EXORDE DU SERMON
POUR LA PROFESSION DE Mme DE LA VALLIÈRE
Et dixit qui sedebat m tlirono :
Ecce nova facio omma.
Et celui qui était assis sur le trône a dit : « Je renouvelle toutes choses. »
(Apoc, xxi, 5.)
Ce sera sans doute un grand spectacle, quand celui qui est assis sur le trône d'où relève tout l'univers, et à qui il ne coûte pas plus à faire qu'à dire, parce qu'il fait tout ce qui lui plaît par sa seule parole, prononcera du haut de son trône, à la fin des siècles, qu'il va renouveler toutes choses ; et qu'en même temps on verra toute la nature changée faire paraître un monde nouveau pour les élus. Mais quand, pour nous préparer à ces nouveautés surprenantes du siècle futur, il agit secrètement dans les cœurs par son Saint-Esprit, qu'il les change, qu'il les renouvelle, et que, les remuant jusqu'au fond, il leur inspire des désirs jusqu'alors inconnus, ce changement n'est ni moins nouveau ni moins admirable. Et certainement, chrétiens, il n'y a rien de plus merveilleux que ces changements. Qu'avonsnous vu, et que voyons-nous? quel état, et quel état ! Je n'ai pas besoin de parler, les choses parlent assez d'elles-mêmes.
Madame, voici un objet digne de la présence et des yeux d'une si pieuse reine. Votre Majesté ne vient pas ici pour apporter les pompes mondaines dans la solitude : son humilité la sollicite à venir prendre part aux abaissements de la vie religieuse ; et il
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est juste que, faisant par votre état une partie si considérable des grandeurs du monde, vous assistiez quelquefois aux cérémonies où on apprend à les mépriser. Admirez donc avec nous ces grands changements de la main de Dieu. Il n'y a plus rien ici de l'ancienne forme, tout est changé au dehors : ce qui se fait au dedans est encore plus nouveau : et moi, pour célébrer ces nouveautés saintes, je romps un silence de tant d'années, je fais entendre une voix que les chaires ne connaissent plus.
Afin donc que tout soit nouveau dans cette pieuse cérémonie, ô Dieu, donnez-moi encore ce style nouveau du Saint-Esprit, qui commence à faire sentir sa force toute-puissante dans la bouche des apôtres. Que je prêche comme un saint Pierre la gloire de Jésus-Christ crucifié; que je fasse voir au monde ingrat avec quelle impiété il le crucifie encore tous les jours. Que je crucifie le monde à son tour; que j'en efface tous les traits et toute la gloire ; que je l'ensevelisse, que je l'enterre avec Jésus-Christ ; enfin que je fasse voir que tout est mort et qu'il n'y a que Jésus-Christ qui vive.
Mes sœurs, demandez pour moi cette grâce : ce sont les auditeurs qui font les prédicateurs ; et Dieu donne, par ses ministres, des enseignements convenables aux saintes dispositions de ceux qui écoutent. Faites donc, par vos prières, le discours qui doit vous instruire; et obtenez-moi les lumières du Saint-Esprit, par l'intercession de la sainte Vierge. (Ave, Maria.)
§ IV. — La conscience de Louis XIV
En ce même printemps de l'année 1675, pendant que Bossuet préparait le discours dont nous venons de parler, le bruit se répandit que Louis XIV songeait à congédier Mme de Montespan et que le précepteur du dauphin travaillait à cette rupture. Ce bruit ne mentait pas tout à fait. Le moment des Pâques venu, la favorite s'était bra- \ un nt présentée à son confesseur, et celui-ci lui avait ici une l'absolution. Louis XIV tenant aussi à remplir son devoir pascal, les deux amants se résignèrent, on ne sait au juste dans quels sentiments, à ne plus se voir. Mme de Montespan s'éclipsa, mais en laissant derrière elle de tels regret-, qu'il fut dès lors très sûr qu'elle ne tarderait pas
à reparaître. Comme il n'était le confesseur ni de l'un ni de l'autre des deux personnages, Bossuet n'avait pas eu à s'occuper du refus d'absolution qui semble avoir mis tout ce drame en branle. Il intervient soit à la veille, soit au lendemain de la rupture. Essayons de nous représenter les circonstances qui expliquent cette intervention assez imprévue.
