‹ Bossuet (volume 3)Chapitre 20 sur 38 · LETTRE SUR LA MORT DE MADAM · texte numérisé non relu

LETTRE SUR LA MORT DE MADAM

11 juillet 1670 (1).

Je crois que vous aurez su que je fus éveillé, la nuit du dimanche au lundi, par ordre de Monsieur, pour aller assister Madame qui était à F extrémité à Saint-Cloud et qui me demandait avec empressement. Je la trouvai avec une pleine connaissance, parlant et faisant toute chose sans trouble, sans ostentation, sans effort et sans violence, mais si bien et si à propos, et avec tant de courage et de piété que j'en suis encore hors de moi. Elle avait déjà reçu tous les sacrements, même l'extrêmeonction qu'elle avait demandée au curé qui lui avait apporté le Viatique et qu'elle pressait toujours, afin de le recevoir dignement. Je fus une heure avec elle et lui vis rendre les derniers soupirs en baisant le crucifix qu'elle tint à la main attaché à sa bouche tant qu'il lui resta de force. Elle ne fut qu'un moment sans parler et sans connaissance. Tout ce qu'elle dit au roi, à Monsieur et à tous ceux qui l'environnaient était court, précis et d'un sentiment admirable. Jamais princesse n'a été plus regrettée et plus admirée, et ce qui est plus merveilleux est que, se sentant frappée, d'abord eue ne parla que de Dieu, sans témoigner le moindre regret, quoiqu'elle sût que sa mort allait être assurément très agréable à Dieu, comme sa vie avait été très glorieuse par l'amitié et la confiance de deux grands rois, elle s'aida autant qu'elle put en prenant tous les remèdes avec cœur ; mais elle n'a jamais dit un mot de plainte de ce qu'ils n'opéraient pas, disant seulement qu'il fallait mourir dans les formes. On a ouvert son corps avec grand concours de médecins, de chirurgiens et de toute sorte de gens, à cause qu'ayant commencé à sentir des douleurs extrêmes en buvant trois gorgées d'eau de chicorée que lui donna la plus intime et la plus chère de ses femmes, elle avait dit d'abord qu'elle était empoisonnée.

(1) On ignore à qui cette lettre fut adressée.

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M. l'ambassadeur d'Angleterre et tous les Anglais qui sont ici l'avaient presque cru, mais l'ouverture du corps fut une manifeste conviction du contraire, puisque l'on n'y trouva rien de sain que l'estomac et le cœur, qui sont les premières parties attaquées par le poison, joint que Monsieur, qui avait donné à boire à Mme la duchesse de Meckelbourg qui s'y trouva, acheva de boire le reste de la bouteille pour assurer Madame, ce qui fut cause que son esprit se remit aussitôt et qu'elle ne parla plus de poison que pour dire qu'elle avait cru d'abord être empoisonnée par méprise : ce sont les propres mots qu'elle dit à M. le maréchal de Gramont. Je fus porter la nouvelle de la mort de Madame à Monsieur qu'on avait conduit dans son cabinet d'en bas malgré lui, et je trouvai ce prince entièrement abattu et ne recevant de consolation que sur les bonnes dispositions que Madame avait fait paraître en mourant. Le même jour, je fus à Versailles, où le roi, quoiqu'il eût pris médecine, me commanda d'entrer auprès de lui et lui raconter ce que j'avais vu. H avait le cœur serré et la larme à l'œil, et a trouvé bon que, prenant l'instruction sur lui-même dans un si terrible accident, je lui fisse faire des réflexions telles qu'un homme de ma profession les devait professer en cette conjoncture. M. le prince parut fort content de ce que je lui dis, et il me dit que leioi en était touché et toute la cour édifiée. L'on m'a apporté l'ordre de Sa Majesté pour faire l'oraison funèbre à Saint-Denis dans trois semaines. Avant-hier, Rozé (1) me dit que cette bonne princesse ne s'était souvenue que de moi seul et qu'elle avait commandé qu'on me donnât une bague. J'ai, depuis, su qu'elle en avait donné l'ordre durant un moment que je me retirai d'auprès d'elle, m'ayant demandé un peu de repos. Elle me rappela aussitôt, sans me parler d'autre chose que de Dieu, et me disant qu'elle allait mourir, et en effet elle mourut aussitôt après.

JI. — La correspondance avec le maréchal de Bellejonds.

