JÉRÉMIE DANS LE CACHOT TENEBREUX
Après que le saint prophète eut été mis en liberté, il allait dans la terre de Benjamin pour quelques affaires, comme Dieu le lui avait ordonné; et comme il avait prophétisé qu'il n'y avait de salut que de se rendre au roi de Babylone qui assiégeait Jérusalem, on le soupçonna de s'y aller rendre lui-même ; et il répendit : « B n'est pas vrai, je ne vais pas me livrer aux Chaldéens » : car il fallait que cela se fît par autorité publique et que le roi lui-même en donnât l'ordre. On ne voulut pas croire le saint prophète, et les princes, après l'avoir fait battre de verges, le jetèrent dans le cachot noir et profond, dont le fond était de la boue. Jérémie y fut descendu avec des cordes, et on l'y laissa longtemps, afin qu'il y mourût, car il n'y avait plus de pain dans la ville, et on le laissait mourir de faim : et les princes dirent au roi : « Nous vous prions que cet homme meure
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car il abat le courage de ce qui reste dans cette ville de gens courageux, en disant qu'il faut se rendre. » Le voilà donc accusé du crime d'État par les seigneurs, et le roi acquiesça à leur sentiment ; mais Dieu lui changea le cœur, et trente hommes tirèrent Jérémie du lac de boue par son ordre.
Lorsque le prophète fut jeté dans le cachot ténébreux, il fit cette lamentation : « Je vois maintenant toute ma misère, et je sens la verge de la colère de Dieu dont il me frappe. Il m'a éloigné de la lumière, il m'a jeté dans les ténèbres... Ma peau s'est desséchée : ma chair est sans suc ; mes os sont rompus. Un épais bâtiment me serre. Je suis environné de fiel et de travail. Il m'a mis dans les ténèbres, comme les morts qui ne sortiront Jamais de leur cercueil. Je suis resserré de tous côtés... mes entraves sont appesanties... je suis enfermé dans un cachot de pierres taillées, et il n'y a point de sortie... On ne me donne que du pain rempli de pierre. Je ne suis nourri que de cendre et de poussière... Je suis enfoncé dans le lac, et on a mis sur moi une pierre : les eaux d'un lieu si humide sont tombées sur moi ; j'ai dit : Je suis perdu. »
CIP JOUR
Telles furent les souffrances de Jérémie pour avoir dit la vérité ; c'est ainsi qu'il porta les traits de celles du Sauveur, qui, comme lui, fut accusé d'être un séducteur et de soulever le peuple contre l'empereur et contre l'empire, en sorte qu'il fallait le perdre comme un séditieux et comme ennemi du prince. Jérémie eut part à cet opprobre du Sauveur. Mais il en est encore plus la digne figure par sa douceur et sa patience, que par lis cruautés qu'on exerça sur lui injustement. Lorsque les sacrificateurs, et les prophètes, et le peuple le voulaient traîner à la mort, et criaient avec fureur qu'il le fallait faire mourir, il dit aux princes et au peuple qui l' allaient juger : « Le Seigneur m'a envoyé pour prophétiser toutes les choses que j'ai prédites à ce temple et à cette ville. Maintenant donc corrigez-vous, et changez vos mauvaises inclinations, et écoutez la voix du Seigneur votre Dieu ; et peut-être que le Seigneur se repentira
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du mal qu'il a prononcé contre vous. Pour moi, je suis entre vos mains, faites de moi ce qu'il vous plaira, mais sachez et apprenez que si vous me faites mourir, vous livrerez un sang innocent contre vous-mêmes et contre cette ville et ses habitants ; car, en vérité, le Seigneur m'a envoyé à vous, afin de faire entendre toutes ces paroles à vos oreilles. » Dieu permit qu'il les apaisât par des paroles si douces. On y voit une disposition admirable, puisque, par lui-même prêt à mourir comme à vivre, il ne craint dans sa mort que les châtiments qu'elle attirera sur tout le peuple ; et il dit à Sédécias dans ce même esprit : « Que vous ai- je fait, et qu'ai- je fait à vos serviteurs et à tout le peuple, que vous m'avez jeté dans le cachot? Où sont vos prophètes qui vous disaient que le roi de Babylone ne viendrait point? » Le voilà à vos portes, et je n'ai fait que vous annoncer ce que Dieu avait résolu. « Ne me renvoyez donc point dans ce lac, de peur que je n'y meure » : où il faut suppléer ce qu'il avait dit ailleurs : « Et que Dieu ne vous redemande un sang innocent. » Car pour lui la mort ne le touchait pas, et surtout après la perte de sa patrie ; puisqu'il disait : « Ne plaignez point le mort et ne versez point de larmes sur lui ; mais plaignez celui qui sort de son pays, parce qu'il ne retournera plus et ne verra jamais sa terre nataK »