Louis XIV, dit un historien dont les intuitions ne se trompent presque jamais, Louis XIV cherchait alors « un confident, un conseiller..., un ami, auprès de qui s'humilier et trouver une source d'énergie avec un peu de compassion sans doute (1) ». Ceci ne me paraît pas tout à fait exact. Au heu de cet « un », mieux vaudrait un vague pluriel. Le malheur rend familiers les plus augustes personnages. Hanté par le souvenir de l'absente, Louis XIV ne songeait pas à cacher sa peine. Parmi les saints prêtres de son entourage, plus d'un sans doute a vu couler ses larmes. Jusqu'à cette heure, et le roi lui-même et les prêtres qu'il rencontrait se trouvaient dans une situation assez fausse. L'horizon s'était éclairci, mais pour se charger d'un autre côté. Fier et désolé tout ensemble de la victoire qu'il venait de remporter sur lui-même, Louis trouvait un triste plaisir à recevoir et des consolations et des louanges. On sait le joli mot, vrai ou légendaire, de Bourdaloue. « Mon père, lui aurait dit le roi, vous devez être content de moi, Mme de Montespan est à Clagny. a — « Oui, Sire, aurait répondu le jésuite, mais Dieu serait plus satisfait si Clagny était à soixante-dix lieues de Versailles. » Le drame se jouait ainsi devant toute une galerie de confidents, et le peu que l'histoire nous en apprend ne nous permet pas de réduire la scène aux trois personnages dont notre imagination se contenterait, le roi, la maîtresse et Bossuet. Parmi les prêtres de la cour, ce dernier était un de ceux que Louis XIV rencontrait le plus régulièrement et dans les circonstances les plus attendrissantes, puisqu'il le rencontrait chaque jour auprès du dauphin. Quelque soupir du
(1) Strowski, loc, cit., p. 82.
roi, quelque plainte étouffée, une exclamation gémissante sur la paix de l'innocence auront peut-être amené de la part du précepteur une réponse qui aura brisé la glace et révélé à Louis XIV un Bossuet qu'il ne connaissait pas encore.
On l'a déjà dit, sublime de loin, Bossuet se faisait petit dès qu'il se trouvait, dans le privé, face à face avec la « majesté » royale. Je ne fais pas de lui un plat courtisan, mais je suis sûr qu'en présence du roi-soleil, il éteignait tous ses feux et ne laissait rien entrevoir de sa vivacité, de sa bonhomie et de sa chaleur cordiale. Mais, à ce coup, la détresse du roi dégela quelque peu la dignité silencieuse du précepteur. Bossuet s'abandonna presque; pour la première fois de sa vie, il se montra, dans ce tête à tête, humain, tendre, prenant, comme il l'était du haut de la chaire. L'occasion était favorable, le roi avait soif de sympathie. Ils se parlèrent d'homme à homme, de chrétien à prêtre, Bossuet laissant un libre cours à des sentiments qu'il retenait depuis trop longtemps, Louis XIV à des confidences qui ne demandaient qu'à sortir. Ce que dit Bossuet, nous le savons, puisque nous avons encore les lettres intimes qui furent amorcées par ces premières confidences ; ce que dit Louis XIV, tout homme le sait même avant d'avoir lu Racine. Si grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes. Aux exhortations du prêtre, l'homme répondit qu'il se résignerait à sa propre souffrance, mais qu'il lui était bien dur d'imposer un tel martyre à la femme qu'il aimait. Le prêtre promit qu'il irait voir cette malheureuse. Ainsi commencèrent les célèbres visites de Bossuet à Mme de Montespan.
Louis XIV rusa-t-il avec la simplicité compatissante de Bossuet? Mme de Montespan se promit-elle de faire servir à ses propres lins le missionnaire que lui en voyait Louis XIV? On Ta beaucoup dit, mais comment ne voit-on pas qu'il es1 plus vraisemblable, plus pathétique et en même temps plus plaisant de les voir tous les trois, le roi, la maîtresse et le confident, dupes tour à tour et complices innocents les uns des autres, chacun entendant ce qu'il veut entendre
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et le déformant à sa manière? Innocents tous trois, Bossuet certainement, Louis XIV, je le crois bien, et peut-être, au début du moins, Mme de Montespan elle-même. Louis XIV a envoyé Bossuet à celle-ci pour la consoler, pour la confirmer dans ses bonnes résolutions pascales ; Mme de Montespan a renvoyé Bossuet à Louis XIV pour dire à ce dernier de ne plus pleurer. Bossuet a fait leurs commissions à tous deux avec une docilité naïve. Il n'a pas senti que ce va-etvient entretiendrait et redoublerait fatalement les flammes que son zèle voulait éteindre. Plus inflexible et plus clairvoyant, moins faible et moins candide, il aurait échoué de même. Mais enfin, quoi qu'on en dise, il vient de donner sa mesure et de montrer qu'il n'était pas né pour les affaires. Louis XIV ne l'oubliera pas et c'est là ce qu'il y a de plus intéressant pour nous dans cette pénible comédie de 1675. A cette date, Bossuet rentre dans l'ombre d'où il n'était sorti que pendant quelques semaines. Son règne est déjà fini.
