CHAPITRE V
Louis, fils de Louis X1Y, lorsque Bossuet lui fut donné pour précepteur, avait à peine ce que l'on appelait jadis l'âge de raison. Neuf ans après, lorsque s'acheva son éducation, il avait dix-huit ans. Ces deux phrases pourtant bien simples et que j'ai pu écrire sans consulter aucun document inédit suffisent à venger le jeune prince de la plupart dos reproches dont l'ont accablé les historiens de son précepteur. Pour ma part, à quelque moment que je le prenne pendant ces années interminables, je ne lui trouve qu'une seule faute. Qu'il n'ait pas apprécié, comme l'eût fait un homme de quarante ans, la redoutable faveur qui lui donnait Bossuet pour maître, c'était son droit et plus que son droit. « Un enfant qui goûterait le Petit Carême de Massillon serait un monstre. » Ainsi pensait du moins le vieux Sylvestre Bonnard. On en peut dire autant de l'enfant ou du jeune homme qui prétendrait faire ses délices du Discours sur Vhistoire universelle. Non, le dauphin n'a eu qu'un seul tort, celui d'avoir été beaucoup trop docile, trop résigné aux coups du destin, et de n'avoir pas allègrement secoué les deux forces qui pesaient sur lui, la férule de Montausier et le zèle de Bossuet. Innocent du reste, même sur ce point, car enfin il était seul contre une armée acharnée à fane de lui un enfant prodige. Une armée, le
ii. 1
2 BOSSUET. — CIIAP. V
mot n'est pas exagéré. Le gouverneur, le précepteur, le sous-précepteur, les lecteurs, les philologues des éditions delphinales, un conseil de guerre, une faculté des lettres, des sciences, de théologie et de droit, le haut personnel d'une école polytechnique et d'une école militaire, que vouliez-vous qu'il fît contre cent? Qu'il bâillât. Il l'a fait de tout son cœur, mais en contrebande. Soumis et mollement appliqué à chacune de ces classes, et ne respirant en liberté que dans les rares minutes où l'implacable engrenage ne le tenait point.
Il est vrai que nous avons tous subi des programmes aussi peu raisonnables, mais, outre que nos professeurs ne travaillaient pas sous le regard de Louis XIV, nous étions quelque vingt ou trente, en classe, à nous liguer contre l'ennemi commun. Au professeur qui les ennuie ou qui les accable, l'instinct sauveur des écoliers oppose une distraction unanime ou, si besoin est, de justes colères. Au vrai maître, à celui qui a reçu le don unique, on se rend, tête et cœur, dès qu'il paraît. Un Fénelon fait de ses élèves tout ce qu'il veut. Pour les autres, auraientils le génie de Bossuet, on les traite comme on doit le faire, on leur échappe toujours. Louis, dauphin de France, était seul, ses maîtres n'ayant amené de temps en temps près de lui, pour le stimuler, que de précoces merveilles, des vieux de quinze ans. Il s'est laissé fane, et comme il n'était pas plus sot qu'un autre, il aurait sans doute obtenu quelque mention à nos examens d'aujourd'hui. Bachelier ou licencié, je ne sais trop ; quand il eut Uni, il poussa un immense soupir de soulagement et se jura bien qu'on ne J'y reprendrait plus. Cet immense effort l'avait épuisé. Sa vraie vie n'avait duré que trois ou quatre ans, les belles années qu'il avait passées tout petit entre les mains des femmes et sur les genoux de la reine Marie-Thérèse qu'effrayaient les vivacités de son fils. Le vrai dauphin, ni Bossuet, ni Saint-Simon ne l'ont jamais vu. Pour le connaître, il faut interroger la gouvernante dont Montausier et Bos- . net prirent la place, méditer affectueusement la confession que cette douce personne lui fit écrireou lui fit croire qu'il
écrivait alors qu'il n'avait encore que quatre ou cinq ans.
Mémoire de ce que moy, fils unique du roi, ay cassé aux petites Carmélites en cette année 1665...
Le marmouzet du bateau de la petite fontaine auquel j'ai cassé le nez et rompu les rubans qui tenaient le bateau : je jettai tout et le bateau que je nus en mille pièces dans la fontaine.
