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XXIX. — Conséquences pernicieuses de cette doctrine

Quoi qu'il en soit, il est bien constant que la nouvelle oraison mystique tend à relâcher dans les parfaits le soin de renouveler les actes les plus essentiels à la pitié. Falconi a ouvert la carrière ; Molinos l'a suivi en termes formels ; Malaval, qui a voulu quelquefois biaiser, ne laisse pas de s'expliquer clairement; et pour le livre du Moyen court, la perpétuité des actes irréitérables de leur nature y est assurée à pleine bouche.

C'est encore une conséquence de cette doctrine, qu'il ne faut point se donner de peine pour se recueillir, quelque distrait et occupé qu'on ait été ; car les actes bien faits une fois, comme l'est sans doute celui du recueillement produit au commencement de la vie intérieure, ne périssent point. Ainsi on n'a point à craindre de se dissiper, puisqu'à moins que de révoquer ses premiers actes, on y demeure toujours, en dormant et en veillant, occupé ou non occupé. Ce sont là les moyens faciles qu'on propose pour l'oraison, et on pousse la facilité jusqu'à exempter les prétendus parfaits du soin de renouveler leur recueillement : on porte insensiblement tout le monde au repos ; et la réitération des actes étant selon ces principes une marque qu'on les a mal faits la première fois, autant qu'on veut avoir bien fait, autant veut-on éviter de les réitérer. Telles sont les facilités de la nouvelle méthode...

Section XL — Conclusion.

1. Il a donc enfin fallu révéler le faux mystère de nos jours : e voici en abrégé tel qu'il a paru dans le discours précédent : me nouvelle prophétesse a entrepris de ressusciter la Guide de ttolinos et l'oraison qu'il y enseigne ; c'est de cet esprit qu'elle îst pleine, mystérieuse femme de Y Apocalypse, c'est de cet infant qu'elle est enceinte : l'ouvrage de cette femme n'est pas achevé ; nous sommes dans les temps qu'elle appelle de persécution, où les martyrs qu'elle nomme du Saint-Esprit auront à souffrir. Viendra le temps, et selon elle nous y touchons, où ie règne du Saint-Esprit et de l'oraison, par où elle entend la sienne qui est celle de Molinos, sera établi avec une suite de merveilles dont l'univers sera surpris. De là cette communication de grâces ; de là dans une femme la puissance de lier Bt de délier. Il est certain par preuves qu'elle a oublié ce qu'elle a, souscrit entre mes mains et en d'autres plus considérables, sur la condamnation et de ses livres et de la doctrine qui y était soutenue. Chaque évêque doit rendre compte dans le temps convenable de ce que la disposition de la divine Providence lui a mis en main ; c'est pourquoi j'ai été contraint d'expliquer que M. l'archevêque de Cambrai, un homme de cette élévation, est entré dans ce malheureux mystère, et s'est rendu ie défenseur, comique souvent par voies détournées, de cette femme et de ses livres.

2. H ne dira pas qu'il ait ignoré cette prodigieuse et insensée communication de grâces, ni tant de prétendues prophéties, ni

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le prétendu état apostolique de cette femme, lorsqu'il Fa, de son aveu propre, laissé estimer à tant d'illustres personnes qui se fiaient en lui pour leur conscience. Il a donc laissé estimer une femme qui prophétisait les illusions de son cœur. Sa Maison intime avec cette femme était fondée sur sa spiritualité, et il n'y a pas d'autre lien de tout ce commerce : c'est ce qu'on a vu écrit de sa main ; après quoi on ne doit point s'étonner qu'il ait entrepris la défense de ses livres.

3. C'est pour les défendre qu'il écrivait tant de 'mémoires devant les arbitres choisis ; et il n'a pas été nécessaire que j'en représentasse les longs extraits que j'ai encore, puisque la substance s'en trouve dans le livre des Maximes des Saints.

4. Pour avoir lieu de défendre ces livres pernicieux, dont le texte lui paraissait à lui-même si insoutenable, il a fallu avoir recours à un sens caché que cette femme lui a découvert ; il a fallu dire qu'il a mieux expliqué ces livres que ces livres ne s'expliquent eux-mêmes : le sens qui se présente naturellement n'est pas le vrai sens ; ce n'est qu'un sens rigoureux, auquel il répond qu'elle n'a jamais pensé; ainsi pour les bien entendre, il faut lire dans la pensée de leur auteur ; deviner ce qui n'est connu que du seul M. de Cambrai ; juger des paroles par les sentiments, et non pas des sentiments par les paroles : tout ce qu'il y a de plus égaré dans les livres de cette femme, c'est un langage mystique dont ce prélat nous est garant : ses erreurs sont de simples équivoques ; ses excès sont d'innocentes exagérations, semblables à celles des Pères et des mystiques approuvés.

5. Voilà ce que pense un si grand prélat des livres de Mme Guyon, après avoir, si nous l'en croyons, poussé l'examen jusqu'à la dernière rigueur : c'est ce qu'il a écrit de sa main quelque temps devant la publication de son livre ; et après tant de censures, on n'a pu encore lui arracher une vraie condamnation de ces mauvais livres : au contraire, c'est pour les sauver qu'il a épargné la Guide de Molinos, qui en est l'original (1).