Après tout, il n'est même pas sûr que ce règne ait jamais commencé et que l'autorité de Bossuet ait pesé d'un vrai poids sur les décisions de Louis XIV. A la distance d'où nous contemplons ces deux grandeurs, il nous semble qu'elles étaient faites pour s'associer et que la puissance de l'une aurait dû fatalement s'incliner devant la splendeur de l'autre. A tort ou à raison, Louis XIV ne le voulut pas ainsi. A l'apogée de son éphémère prestige, c'est-à-dire au lendemain du renvoi de la favorite, la part d'initiative laissée à Bossuet fut très probablement assez chétive, l'impérieuse faiblesse du roi réglant pas à pas le zèle de ce confident de rencontre et coupant court, d'un mot, d'un geste rapide, à des conseils trop précis ou à des exhortations trop pressantes. Simple, facile aux vastes espoirs, Bossuet put s'y tromper. H crut un mstant que l'heure avait enfin sonné pour lui de participer aux grandes affaires, et il se hâta de rédiger les points essentiels de son programme. Mais cette illusion fut comte. Lettres et mémoires allèrent se perdre parmi les autres paperasses du roi. Ce sublime professeur de philosophie politique ne devait pas avoir plus de succès auprès de Louis XIV qu'il n'en avait eu auprès du dauphin.
On s'étonnera peut-être de voir intervenir des projets politiques dans cette histoire d'amour. Louis XIV s'en est peut-être aussi étonné, non sans impatience, quand il a reçu les fameuses lettres qu'on va relire. Un diplomate plus habile serait allé moins vite en besogne et, s'attardant avec une complaisance discrète aux conseils particuliers qui lui étaient demandés, aurait peut-être réussi à étendre insensiblement la sphère de son influence. Bossuet n'écouta que son ardeur. A ce roi gémissant qui voulait qu'on lui parlât de ses propres devons d'homme et d'une maîtresse perdue, il eut hâte de rappeler le devoir royal dans toute son étendue. L'occasion lui sembla propice. H dit tout ce qu'il avait dans l'esprit et sur le cœur.
Voici, du reste, tout cet incident, résumé de maîtresse main. « Si Bossuet n'eut pas la richesse, écrit M. Rebelliau, il n'eut pas non plus l'influence. Quoi qu'on en ait dit, il ne paraît pas avoir jamais été bien avant dans la confiance de Louis XIV. Exceptons quelques semaines en 1675, précisément à cette date du renvoi éphémère de Mme de Montespan, où le roi permit à Bossuet d'ouvrir son cœur, de lui fane la leçon, de lui rappeler ses devoirs. Vite, joyeusement, le maître du dauphin qui, depuis longtemps, gémissait en silence sur la vie scandaleuse du souverain et sur les maux du royaume, profite de cette ouverture pour écrire à son prince trois grandes lettres, moins connues que celles de Fénelon, moins hardies, mais aussi précises, aussi patriotiques... Et tout heureux des belles intentions du roi, Bossuet ne demandait qu'à continuer d'y répondre avec « fidélité et exactitude ». Mais Mme de Montespan revint et l' évinça, 11 ne semble pas que, depuis, Bossuet ait jamais reconquis Louis XIV. Ce conseiller d'État d'Église (il ne le fut d'ailleurs qu'en 1697) n'était, et encore que par intermittences, que le théologien consultant de la cour. Quant à son crédit administratif, ceci peut nous le faire mesurer, qu'il n'y a pas, je crois, dans les lettres reçues par Bossuet, une seule lettre de solliciteur (1). »
(l) Rebelliau,' oc cit.t p. 201, 202.