Pins, j'ai cassé un âne (de la crèche) pour mon plaisir -auquel j'ai arraché les oreilles ; et puis, la pauvre bête, je l'ai prise des deux mains par-dessus ma tête pour la mieux mettre à mon plaisir en mille morceaux...
Voilà, pour le dire en passant, de l'éducation à la manière de Fénelon ; voilà l'ébauche enfantine du fameux cramai de conscience qu'un autre maître que Bossuet proposera plus tard à un autre enfant royal. Admirez encore l'impétuosité native de cette jeune âme, qu'aucune contrainte n'a encore matée.
Un jour, aux Carmélites, Mgr d'Amiens prêchait, et le prince ennuyé quitte les genoux de la Mère fondatrice et passe sa petite tête par le guichet et, employant toute la capacité de sa voix, dit avec grâce : « Adieu, Monseigneur d'Amiens, vous avez assez pressé. »
La reine, toute rouge, gronda son fils et sans doute elle fit bien, mais enfin il vivait encore en cet heureux temps. Puis viennent les neuf années de tête à tête avec Bossuet. Le prince pensa peut-être, et plus d'une fois, mais jamais il n'osa due que M. de Condom avait assez prêché. Après, ce fut la torpeur chaque jour plus épaisse. Enfant, il avait demandé à un ambassadeur, qui se mettait à ses ordres avant de partir, de lui rapporter un tambour. Homme fait, il sembla se réveiller sur les champs de bataille. Il savait ses limites et que l'art de la guerre ne s'apprend pas dans les livres, mais il était brave ; « il ne joua pas au général, mais il se conduisit en soldat ». Bientôt rappelé par son père, continue M. Rebelliau, « il quitta Versailles pour s'aller terrer à
4 BOSSUEÏ. — GHAP. V
Meudon, prenant son plaisir à sa guise. Il ne le cherchait point dans l'étude. Comme il avait bon gré mal gré retenu, de tout ce dont on l'avait bourré, pas mal de choses, il mit toute son application, dit la princesse palatine, à les oublier. Il n'écrivit jamais que ses comptes de ménage et ne lut que l'article des mariages et des décès dans la Gazette de France. Silencieux, moins par timidité que par goût et par paresse, il passait « des journées entières, couché sur son lit, tenant une canne et frappant ses souliers », ou bien, à Marly, « dans un coin du salon, sifflant, tapotant sur sa tabatière, ouvrant de grands yeux sur les uns et les autres ». Les « petites carmélites, la sœur sacristine dont il s'amusait jadis à renverser l'encensoir, la sœur prieure dont il cassait le chapelet, ne l'auraient pas reconnu (1).
On a beau dire, l'éducation d'un enfant ne se juge pas comme un livre, ni même comme un discours. Pour un professeur, le succès est tout. Il n'est pas un homme de métier qui le mette en doute. On peut, on doit toujours tirer quelque chose même de l'être le plus nul ou le plus rebelle, même d'un demi-fou. Le Dauphin avait de l'intelligence. Il était foncièrement bon, meilleur que Louis XIII, — c'est peu dire, — affectueux et tendre comme son fils, le duc de Bourgogne, et comme le premier Louis XV. L'épaisseur du sang germanique qui luttait dans ses veines contre l'ardeur du béarnais, le prédisposait peut-être à une certaine faiblesse, la même que l'élève de Fénelon développa d'une autre manière. Nul stigmate proprement morbide. Rien chez lui d'un dégénéré. Comment se fait-il que. son éducation n'ait pas réussi?
Pris dans l'abstrait, ce problème paraîtrait bien simple. La seule difficulté est d'en formuler la solution avec les nuances que nous impose le prestige de Bossuet. Quoi qu'en ait dit notre Boileau, l'art d'écrire consiste souvent à ne pas appeler un chat par son nom. La plume élégante et
(\ ) Cea détails sur L'enfance du dauphin sont empruntés au livre de M Duclos : Mlle de La Vallièreet Marie -Thérèse.
