PATIENCE DE JEREMIE DANS LE CACHOT
Mais l'endroit où Jérémie fit le mieux paraître l'image de la douceur et de la patience, qui devait reluire dans la passion du Sauveur, fut 'celui où on le mit dans le cachot. Car al or?, sans murmurer, sans se plaindre, au milieu de tant de douleurs et de tant d'angoisses, il parla en cette sorte : « Mon âme a dit : Le Seigneur est mon partage ; j'attendrai ses miséricordes, sans lesquelles nous serions déjà tous consumés. » Le Seigneur est bon à celui qui espère en lui et à l'âme qui le cherche ; il est bon d'attendre en silence le salut que Dieu envoie. » Loin de se plaindre de la longue suite de maux qu'il avait eu à souffrir : « Il est bon à l'homme, disait-il, de porter le joug a et d'être exercé par les souffrances « dès sa jeunesse. Le solitaire s'assiéra et demeurera dans le silence » : Il ne s'agitera pas et ne criera pas dans ses douleurs, « parce qu'il lèvera » ce joug salutaire et le mettra « sur lui-même ». Quelque rebuté qu'il se sente par un Dieu qui semble le frapper sans miséricorde, il baisera la terre, et « mettant sa bouche dans la poussière », il attendra humblement « s'il y a encore quelque chose à espérer ». Loin de s'irriter contre ses persécuteurs, « il donnera sa joue à qui le voudra frapper et se rassasiera d'opprobres ». C'est ainsi que ce solitaire, cet homme accoutumé à se retirer sous les yeux de Dieu, à répandre son cœur devant lui, porte en patience les injustes persécutions que lui fait son peuple, et ne se laisse aigrir par aucune injure.
Loin de s'arrêter à la main des hommes, qui, à ne regarder que l'extérieur, semble seule le frapper, il lève les yeux au ciel : « Et, dit-il, qui est celui qui osera dire que les maux puissent arriver autrement que par l'ordre du Seigneur? Et qui dira : le
bien et le mal ne sortent point de la bouche du Très-Haut? Ou pourquoi l'homme murmurera-t-il de ce qui lui est imposé pour ses péchés? Kecherchons nos voies dans le fond de nos consciences, et cherchons le Seigneur et retournons à lui. Levons nos cœurs et nos mains au ciel vers le Seigneur, et disons-lui : Nous avons péché et nous avons irrité votre colère ; c'est pour cela que vous êtes inexorable. Vous nous avez couverts de votre fureur, vous nous avez frappés sans miséricorde, et vous avez mis un nuage entre vous et nous, pour empêcher notre prière de passer jusqu'à vous. »
C'est ainsi que ce saint prêtre, à la manière des sacrificateurs infirmes, qui sont eux-mêmes revêtus de faiblesse, priait pour ses péchés et pour ceux du peuple: laissant au vrai sacrificateur, selon l'ordre de Melchisédech, la gloire de ne prier et ne gémir que pour les autres. Et pour imiter le gémissement qu'il a fait pour nous à la croix avec un grand cri et beaucoup de larmes, ce saint prophète dans ce lac affreux, dans ce cachot plein de boue, où le jour n'entra jamais, sous cette pierre qui le couvrait par en haut, et au milieu de ces tristes et impénétrables murailles, où il avait à peine la liberté de respirer, dans la faim qui le pressait, prêt à rendre les derniers soupirs, déplorait les calamités de son peuple plus que les siennes. « Hélas ! disait-il, mes tristes prophéties nous sont devenues un lacet et un ravage inévitable : mon œil a ouvert des canaux sur mon visage, à cause de la ruine de mon peuple. Mes yeux affligés n'ont cessé de pleurer, et n'ont eu de repos ni la nuit ni le jour, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de nous regarder en pitié du plus haut des cieux. Mes regards ont livré mon âme en, proie à la douleur, pendant que j'ai vu périr toutes les villes sujettes à Jérusalem. »
C'est ainsi qu'il pleurait les maux de ce peuple ingrat, de ce peuple qui avait tant de fois machiné sa mort, et qui l'avait enfoncé dans le cachot, dans le dessein de le faire mourir. Ainsi, au milieu de sa passion, Jésus traîné au calvaire par le même peuple, et portant sa croix, se retourna vers celles qui pleuraient ses douleurs, et leur dit : « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais sur vous et sur vos enfants. » Lui-même en regardant la ville où il devait être crucifié dans peu de jours, pleura sur elle, en disant : « Ah ! si tu savais », ville ingrate et malheureuse, « ce qui te pouvait donner la paix ! mais ton malheur est caché à tes yeux : viendront les jours », et ils sont proches, « que tu seras ruinée de fond en comble, parce que tu n'as pas connu le jour où je te venais visiter. » Et enfin : « Jérusalem, Jérusalem,
qlii fais mourir les prophètes, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants, comme une poule rassemble ses petits ! » Et le reste que nous venons de réciter.