Fin [de mai 1675].
Sire,
Le jour de la Pentecôte approche, où Votre Majesté a résolu de communier. Quoique je ne doute pas qu'elle ne songe sérieusement à ce qu'elle a promis à Dieu, comme elle m'a commandé de l'en faire souvenir, voici le temps de l'en faire souvenir, voici le temps que je me sens le plus obligé de le faire. Songez, Sire, que vous ne pouvez être véritablement converti, si vous ne travaillez à ôter de votre cœur, non seulement le péché, mais la cause qui vous y porte. La conversion véritable ne se contente pas seulement d'abattre les fruits de mort, comme parle l'Écriture, c'est-à-dire les péchés ; mais elle va jusqu'à la racine, qui les ferait repousser infailliblement si elle n'était arrachée. Ce n'est pas l'ouvrage d'un jour, je le confesse; mais plus cet ouvrage est long et difficile, plus il faut y travailler. Votre Majesté ne croirait pas s'être assurée d'une place rebelle, tant que l'auteur des mouvements y demeurerait en crédit. Ainsi
(1) Après la rupture que nous avons dite, Louis XIV était parti pour l'armée de Flandre. C'est là que la présente lettre lui fut adressée. Il communia en effet, le jour de la Pentecôte, 2 juin 1(375, deux jours avant la profession de Mlle de La Vallière.
jamais votre cœur ne sera paisiblement à Dieu, tant que cet amour violent, qui vous a si longtemps séparé de lui, y régnera.
Cependant, Sire, c'est ce cœur que Dieu demande. Votre Majesté a vu les termes avec lesquels il nous commande de le lui donner tout entier ; elle m'a promis de les lire et de les relire souvent. Je vous envoie encore, Sire, d'autres paroles de ce même Dieu, qui ne sont pas moins pressantes, et que je supplie Votre Majesté de mettre avec les premières. Je les ai données à Mme de Montespan, et elles lui ont fait verser beaucoup de larmes. Et certainement, Sire, il n'y a point de plus juste sujet de pleurer, que de sentir qu'on a engagé à la créature un cœur que Dieu veut avoir. Qu'il est malaisé de se retirer d'un si malheureux et si funeste engagement! Mais cependant, Sire, il le faut, ou il n'y a point de salut à espérer. Jésus-Christ, que vous recevrez, vous en donnera la force, comme il vous en a déjà donné le désir.
Je ne demande pas, Sire, que vous éteigniez en un instant une flamme si violente ; ce serait vous demander l'impossible : mais, Sire, tâchez peu à peu de la diminuer ; craignez de l'entretenir. Tournez votre cœur à Dieu ; pensez souvent à l'obligation que vous avez de l'aimer de toutes vos forces, et au malheureux état d'un cœur qui, en s'attachant à la créature, par là se rend incapable de se donner tout à fait à Dieu, à qui il se doit.
J'espère, Sire, que tant de grands objets qui vont tous les jours de plus en plus occuper Votre Majesté, serviront beaucoup à la guérir. On ne parle que de la beauté de vos troupes, et de ce qu'elles sont capables d'exécuter sous un aussi grand conducteur : et moi, Sire, pendant ce temps, je songe secrètement en moi-même à une guerre bien plus importante et à une victoire bien plus difficile que Dieu vous propose.
Méditez, Sire, cette parole du Fils de Dieu : elle semble être prononcée pour les grands rois et pour les conquérants : Que sert à Vhomme, dit-il, de gagner tout le monde, si cependant il .«m âme, et quel gain pourra le récompenser d'une perte si considérable? Que vous servirait, Sire, d'être redouté et victorieux au dehors, si vous êtes au dedans vaincu et captif? Priez donc Dieu qu'il vous affranchisse ; je l'en prie sans cesse de tout mon cour. Mes inquiétudes pour votre salut redoublent de jour en joui-, parce que je vois tous les jours, de plus, en plus, quels sont vos péril .
icordez-moi une grâce : ordonnez au Père de la Chaise do me mander quelque chose de l'état où vous vous trouvez.