Les textes que l'on va lire ont une importance capitale. Ou peut dire sans la moindre exagération que, de toutes Les pages que nous avons eu ou que nous aurons encore ;"i transcrire, il n'en est point de plus précieuses à qni se

(1) Sans doute, P. Eoze, premier valet de la garde-robe du roi.

propose avant tout de pénétrer le caractère de Bossuet. Pour elles, je donnerais hardiment les fameuses lettres à une demoiselle de Metz. Malheureusement, leur richesse même les a, pour ainsi dire, dérobées à la plupart des chercheurs. Comme elles nous donnent de belles indications sur plusieurs points essentiels de l'histoire générale, (éducation du dauphin, conversion de Mme de La Vallière, affaire du jansénisme, rapports avec Louis XIV et Mme de Montespan), on s'en est tenu 'le plus souvent à recueillir ces documents de premier ordre, et on n'a pas assez vu, ou du moins on n'a pas assez dit que ces mêmes lettres nous livrent aussi le secret le plus intime de Bossuet. Néanmoins je ne crois pas me tromper en estimant que nous avons là une sorte d'autobiographie, rédigée au jour le jour pendant une des périodes les plus critiques de cette vie intérieure qu'il est si difficile de définir. Nous l'avons déjà répété, ce lyrique n'était pas homme à se regarder vivre. Personne ne s'est raconté moins que lui. Saint Augustin, Fénelon, Newman ont fait cent fois leur propre portrait ; Bossuet jamais, du moins avec l'insistance que nous voudrions, sauf dans ses lettres au maréchal de Bellefonds. Oh ! je sais bien que cette incomparable série reste lyrique et par suite, en un certain sens, décevante. Nous ne pouvons donc prendre littéralement ni le bien ni le mal que Bossuet va nous dire sur son propre compte. Quand, par bonheur, des génies de cette sorte rentrent au plus profond d'eux-mêmes, ils s'en échappent aussitôt pour remonter vers les cimes. L'analyse se tourne en élévation ; le sermon ou le poème recouvrent les confidences amorcées ; l'homme s'efface pour fane place au chantre inspiré. Mais c'est là précisément que réside l'attrait souverain de l'enquête que je voudrais proposer à la curiosité des psychologues. Si l'on éprouve un frisson de joie à voir reparaître entre les lignes d'un vieux manuscrit quelque chef-d'œuvre antique depuis longtemps disparu, quelle émotion ne doit-on pas ressentir à la lecture attentive d'un palimpseste vivant? Quel était donc ce Bernard Gigault, marquis de Belleir. 6

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fonds, maréchal de France, et quels titres avait-il à recevoir la confession de Bossuet? Ce qu'il était, nous le saurons bien quelque jour, car il y a de beaux inédits qui le concernent, mais, en tout cas, pas une ligne des lettres que l'on va lire ne nous l'apprendra. N'est-ce pas déjà bien curieux? Prenez la première lettre venue de François de Sales ou de Fénelon, et vous voyez aussitôt se dresser devant vous l'image du destinataire de cette lettre. François de Sales, Fénelon voient toujours et de part en part celui auquel ils s'adressent et, le voyant ainsi, ils nous le font voir. Bossuet, au contraire. Sauf lorsqu'elles répondent à une question précise qui équivaut elle-même à une confidence, ses lettres ne nous introduisent pas dans l'intimité de ceux ou de celles qui les ont reçues. Serait-ce que lui-même il ne voyait ses correspondants que derrière un brillant nuage? Quoi qu'il en soit, Bellefonds fait ici figure d'un confident de tragédie. Il est, par moments, en disgrâce et Bossuet le console, mais comme il consolerait n'importe quel autre disgracié, c'est-à-dire par un bref sermon sur les avantages spirituels de l'adversité. Une ou deux fois, au début de cette correspondance et par suite du concours de circonstances que nous allons dire, le besoin de s'examiner soi-même est venu à Bossuet, comme par inspiration, au moment précis où il se mettait à écrire au maréchal. Puis, en vertu d'une assocation d'idées et d'émotions très naturelles, il a continué sur ce ton dans les lettres suivantes. La personne de Bellefonds n'est pour rien dans ces explosions autobiographiques. Bossuet aurait parlé tout de même le cas échéant à son ami La Broue ou même, bien qu'elle fût femme, à Mme Cornuau. Le confident lui importe peu. Il ne tient qu'à la confidence.

Quant à Bellefonds, il appartient, si je ne me trompe, à une catégorie fort intéressante dans la confrérie dévote de ce temps-là. Rien de Tartufe, rien non plus du baron de Renty. Sincère, mais d'une piété plus remuante que profonde. A lui tout seul, du reste Bellefonds ne nous occuperait guère, mais deux rayons étrangers, le premier

sublime, le second triste et charmant, éclairent le personnage. Bossuet et Mme de La Vallière nous le présentent et nous l'imposent. Quand ces deux étoiles ne brillent plus sur sa chétive personne, il rentre ou à peu près dans la nuit.