C'est ainsi que Jésus pleurait Jérusalem, et il n'a point de plus parfaite figure de ses douleurs, que celles de Jérémie et ces tristes lamentations, où il a si amèrement déploré la ruine de sa patrie, et pendant qu'il la prédisait, et après qu'il l'eût vue accomplir, qu'encore aujourd'hui on ne peut refuser des larmes à des chants si lugubres.
Pleurons à cet exemple sur nous-mêmes ; pleurons la perte de notre âme et tâchons de la réparer en la déplorant.
CIVe JOUR
JÉRÉMIE PRIANT AVEC LARMES POUR SON PEUPLE QUI L'OUTRAGE, FIGURE DE JESUS-CHRIST
Ces larmes de Jérémie étaient une continuelle intercession pour son peuple. « Que mes yeux deviennent une fontaine de larmes, et ne cessent ni jour ni nuit de verser des pleurs ; parce que la fille de mon peuple est affligée d'une très mauvaise plaie. Si je vais aux champs, je ne trouve que des gens passés au fil de ï'épée ; et si je rentre dans la ville, je n'y vois que des visages pâles et exténués par la faim. Est-ce donc, ô Seigneur ! que vous avez rejeté Juda? ou que vous avez Sion en abomination? Pourquoi donc les avez-vous frappés, en sorte qu'il n'y reste rien de sain? Nous avons attendu la paix, et il n'y a aucun bien à espérer ; nous avons cru que le temps de notre guérison allait venir, et il ne nous a paru que trouble. Seigneur, nous avons connu nos impiétés et les iniquités de nos pères : nous avons péché contre vous. Toutefois ne nous faites pas l'opprobre des nations, à cause de votre saint nom, et ne renversez pas le trône de votre gloire... Si nos iniquités nous répondent et s'opposent à la miséricorde que nous vous demandons, faites-lanous néanmoins non point pour l'amour de nous et à cause de nos mérites, mais à cause de votre saint nom qui a été invoqué sur nous. Car souvenez-vous de l'alliance que vous avez contractée avec nous, et ne la rendez pas inutile. Hélas ! ô Seigneur,
trouverons-nous un Dieu semblable à vous parmi les peuples on vous nous dispersez? Quelqu'une de leurs idoles nous donnerat-elle la pluie ; ou cette eau bienfaisante tombera-t-elle du ciel toute seule et sans votre ordre? N'êtes-vous pas le Seigneur notre Dieu, dont nous avons attendu les miséricordes? C'est vous qui avez fait toutes ces choses. »
C'est ainsi que Jérémie priait nuit et jour avec larmes et gémissements, pour un peuple qui ne cessait de l'outrager, et de le poursuivie à mort, en figure de Jésus-Christ notre grand pontife, « qui dans les jours de sa chair, de ses faiblesses, de ses souffrances, de sa vie mortelle, offrait des prières et des supplications à son Père, fut exaucé selon que le méritait son respect » : et qui enfin à la croix, où ce même peuple l'avait attaché, criait à son Père : « Mon Père, pardonnez-leur ; car ils ne savent ce qu'ils font. »
Dieu lui apprenait à accomplir le précepte que Jésus-Christ devait un jour publier : « Priez pour ceux qui vous persécutent. » Car il disait : « Rend-on ainsi le mal pour le bien ; puisqu'ils m'ont creusé une fosse pour m'y enterrer ; moi qui étais sans cesse occupé du soin de leur bien faire? « Souvenez-vous, ô Seigneur ! que j'étais toujours devant vous, pour vous demander du bien pour eux, et détourner d'eux votre colère !» A la vérité, ce discours de Jérémie semble être suivi de terribles imprécations contre ce peuple ; mais on sait que, selon le style des prophètes, cela même, sous la figure d'imprécation, n'est qu'une manière de prédire les malheurs futurs de ces ingrats. Et c'est pourquoi nous voyons le même prophète, quand il eut vu tomber sur eux les maux qu'il leur avait prédits, loin d'en ressentir de la joie, comme il aurait fait s'il leur avait souhaité du mal, fondre en larmes à la vue de leur désastre, et finir ses lamentations par cette prière : « Souvenez-vous, Seigneur, de ce qui nous est arrivé; regardez-nous : voyez notre honte... Pourquoi nous oubliez-vous à jamais? Vos délaissements dureront-ils encore longtemps? Convertissez-nous à vous, et nous serons convertis, et vous nous pardonnerez ; rendez-nous les jours où nous étions si heureux : rétablissez-nous en l'état où nous étions au commencement. Mais vous nous avez rejetés, et la colère que vous avez contre nous est extrême. »
