AUTRE PRINCIPE DE PLATON SUR CETTE MATIERE
Par un principe encore plus universel, Platon trouvait tous les arts qui n'ont pour objet que le plaisir dangereux à la vie humaine, parce qu'ils vont le recueillant indifféremment des sources bonnes et mauvaises, aux dépens de tout et même de la vertu, si le plaisir le demande. C'est encore un nouveau motif à ce philosophe pour bannir de sa république les poètes comiques, tragiques, épiques, sans épargner ce divin Homère, comme ils l'appelaient, dont les sentences paraissaient alors inspirées ; cependant Platon les chassait tous, à cause que, ne songeant qu'à plaire, ils étalent également les bonnes et les
mauvaises maximes, et que, sans se soucier de la vérité, qui est simple et une, ils ne travaillent qu'à flatter le goût et la passion dont la nature est compliquée et variable. C'est pourquoi il y a, dit-il, une ancienne antipathie entre les philosophes et les poètes : les premiers n'étant occupés que de la raison, .pendant que les autres ne le sont que du plaisir. H introduit donc les lois qui, à la vérité, renvoient ces derniers avec un honneur apparent, et je ne sais quelle couronne sur la tête, mais cependant avec une inflexible rigueur, en leur- disant : Nous ne pouvons endurer ce que vous criez sur vos théâtres, ni dans nos villes écouter personne qui parle plus haut que nous ; que si telle est la vérité des lois politiques, les lois chrétiennes souffriront-elles qu'on parle plus haut que l'Évangile; qu'on applaudisse de toute sa force et qu'on attire l'applaudissement de tout le public à l'ambition, à la gloire, à la vengeance, au point d'honneur, que Jésus-Christ a proscrits avec le monde ; ou qu'on intéresse les hommes dans des passions qu'il veut éteindre? Saint Jean crie à tous les fidèles et à tous les âges : Je vous écris, pères, et à vous, vieillards; je vous écris, jeunes gens; je vous écris, enfants; chrétiens, tant que vous êtes, n'aimez point le monde; car tout y est, ou concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie. Dans ces paroles, et le monde, et le théâtre qui en est l'image, sont également réprouvés : c'est le monde avec tous ses charmes et toutes ses pompes qu'on représente dans les comédies. Ainsi comme dans le monde, tout y est sensualité, curiosité, ostentation, orgueil ; et on y fait aimer toutes ces choses, puisqu'on ne songe qu'à y faire trouver du plaisir.
SILENCE DE L'ÉCRITURE SUR LES SPECTACLES. — IL N'Y EN AVAIT POINT PARMI LES JUIFS. — COMMENT ILS SONT CONDAMNÉS DANS LES SAINTES ÉCRI- TURES. — PASSAGES DE SAINT JEAN ET DE SAINT PAUL.
On demande — et cette remarque a trouvé place dans la dissertation, si la comédie est si dangereuse — pourquoi Jésus-
Christ et les apôtres n'ont rien dit d'un si grand péril et d'un si grand mal? Ceux qui voudraient tirer avantage de ce silence, n'auraient encore qu'à autoriser les gladiateurs et toutes les autres horreurs des anciens spectacles, dont l'Écriture ne parle non plus que des comédies. Les saints Pères, qui ont essuyé de pareilles difficultés de la bouche des défenseurs des spectacles, nous ont ouvert le chemin pour leur répondre que les délectables représentations qui intéressent les hommes dans des inclinations vicieuses sont proscrites avec elles dans l'Écriture. Les immodesties des tableaux sont condamnées par tous les passages où sont rejetées en généra] les choses déshonnêtes ; il en est de même des représentations du théâtre. Saint Jean n'a rien oublié lorsqu'il a dit : N'aimez point le monde, ni ce qui est dans le monde; celui qui aime le monde, X amour du Père n'est point en lui; car tout ce qui est dans le monde est concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux ou orgueil de la vie, laquelle concupiscence n'est point de Dieu, mais du monde! Si la concupiscence n'est pas de Dieu, la délectable représentation qui en étale tous les attraits n'est non plus de lui, mais du monde, et les chrétiens n'y ont point de part.