Un prophète, nommé Hananias, prêchait tout le contraire de ce que prêchait Jérémie, et ne donnait que deux ans au peuple, après lesquels on rapporterait à Jérusalem tous les vaisseaux qui avaient été enlevés du temple ; et Jérémie entendant ces belles promesses, sans contredire davantage le faux prophète, lui dit devant tous les prêtres et devant le peuple :♦ « Ainsi soit-il », Hananias ! « Que le Seigneur fasse comme vous dites », puissent vos paroles être accomplies plutôt que les miennes, « et que nous voyions revenir les vaisseaux sacrés, et tous nos frères qui ont été transportés à Babylone ! Mais écoutez ces paroles que je vous annonce et à tout le peuple : Les prophètes qui ont été avant vous et avant moi, n'ont été reconnus pour tels que quand leur prédiction a été accomplie, et alors on a vu qui était celui que le Seigneur avait envoyé en vérité. Et en même temps Hananias ôta du cou de Jérémie la chaîne » de bois que ce prophète y avait mise par ordre de Dieu, en figure de la captivité future de plusieurs peuples, et Hananias « la mit en pièces, et il dit : Ainsi Dieu brisera dans deux ans le joug que Nabuchodonosor, roi de Babylone, a imposé à tous les peuples, et Jérémie », sans rien répliquer, se retirait
tranquillement : « mais la parole du Seigneur lui fut adressée, et il lui fut dit : Va, et tu diras à Hananias... : Écoute, Hananias, le Seigneur ne t'a pas envoyé, et tu as donné à ce peuple une confiance trompeuse. Pour cela, voici ce que dit le Seigneur : Je t'ôterai de dessus la terre, tu mourras dans l'an, parce que tu as parlé contre le Seigneur. Et le prophète Hananias mourut dans Fan au septième mois. » Ainsi Jérémie toujours patient, et par lui-même prêt à céder à tous ceux qui parlaient au nom du Seigneur, ne disait des choses fortes que lorsque le Seigneur le faisait parler, et se montrait tout ensemble le plus doux et le plus ferme de tous les hommes de son temps, en figure de Jésus-Christ, qui disait, lorsqu'on lui donnait un soufflet : « Si j'ai mal dit, convainquez-moi ; si j'ai bien dit, pourquoi me frappez-vous? » Et ailleurs : « Je ne suis point un possédé, mais je glorifie mon Père » ; et encore : « Vous cherchez à me tuer, moi qui vous ai ditl a vérité : Abraham », dont vous vous vantez d'être les enfants, « n'a pas fait ainsi ». C'est ainsi que, sans armer sa justice, il leur reprochait leurs sanguinaires desseins ; et encore qu'il eût en main la vengeance de leur incrédulité, personne n'a été frappé de mort, comme le fut Hananias pour avoir contredit Jérémie. Il n'a eu que de la douceur pour ses ennemis ; et pour épargner les hommes, il n'a montré la puissance qui lui était donnée pour punir, que sur cet arbre qui fut desséché à sa voix ; car il fallait que sa bonté éclatât au-dessus de celle de Jérémie ; et nul homme ne devait périr à ses yeux, ni à sa parole.
H est vrai qu'il apprend aux Juifs avec indignation le châtiment inévitable de leur infidélité. « Et vous », disait-il, « accomplissez la mesure de vos pères : serpents, engeance de vipères, comment éviterez-vous la damnation de la géhenne », c'est-àdire l'enfer? Mais tout cela qu'était-ce autre chose que leur prédire leurs malheurs, afin qu'ils les évitassent? « Je vous envoie, disait-il, des prophètes, et des sages, et des docteurs : vous en tuerez et crucifierez quelques-uns ; vous en flagellerez d'autres, et vous les poursuivrez de ville en ville, afin que tout le sang innocent tombe sur vous, depuis le sang d'Abel le juste, jusqu'au sang de Zacharie, fils de Barachie, que vous avez fait mourir entre le temple et l'autel. » N'était-ce pas leur faire voir leur perte future ; et cependant, autant qu'il pouvait, épargner leur sang? Ce qui fait même qu'en leur découvrant la tempête qui les menaçait, il leur montre le sûr asile qu'ils pouvaient trouver sous ses ailes. « Jérusalem, Jérusalem, qui fais mourir les pro-
phètes et qui lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants sous mes ailes, comme la poule renferme son nid sous les siennes, et tu n'as pas voulu. » N'impute donc tes malheurs qu'à toi-même ; et si tu veux les éviter, reviens à moi. H est encore temps, et je suis prêt à te recevoir.
Cille JOUR