discrète de M. Rebelliau excelle en cet art. Demandons-lui donc les euphémismes que ma simplicité ne trouverait pas. « A de très grands hommes, écrit ce galant écrivain, il ne faut pas de trop petites tâches : ils ne réussissent pas à entrer dans certaines puérilités et certaines impuissances. » Prenez garde, à tous les mots. M. Rebelliau n'entend pas déprécier les vrais professeurs, mais seulement exalter, pour T excuser plus commodément, un très grand homme qui ne fut après tout qu'un éducateur médiocre. « Entrer dans certaines puérilités et certaines impuissances », ce n'est faire preuve ni de puérilité ni d'impuissance, mais, au contraire, de divination psychologique, de souplesse et d'humanité. Tous les enfants sont puérils. Qui ne les voit pas ainsi, n'arrivera pas à les transformer en hommes. Entrer dans le cœur et dans l'esprit de ceux que l'on a mission de façonner, et, pour cela, se faire petit avec eux, de Socrate à Fénelon, un bon nombre de très grands hommes ont allègrement revêtu ces prétendues puérilités dont nous trouvons un divin modèle dans l'Évangile. Aussi bien, si la contemplation lyrique des idées générales nous grandit, voir telles qu'elles sont les âmes vivantes n'a rien non plus, semble-t-il, qui fatalement nous rapetisse. Non pas que l'on reproche à Bossuet son impuissance à réaliser l'humble vérité d'un enfant. Il est ainsi fait. Et la part de génie qui lui fut donnée est assez belle pour qu'on ne lui prête pas tous les génies. Disons donc, si l'on veut, que la tâche d'instruire un enfant était pour lui trop petite, mais disons-le avec un sourir , disons-le tout bas de peu: que Bossuet ne nous entende, car très certainement il n'en jugeait pas ainsi, lui qui a dépensé pour cette tâche un lab ur véritablement héroïque. Auprès du précepteur du grand dauphin, Fénelon, précepteur du duc de Bourgogne, n'est qu'un paresseux.
« Il est très assidu : il fait tout lui-même : trois classes par jour et tous les jours, ne se fiant jamais, sauf le cas très rare de maladie (ou d'empêchement forcé), au sous-précepteur, le savant Huet. Il prépare tous les travaux du dauphin, il imagine lui-même les sujets de devons, les thèmes;
6 BOSSUET. — GHAP. V
il élabore les cours, cours de grammaire, cours d'histoire, cours de géographie (1). » Plus encore. Ni les livres, ni même les dictionnaires en usage ne lui suffisent. « Il commença par rédiger deux grammaires, latine et française, à sa mode. Pour l'histoire, en outre des abrégés élémentaires dressés sous sa direction par l'abbé de Brianville, il prépare avec tant de soin le cours que lui-même il fait au dauphin, que deux livres en sortiront : Y Histoire de France et le Discours sur llvistoire universelle. Pour la philosophie, Bossuet écrit, pour l'usage spécial du dauphin, un petit traité des Causes, une Logique, la Connaissance de Dieu et de soi-même, et il rassemble les matériaux d'une Morale. Enfin, quand il en arrive avec son élève à l'étude du droit privé et politique, non content de composer les six premiers livres de la Politique tirée de VEcriture sainte, il entreprend un ouvrage sur les lois et les institutions de la France, comparées avec celles de tous les autres États européens (2). »
Il échoua pourtant. Qu'on me permette de le redire. C'est là en effet un accident encore plus significatif et révélateur que pathétique. Il nous est si difficile de nous représenter Bossuet ! Son éloquence nous éblouit, son prestige nous accable. Malgré nous, nous le voyons toujours avec les yeux du peintre Rigaudou de Brunetière. Insaisissable, lointain et décevant, lorsqu'on le cherche dans ses livres, tâchons de le surprendre sur la rétine innocente de l'enfant qui l'a regardé pendant neuf années.
Écartons d'abord une vision ridicule dont quelques sots se sont amusés. Bossuet n'a pas déclamé devant le dauphin lo Discours sur l'histoire universelle. Il était la simplicité même. Pas plus à son élève qu'à personne, il ne parla jamais sur ce ton. Il savait du reste, au moins dans l'absl rait, qu'un enfant ne peut pas tout comprendre, et qu'il tant recourir soit à des fables, soit à des images familières pour lui présenter La vérité. Ecoutez-le plutôt s'expliquer à
(1) Strowski, Bossuet et les extraits de ses œuvres, p. 4.9.