Il faut toujours se représenter Bossuet comme un prêtre foncièrement pieux et profondément pénétré des maximes de l'Évangile. Pour être avant tout imaginative et lyrique, sa religion n'en est pas moins sérieuse, puisque sa vie intérieure est comme absorbée par les vérités de la foi. Ce qui nous gêne chez lui, c'est de remarquer un certain manque de porportion entre la splendeur des puissances littéraires et les habitudes de la volonté. Il parle, il pense, il sent comme un saint, et il vit simplement comme un bon chrétien ordinaire. L'histoire vraie de saint François de Sales continue, complète, illumine Y Introduction à la vie dévote, au lieu que le Journal de Ledieu ne nous rappelle pas toujours les Elévations sur les mystères. Nous trouve-t-on sévère pour Bossuet? mais quoi, n'est-ce pas Bossuet lui-même qui nous rend difficiles et qui, par son imagination héroïque, semble accuser la médiocrité de sa vie? Il va sans dire que médiocre est pris ici au sens latin et classique. A-t-il souffert de ce désaccord? Oui, quelquefois, et notamment dans la période qui nous intéresse, mais moins que d'autres, grâce au don sublime qu'il a reçu de vivre, pour ainsi paiier, dans les objets qui l'enchantent et de s'oublier luimême dans cette extase perpétuelle. Du reste, comment aurait-il traité cette maladie spirituelle? D'autres ont recours périodiquement à ce qu'on appelle une retraite, à quelques jours de méditation dans lesquels ils se renouvellent. Mais Bossuet est toujours plus ou moins en retraite. H n'a pas besoin d'aller chez son ami Rancé pour se rendre de nouveau présentes les vérités éternelles. La méditation est sa vie de tous les jours. Alors, que lui reste-t-il, sinon l'espoir de quelque accident imprévu qui le mette soudain en face, non plus des mystères, mais de sa propre histoire, qui lui fasse sentir que les élévations ne sont pas le tort du chrétien et que la poésie,

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comme les autres connaissances, est inutile quand elle ne se tourne pas à l'action? Dans sa jeunesse, la rencontre de saint Vincent de Paul avait été une grâce de ce genre. 11 avait vu de ses yeux un véritable saint, spectacle plus bienfaisant que la lecture de « l'incomparable saint Augustin ». Plus tard, la mort subite de Madame l'avait aussi bouleversé. Voici maintenant trois ébranlements qui le secouent à quelques mois d'intervalle, et dont, par une chance unique, nous pouvons suivre les oscillations dans les lettres au maréchal. Période vraiment critique où Bossuet se trouve tour à tour en face d'un juge sévère, Bellefonds, d'une pénitente douloureuse, Mme de La Vallière, et d'un illustre pécheur, le roi en personne, trois émotions, trois secousses dont le retentissement fut profond chez un être aussi impressionnable; n'ai-je pas raison de dire que les merveilleux documents où est racontée cette histoire méritent de notre part une attention passionnée?

La correspondance s'engage sur des considérations générales et oratoires. Il y a là des phrases qui ne nous surprendraient pas dans une oraison funèbre : « Dieu châtie une orgueilleuse république... » Rien dans ces premières lettres qui diffère du style épistolaire ou, pour mieux dire, antiépistolaire qui caractérise les autres lettres de Bossuet. Celui-ci a écrit en effet très peu de vraies lettres. Billets d'affaires, élévations ou sermons, sa correspondance est presque toujours d'une impersonnalité décevante. Soit qu'il n'en trouve pas le temps, soit plutôt qu'il regarde les réalités quotidiennes comme une de ces maudites bagatelles où se nourrit notre triple concupiscence,il ne s'aventure que très rarement dans cette région moyenne entre le banal et le sublime qui est le domaine des épistoliers proprement dits. Quoi qu'il en soit, je devais donner ici Lee premières pièces de notre dossier pour que le lecteur guette par lui-même l'heure critique où les aveux personnels s'insinuent sous le sermon. Ce changement commence avec la lettre du 9 septembre 1672. Brusquement touché à un endroit plus sensible, l'orateur n'est plus qu'un