Saint Paul aussi a tout compris dans ces paroles : Au reste, mes frères, tout ce qui est véritable, tout ce qui est juste, tout ce qui est saint (selon le grec, tout ce qui est chaste, tout ce qui est pur), tout ce qui est aimable, tout ce qui est édifiant; s'il y a quelque vertu parmi les hommes et quelque chose digne de louange dans la discipline, c'est ce que vous devez penser; tout ce qui vous empêche d'y penser et qui vous inspire des pensées contraires ne doit point vous plaire et doit vous être suspect. Dans ce bel amas de pensées que saint Paul propose à un chrétien, qu'on trouve la place de la comédie de nos jours, quelque vantée qu'elle soit par les gens du monde !
Au reste ce grand silence de Jésus-Christ sur les comédies me fait souvenir qu'il n'avait pas besoin d'en parler à la maison d'Israël pour laquelle il était venu, où ces nlaisirs de tout temps n'avaient point de lieu. Les Juifs n'avaient de spectacles pour se réjouir que leurs fêtes, leurs sacrifices, leurs saintes cérémonies; gens simples et naturels par leur institution primitive, ils n'avaient jamais connu ces inventions de la Grèce, et après ces louanges de Balaam : Il n'y a point d'idole dans Jacob, il n'y a point d'augure, il n'y a point de divination, on pouvait encore ajouter : Il n'y a point de théâtres, il n'y a point de ces dangereuses représentations : ce peuple innocent et simple
trouve un assez agréable divertissement dans sa famille parmi ses enfants ; c'est où il se vient délasser à l'exemple de ses patriarches, après avoir cultivé ses terres ou ramené ses troupeaux, et après les autres soins domestiques qui ont succédé à ces travaux ; et il n'a pas besoin de tant de dépenses ni de si grands efforts pour se relâcher.
C'était peut-être une des raisons du silence des apôtres, qui, accoutumés à la simplicité de leurs pères et de leur pays, n'étaient point sollicités à reprendre en termes exprès dans leurs écrits des pratiques qu'ils ne connaissent pas dans leur nation ; il leur suffisait d'établir les principes qui en donnaient du dégoût; les chrétiens savaient assez que leur religion était fondée sur la judaïque, et qu'on ne souffrait point dans l'Église les plaisirs qui étaient bannis de la Synagogue. Quoi qu'il en soit, c'est un grand exemple pour les chrétiens que celui qu'on voit dans les Juifs ; et c'est une honte au peuple spirituel de flatter les sens par des joies que le peuple charnel ne connaissait pas.
RÉFLEXION SUR LE « CANTIQUE DES CANTIQUES » ET SUR LE CHANT DE L'ÉGLISE
Il n'y avait parrni les Juifs qu'un seul poème dramatique, et c'est le Cantique des cantiques. Ce cantique ne respire qu'un amour céleste ; et cependant, parce qu'il y est représenté sous la figure d'un amour humain, on défendait la lecture de ce divin poème à la jeunesse ; aujourd'hui, on ne craint point de l'inviter à voir soupirer des amants pour le plaisir seulement de les voir s'aimer, et pour goûter les douceurs d'une folle passion. Saint Augustin met en doute s'il faut laisser dans les églises un chant harmonieux, ou s'il vaut mieux s'attacher à la sévère discipline de saint Athanase et de l'Église d'Alexandrie, dont la gravité souffrait à peine dans le chant ou plutôt dans la récitation des psaumes de faibles inflexions, tant on craignait dans l'église de laisser affaiblir la vigueur de l'âme par la douceur du chant. Je ne rapporte pas cet exemple pour blâmer le parti qu'on a pris depuis, quoique bien tard, d'introduire les grandes musiques
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dans les églises pour ramener les fidèles tombés en langueur, ou relever à leurs yeux la magnificence du culte de Dieu, quand leur froideur a eu besoin de ce secours. Je ne veux donc point condamner cette pratique nouvelle par la simplicité de l'ancien chant, ni même par la gravité de celui qui fait encore le fond du service divin ; je me plains qu'on ait si fort oublié ces saintes délicatesses des Pères, et que l'on pousse si loin les délices de la musique que, loin de les craindre dans les cantiques de Sion, on cherche à se délecter de celles dont Babylone anime les siens. Le même saint Augustin reprenait des gens qui étalaient beaucoup d'esprit à tourner agréablement des inutilités dans leurs écrits : Eh! leur disait-il, je vous prie qu'on ne rende point agréable ce qui est inutile; — ne faciant delectabilia quœ sunt inutilia; maintenant on voudrait permettre de rendre agréable ce qui est nuisible ; et un si mauvais dessein dans la dissertation n'a pas laissé de lui concilier quelque faveur dans le monde.