(2) Rebelliau, Bossuet, p. 75.
son philosophe de quinze ans sur la vertu dormitive de l'opium et sm* la « vertu purgative du séné » ou de la rhubarbe.
H est clair que nous sommes purgés par ces simples et il faut bien qu'il y ait quelque chose en eux en vertu de quoi nous le soyons ; mais ce quelque chose n'est point expliqué par la vertu purgative et je n'en ai qu'une idée confuse... Ces idées ont bien leur rapport à quelque chose de clair, car il est clair que je suis purgé (1).
Ne voyez-vous pas, me dira-t-on, qu'il se met à la portée de son élève? Non, je ne le vois pas. Sa bonne volonté est manifeste et du reste on ne peut pas dire qu'il pèche par excès de majesté. Mais il reste grave implacablement. Ni le bon rire de Molière, ni le sourire de Fénelon, pas un atome d'humour, ni d'allégresse. Nous avons, de même, une de ses fables. Elle est, naturellement, selon la formule. Tant qu'il ne s'agit que d'écrire, un Bossuet fait tout ce qu'il veut. Mais, sur de certaines lèvres, une fable reste aussi abstraite qu'une leçon de logique. Si vis me ridere, ridendum est primum... L'enfant s'aperçoit aussitôt qu'on veut le prendre, et que son professeur ne s'amuse pas lui-même de la fable qu'il propose. Ainsi de ceux qui veulent parler peuple avec les ouvriers. Le goût, le cœur n'y sont pas. L'ennui du devoir paraît sous le masque, et cette condescendance élargit le fossé qu'elle prétendait combler. Bossuet, « tous les sons, tenait à se trouver au coucher du dauphin pour l'endormir par quelque confc agréable ». Pauvre petit, jusqu'à la porte des rêves, il fallait donc qu'un homme grave restât près de lui !
Fénelon dira plus tard : « Le moins qu'on peut fane de leçons en forme, c'est le meilleur. » Il faut en effet « que le plaisir fasse tout », c'est toujours lui qui parle, ce charmeur d'enfants — et que la classe soit une fête de tous les instants. J'entends nos professeurs qui murmurent. La règle, l'ordre, la méthode, je m'incline devant ces idoles
(1) Logique.
S BOSSUET. — GHAP. V
comme il convient à un homme de quarante ans ; je crois pourtant que, même à notre âge, ces froides statues ne méritent pas qu'on les aime pour elles-mêmes. En tout cas, les enfants ne les aimeront jamais que voilées. Qu'ils vivent d'abord, nous les disciplinerons ensuite. Il est du reste assez difficile d'adapter aux exigences de nos modernes programmes ce principe premier de toute éducation véritable. Mais le dauphin n'avait en vue aucun diplôme. Au lieu de lui fixer un programme établi d'avance, magnifique mais rebutant, on pouvait librement plier le programme aux goûts de cet enfant, le prendre lui-même par ce qui l'intéressait naturellement et le conduire à son insu vers des curiosités plus sévères. Mais pour cela il aurait fallu quelque contact entre ces deux êtres, cette première étincelle de confiance et de tendresse qui livre, toute frémissante, l'âme de l'élève à la parole, au geste, au regard du maître. L'étincelle jaillit sans doute, mais entre Bossuet et les époques du Discours sur Vhistoire universelle, non pas entre Bossuet et le grand dauphin.
Discrétion, a-t-on dit, respect souverain de l'indépendance d'autrui, peur de paralyser par une influence trop profonde un enfant qui doit un jour être roi, vouloir par lui-même et se passer de tous, même de son précepteur. C'est là du moins le paradoxe de M. Lanson, deux fois heureux de cette ingénieuse trouvaille qui lui permet tout ensemble d'exalter Bossuet et d'égratigner Fénelon. « Bossuet, dit -il, et on ne saurait lui en faire trop d'honneur, s'interdit un moyen d'action que son état l'invitait en quelque sorte à employer, et qui se fût trouvé très approprié au caractère de l'élève. Il aurait pu se faire le directeur du dauphin, prendre cette âme épaisse par le seul endroit délicat et sensible, la peur de la mort et de l'enfer, s'y rendre maître absolu par un adroit ménagement de ces terrifiants objets, la gouverner impérieusement et l'accoutumer peu à peu à ne jamais se mouvoir par ellemême (1). » Juste ciel, où nous mône-t-on? Tel profes-
(1 ) La o Bo8i uet, p. 104.