homme et se livre tout entier pour quelques instants. Que s'est-il donc passé? Nous le savons très exactement. Le dévot maréchal a eu sa crise périodique de zèle ou d'indiscrétion, comme il vous plaira, et s'est mêlé de fane la leçon à Bossuet. Quelques semaines auparavant, celui-ci avait reçu du roi une belle prébende, le prieuré de Saint-Lucien. Bellefonds disgracié, et qui goûte les joies amères du sacrifice, tremble pour l'âme du trop heureux favori. La richesse est une épreuve redoutable. Le prélat saura-t-il user de ses biens comme n'en ayant pas, songera-t-il surtout que les trésors de l'Église ne doivent servir qu'à l'Église? Voilà ce qui tourmente notre maréchal et la grave inquiétude qu'il soumet à son directeur. Xe craignez pas que celui-ci lui réponde comme Célimène à Arsinoé. Pour bien des raisons il tient à l'estime de Bellefonds, qu'il prend très au sérieux, qu'il estime et qui, demain sans doute, aura retrouvé la faveur de Louis XIV. H y a plus, et cela surtout doit nous retenu-. Bossuet est fort impressionné par ces ouvertures. La lettre de Bellefonds (28 août 1672) lui a peut-être vivement rappelé quelqu'une des conférences de Saint-Lazare. H se recueille, il s'examine, il soumet à Bellefonds ses propres difficultés de conscience et ses pieux désirs, comme il aurait fait jadis à M. Vincent. Sa lettre, quoiqu'elle ne manque pas d'éloquence, est, par endroits, d'une candeur bien touchante. Goûtez d'avance la sincérité, l'ingénuité pathétique de cette ligne sur le superflu, chose si nécessaire aux écrivains : « Je perdrais plus de la moitié de mon esprit si j'étais à l'étroit dans mon domestique. » X'en doutez pas, c'est le cœur qui parle. Cette ligne est toute d'or.

A cet aveu dénué d'artifice et dans lequel je n'arrive pas à trouver la moindre trace de bassesse, les apologistes préfèrent un autre passage, qu'ils étalent avec complaisance, et qui est pourtant moins beau, puisqu'il est moins vrai. « Mes parents, écrit Bossuet pour rassurer les scrupules de Bellefonds, mes parents ne profiteront point du bien de l'Eglise. » A ceux qui, pour une raison bonne ou mauvaise, regrettent de voir Bossuet cumuler jusqu'à sa

mort plusieurs bénéfices contre les lois ordinaires de l'Église, on répond triomphalement par cette lettre à Bellefonds, qui, dit-on, nous montre « le fond » de « l'âme sacerdotale » de Bossuet (1). C'est vraiment trop de naïveté, puisque enfin il est certain que cet engagement qu'il vient de prendre au sujet des biens de l'Église, Bossuet ne l'a pas tenu. Sa famille n'a pas été sans profiter assez largement de ces biens, et lui-même enfin, nommé évêque, il a conservé ses autres prébendes. Je ne songe pas à lui rien reprocher, n'étant pas son directeur comme Bellefonds et n'ayant à m'occuper que de mes propres misères. Je me garderai bien aussi de dire que Bossuet ait manqué de sincérité en parlant comme il vient de fane. Les vertus chrétiennes auxquelles il se promet de conformer sa vie, il les pratique déjà d'une certaine façon qui n'est pas purement platonique puisqu'il les aime et qu'il les célèbre de tout son cœur. Qui donc a jamais tenu pleinement toutes les résolutions qu'il a prises? Un solitaire dont la plume n'est d'aucun secours à l'Église peut se passer de ce confort dont Bossuet a besoin pour mener à bien l'œuvre commencée. Il a beaucoup de tendresse pour sa famille, et s'il doit céder à la pression qui lui viendra de ce côtélà, nous savons bien que, faible et pacifique, il ne fait pas toujours tout ce qu'il voudrait. Et puis, il est poète. Pour lui, dire et faire, c'est presque la même chose. Si Bellefonds s'est trompé à ce portrait que Bossuet lui présente de lui-même, celui-ci s'y est trompé tout le premier. D'autres, Fénelon par exemple, ont suivi plus scrupuleusement la loi de l'Église sur la pluralité des bénéfices ; d'autres, comme Montaigne, se sont fait moins d'illusions sur leur propre compte. Qu'importe? L'âme profonde de Bossuet ne tient pas à la richesse et Bossuet ne ment pas, puisqu'il se montre tel qu'il se voit. Du reste, laissons agir la grâce qui le travaille. Il n'est encore qu'au premier acte du beau drame intérieur que nous voulons suivre. Le voici

Cl ) Cf. Reme de Lille (juillet 1904, p. 820) et l'article Bossuet, dans le I ) i rtionnaire de théologie catholique, de Vacant (fasc. XIII, p. 1055).

bientôt aux prises non plus avec les exhortations du maréchal, mais avec l'éloquence muette et toute-puissante de la sainteté. Ici encore que notre imagination se donne carrière, elle n'égalera pas la splendeur de la rencontre qui se prépare entre Bossuet et la tendre femme qui s'appelle encore Mme de La Vallièrc, qui s'appellera demain sœur Louise de la Miséricorde.

