RAISONS DE CET OUVRAGE
Les conseils des sages sont partagés sur l'obligation où je suis de répondre à M. l'archevêque de Cambrai. Les uns disent que la matière est suffisamment éclaircie ; que les faits importants demeurent établis : par exemple, qu'il est constant que ce prélat s'est désuni d'avec ses confrères pour avoir voulu excuser les livres condamnés de Mme Guyon; que les tours d'esprit ne sauvent pas des faits avérés; que séparer, comme on fait encore, l'intention d'un auteur d'avec le sens naturel, véritable, unique et perpétuel de son livre, c'est une illusion sans exemple, qui donne lieu à défendre tout ce qu'on voudra et à éluder toutes les censures de l'Église; qu'on peut bien éblouir le monde
(1) Cette suprême réponse, que Bossuet n'a pas achevée, est encore très belle sans doute, mais elle est encore plus touchante. Visiblement, le vieil athlète est à bout de forces, et on se demande ce qui serait arrivé si Rome n'avait mis fin au duel.
pour un temps par des détours spécieux ; mais qu'enfin l'illusion s'évanouit d'elle-même ; et qu'après tout ce fait du dessein formé de justifier Mme Guy on et sa mauvaise doctrine, est essentiel à cette matière contre M. de Cambrai, puisque c'est celui qui démontre qu'il est coupable lui seul de tout le trouble de l'Église, et qui détermine le vrai sens et le vrai dessein du livre de ce prélat, quand d'ailleurs il serait douteux, ce qui n'est pas : ainsi qu'après avoir satisfait au devoir de développer la matière en toutes les manières possibles, et par les dogmes et par les faits, je n'ai qu'à attendre en paix la victoire qui ne peut manquer à la vérité, et le sentiment des sages qiû prend toujours le dessus.
En effet, on sent dans le monde qu'ils sont rebutés par cette incroyable hardiesse de nier tout jusqu'aux faits les plus innocents, et d'assurer sans preuve tout ce qu'on veut, jusqu'à m' accuser deux et trois fois d'avoir révélé une confession générale qui ne m'a jamais été faite. Qui peut croire que M. de Paris, que M. de Chartres, des prélats, pour taire ici leurs autres louanges, d'une piété et d'une candeur si connue, avec qui je suis uni comme on voit dans tous les actes publics, me fussent contraires en secret, jusqu'à détourner M. de Cambrai d'approuver mon livre, qu'ils ont eux-mêmes approuvé, et jusqu'à s'unir pour sauver le sien qu'ils rejetaient avec moi comme plein d'erreurs? Quand nous n'aurions que l'avantage d'être trois irréprochables témoins d'une même vérité, et des juges qu'il a choisis, dont selon les canons il est obligé de suivre la foi, devons-nous craindre que les gens désintéressés nous refusent leur croyance? Pour dire un mot de moi en particulier, et sur un fait dans le fond très indifférent, étais-je indigne d'être invité par M. de Cambrai à faire son sacre ; moi qu'il appelait, quoique indigne, son père et son maître ; moi à qui il avait soumis et soumettait sa doctrine comme à un homme en qui il regardait non pas un très grand docteur, car c'est ainsi qu'il daignait parler, mais Dieu même? Cependant il se récrie contre ce fait, comme s'il était au-dessous de lui d:étre sacré de mes mains ; et au heu que les évêques ont accoutumé de se tenir honorés par le ministère d'un consécrateur, et qu'on croit en recevoir une grâce, celui-ci ne cesse de me reprocher un empressement ridicule : de quoi? de faire une cérémonie? de m'autoriser davantage contre M. de Cambrai? car que peut-on imaginer dans cette occasion qui m'ait pu faire briguer comme une faveur l'honneur de le sacrer? Mais
après tout je n'ai pas dessein de m' arrêter davantage à un fait de nulle importance, et je laisse à M. de Cambrai le plaisir d'en dire tout ce qu'il voudra. Ce qu'il y a d'important, c'est de bien connaître l'affectation de tout nier et de faire finesse des moindres choses.
Ceux qui prendront les tours d'esprit pour des faits, et toutes les belles paroles pour des vérités, n'ont qu'à se livrer à M. de Cambrai, il saura les mener loin... Prendra-t-on sérieusement sur une simple allégation, sans preuves et sans témoins, tout ce qu'imagine M. de Cambrai de mes hauteurs, de mes vanteries, de mes confidences, de mes perpétuels emportements, de mes larmes feintes, et des autres faits de cette nature avancés en l'air par un homme qui est fâché de voir à la fin toutes ses finesses découvertes, et ne sait quelle raison en rendre au public? Je ne le crois pas ; et plusieurs amis me conseillent de me fier à la solidité de mes preuves. D'autres disent qu'il faudrait en effet s'en tenir là, s'il n'y avait que les âmes fortes qui se mêlassent de juger de ce différend : si une cabale irritée, dont les ressorts se découvrent dans tout le royaume, ne s'appliquait pas à surprendre les infirmes, et qu'il ne fallût pas leur donner des précautions salutaires contre les pièges les plus fins qu'on ait jamais tendus aux âmes simples. Puisque ce dernier parti est visiblement celui de la charité, j'y donne les mains. Pour éluder des faits convaincants, M. de Cambrai a fait les derniers efforts et a déployé toutes les adresses de son esprit. Dieu l'a permis pour me forcer à mettre aujourd'hui en évidence le caractère de cet auteur, afin que la vérité, s'il se peut, n'ait plus rien à craindre de son éloquence. Je ne pourrai éviter un peu de longueur dans le dessein que je me propose d'insérer ses propres paroles et de longs passages dans ce discours. Je voudrais, malgré ses redites continuelles, pouvoir ici rapporter toute sa Réponse et le suivre page à page ; l'étendue démesurée d'un tel ouvrage m'en a seule détourné : mais je choisirai tous les endroits importants ; et le livre de M. de Cambrai étant entre les mains de tout le monde, je ferai si bien que tout équitable lecteur me rendra le témoignage d'avoir rapporté au long ce qu'il contient de plus fort.
On verra dans les articles suivants qu'il m'insulte perpétuellement sur des faits sans preuve, pendant que je prouve le contraire par lui-même et par actes ; que sa réponse se dément partout ; qu'il défend plus que jamais Mme Guyon ; qu'il change l'état de la question, et me fait dire à chaque page tout
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le contraire de ce que je dis. Commençons : et dès l'avertissement voyons ses vains avantages et ses vains triomphes.
Art. XL — Sur la conclusion.
§ 1er. — Discours de M. de Cambrai sur le succès de ses livres.