DE L AUTORITE DES PERES
Je ne veux pas me jeter sur les passages des Pères, ni faire ici une longue dissertation sur un si ample sujet. Je dirai seulement que c'est les lire trop négligemment que d'assurer, comme fait Fauteur, qu'ils ne blâment dans les spectacles de leur temps que l'idolâtrie et les scandaleuses et manifestes impudicités. C'est être trop sourd à la vérité de ne sentir pas que leurs raisons portent plus loin. Ils blâment dans les jeux et dans les théâtres l'inutilité, la prodigieuse dissipation, le trouble, la commotion de l'esprit peu convenable à un chrétien, dont le cœur est le sanctuaire de la paix; ils y blâment les passions excitées, la vanité, la parure, les grands ornements,
qu'ils mettent au rang des pompes que nous avons abjurées par le baptême, le désir de voir et d'être vu, la malheureuse rencontre des yeux qui se cherchent les uns les autres, la trop grande occupation à des choses vaines, les éclats de rire qui font oublier et la présence de Dieu et le compte qu'il lui faut rendre de ses moindres actions et de ses moindres paroles ; et enfin tout le sérieux de la vie chrétienne. Dites que les Pères ne blâment pas toutes ces choses, et tout cet amas de périls que les théâtres réunissent : dites qu'ils n'y blâment pas même les choses honnêtes, qui enveloppent le mal et lui servent d'introducteur : dites que saint Augustin n'a pas déploré dans les comédies ce jeu des passions et l'expression contagieuse de nos maladies, et ces larmes que nous arrache l'image de nos passions si vivement réveillées, et toute cette illusion qu'il appelle une misérable folie. Parmi ces commotions où consiste tout le plaisir de la comédie, qui peut élever son cœur à Dieu? Qui ose lui dire qu'il est là pour l'amour de lui et pour lui plaire? Qui ne craint pas, dans ces folles joies et dans ces folles douleurs, d'étouffer en soi l'esprit de prière et d'interrompre cet exercice qui, selon la parole de Jésus-Christ, doit être perpétuel dans un chrétien, du moins en désir et dans la préparation du cœur? On trouvera dans les Pères toutes ces raisons et beaucoup d'autres. Que si on veut pénétrer les principes de leur morale, quelle sévère condamnation n'y lira-t-on pas de l'esprit qui mène aux spectacles, où, pour ne pas raconter ici tous les autres maux qui les accompagnent, l'on ne cherche qu'à s'étourdir et à s'oublier soi-même, pour calmer la persécution de cet inexorable ennui qui fait le fond de la vie humaine, depuis que l'homme a perdu le goût de Dieu.
si l'on peut excuser les laïques qui assistent a
LA COMÉDIE, SOUS LE PRETEXTE DES CANONS QUI LA DÉFENDENT SPÉCIALEMENT AUX ECCLÉSIASTIQUES. — CANON MÉMORABLE DU TROISIÈME CONCILE DE TOURS.
H est souvent défendu aux clercs d'assister aux spectacles, aux pompes, aux chants, aux réjouissances publiques : et il
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serait inutile d'en ramasser les règlements, qui sont infinis. Mais pour voir si le mal qu'on y remarque est seulement poulies ecclésiastiques, ou en général pour tout le peuple, il faut peser les raisons qu'on y emploie. Par exemple, nous lisons ce beau canon dans le troisième concile de Tours, d'où il a été transféré dans les capitulaires de nos rois : Ab omnibus quœeumque ad aurium et oculorum pertinent illecebras, unde vigor animi emoïliri posse credatur, quod de aliquibus generibus musicorum aliisque nonnullis rébus sentiri potesl, Dei sacerdotes abstinere debent : quia per aurium oculorumque illecebras iurba vitiorum ad animum ingredi solet. C'est-à-dire : Toutes les choses où se trouvent les attraits des yeux et des oreilles, par où Von croit que la vigueur de Vâme puisse être amollie, comme on le peut ressentir dans certaines sortes de musique et autres choses semblables, doivent être évitées par les ministres de Dieu, parce que par tous ces attraits des oreilles et des yeux, une multitude de vices, turba vitiorum, a coutume d'entrer dans Vâme. Ce canon ne suppose pas dans les spectacles qu'il blâme des discours ou des actions licencieuses, ni aucune incontinence marquée : il s'attache seulement à ce qui accompagne naturellement ces attraits, ces plaisirs des yeux et des oreilles, oculorum et aurium illecebras; qui est une mollesse dans les chants, et je ne sais quoi pour les yeux, qui affaiblit insensiblement la vigueur de l'âme. Il ne pouvait mieux exprimer l'effet de ces réjouissances, qu'en disant qu'elles donnent entrée à une troupe de vices : ce n'est rien pour ainsi dire en particulier; et s'il y fallait remarquer précisément ce qui est mauvais, souvent on aurait peine à le faire : c'est le tout qui est dangereux ; c'est qu'on y trouve d'imperceptibles insinuations, des sentiments faibles et vicieux ; qu'on y donne un secret appât h cette intime disposition qui ramollit l'âme et ouvre le cœur à tout le sensible : on ne sait pas bien ce qu'on veut, mais enfin on veut vivre de la vie dos sens ; et dans un spectacle où l'on n'est assemblé que pour le plaisir, on est disposé du côté des acteurs à employer tout ce qui en donne, et du côte des spectateurs à le recevoir. Que dira-t-on des spectacles où de propos délibéré tout est môle de vers et de chants passionnés, et enfin de tout ce qui peut amollir un cœur? Cette disposition est mauvaise dans tous les hommes ; l'attention qu'on doit avoir à s'en préserver ne regarde pas seulement les ecclésiastiques ; et l'Église instruit tous les chrétiens en leurs personnes.