seur de Sorbonne que M. Lanson connaît encore mieux que moi, doit-il son incontestable autorité sur la jeunesse des écoles à ses discours sur la mort et l'enfer? de « ces terrifiants objets », M. Lanson est-il bien sûr que, soit à la cour, soit ailleurs, Fénelon ait fait plus d'usage que Bossuet? J'aurais cru plutôt le contraire et j'avoue ingénument que le Télémaqiœ me terrorise moins que le Traité sur la concupiscence. Quant à l'âme du dauphin, peut-être la trouverait-on moins épaisse si d'autres mains l'avaient façonnée. Je n'ai pas à prendre ici la défense de Fénelon. Je rappelle simplement que son élève l'a beaucoup aimé. Le dauphin n'a pas aimé Bossuet, qui était cependant moins intimidant, moins sévère et moins exigeant que Fénelon. Écoutez encore M. Lanson : « Dans l'œuvre immense de Bossuet, je ne trouve point une ligne qui atteste un commerce un peu régulier ou intime avec son élève, après le jour où il cessa ses fonctions. » Ce prêtre et cet enfant ont vécu neuf ans côte à côte sans intimité ; ils se sont quittés sans regret. Du respect, de l'estime, une obéissance contrainte. Bien de plus. N'est-ce pas grave? et à qui fera-t-on croire que Bossuet, l'homme au style « dominateur », comme dira Leibniz, l'homme si pressant et parfois si dm envers les faibles et les vaincus, ait poussé jusqu'à ce point, dans ses rapports avec son élève, le respect de l'indépendance d'autrui et la discrétion ; qu'il ait volontairement tenu à distance les confidences et la tendresse de 1* enfant royal? Non, très certainement, il aurait voulu tout le contraire. S'il n'a pas réussi, c'est malgré lui. Quelque chose en lui que je n'arrive pas à démêler, mais que je sens, ne se prêtait pas à l'amitié véritable. La liste de ses amis est courte, la chaleur de ses amitiés plus que problématique. On ne franchit pas avec lui les froides limites de l'admiration et de l'estime. Simple, bon, facile, pitoyable, affectueux même et, dans l'intime, assez jovial, il n'a vraiment aimé que les vérités éternelles. Pour les sentiments il n'a demandé, il n'a reçu des autres que ce qu'il pouvait leur donner lui-même. Tel est, me semble-t-il, son partage. Je ne crois pas qu'il en ait jamais
10 BOSSUET. — CIIAP. V
souffert. Je ne cherche pas à le rapetisser aux dépens de son rival, mais à le voir tel qu'il fut et tel que Fa vu le meilleur, le plus sûr des témoins, un enfant de neuf à dix-huit ans.
La fameuse lettre de Bossuet à Innocent XI sur l'éducation du dauphin est assez connue. On pense bien que, dans ces pages officielles, il ne dit que ce qu'il veut dire et voit tout en rose. Ses lettres intimes nous livrent son impression véritable et l'aveu de son impuissance. En 1677, à la veille de quitter son élève, il écrivait au maréchal de Bellefonds :
Me voilà quasi à la fin de mon travail. Mgr le Dauphin est si grand qu'il ne peut pas être longtemps sous notre conduite.
11 y a bien à souffrir avec un esprit si inappliqué ; on n'a nulle consolation sensible, et on marche, comme dit saint Paul, en espérant contre l'espérance même. Car encore qu'il se commence d'assez bonnes choses, tout est encore si peu affermi que le moindre effort du monde peut tout renverser. Je voudrais bien voir quelque chose de plus fondé, mais Dieu le fera peut-être sans nous.