6. Cependant, malgré toutes les mitigations du livre des Maximes des Saints, on y voit encore et Mme Guyon et Molinos trop faiblement déguisés pour être méconnus ; et si je dis après (••la que l'ouvrage d'une femme ignorante et visionnaire, et celui de M. de Cambrai, manifestement sont d'un seul et

(1) Il est constant, au contraire, que Fénelon a condamné très expressément la doctrine de Molinos.

même dessein, je ne dirai après tout que ce qui paraît de soimême.

7. Je ne le dirai qu'après que la douceur et la charité ont fait leurs derniers efforts. On n'a point chicané Mme Guyon sur ses soumissions : on les a reçues bonnement, j'emploierai ce mot, et en présumant toujours pour la sincérité et l'obéissance : on a ménagé son nom, sa famille, ses amis, sa personne autant qu'on a pu : on n'a rien oublié pour la convertir, et il n'y a que l'erreur et les mauvais livres qui n'ont point été épargnés (1).

8. A l'égard de M. l'archevêque de Cambrai, nous ne sommes que trop justifiés par les faits incontestables de cette Relation; je le suis en particulier plus que je ne voudrais. Mais pour faire tomber tous les injustes reproches de ce prélat, il fallait voir non pas seulement les parties du fait, mais le tout jusqu'à la source : c'est par là, si je l'ose dire, qu'il paraît que dès l'origine on a tâché de suivre les mouvements de cette charité douce, patiente; qui ne soupçonne ni ne présume le mal Le silence est impénétrable jusqu'à ce que M. de Cambrai se déclare luimême par son livre : on l'attend jusqu'à la fin, quelque dureté qu'il témoigne à refuser toute conférence : on ne se déclare qu'à l'extrémité. Où placera-t-on cette jalousie qu'on nous impute sans preuve; et s'il faut se justifier sur une si basse passion, de quoi était-on jaloux dans le nouveau livre de cet archevêque? Lui enviait-on l'honneur de défendre et de peindre de belles couleurs Mme Guyon et Molinos? Portait-on envie au style d'un livre ambigu, ou au crédit qu'il donnait à son auteur, dont au contraire il ensevelissait toute la gloire? J'ai honte pour les amis de M. de Cambrai qui font profession de piété, et cependant qui ne laissent pas sans fondement d'avoir répandu partout et jusqu'à Kome, qu'un certain intérêt m'a fait agir. Quelque fortes que soient les raisons que je pourrais alléguer pour ma défense, Dieu ne me met point d'autre réponse dans le cœur, sinon que les défenseurs de la vérité, s'ils doivent être purs de tout intérêt, ne doivent pas moins être au-dessus de la crainte qu'on leur impute d'être intéressés. Au reste je veux bien qu'on croie que l'intérêt m'a poussé contre ce livre, s'il

(1) Ceci est à peu près le contraire de la vérité. Mme Guyon est restée indéfiniment en prison et sous le poids des accusations les plus infamantes. Elle^a demandé des juges, une confrontation avec ses accusateurs, et elle n'a rien obtenu. Les faits sont là, indiscutables,

écrasants.

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n'y a rien de répréhensible dans sa doctrine, ni rien qui soit favorable à la femme dont il fallait que l'illusion fût révélée. Dieu a voulu qu'on me mît malgré moi entre les mains les livres qui en font foi. Dieu a voulu que l'Église eût dans la personne d'un évoque un témoin vivant de ce prodige de séduction : ce n'est qu'à l'extrémité que je la découvre, quand l'erreur s'aveugle elle-même jusqu'au point de me forcer à déclarer tout : quand non contente de paraître vouloir triompher, elle insulte : quand Dieu découvre d'ailleurs tant de choses qu'on tenait cachées. Je me garde bien d'imputer à M. l'archevêque de Cambrai autre dessein que celui qui est découvert par des écrits de sa main, par son livre, par ses réponses, et par suite des faits avérés ; c'en est assez et trop, d'être un protecteur si déclaré de celle qui prédit et qui se propose la séduction de tout l'univers. Si l'on dit que c'est trop parler contre une femme dont l'égarement semble aller jusqu'à la folie; je le veux, si cette folie n'est pas un pur fanatisme, si l'esprit de séduction n'agit pas dans cette femme, si cette Priscille n'a pas trouvé son Montan pour la défendre.