CVe JOUR
JERÉMIE EXCUSE AU MOINS SON PEUPLE n'osant PRIER POUR LUI
H est vrai que Dieu déclarait à ce saint prophète qu'il ne voulait plus l'écouter : « Cesse de prier pour ce peuple : n'emploie pour eux, ni la prière, ni les cantiques de louange, et ne t'oppose point à mes volontés, car je ne t'écouterai pas. » Et il lui disait encore : « Si Moïse et Samuel se mettaient devant moi ; j'ai ce peuple en exécration. Chasse-le de devant ma face. Et s'ils te demandent : Où irons-nous? tu leur répondras : A la mort, celui qui doit aller à la mort ; à l'épée, celui qui doit être percé par son tranchant ; à la captivité, celui qui doit aller en captivité : et que chacun suive son mauvais sort ; je ne veux pas l'en tirer. Car qui aura pitié de toi, ô Jérusalem ! ou qui s'affligera pour toi, ou qui ira prier pour ton repos? Tu as laissé le Seigneur ton Dieu ! » Mais cela même, que le saint prophète retenait ses gémissements et ses prières, était une espèce de gémissement et de prière cachée : et s'il n'osait plaindre les malheurs de ce peuple justement puni, il en pleurait les péchés. « Qui remplira, disait-il, ma tête d'eau, et qui fera couler de mes yeux une fontaine de larmes, afin que je pleure ceux qui ont été tués » dans leur iniquité? Car qui pourrait excuser leurs crimes? qui pourrait demeurer davantage parmi eux? Qui me fera trouver dans la solitude une petite cabane, de celles que les voyageurs y bâtissent, pour leur y servir de retraite? et que je laisse mon peuple, et que je me retire d'avec eux? Car ce n'est plus qu'une troupe d'adultères et de prévaricateurs. Leur langue ressemble à un arc tendu, d'où il ne sort que mensonge et calomnie. Ils se fortifient sur la terre, parce qu'ils vont d'un mal à un autre, et soutiennent le crime par un autre crime : ils ne me connaissent plus, dit le Seigneur. Ils se moquent les uns des autres : ils ont appris à leur langue à ajuster un mensonge; ils se sont beaucoup tourmentés, mais à mal faire. Leur demeure est au milieu de la tromperie », et le reste qui n'est pas moins déplorable.
Mais encore qu'il ne pût dissimuler leur malice, il les excusait
le mieux qu'il pouvait ; et lorsque Dieu, touché de leur rébellion, qui les faisait soulever contre lui malgré toutes ses menaces, lui défendait de prier pour eux ; parce que, disait-il, je les veux perdre ; et je ne regarderai ni leurs jeûnes, ni leurs prières, ni leurs holocaustes », il lui disait en tremblant et en bégayant, comme un homme qui n'osait parler : « A, a, a, Seigneur Dieu : leurs prophètes les séduisent : Vous ne verrez, leur disent-ils, ni la peste, ni la famine ; mais vous jouirez d'une véritable paix. » H priait sans oser prier, il excusait ces ingrats et portait leurs iniquités devant le Seigneur.
Jésus, comme Jérémie, semblait vouloir s'éloigner des Juifs : « Race incrédule et maligne, jusqu'à quand serai-je avec vous et vous souffrirai-je? » Mais comme lui et plus que lui sans comparaison, il conserve toute sa bonté malgré leur malice, et se laisse arracher les grâces, comme il paraît dans le même heu qu'on vient de voir : « Race infidèle, serai-je encore longtemps parmi vous, et contraint de vous supporter? Amenez ici votre fils, que je le guérisse ! »
CVIe JOUR