On dira que c'est pousser les choses trop avant, et que,
selon ces principes, il faudrait trop supprimer de ces plaisirs et publics et particuliers qu'on nomme innocents. N'entrons point dans ces discussions, qui dépendent des circonstances particulières. Il suffit d'avoir observé ce qu'il y a de malignité spéciale dans les assemblées où, comme on veut contenter la multitude, dont la plus grande partie est livrée aux sens, on se propose toujours d'en flatter les inclinations par quelques endroits : tout le théâtre applaudit quand on les trouve ; on se fait comme un point d'honneur de sentir ce qui doit toucher, et on croirait troubler la fête, si on n'était enchanté avec toute la compagnie. Ainsi, outre les autres inconvénients des assemblées de plaisirs, on s'excite et on s'autorise pour ainsi dire les uns les autres par Je concours des acclamations et des applaudissements, et l'air même qu'on y respire est plus malin.
Je n'ai pas besoin, après cela, de réfuter les conséquences qu'on tire en faveur du peuple des défenses particulières qu'on fait aux clercs de certaines choses. C'est une illusion semblable à celle de certains docteurs qui rapportent les canons par où l'usure est défendue aux ecclésiastiques, comme s'ils portaient une permission au reste des chrétiens de l'exercer. Pour réfuter cette erreur, il n'y a qu'à considérer où portent les preuves dont on s'appuie dans les défenses particulières que Ton fait aux clercs. On trouvera par exemple, dans les canons de Nicée, dans la décrétale de saint Léon, dans les autres décrets de l'Église, que les passages de l'Écriture, sur laquelle on fonde la prohibition de l'usure pour les ecclésiastiques, regardent également tous les chrétiens : il faudra donc conclure dès là, que l'on a voulu faire une obligation spéciale aux clercs de ce qui était d'ailleurs établi par les règles communes de l'Évangile : vous ne vous tromperez pas en tirant dans le même cas une conséquence semblable des canons où les spectacles sont défendus à tout l'ordre ecclésiastique; et le canon du concile de Tours, que nous avons rapporté, vous en sera un grand exemple.
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REPONSE A L OBJECTION QU IL FAUT TROUVER DU RELACHEMENT A L'ESPRIT HUMAIN : QUE CELUI qu'on LUI VEUT DONNER PAR LA REPRÉSENTATION DES PASSIONS EST RÉPROUVÉ MÊME PAR LES PHILO- SOPHES : BEAUX PRINCIPES DE PLATON.
On dit qu'il faut bien trouver un relâchement à l'esprit humain, et peut-être un amusement aux cours et au peuple. Saint Chrysostome répond que, sans courir au théâtre, nous trouverons la nature si riche en spectacles divertissants, et que d'ailleurs la religion et même notre domestique sont capables de nous fournir tant d'occupations où l'esprit se peut relâcher qu'il ne faut pas se tourmenter pour en chercher davantage : enfin, que le chrétien n'a pas tant besoin de plaisir qu'il lui en faille procurer de si fréquents et avec un si grand appareil. Mais si notre goût corrompu ne peut plus s'accommoder des choses simples, et qu'il faille réveiller les hommes gâtés par quelques objets d'un mouvement plus extraordinaire, en laissant à d'autres la discussion du particulier, qui n'est point de ce sujet, je ne craindrai point de prononcer qu'en tout cas il faudrait trouver des relâchements plus modestes, des divertisments moins emportés. Pour ceux-ci, sans parler des Pères, il ne faut, pour les bien connaître, consulter que les philosophes. Nous ne recevons, dit Platon, ni la tragédie ni la comédie dans noire ville. L'art même qui formait un comédien à faire tant de différents personnages lui paraissait introduire dans la vie humaine un caractère de légèreté indigne d'un homme, et directement opposé à la simplicité des mœurs. Quand il venait à considérer que ces personnages qu'on représentait sur les théâtres étaient la plupart ou bas ou même vicieux, il y trouvait encore plus de mal et plus de péril pour les comédiens, et il craignait que Vimitation ne les amenât insensiblement à la chose même. C'était saper le théâtre par le fondement et lui ôter jusqu'aux acteurs, loin de lui laisser des spectateurs oisifs. La raison de ce philosophe était qu'en contrefaisant ou en imi-
tant quelque chose, on en prenait l'esprit et le naturel : on devenait esclave avec un esclave ; vicieux avec un homme vicieux ; et surtout en représentant les passions, il fallait former au dedans celles dont on voulait porter au dehors l'expression et le caractère. Le spectateur entrait aussi dans le même esprit : il louait et admirait un comédien qui lui causait ces émotions ; ce qui, continue-t-il, n'est autre chose que d'arroser de mauvaises herbes qu'il fallait laisser entièrement dessécher. Ainsi tout l'appareil du théâtre ne tend qu'à faire des hommes passionnés, et à fortifier cette partie brute et déraisonnable, qui est la source de toutes nos faiblesses. H concluait donc à rejeter tout ce genre de poésie voluptueuse qui, disait-il, est capable seule de corrompre Jes plus gens de bien.
