XVI. — Qu'il subsiste pendant le sommeil
Il n'est pas même interrompu par le sommeil, autrement il faudrait du moins le renouveler tous les jours en s'éveillant, comme le pratiquent les saints : mais c'est de quoi ce religieux ne dit pas un mot ; il défend en général de jamais renouveler cet acte, si ce n'est dans le seul cas où on l'aurait révoqué : partout ailleurs, « vous n'avez, dit-il, qu'à demeurer là ; gardezvous de l'inquiétude et des efforts qui tendent à faire de nouveaux actes » ; gardez-vous-en par conséquent après le sommeil ; car le renouvellement serait trop fréquent, et on aurait tort d'appeler perpétuel ce qui cesserait tant de fois et si longtemps. C'est pourquoi l'auteur du Moyen court, dans son Interprétation du Cantique des cantiques, a trouvé que « les âmes fort avancées dans l'oraison passive ou de quiétude, éprouvent une chose fort surprenante, qui est qu'elles n'ont la nuit qu'un doux sommeil, et Dieu opère plus, ce semble, en elles durant la nuit et dans le sommeil que pendant le jour ». Ce n'est point à une grâce extraordinaire et miraculeuse qu'elle attribue cet événement : c'est un effet de l'avancement dans certains états
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d'oraison ; ce qui n'est qu'une conséquence de ce qu'elle avait dit au commencement, que cet acte subsiste toujours parmi toutes choses; et il le faut bien selon le principe, puisque dormir n'est pas révoquer; et que l'ami à qui j'ai donné le diamant en demeure également possesseur, soit que je dorme, soit que je veille.
XVII. — Combien il est grossier et absurde à Falconi et à Molinos d'avoir comparé le don de sa liberté avec le don d'un diamant
L'absurdité de cette doctrine se fait sentir d'abord aux plus ignorants. Attribuer une perpétuelle constance, et même pendant le sommeil, ou parmi les plus grandes distractions, à un acte du libre arbitre, c'est confondre l'acte avec la disposition habituelle qu'il peut mettre dans le cœur. La comparaison du joyau donné, qui paraît si spécieuse aux quiétistes, est dans le fond bien grossière. C'est autre chose qu'une donation faite une fois ait un effet perpétuel, autre chose qu'un acte du libre arbitre de soi et par sa nature subsiste toujours. H n'en est pas de même de donner sa volonté que de donner une bague ou quelque autre présent corporel. Car, dès que l'on a donné en cette dernière manière, l'on ne peut plus soi-même révoquer le don : mais au contraire on ne peut que trop révoquer le don qu'on a fait à Dieu de sa liberté, et tous les actes par où l'on a tâché de l'en rendre maître : mais sans même les révoquer, d'autres actes, d'autres exercices les interrompent et les font trop souvent oublier. Qui ne doit pas craindre que ce malheur ne lui arrive souvent? Qui ne doit point réchauffer une volonté languissante? On peut faire de si bon cœur le don d'une bague, qu'il n'y ait rien en nous qui y répugne : quoi qu'il en soit, lorsqu'on l'a livrée et qu'on en est venu à cet acte qui s'appelle tradition, on est tellement dessaisi, que nul acte, nulle répugnance contraire n'affaiblit pour peu que ce soit l'effet de ce don. Mais puis-je venir à bout, quelque bel acte que je fasse, de me dessaisir éternellement du libre arbitre que Dieu m'a donné, et qu'il ne veut point me ravir dans cette vie? Et puisque dans ce lieu d'exil, « où la chair convoite contre l'esprit, et l'esprit contre la chair », le don de soi-même qu'on fait à Dieu par un acte de sa liberté est combattu, c'est l'exposer à
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se ralentir, à se changer, à se perdre, que de négliger de le renouveler souvent
XVIII. — Malaval introduit aussi mal à propos la comparaison d'un mari et d'une femme.
L'objection de -Malaval se résout par le même principe. Une femme, qui s'est une fois donnée dans le mariage par un légitime consentement, ne dit pas à chaque moment à son mari : Je suis à vous : ainsi en est-il d'une âme qui s'est une fois donnée à Jésus-Christ. C'est bien parler sans entendre que de raisonner de cette sorte. Cette femme est à son mari en deux manières, par le droit du nœud conjugal qui est perpétuel et irrévocable et qui subsiste de soi, soit qu'on le veuille, soit qu'on ne le veuille pas. Elle est à lui d'une autre sorte, par son cœur, par sa volonté, par son choix, qu'elle voudrait toujours faire quand elle serait encore en sa liberté, et cette manière de se donner se renouvelle souvent. Il ne suffit pas d'avoir un amour habituel pour un père, pour une mère, pour une épouse, pour un ami, pour un bienfaiteur ; il faut que l'habitude se réduise en acte : il faut de même réduire en acte la disposition habituelle à aimer Dieu et à se donner à lui. Otez-vous de l'esprit l'envie inquiète de vous tourmenter sans cesse à former de nouveaux actes, puisque, après qu'ils ont été faits, on sent par expérience qu'ils subsistent longtemps en vertu : mais de vouloir donner pour règle qu'à moins qu'on révoque ces actes, ils soient de nature à subsister toute la vie et par là induire les âmes à ne prendre jamais aucun soin de les renouveler, c'est introduire un relâchement qu'on ne peut assez condamner.
