contemplation. En cette disposition, continue-t-il, il n'est pas nécessaire que vous vous donniez à Dieu de nouveau, parce que vous l'avez déjà fait : où il apporte la comparaison d'un diamant, qu'on aurait donné à un ami : à qui après l'avoir mis entre les mains, il ne faudrait que le laisser entre ses mains sans le reprendre, parce que pendant que vous ne le lui ôtez pas, et que vous n'en avez pas même le désir, il est toujours vrai de dire que vous lui avez fait ce présent, et que vous ne le révoquez pas. » Ainsi en est-il, conclut cet auteur, du don que vous avez fait à Dieu de vous-même par un amoureux abandon.

La comparaison a paru si belle à nos nouveaux mystiques, qu'ils ne cessent de la répéter, et Molinos, qui Fa prise du Père Falconi, se la rend propre. Par une semblable similitude, Malaval représente aussi qu'une épouse ne répète pas à chaque moment : .1'- suis à vous ; et tout cela pour montrer que, content de s'être donné une fois à Dieu, on ne doit pas se mettre en peine de réitérer un acte si essentiel, ou craindre qu'il nous soit ôté, ni par fupations de cette vie, ni même par les péchés où nous tombons tous les jours, puisque de soi il est perpétuel s'il n'est révoqué, comme ee Père l'explique en ces termes : « Ce qui est (If plus important, c'est de n'ôter plus à Dieu ce que nous lui avons donné, en faisant quelque chose notable contre son divin bon plaisir : car, pourvu que cela n'arrive pas, l'essence et la

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continuation de votre abandon et de votre conformité au vouloir de Dieu dure toujours, parce que les fautes légères que l'on fait sans y bien penser, ne détruisent pas le point essentiel de cette conformité. »

XV. — Que cet acte continue toujours malgré les distractions, sans -qu' elles obligent à le renouveler.

Selon ces principes, il reprend ceux qui croient « que les exercices de la vie humaine interrompent cet acte d'amour continu ». Parmi ces exercices de la vie humaine, il comprend les occupations les plus distrayantes. En effet c'est une maxime dans le quiétisme, que nulles distractions n'interrompent l'acte d'amour, et qu'encore que dans l'oraison on soit distrait jusqu'au point de ne plus du tout songer à Dieu, c'est inquiétude de renouveler l'acte d'amour, parce que, la distraction n'étant pas la révocation de cet acte, il a toujours subsisté pendant qu'on était ainsi distrait.

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