Par une singulière fortune, à, ces confidences du précepteur nous pouvons ajouter les confidences de l'élève, ou, ce qui revient au même, celles du vieux serviteur qui a sûrement vu Bossuet avec les yeux du dauphin. Valet de chambre de Louis XIII d'abord, puis de Louis XIV qu'il avait vu naître et que, depuis, il n'avait pour ainsi dire jamais quitté, l'honnête Dubois de Lestourmières, alors plus que sexagénaire, continuait le même service auprès du dauphin. Entre temps il écrivait ses souvenirs, dont M. Aubin eau a publié de larges et précieux fragments (Bibliothèque de l'école de Chartres, 1855) et qui illustrent à leur façon les divers témoignages de Bossuet. Jusqu'à l'arrivée de celui-ci et de Montausier, Dubois est au bonheur. 11 va sans dire que, si quelque conflit s'élève entre le petit prince et la gouvernante, le vieillard est toujours du côté de l'enfant, non pas qu'il approuve plus que
Bossuet la précoce « inapplication » de son maître, mais il a sa manière à lui de le corriger.
Le samedi 21, Mme la maréchale (de la Motte), ne voulant plus qu'il priât Dieu dans son Ut, me commanda de mettre un carreau au pied du lit. S'étant nus à genoux, il commença et dit : Notre Père, qui es es cieux, ton nom soit sanctifié et dit : « Maman, aurai-je du gâteau? — Oui, Monsieur, lui dit la maréchale. Il continua : Ta volonté soit faite à la terre et au ciel, il s'arrêta encore et dit : « Maman, en aurai-je un gros morceau? » Je tenais le bougeoir, je suis un insupportable rieur, je me prends à rire sans me pouvoir arrêter. Il prit son sérieux et dit à Mme la maréchale que je me moquais de lui et que je riais toujours. Je lui dis que le roi ne priait point Dieu comme cela.
Bossuet là, plus de fou rire. Debout derrière la chaise du petit prince « trois heures le matin et autant le soir », Dubois, qui avait jadis « servi » de la sorte aux études de Louis XIV, avait tout le temps de surveiller le précepteur. Dans les débuts, il note sans commentaire le geste de celui-ci et les siens propres.
Mgrs les princes de Conti vinrent à l'étude de Monseigneur qui expliqua en latin et en français la chute de David avec Bethsabée, la mort d'Uri, comme Absalon tua son frère et la raison du viol de sa sœur Thamar, etc., etc.
Un peu trop pour un enfant, pense Dubois, qui le soir prend une revanche innocente.
Ce même jour, je lui appris à connaître les lièvres au gîte et à discerner les mâles d'avec les femelles qui ont les oreilles avalées sur les deux épaules et les mâles les ont collées sur les reins : et d'autres aventures de chasse qu'il fut bien aise d'apprendre.
Bientôt, la colère de Dubois commence à gronder. Il en veut surtout à Montausier, mais il a décidément peu de goût pour la manière du précepteur.
Dans le commencement il y avait luths et violons, mais ils (Bossuet et Montausier) le faisaient étudier et chassèrent tous ces beaux divertissements...
12 BOSSUET. — GHAP. V
L'après-dîner, il étudia et eut bien de la peine à faire son thème... et prit grand soin pour s'en éclaircir, disant à M. de Condom : « Vous m'avez dit que vous me soulageriez en tout ce que vous pourriez et vous ne le faites pas... » Il avait assez peu de tendresse pour mon petit maître, qui recevait souvent des férules que M. de Condom lui eût pu éviter.
Les férules, presque chaque jour a les siennes, et c'est assurément beaucoup trop.
Le 6, aux leçons, férules sempiternelles. Le 7, les leçons à l'ordinaire, toujours battu. Le 8 et le 9, tout de même.
Comment tout cela? La chose est simple. Bossuet manquait d'autorité sur cet enfant et, quand sa patience était à bout, il appelait Montausier.
Le 2, il y eut désordre le matin à l'étude, où il n'y avait que M. de Condom et M. Millet.
Le 23, il y eut différend entre Monseigneur et M. de Condom qui me dit par deux fois d'aller chercher M. de Montausier, ce que je n'ai jamais voulu faire. Il rompit un feuillet du thème ; Monseigneur le pria de lui montrer, ce qu'il ne voulut pas faire ; à peu de temps, M. de Montausier arriva. M. de Montausier lui dit : « Monsieur, vous pouvez tout; pour moi, je ne suis que Fexécuteur des hautes œuvres. Ces paroles me percèrent le eoeur et me firent un si rude effet que je fus obligé de quitter le derrière de la chaise de ce cher enfant pour nî appuyer contre la tapisserie. Une sueur froide se répandit sur tout mon corps...