XIX. — La proposition de Fdlconi expressément censurée à Rome.
Aussi Rome a-t-elle flétri par décret exprès cet écrit du Père Falconi, et on trouve les propositions équivalentes à la sienne parmi les soixante-huit que le pape a expressément condamnées, comme il paraît par les xn, xv, xvn, xxiv, xxv et autres semblables.
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XX. — Cet acte continu et perpétuel de sa nature n'est que pour le ciel. — Sentiment de saint Augustin remarqué par le Père Falconi, et celui des autres Pères.
Par ce principe, Falconi tombe dans Terreur de mettre la perfection de cette vie dans un acte qui ne convient qu'à la vie future. H est vrai, comme cet auteur l'enseigne après saint Thomas, que la vie des bienheureux esprits n'est qu'un acte continué de contemplation et d'amour : mais de conclure la même continuité dans cette vie, où nous ne voyons qu'à travers un nuage et parmi des énigmes, sous prétexte que la contemplation est plus durable dans un même acte continué que dans plusieurs actes différents ; c'est de la terre faire le ciel et de l'exil la patrie.
Le Père Falconi devait avoir vu la réfutation de sa doctrine dans un passage de saint Augustin qu'il cite lui-même, puisqu'après avoir donné le chapitre x du livre IX de ses Confessions comme une preuve que le parfait abandon qu'il veut établir est un paradis sur la terre : il ajoute que le même Père, au lieu qu'il en a cité, dit encore « que si cette contemplation était de durée, elle serait quasi la même chose que celle dont les saints jouissent au ciel » : où il m'arque très clairement que les actes d'une si sublime contemplation sont d'une courte durée; et saint Augustin le répète en cent endroits ; tous les autres Pères le disent de même : saint Bernard inculque sans cesse qu'on ne jouit qu'en passant de cette parfaite contemplation, raptim. Saint Grégoire s'était servi de la même expression. Mais les quiétistes, plus élevés que les plus grands saints et les plus parfaits contemplatifs, veulent introduire sur la terre ce qu'ils ont unanimement réservé au ciel.
XXI. — Pourquoi les actes ne sont pas perpétuels en cette vie.
Après tout, il faudrait nous dire où l'on a pris ce nouveau principe, que tout acte dure de soi s'il n'est révoqué : car au contraire c'est un principe constant par la raison et par l'expérience, que 1 oui acte est passager de soi, et qu'un acte perpétuel esl un acte de l'autre vie. La raison en est qu'en l'autre vie
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l'âme entièrement réunie à son premier principe sans être partagée et appesantie par le corps, par les soins inévitables, par la concupiscence, par les tentations, par aucune distraction quelle qu'elle soit, agit de toute sa force ; et c'est pourquoi le précepte d'aimer Dieu de tout son cœur et de toute son intelligence, ayant alors son dernier accomplissement, cet acte d'amour ne peut souffrir d'interruption. Mais ici, où nous nous trouvons dans un état tout contraire, nos actes les plus parfaits, qui viennent toujours- d'un cœur en quelque façon divisé, ne peuvent jamais avoir toute leur vigueur, et sont sujets à s'éteindre naturellement parmi les occupations de cette vie, si on les fait revivre. C'est pourquoi on ne prescrit rien tant au chrétien que le renouvellement des actes intérieurs.
XXII. — Réponse des faux mystiques et démonstration contraire.
• Il ne faut pas écouter nos faux mystiques, lorsqu'ils répondent qu'aussi ne défendent-ils pas ces actes renouvelés au commun des chrétiens, mais seulement aux parfaits : c'est-à-dire, selon leur langage, à ceux qui sont élevés aux oraisons extraordinaires : car, pour détruire cette réponse, il ne faut que demander à nos prétendus parfaits, si les justes qui vivent dans les voies communes n'accomplissent pas selon la mesure de cette vie le précepte d'aimer Dieu. Cet acte est un acte fort, puisqu'il consiste à aimer Dieu de toute sa force ; pourquoi un acte si fort ne sera-t-il pas perpétuel, dans tous ceux qui le produisent? Il ne faudrait donc obliger personne à le renouveler, et la défense de réitérer les actes de charité devrait s'étendre à tous les justes qui conservent la grâce de Dieu ; ce qui serait un renversement de toute la morale chrétienne.
XXI 11. — Exemple de V Ecriture et de Jésus-Christ même.