Je serai heureux, Sire, si j'apprends de lui que l'éloignement et les occupations commencent à faire le bon effet que nous avons espéré. Loin des périls et des occasions, vous pouvez plus tranquillement consulter vos besoins, former vos résolutions et régler votre conduite. Dieu veuille bénir Votre Majesté, Dieu veuille lui donner la victoire ; et par la victoire, la paix au dedans et au dehors ! Plus Votre Majesté donnera sincèrement son cœur à Dieu, plus elle mettra en lui seul son attache et sa confiance ; plus aussi elle sera protégée de sa main toute-puissante.
Je vois, autant que je puis, Mme de Montespan, comme Votre Majesté me l'a commandé. Je la trouve assez tranquille : elle s'occupe beaucoup aux bonnes œuvres ; et je la vois fort touchée des vérités que je lui propose, qui sont les mêmes que je dis aussi à Votre Majesté. Dieu veuille vous les mettre à tous deux dans le fond du cœur et achever son ouvrage ; afin que tant de larmes, tant de violences, tant d'efforts que vous avez faits sur vous-mêmes, ne soient pas inutiles.
Je ne dis rien à Votre Majesté de Mgr le dauphin ; M. de Montausier lui rend un fidèle compte de l'état de sa santé qui, Dieu merci, est parfaite. On exécute bien ce que Votre Majesté a ordonné en partant ; et il me semble que Mgr le dauphin a dessein, plus que jamais, de profiter de ce qu'elle lui a dit. Dieu, Sire, bénira en tout Votre Majesté si elle lui est fidèle. Je suis, avec un respect et une soumission profonde, Sire, de Votre Majesté,
le très humble, très obéissant, et très fidèle sujet et serviteur.
IL — Instruction donnée à Louis XIV.
L'essentielle obligation que la loi impose à l'homme, c'est cV aimer Dieu de tout son cœur comme la source de tout son être et de*tout son bien, et de ne rien aimer qui ne se rapporte à lui. C'est à quoi doit tendre toute la vie chrétienne, et on n'a ni piété véritable, ni pénitence sincère, tant qu'on ne se met point en état, et qu'on n'a point le désir de faire régner en soimême un tel amour. En cet amour consiste la vraie vie, selon que Notre-Seigneur La enseigné dans son Evangile.
Cet amour n'est autre chose qu'une volonté ferme et constante de plaire à Dieu, de se conformer entièrement à ses ordres,
et d'arracher de son cœur tout ce qui lui déplaît, quand il en devrait coûter la vie.
Cet amour nous doit faire aimer notre prochain comme nousmêmes, selon le précepte de l'Évangile; ce qui nous oblige à lui procurer tout le bien possible, chacun selon son état.
Un roi peut pratiquer cet amour de Dieu et du prochain à tous les moments de sa vie ; et, loin d'être détourné par là de s^s occupations, cet homme les lui fera faire avec fermeté, avec douceur, avec une consolation intérieure, et un repos de conscience qui passe toutes les joies de la terre.
Ainsi aimer Dieu, à un roi, ce n'est rien faire d'extraordinaire ; mais c'est faire tout ce que son devoir exige de lui, pour l'amour de celui qui le fait régner.
Un roi qui aime Dieu, le veut faire régner dans son royaume comme le véritable souverain, dont les rois ne sont que les lieutenants ; et en lui soumettant sa volonté, il lui soumet en même temps les volontés de tous ses sujets, autant qu'elles dépendent de la sienne.
Il protège la religion en toutes choses ; et il connaît, en protégeant la religion, que c'est la religion qui le protège lui-même, puisqu'elle fait le plus puissant motif de la soumission que tant de peuples tendent aux princes.
Il aime tendrement ses peuples, à cause de celui qui les a mis en sa main pour les garder, et prend pour ses sujets un cœur de père, se souvenant que Dieu, dont il tient la place, est le Père commun de tous les hommes.
Par là il reconnaît qu'il est roi pour faire du bien, autant qu'il peut, à tout l'univers, et principalement à tous ses sujets ; et que c'est là le plus bel effet de sa puissance.
Ainsi ce n'est qu'à regret qu'il est contraint de faire du mal à quelqu'un : par son inclination, il préférerait toujours la clémence à la justice, s'il n'était forcé à exercer une juste sévérité pour retenir ses sujets dans leur devoir.
H n'en vient aux rigueurs extrêmes que comme les médecins, lorsqu'ils coupent un membre pour sauver le corps. *
En se proposant le bien de l'Etat pour la fin de ses actions, il pratique l'amour du prochain dans le souverain degré ; puisque dans le bien de l'État est compris le bien et le repos d'une infinité de peuples.