Mme de La Vallière avait bien déjà un directeur lorsqu'elle fut mise, par Bellefonds sans doute, en relations avec Bossuet. Mais l'heure semblait venue pour elle de quitter enfin la cour, et un nouvel appui lui serait peut-être nécessaire pour l'aider à vaincre le suprême assaut qu'elle pouvait craindre de la part de Louis XIV et de Mme de Montespan. L'évêque accepta cette mission délicate, que la bassesse des courtisans toujours acharnés contre les vaincus et que l'humeur despotique de la maîtresse en titre rendaient peut-être périlleuse. C'était alors à qui raillerait avec le plus d'esprit les projets de la pénitente, et Maintenon elle-même, prude et sans cœur, ne s'en privait pas. C'est honteux à dire, mais enfin il fallait quelque courage pour risquer de se compromettre avec cette grande infortune. Bossuet eut ce courage.

Les premières entrevues n'allèrent pas sans une certaine gêne et, du moins, de la part de Bossuet, sans une certaine défiance. Prévenu qu'il était par les opinions de la corn, son impression fut d'abord mauvaise. Le grave Floquet a bien vu cela. « Bossuet, dit-il, craignit d'avoir aperçu, dans cette douce personne si agitée, si perplexe encore, une mollesse, une nonchalance, une absence d'énergie, de résolution, un défaut d'initiative peu propres, appréhendait-il, h la protéger efficacement contre les efforts que ne manquerait pas de tenter le monde pour la retenu-, et lui faire peur de l'état si nouveau, si extrême dont elle avait fait choix (1). » Tendre et pitoyable, Bossuet était néanmoins parfois un peu dur envers ceux qu'il jugeait faibles. Ou je me trompe fort, ou Mme de La Vallière a

(1) Bossue précepteur, p. 462.

dû se rendre compte, à des signes trop certains, de l'étrange prévention qui paralysait vis-à-vis d'elle la douceur naturelle de son directeur.

On ose à peine sourire en écrivant une histoire aussi pathétique. Il le faut pourtant, et ces deux belles ombres nous le permettent. Voici en effet que la dirigée juge à son tour le directeur et porte sur lui avec une délicatesse timide et respectueuse précisément le même jugement qu'il avait porté sur elle. Lisons jusqu'au bout ce passage, dont les panégyristes de profession ne retiennent que les premières lignes. « Pour M. de Condom, écrit Mme de La Vallière à Bellefonds, c'est un homme admirable par son esprit, sa bonté et son amour de Dieu... Exhortez-le à n'avoir que le moins de commerce qu'il pourra avec ces gens dangereux ; vous m'entendez bien ; ses intentions seront toujours dans la dernière pureté, mais il faudrait en avoir autant que lui pour en juger équitablement. » Elle est délicieuse de charité, mais enfin elle sent bien que la candeur de Bossuet est toute proche de la faiblesse. Voilà comment parlent les saints, et je me condamne moi-même en soulignant ces euphémismes suaves. Hélas ! l'histoire a ses exigences et puis, rudes écrivains que nous sommes, notre siècle de fer ne goûte pas les sous-entendus.

Humble, douce et patiente, façonnée à la vertu par un long martyre, Mme de La Vallière n'avait ni la voix, ni les gestes d'une héroïne cornélienne. On s'explique donc aisément que Bossuet n'ait pas deviné d'abord l'invincible volonté qui se cachait sous une apparente faiblesse et dont la révélation, d'autant plus saisissante qu'elle avait été plus tardive, le bouleversa. On peut suivre dans ses lettres la courbe de cette émotion féconde et, pour parler comme les mystiques, les divines insinuations de la grâce dans le cœur de Bossuet. De plus grands, dé plus forts que lui, Augustin, Pascal, se sont convertis dans la solitude. «Toile, lege o; « Dieu d'Abraham... .Joie, joie, pleurs de joie. » S'il doit enfin mourir ;"i lui-même, Bossuet ne mourra pas seul. Lui qui a tant de peine ou si peu d'attrait à se fixer, à s'enfoncer dans la réalité du cœur humain et qui remonte