C'est qu'en effet Montausier, dans ce cas-là, se montrait d'une violence inouïe. Il fallut même une fois que tout le personnel, Bossuet en tête, se concertât pour cacher au roi Les suites d'une de ses colères. Il semble d'ailleurs que Montausier, simple bourreau aux ordres de M. de Condom, eû1 bien préféré que celui-ci se tirât d'affaire par lui-même. Mais I»' moyeu? On vient de voir un valet de chambre qui, par deux l'ois, refuse de lui obéir.
Voilà trop de détails sans doute, mais je ne me tiens pas de citer une dernière scène d'un pittoresque moral achevé.
Le 29, entrant à l'étude du matin, Monseigneur étant très gai par l'absence de M. de Montausier, tenait sa petite chienne qu'il fit baiser à M. de Condoin. Son chapeau (le chapeau de Bossuet, bien entendu) tomba dans cette caresse innocente, ce que M. de Condom ne trouva pas bon et lui en garda une dent de lait.
On devine que le dauphin avait ri de l'incident et peutêtre aussi Dubois.
L'étude commença passablement, la reine vint le voir étudier. Tant qu'elle y fut, cela alla le mieux du monde. Mais, étant sortie, tout alla très mal. On lui fit une grande querelle d'allemand, au point que M. de Condom quitta l'étude et voulut sortir pour aller trouver le roi qui était au Conseil... Monseigneur pleurait amèrement en me disant : « Dubois, je vous prie de ne pas le laisser sortir. Je quittai le derrière de sa chaise et tins la porte et dis à M. de Condom : « Monsieur, vous ne sortirez pas, mais s'il vous plaît de vous raccommoder avec Monseigneur, c'est la grâce que je vous demande. » En effet, il ne sortit pas.
Bergereine, — c'était le nom de la petite chienne que le dauphin tenait de la reine, — Bergereine donc disparaissant à moitié sous le chapeau de Bossuet qui vient de fondre sur elle, la joie folle du petit prince, la confusion irritée du prélat, la narquoise impassibilité du vieux serviteur, Dubois serait comparable à Henri Heine s'il avait inventé cette scène. Mais il n'a rien inventé du tout. Il est prévenu sans doute et d'une partialité criante puisque il adore le « précieux » enfant et se ligue avec lui contre les oppresseurs. Mais sur les faits eux-mêmes son témoignage n'en est pas moins véridique et, dans le beau problème pédagogique que nous avions à résoudre, ce témoignage paraît décisif.
Quelqu'un du moins a singulièrement profité de ces neuf années d'études. C'est Bossuet lui-même. Il était « à cet âge où l'esprit a besoin d'un rajeunissement que souvent notre routine lui refuse, quand la servitude d'une spécialité professionnelle ne nous empêche pas de le lui donner. Ce regain, Bossuet le trouva dans les études où
l'engagea sa tâche pédagogique. H eut là l'occasion de s'enrichir de ces notices nouvelles qui recréent l'esprit en le dépaysant. Le droit, la politique l'introduisent dans des ordres d'idées inaccoutumées. « Si peu qu'il apprît avec son élève de physique et de physiologie, il lui en restera quelques faits. Il ne sera plus, même de retour dans son domaine religieux, un pur théologien. De plus, c'est son instruction de lettré qu'en la recommençant, il complète (1). » Nous l'avons déjà dit plus haut. Dans l'histoire de son esprit, c'est là une période toute nouvelle que nous avons appelée réaliste par opposition avec la période oratoire qui l'avait précédée et la période lyrique qui suivra ; c'est alors que renouvelé, enrichi, transformé, il va dépasser en quelque sorte les limites naturelles de son génie et nous donner, non ce qu'il y a de plus beau, mais ce qu'il y a de plus parfait dans toute son œuvre.