Pour une plus claire conviction de ceux qui nous disent des choses si étranges, demandons-leur si David n'avait jamais fait d'actes d'amour quand il chanta de cœur et de bouche le psaume Diligam te, etc., où il commence par dire : « Mon Dieu, qui êtes ma force, mon appui et mon seul Dieu, je vous aimerai », et le
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reste ; ou s'il ne l'a pas réitéré quand il a dit et répété tant de fois : « Mon âme, bénis le Seigneur : mon âme, loue le Seigneur ! 0 Seigneur, mon âme a soif de vous ; en combien de manières et combien souvent, quam multiplicité}", ma chair même vous désire-t-elle ? » Saint Paul n'avait-il pas fait un acte fort, lorsqu'il demandait à Jésus-Christ d'être délivré de cette importune tentation, et cependant il y revient par trois fois : J'ai prié trois fois le Seigneur, et on sait que trois fois, c'est très souvent ; et cependant c'est un des parfaits, c'est un apôtre distingué entre tous les autres : et, en un mot, c'est un saint Paul qui réitère cet acte. Mais Jésus-Christ voulait-il faiblement sa passion quand il dit : « Je désire d'être baptisé d'un baptême ; et encore : « Que votre volonté soit faite, et non pas la mienne » ; et cependant il revient aussi par trois fois à cette demande, et l'Evangile rapporte que « jusqu'à trois fois il répéta le même discours ». Si l'on dit qu'il le fit pour notre exemple seulement, et encore en la personne des infirmes : j'ai bien ouï dire qu'il disait en la personne des infirmes : « Détournez de moi ce calice » : mais de dire et de répéter : « Que votre volonté soit faite », ce n'est le langage des infirmes qu'au sens où tous les hommes le sont durant tout le cours de leur vie : si ce n'est qu'il faille excepter de cette loi ceux qui nous vantent une oraison continuelle de quiétude, et qui disent tout ce qui leur plaît autant sans preuve que sans règle.
XXIV. — Le Père Falconi auteur de ce dogme : Molinos le suit : sa comparaison tirée de V exemple d'un voyageur.
Au reste je dois avertir que je ne trouve personne, avant le Père Jean Falconi, qui ait enseigné le nouveau prodige de cet acte irréitérable : mais nous avons déjà vu que Molinos qui a embrassé cette doctrine, s'appuie sur l'autorité de Falconi, qui esl bien fragile : il en adopte les termes : et il ajoute à la comparaison du joyau celle-ci d'un voyageur : « Il marche, dit-il, et sans avoir besoin de dire toujours : Je vais à Rome, il continue son voyage en vertu de la première résolution qu'il a faite d'y aller. » Voilà comme ces spéculatifs, sans principe, sans autorité, ou de l'Écriture ou des Pères, endorment les âmes par des comparaisons qui flattent leur nonchalance. Il fallait songer que si le voyage était difficile et qu'il s'élevât à chaque pas
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le nouveaux obstacles, on aurait besoin souvent de ranimer on courage et comme de remonter son premier désir ; et quand nême tout serait facile et heureux, il ne faudrait pas pour cela 'imaginer qu'on allât tout seul, mais demander à Dieu qu'il ni plût nous continuer des forces proportionnées à la longueur lu chemin, qui est une manière aussi solide que nécessaire de enouveler ses actes.
XXV. — Le livre du « Moyen court » entre dans tous ces sentiments.
Molinos, dans les chapitres qu'on vient de marquer, ajoute à 'autorité du Père Falconi celle de saint François de Sales, lont nous parlerons en son lieu. Ceux qui ont fait imprimer le Moyen court ont aussi imprimé avec ce livret les mêmes autorités, ant celles de ce religieux que celles du saint évêque de Genève ; ;t on voit manifestement que dans la publication de ce petit ivre on est entré dans le dessein de Molinos.
On voit aussi dans ce livre le même principe de la perpétuité le l'acte de conversion, par lequel on se donne une fois à Dieu : ( Sitôt, dit-on, que l'âme s'aperçoit qu'elle s'est détournée dans es choses de dehors, il faut que par un acte simple, qui est un •etour vers Dieu, elle se remette en lui ; puis son acte subsiste :ant que sa conversion dure. » On ajoute par un sentiment assez îxtraordinaire, que cet acte devient comme habituel, à force de 'avoir réitéré ; de sorte qu'il ne faut plus le renouveler, comme 1 paraît par ces paroles : « L'âme ne doit pas se mettre en peine :1e chercher cet acte pour le former, parce qu'il subsiste ; elle trouve même qu'elle se tire de son état sous prétexte de le chercher, ce qu'elle ne doit jamais faire, puisqu'il subsiste en habitude, et qu'alors elle est dans la conversion et dans un amour habituel. » Si l'on voulait dire seulement, comme l'enseigne la philosophie, que souvent par un seul acte très fort on produit une habitude, on ne dirait rien que de commun, mais on veut que Vacte subsiste; et encore qu'il y ait beaucoup d'ignorance à croire qu'il subsiste en habitude, puisque l'acte et l'habitude sont choses distinctes, on ne laisse pas d'assurer que cet amour qu'on nomme habituel, est à la fois actuel, puisque c'est un acte. C'est pourquoi on s'élève ensuite contre ceux qui cherchent cet acte, c'est-à-dire qui le renouvellent en leur faisant
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ce reproche : « On cherche un acte par un acte, au lieu de se tenir attaché par un acte simple avec Dieu. »