9. Si cependant les faibles se scandalisent; si les libertins s'élèvent ; si l'on dit, sans examiner quelle est la source du mal, que les querelles des évoques sont implacables ; il est vrai, si on sait l'entendre, qu'elles le sont en effet sur le point de la doctrine révélée. C'est la preuve de la vérité de notre religion et de la divine révélation qui nous guide, que les questions sur la foi soient toujours inaccommodables. Nous pouvons tout souffrir ; mais nous ne pouvons souffrir tm'on biaise, pour peu que ce soit, sur les principes de la religion. Que si ces disputes sont indifférentes, comme le voudraient les gens du monde, il n'y aurait qu'à dire avec Gallion, proconsul d'Achaïe, qui était le caractère le plus relevé de l'empire romain dans les provinces : « 0 juifs, s'il s'agissait de quelque injustice, ou de quelque mauvaise action, ou de quelque affaire importante, je me croirais obligé de vous écouter avec patience ; mais il ne s'agit que des points de votre doctrine, et des disputes de mots et de votre loi : démêlez-vous-en comme vous pourrez ; » comme s'il eût dit : Battez-vous sur ces matières tant qu'il vous plaira, « je ne veux point en être le juge ». Et en effet, les juifs battaient Sosthènes jusque devant le tribunal, sans que Gallion s'en mît en peine; voilà l'image des politiques et des gens du monde sur les dispute- de religion; et les tenant pour indifférentes, ils se contentent de décider que les évêques ont trop de chaleur : mais

il n'en est pas ainsi. Si, bien différent en toutes manières de Gallion, un grand roi plein de piété ne veut point se rendre juge de ces matières, ce n'est point par mépris ; c'est par respect pour l'Église à qiû Dieu en a donné le jugement : cependant qu'y a-t-il de nouveau, et que n'aient pas toujours pratiqué avec tous les princes chrétiens ses augustes prédécesseurs, à protéger les évêques qui marchent dans la voie battue et dans la solidité de l'ancienne règle?

10. Nous souhaitons et nous espérons de voir bientôt M. l'archevêque de Cambrai reconnaître du moins l'inutilité de ses spéculations. H n'était pas digne de lui, du caractère qu'il porte, du personnage qu'il faisait dans le monde, de sa réputation, de son esprit, de défendre les livres et les dogmes d'une femme de cette sorte. Pour les interprétations qu'il a inventées, il n'a qu'à se souvenir d'être demeuré d'accord qu'il n'en trouve rien dans rÉcriture ; il n'en cite aucun passage pour ses nouveaux dogmes : il nomme les Pères et quelques auteurs ecclésiastiques qu'il tâche de tramer à lui par des conséquences, mais où il ne trouve ni son sacrifice absolu, ni ses simples acquiescements, ni ses contemplations d'où Jésus-Christ est absent par état, ni ses tentations extraordinaires auxquelles il faut succomber, ni sa grâce actuelle qui nous fait connaître la volonté de bon plaisir en toutes occasions et dans tous les événements, ni sa charité naturelle qui n'est pas la vertu théologale, ni sa cupidité qui, sans être vicieuse, est la racine de tous les vices, ni sa pure concupiscence qui est, quoique sacrilège, la préparation à la justice, ni sa dangereuse séparation des deux parties de l'âme à l'exemple de Jésus-Christ involontairement troublé, ni son malheureux retour à ce trouble involontaire, ni son amour naturel qu'il réforme tous les jours au heu de le rejeter une bonne fois tout entier comme également inutile et dangereux dans l'usage qu'il en fait, ni ses autres propositions que nous avons relevées. Elles sont les fruits d'une vaine dialectique, d'une métaphysique outrée, de la fausse philosophie que saint Paul a condamnée. Tous les jours nous entendons ses meilleurs amis le plaindre d'avoir étalé son érudition et exercé son éloquence sur des sujets si peu solides. Avec ses abstractions ne voit-il pas que, bien éloigné de mieux faire aimer Dieu, il ne fait que dessécher les cœurs, en affaiblissant les motifs capables de les attendrir ou de les enflammer? Les vaines subtilités dont il éblouit le monde ont toujours été le sujet des gémissements de l'Église. Je ne lui raconterai pas tous ceux que leur bel

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esprit a déçus ; je lui nommerai seulement au neuvième siècle un Jean Scot Erigène, à qui les saints de son temps ont reproché, dans un autre sujet à la vérité, mais toujours par le même esprit, sa vaine philosophie, où il voulait faire consister la religion et la piété. C'est par où il faisait dire aux Pères du concile de Valence que « dans des temps malheureux il mettait le comble à leurs travaux » ; et que lui et ses sectateurs, en remuant « de frivoles questions » : ineptas quœstiunculas ; en autorisant de creuses visions : aniles fabulas; en raffinant sur la spiritualité ; et, pour parler avec ces Pères, en composant « des ragoûts de dévotion qui étaient à charge à la pureté de la foi » : fuites puritati fidei nauseam inferentes; ils devaient craindre « d'être importuns aux gémissements de l'Église » qui avait déjà trop d'autres choses à déplorer : superfluis cœtum piè dolentium et gementium non oneret. Nous exhortons M. de Cambrai à occuper sa plume éloquente et son esprit inventif à des sujets plus dignes de, lui ; qu'il prévienne, il est temps encore, le jugement de l'Église : l'Église romaine aime à être prévenue de cette sorte ; et comme dans les sentences qu'elle prononce, elle veut toujours être précédée par la tradition, on peut en un certain sens l'écouter avant qu'elle parle.

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