Lorsqu'il agit fortement pour soutenir son autorité, et qu'il es1 jaloux de la conserver, il fait un grand bien à tout le monde ; puisqu'on maintenant son autorité, il conserve le seul moyen
que Dieu ait donné aux hommes pour soutenir la tranquillité publique, c'est-à-dire le plus grand bien du genre humain.
Quand il rend la justice ou qu'il la fait rendre exactement selon les lois, ce qui est sa principale fonction, il conserve le bien à un chacun et donne quelque chose aux hommes, qui leur est plus cher que tous les biens et que la vie même, c'est-àdire la liberté et le repos, en les garantissant de toute oppression et de toute violence.
Quand il punit les crimes, tout le monde lui en est obligé ; et chacun reconnaît en sa conscience que dans ce grand débordement de passions violentes qu'on voit régner parmi les hommes, il doit son repos et sa liberté à l'autorité du prince qui réprime les méchants.
En réglant ses finances, il empêche mille pilleries qui désolent le genre humain et mettent les faibles et les pauvres, c'est-àdire la plupart des hommes, au désespoir. Ainsi l'amour du prochain le dirige dans cette action ; et il sert Dieu dans les hommes que Dieu a confiés à sa conduite.
S'il fait la paix, il met fin à des désordres effroyables, sous lesquels toute la terre gémit.
Etant contraint de faire la guerre, il la fait avec vigueur : il empêche ses peuples d'être ravagés et se met en état de conclure une paix durable, en faisant redouter ses forces.
Lorsqu'il soutient sa gloire, il soutient en même temps le bien public ; car la gloire du prince est l'ornement et le soutien de tout l'Etat.
S'il cultive les arts et les sciences, il procure, par ce moyen, de grands biens à son royaume, et y répand un éclat qui fait honorer la nation et rejaillit sur tous les particuliers.
S'il entreprend quelque grand ouvrage, comme des ports, de grands bâtiments et d'autres choses semblables ; outre l'utilité publique qui se trouve dans ces travaux, il donne à son règne une gloire qui sert à entretenir ce respect de la majesté royale, si nécessaire au bien du monde.
Ainsi, quoi que fasse le prince, il peut toujours avoir en vue le bien du prochain ; et, dans le bien du prochain, le véritable service que Dieu exige de lui.
Par tout cela, il paraît qu'un prince appliqué, autant qu'est le roi, aux affaires de la royauté, n'a besoin, pour se faire saint, que de faire, pour l'amour de Dieu, ce qu'on fait ordinairement par un motif plus bas et moins agréable.
Le bien public se trouve 'même dans les divertissements
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honnêtes qu'il prend ; puisqu'ils sont souvent nécessaires pour relâcher un esprit qui serait accablé par le poids des affaires, s'il n'avait quelques moments pour se soulager.
Que fera donc le roi en se donnant à Dieu, et que changera-t-il dans sa vie ? Il n'y changera que le péché ; et, faisant pour Dieu toutes ses actions, il sera saint sans rien affecter d'extraordinaire.
L'amour de Dieu lui apprendra à faire toutes choses avec mesure et à régler tous ses desseins par le bien public, auquel est jointe nécessairement sa satisfaction et sa gloire.
Cet amour du bien public lui fera avoir tous les égards possibles et nécessaires à chaque particulier; parce que c'est de ces particuliers que le public est composé.
H n'est ici question ni de longues oraisons, ni de lectures souvent fatigantes à qui n'y est pas accoutumé, ni d'autres choses semblables. On prie Dieu, allant et venant, quand on se tourne à lui au dedans de soi. Que le roi mette son cœur à faire bien les prières qu'il fait ordinairement : c'en sera assez. Du reste tout ira à l'ordinaire pour l'extérieur, excepté le seul péché, qui dérègle la vie, la déshonore, la trouble, et attire des châtiments rigoureux de Dieu et en ce monde et en l'autre. Qu'on est heureux d'ôter de sa vie un si grand mal ! Au surplus, le grand changement doit être au dedans ; et la véritable prière du roi, c'est de se faire peu à peu une douce et sainte habitude de tourner un regard secret du côté de Dieu, qui, de sa part, veille sur nous et nous regarde sans cesse pour nous protéger, sans quoi à chaque moment nous péririons.