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si vite à la contemplation des idées ou des principes, Dieu ne Fapproehera pas directement, mais il lui parlera par l'intermédiaire d'une créature de chair et de sang transfigurée par la grâce. «C'est de sa chambre que je vous écris. » L'inspiration la plus sérieuse, la plus réelle que ce grand inspiré ait jamais reçue, il l'a reçue peut-être dans la chambre de Mme de La Vallière. Ce fut une sorte de terreur sacrée, suivie d'un besoin nouveau pour lui de s'anéantir pour de bon et de se taire. D'autres, dont l'intelligence et l'imagination sont plus paresseuses, reviennent à Dieu par un brusque et puissant rappel des vérités éternelles, par un livre ou par un sermon. A Bossuet, à ce poète, û faut autre chose, car nul n'a fait de plus beaux discours que lui. H faut qu'il touche du doigt le néajit de la poésie même chrétienne, qu'il réalise sur un exemple vivant le mystère de l'action, le silence, la marche insensible, les exigences crucifiantes de la véritable sainteté.

Cela me ravit et me confond : je parle et elle fait ; j'ai les discours, elle a les œuvres. Quand je considère ces choses, j'entre dans le désir de me taire et de me cacher, et je ne prononce pas un seul mot, où je ne croie prononcer ma condamnation.

La condamnation de l'éloquence, voilà où, semble-t-il, les secrètes insinuations de la grâce voulaient conduire Bossuet en le mettant en présence d'une sainte silencieuse ; voilà sa nuit de Pascal. Qu'on me permette d'insister plus longuement sur l'originalité de cette crise, unique peutêtre dans la vie de Bossuet.

On le sait trop. Ce que nous imaginons sur la vie intérieure de qui que ce soit n'est jamais que conjecture. Tous les problèmes de cette nature restent fatalement insolubles, puisque le personnage qu'il s"auit de pénétrer peut toujours nous dire que nous 1* avons compris de travers et qu'à notre tour nous lui répondons sans impertinence qu'il ne connaît pas bien lui-même ce qui se passe au- plus profond de son âme. Il semble néanmoins que, dans le cas présent, nous ne devons pas être bien éloignés de la vérité. Qu'on veuille remarquer en effet que nos analyses s'ap-

puient beaucoup moins sur les confidences de Bossuet que sur les circonstances qui nous permettent de contrôler le sérieux et de mesurer la portée de ces confidences. On ne m'opposera donc pas tels autres textes de Bossuet qui semblent rendre un même son, le Panégyrique de saint Paul par exemple, ou le Traité de la concupiscence. Qui ne voit en effet que les convictions qui ont dicté ces merveilleux anathèmes contre l'éloquence, restent dans l'ordre des sentiments oratoires? Simples lieux communs que le scandale et la folie de la Croix imposent à la prédication chrétienne et qui, si magnifiquement qu'on les traite, ne nous livrent pas le prédicateur lui-même. S'il en était autrement, nous devrions une bonne fois canoniser tous les sermonnaires. Je ne crois pas non plus qu'on puisse rapprocher des passages qui nous occupent les belles explosions de silence ou de bégaiement lyrique que l'on rencontre parfois dans les écrits spirituels de Bossuet. Ébloui et confondu par les richesses ineffables des mystères, lorsque l'auteur des Elévations répète, après tant d'autres, le a, a, a, nescio loqui du prophète, il rend encore une sorte d'hommage suprême à l'éloquence. Il voudrait parler, il ne peut, pas, et le silence auquel il se trouve réduit est plus sublime qu'un discours. Ici au contraire, je veux dire, à ce moment solennel où Bossuet nous paraît accablé par le spectacle d'une vertu qui ne parle point, c'est bien l'éloquence même qui est humiliée et vaincue. Ce maître souverain du verbe ne se plaint pas que les paroles lui manquent, il gémit de constater que l'enthousiasme des poètes n'est qu'une duperie sublime, que seuls nos actes parlent sans mentir ; de le constater, dis-je, non pas dans l'abstrait et pour trouver Jà matière à quelque discours, mais dans son propre cœur dont le mystère lui est brusquement révélé, un cœur de poète, le cœur d'un homme qui parle et qui ne fait pas.

Je tremble dans la vérité, jusque dans la moelle des os, quand je considère le peu de fonds que je trouve en moi... Il faut aller jusqu'à l'horreur quand on se connaît.

Ainsi tout nous invite à regarder comme exceptionnellement grave la crise intérieure que nous tâchons de mettre en lumière. Du reste, les faits sont là pour nous montrer que les émotions de Bossuet pendant cette période de grâce ne furent pas de simples velléités platoniques. A cette âme, si noble et si décidée loin de l'action, mais que nous savons faible, timide et pliante, Mme de La Vallière a donné quelque chose de sa propre fermeté. Pesez, je vous prie, tous les mots des phrases suivantes.