M. Eebelliau a merveilleusement décrit le caractère de cette évolution. Bossuet, dit-il, '« orateur de naissance... allait naturellement vers les généralités et les synthèses ; théologien de profession, il était porté au raisonnement par principe et par syllogisme ». Les études nouvelles que sa charge lui impose, les savants dans l'entourage desquels il va se trouver, les grandes affaires qui se remuent près de lui, tout l'obligera désormais à vivre davantage dans le concret. Entendons-nous bien. Le christianisme qui absorbe Bossuet tout entier est sûrement un fait, lui aussi. Avant d'être une théologie, il est une histoire. Mais ce fait, cette histoire, l'éloquence tend naturellement à les replacer dans l'abstrait. Les minuties de la critique n'intéressent pas un orateur, elles le gênent plutôt. On s'en apercevra îiien plus tard, lorsque Bossuet, redevenu tout à fait luimême, sonnera l'alarme contre les « pointillés » des érudits et tentera d'exterminer Richard Simon. A la cour, il 11*1-1 plus un orateur, mais simplement un professeur d'histoire, et le voilà qui se donne à cette besogne avec l'extrême conscience qu'il apporte à tout ce qu'il fait. Le détail de
(\) J'ebelliau, Bossuet, p. 80.
l'histoire lui est peu connu. H l'apprendra, il se donnera le goût de l'érudition en fréquentant les grands érudits de ce temps-là, Mabillon entre autres, Huet, son collègue, qui travaille à la loupe sur les textes d'Origène. Mille curiosités s'éveillent en lui. Pendant tout le temps qu'il reste à la cour, ses plus belles heures — je dis celles où il respire tout à fait à l'aise — sont celles qu'il donne à l'étude savante de la Bible dans la compagnie de quelques doctes amis. Ce Bossnet, qui semble appartenir à l'Académie des inscriptions plus qu'à l'Académie française, ce Bossuet bénédictin nous touche sans doute moins que l'autre, mais il est bien beau. Après cet apprentissage, il sera mûr pour Y Histoire des variations.
C'est ainsi que le génie prend ses revanches et que, dans l'ensemble de ce bas monde, tout finit toujours par être pour le mieux. Il est injuste, il est lâche de jeter la pierre aux victimes de ce progrès fatal qui ne s'accomplit jamais sans fane souffrir quelqu'un, et c'est pour cela que j'ai pris librement la défense du dauphin contre son maître. Mais de plus haut, qu'est-ce après tout qu'une éducation qu'une vie manquée? et toute éducation, toute vie ne le sont-elles pas plus ou moins? En vérité, Bossuet n'a pas travaillé pour le dauphin, mais pour nous. Les livres qu'il a composés, ad usum delphini, ont fait de lui le précepteur de la France chrétienne, et depuis plus de deux siècles qu'il tient ce beau rôle, personne encore ne l'a remplacé. Ses cours de philosophie n'intéressent plus que les curieux, sa politique tirée des propres paroles de VEcriture sainte reste sans usage, puisqu'elle n'enseigne pas l'art d'arriver, mais l'intelligence et l'imagination chrétienne sont chez nous si pénétrées du Discours sur V histoire universelle que nous n'avons presque plus besoin de relire ce chef-d'œuvre. Nous l'avons dans les moelles pour ainsi dire, comme les Fables de La Fontaine et VArt poétique de Boileau. Il est pour nous ce que le De civitate Dei a été pour le moyen âge. Je ne dis pas qu'il nous satisfasse tous pleinement, ni qu'il réponde à tous les besoins du temps présent. Notre inquiétude tour à tour s'enchante et s'irrite de la sublime
1G BOSSUET. — CIIAP. V
immobilité de Bossuet. Nous ne sommes plus les fils de Voltaire, mais nous serons longtemps encore les fils de Gœthe, de Chateaubriand et de Michelet. H nous faut un prophète qui ait vaincu le doute, et Bossuet n'a jamais douté. Il est l'homme de la tradition, l'image, l'incarnation magnifique du passé chrétien, le dernier des Pères. J'aurais voulu reproduire ici tout le discours, car il est incomparable d'un bout à l'autre. Choisissons quatre grandes fresques : Moïse, Jésus-Christ, l'Église et les Romains. U introduction et deux chapitres de la troisième partie nous renseigneront sur le plan et la philosophie de l'ouvrage.
DISCOURS SLR L'HISTOIRE UiNIVERSELLE