LA TRAGEDIE ANCIENNE, QUOIQUE PLUS GRAVE QUE LA NOTRE, CONDAMNÉE PAR LES PRINCIPES DE CE PHILOSOPHE.
Par ce moyen il poussait la démonstration jusqu'au premier principe, et ôtait à la comédie tout ce qui en fait le plaisir, c'est-à-dire le jeu des passions. On rejette en partie sur les libertés et les indécences de 1" ancien théâtre les invectives des Pères contre les représentations et les jeux scéniques. On se trompe si on veut parler de la tragédie : car ce qui nous reste des anciens païens en ce genre-là (j'en rougis pour les chrétiens) est si fort au-dessus de nous en gravité et en sagesse, que notre théâtre n'en a pu souffrir la simplicité. J'apprends même que les Anglais se sont élevés contre quelques-uns de nos poètes, qui, à propos et hors de propos, ont voulu faire les héros galants, et leur font pousser à toute outrance les sentiments tendres. Les anciens du moins étaient bien éloignés de cette erreur, et ils renvoyaient à la comédie une passion qui ne pouvait soutenir la sublimité et la grandeur du tragique ; et toutefois ce tragique si sérieux parmi eux était rejeté par leurs philosophes. Platon ne pouvait souffrir les lamentations des théâtres qui excitaient, dit-il, et flattaient en nous cette partie
faible et plaintive qui s'épanche m gémissements et en pleurs. Et la raison qu'il en rend, c'est qu'il n'y a rien sur la terre et dans les choses humaines, dont la perte mérite d'être déplorée avec tant de laimes. Il ne trouve pas moins mauvais qu'on flatte cette autre partie plus emportée de notre âme, où régnent l'indignation et la colère : car on la fait trop émue pour de légers sujets. La tragédie a donc tort, et donne au genre humain de mauvais exemples lorsqu'elle introduit les hommes et même les héros ou affligés ou en colère, pour des biens ou des maux aussi vains que sont ceux de cette vie ; n'y ayant rien, poursuit-il, qui doive véritablement toucher les âmes, dont la nature est immortelle, que ce qui les regarde dans tous leurs états, c'est-à-dire dans tous les siècles qu'elles ont à parcourir. Voilà ce que dit celui qui n'avait pas ouï les saintes promesses de la vie future, et ne connaissait les biens éternels que par des soupçons ou par des idées confuses : et néanmoins il ne souffre pas que la tragédie fasse paraître les hommes ou heureux ou malheureux par des biens ou des maux sensibles : Tout cela, dit-il, n'est que corruption : et les chrétiens ne comprendront pas combien ces émotions sont contraires à la vertu !
LES PIÈCES COMIQUES ET RISIBLES REJETÉES PAR LES PRINCIPES DU MÊME PLATON
La comédie n'est pas mieux traitée par Platon que la tragédie. Si ce philosophe trouve si faible cet esprit de lamentation et de plainte que la tragédie vient émouvoir, il n'approuve pas davantage cette pente aveugle et impétueuse à se laisser emporter par V envie de rire, que la comédie remue. Ainsi la comédie et la tragédie, le plaisant de l'une et le sérieux de l'autre, sont également proscrits de sa République, comme capables d'entretenir et d'augmenter ce qu'il y a en nous de déraisonnable. D'ailleurs les pièces comiques étant occupées des folies et des passions de la jeunesse, il y avait une raison particulière de les rejeter : de peur, disait-il, qu'on ne tombât dans V amour vulgaire, c'est-à-dire, comme il l'expliquait, dans celui des corps, qu'il
MAXIMES SUR La COMÉDIE
oppose perpétuellement à l'amour de la vérité et de la vertu. Enfin aucune représentation ne plaisait à ce philosophe, parce qu'il n'y en avait point qui n'excitât ou la colère, ou V amour, ou quelque autre passion.