Mme la duchesse de La Vallière m'a obligé de traiter le cha pitre de sa vocation avec Mme de Montespan. J'ai dit ce que je devais ; et j'ai, autant que j'ai pu, fait connaître le tort qu'on aurait de la troubler dans ses bons desseins. On ne se soucie pas beaucoup de la retraite, mais il semble que les Carmélites font peur. On a couvert autant qu'on a pu cette résolution d'un grand ridicule. Le roi a bien vu qu'on m'avait parlé et Sa Majesté ne m'en ayant rien dit, je suis aussi demeuré jusqu'ici dans le silence.

Comme ces quelques mots rendent bien la gêne, l'hésitation, mais aussi l'humble hardiesse de la scène qu'ils nous racontent ! Hautaine, cinglante et encore toutepuissante, Mme de Montespan faisait peur à Bossuet comme à presque tout le monde. Pour la regarder et l'entendre sans trembler, il aurait fallu un autre que lui, un Bourdaloue par exemple. Bossuet, pourtant, lui a dit ce qu'il devait, il l'a dit avec les précautions et les détours qu'imposait la circonstance, mais enfin il l'a dit et sa démarche n'a pas été vaine. X'est-il pas touchant de penser que dans ces minutes mémorables il est guidé, poussé même par cette main, discrète et volontaire, qu'hier encore il croyait lâche ; encouragé, transformé par le rayonnement héroïque de la « douce femme » qui l'a choisi pour ambassadeur. « Mme la duchesse de La Vallière m'a obligé de traiter... avec Mme de Montespan. »

Imaginez aussi la scène muette qui s'est renouvelée à plusieurs reprises entre Bossuet et Louis XIV, ces deux timidités augustes, si l'on peut ainsi parler. Le roi est

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gêné lui aussi et d'une gêne qui atteindrait le sublime du comique si toute l'aventure ne paraissait pas de la dernière bassesse. Car enfin n'est-il pas abominable que la pénitence de la maîtresse délaissée reste soumise au bon plaisir* de la maîtresse en titre et que les directeurs de Mme de La Vallière aient à parlementer avec Mme de Montespan? Le roi se tait. Bossuet scrute ce silence embarrassé, peutêtre indulgent mais toujours redoutable. Ce silence les accable tous les deux à chaque fois qu'ils se rencontrent. Mais Bossuet n'est pas seul, et nous sommes sûrs que si l'occasion s'en présente, il dira ce qu'il devra dire. L'intrigue se dénoua bientôt d'elle-même et Bossuet n'eut pas à intervenir auprès de Louis XIV, qui permit enfin à Mme de La Vallière d'aller où elle voudrait. La démarche tentée par le prélat auprès de Mme de Montespan avait eu lieu dans le courant de décembre 1673. Mme de La Vallière prit l'habit chez les Carmélites du faubourg Saint-Jacques le 2 juin 1674. Un an après, le 4 juin 1675, Bossuet prêchera pour sa profession. Nous le retrouverons à cette date deux fois solennelle, puisque ce fut à cette même époque — juillet 1675 — que Bossuet, encore sous le coup de tant d'émotions fécondes, accepta courageusement une mission bien autrement difficile auprès de Louis XIV et de Mme de Montespan. Ses lettres au maréchal de Bellefonds contiennent plus d'une allusion à cet épisode et serviront de prélude aux textes fameux qui vont suivre, je veux dire au sermon pour la profession de Mme de La Vallière et aux lettres à Louis XIV. Avant de reprendre le fil de notre histoire, qu'on me permette une dernière remarque sur la crise que nous venons d'étudier.

Cette crise a-t-elle modifié d'une façon durable la vie intime de Bossuet? Je ne le crois pas, mais je ne crois pas non plus qu'en rentrant peu à peu dans ses dispositions d'avant la crise, il ait manqué à sa grâce propre. C'esl là, en effet, dans l'histoire des âmes pieuses, un phénomène de tous les jours. A une certaine heure, Dieu leur fait entrevoir quelque sommet d'héroïsme où il ne leur demande pas d'atteindre. La fatigue de cette ascension les

