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CHAPITRE XII

Admirons, une fois encore, et déplorons la destinée pathétique de Bossuet. Question mystique, question critique, augustinisme et théologie de la grâce, un étrange concours de circonstances l'amène à dire son mot sur les vastes problèmes qui passionnent l'esprit humain, à intervenir d'une façon éclatante dans l'histoire de la pensée chrétienne. Faites de lui un Origène, un Augustin, ou, sans monter si haut, un Thomas d'Aquin, un François de Sales, ce grand homme riche des plus beaux dons, et profitant des occasions les plus magnifiques, aurait changé la face du monde intellectuel et marqué de son empreinte dominatrice une longue série de générations. Il serait notre prophète. Aujourd'hui encore nous marcherions à sa lumière dans le sillon qu'il aurait creusé. Au lieu de cela que voyonsnous, et que reste-t-il de tant de polémiques retentissantes, sinon de sublimes fragments d'éloquence et de lyrisme? Je n'oublie pas qu'il a pu se croire vainqueur sur toute la ligne dans les grands combats qu'il a soutenus contre les penseurs catholiques de son temps. Il a obtenu la condamnation de Fénelon, il a exterminé Richard Simon, il a retardé la sûre et bienheureuse défaite de l' augustinisme de Port-Royal. Mais qu'importent les personnes dans les conflits éternels! Bossuet n'a pas sauvé le Père Quesnel, il n'a vaincu ni le mysticisme fénelonien, ni la critique de Simon. Qu'y faire? C'est une des lois de l'histoire. Dans les batailles de l'esprit, l'éloquence ne triomphe jamais que pour une heure. Rien n'arrête l'insensible progrès de la vérité, ni les maladresses ou les excentricités de ceux

qui la défendent, ni les ironies les plus sanglantes, le zèle le plus ardent de ceux qui l'attaquent. D'Érasme aux grands théologiens et aux grands critiques du seizième ou du dix-septième siècle, ceux qui ont lutté contre les excès de l'augustinisme ont pu tomber dans nombre d'erreurs, et cependant il n'est aujourd'hui personne qui soutienne l'augustinisme à la manière de Port-Royal et de Bossuet ; Mme Guyon a pu s'enivrer de rêveries plus ou moins grotesques et cependant il n'est aujourd'hui personne qui parle du pur amour comme faisait Bossuet ; Simon a pu manquer de prudence, et cependant il n'est aujourd'hui personne, je dis parmi les représentants de l'orthodoxie la plus rigoureuse, qui n'admette la parfaite légitimité de la méthode critique anathématisée par Bossuet.

« C'était au mois d'avril (1678), un peu avant Pâques, raconte M. Rebelliau. Une Histoire critique de V Ancien Testament par un érudit oratorien, protégé du Père de la Chaise et de l'archevêque de Paris, allait paraître « dans quatre jours, revêtue de toutes les marques de l'approbation et de l'autorité publique ». Un ami la signale à Bossuet et lui envoie au plus vite l'index et la préface. « C'était un amas d'impiétés et le rempart du libertinage. » En hâte, « le propre jour du jeudi saint », l'évêque de Condom porte le texte au chancelier Le Tellier. « Après un très exact examen que je fis avec les censeurs, M. de La Reynie eut ordre de brûler tous les exemplaires, au nombre de douze ou quinze cents. »

« On voudrait croire que cette brutale exécution dont un religieux irréprochable à tous égards était la victime, souleva l'indignation des contemporains, comme elle soulève la nôtre. Mais alors, la suppression d'un livre était une aventure ordinaire. » Cette dernière remarque est parfaitement juste. Il importe cependant de noter que, dans la circonstance, Bossuet demandait la suppression d'un ouvrage que les censeurs ordinaires et que l'autorité (jcclési astique avaient approuvé déjà. Cela n'était pas si ordinaire. Notons aussi que dans toute cette affaire Richard Simon, aussi longtemps qu'elle dura, Bossuet fut, en quel-

que sorte, le secrétaire et le vengeur de Port-Royal. Simon aurait paru moins téméraire s'il n'avait pas touché à l'arche sainte, je veux dire à l'autorité scientifique du grand Arnauld.

La lutte recommença à plusieurs reprises et, sauf pendant la campagne contre Fénelon, finit par absorber presque l'activité de Bossuet. Car Simon ne se rendait pas. Tel de ses livres condamné au feu, il en écrivait un autre. Bossuet faisait-il paraître contre lui quelque brochure éloquente, Simon répondait par de petites lettres paisibles et malicieuses qui circulaient sous le manteau et qui mettaient parfois son illustre contradicteur en assez fâcheuse posture. Qu'y pouvons-nous? En fait de critique, Bossuet n'était qu'un apprenti auprès de Richard Simon. Lui-même du reste, le grand évêque. le sentait bien et c'est ce qui nous explique l'extraordinaire violence, les injustices manifestes de ses écrits contre Simon.

Dans cette controverse, comme dans l'autre, à certaines heures, manifestement il ne se possède plus. Il veut accabler son adversaire par tous les moyens et il ne recule pas devant les insinuations les plus infamantes. Fénelon était le Montan d'une nouvelle Priscille c'est-à-dire un infâme. Simon n'est qu'un perfide allié des hérétiques, qu'un ennemi prudent de la foi chrétienne. Plus ils tâchent l'un et l'autre, Fénelon et Richard Simon, « de se couvrir sous des apparences trompeuses », et plus il est nécessaire d'élever la voix contre eux.

H y a pourtant de splendides passages dans tous ces écrits et surtout dans cette longue Défense de la tradition et des Pères, le plus inégal et, après la Defensio cleri gallicani, le plus imparfait des ouvrages de Bossuet. Je ne parle pas des pages trop nombreuses où il donne libre carrière à son ironie triomphante, bien que jamais peut-être la rhétorique du mépris n'ait été maniée avec tant de force et d'éclat. Je pense plutôt à tant de vues d'une richesse et d'une pénétration singulières, à tant de formules d'une densité pittoresque, à tant de magnifiques éloges donnés à « l'incomparable saint Augustin ». Combien je regrette de ne pouvoir

citer ici qu'un très petit nombre de ces pages. Voici du moins quelques beaux textes qui feront connaître les idées qui ont inspiré Bossuet dans cette campagne contre les critiques, et, pour commencer, l'avant-propos de ses Instructions pastorales contre Kichard Simon. Viendront ensuite les maîtresses pages de la Défense de la Tradition, puis quelques extraits des écrits de Bossuet contre Ellies Du Pin, un autre critique de ce temps-là.

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