écraserait. Si la grâce paraît les inviter à cette sainteté extraordinaire, ce n'est que pour les aider à pratiquer avec une ferveur plus généreuse et plus humble les vertus moins hautes qui conviennent à leur naturelle faiblesse et que seule une série ininterrompue de miracles leur permettrait de dépasser constamment. Songez, en effet, au programme accablant que Bossuet aurait dû remplir s'il avait eu à s'entraîner sans cesse à cette « horreur de soi-même )>; dont il parlait tantôt, c'est-à-dire, à l'horreur des enthousiasmes lyriques, à l'horreur des mots. « J'ai les discours, elle a les œuvres. » Ce contraste transformé par lui en une règle de vie quotidienne l'aurait paralysé tout entier. Xon pas qu'oubliant bientôt cette révélation bouleversante et salutaire, il en soit venu peu à peu à se contenter des discours, non pas que, par un privilège unique, Dieu l'ait dispensé des œuvres. Nous savons qu'il a vécu en bon chrétien et en bon prêtre. Mais enfin il n'a été ni un héros ni un saint, ou, pour parler plus exactement, il n'a pas eu d'autre sainteté ni d'autre héroïsme que son génie. « J'ai le discours ; elle a les œuvres » ; allez au fond et vous verrez que, lorsqu'il parle de la sorte, ce poète se renie pour un instant lui-même et commence à se détruire. Dans sa vraie vie, toute lyrique, œuvre et discours sont si intimement confondus que cette distinction n'a presque plus de sens. Du reste, attendez encore, et vous assisterez à la revanche éclatante des discours sur les œuvre, ou mieux, au triomphe des œuvres-discours. Le véritable enjeu de la bataille entre Bossuet et Fénelon, ce n'est pas un système dogmatique sur lequel en réalité les deux antagonistes se trouvent d'accord, mais c'est le prix du discours, c'est, exaltée par Bossuet, minimisée par Fénelon, la valeur des élévations lumineuses, de la dévotion sensible et du lyrisme chrétien, en un mot de tout ce que renferme ici le mot de « discours » opposé à la sécheresse, à la réalité silencieuse, ténébreuse et agissante de l'amour pur, c'est-à-dire de l'amour qui ne parle point.

Voici maintenant les textes eux-mêmes.

Bellefonds s'était attiré la colère de Louis XIV, pour avoir désobéi, devant l'ennemi, à son chef, le maréchal de Créquy. Bossuet commence par l'entretenir de cette disgrâce.

A Saint-Germain-en-Laye, 25 avril 1672.

Je ne veux point vous représenter, monsieur, combien je sens vivement la perte que je fais en vous perdant ; je ne songe qu'à vous regarder vous-même dans un état de douleur extrême, de vous être trouvé dans des conjonctures où vous avez cru ne pouvoir vous empêcher de déplaire au roi. Ce n'est pas une chose surprenante pour vous d'être éloigné de la cour et des emplois ; votre cœur ne tenait à rien en ce monde-ci, qu'à la seule personne du roi. Je vous plains d'autant plus dans le malheur que vous avez eu de vous croire forcé de le fâcher. Que Dieu est profond et terrible dans les voies qu'il tient sur vous ! H semble qu'il ne vous retient ici, lorsque vous voulez quitter, qu'afin de vous en arracher par un coup soudain, lorsqu'il paraît que vous y êtes le mieux. Regardez, monsieur, avec les yeux de la foi, la conduite de Dieu sur vous ; adorez les dispositions de la Providence divine, impénétrables au sens humain ; mettez entre ses mains et votre personne et votre famille. Quiconque espère en Dieu ne sera pas confondu à jamais. Je le prie d'être votre consolation et votre conseil; je vous offrirai sans cesse à lui.

Si vous voyez quelque petit endroit que ce soit par où je

100 == BOSSUET. — CIIAP. VI

puisse vous être tant soit peu utile, ne m'épargnez pas. La mère Agnès me fera tenir vos lettres. J'étais à Paris, contre mon ordinaire, quand la chose arriva, et je n'arrivai ici qu'après votre départ; cela me priva de la consolation de vous voir. On attend les réponses de M. le maréchal de Créqui. Je prie Dieu, encore une fois, qu'il conduise toute chose à votre salut éternel.

A Saint-Germain, 1er juin 1672.

J'ai fait de fréquentes et sérieuses réflexions sur les conduites de Dieu sur vous ; elles sont profondes et bien éloignées des pensées des hommes. J'ai fort considéré par quelles voies il vous avait préparé de loin, et ensuite de plus près, à ce qui vous est arrivé. Enfin vous voyez sa main bien marquée ; que reste-t-il autre chose que d'abandonner à sa bonté et vous et votre famille? Je loue la résolution où vous êtes d'attendre en patience ce que la Providence disposera pour vous dégager avec vos créanciers. Vous aviez pris les voies droites, malgré toute la prudence humaine qui s'y opposait : la chose a tourné autrement ; et vous voilà en état de ne pouvoir presque plus rien faire. Vous êtes donc, par nécessité, dans une aveugle dépendance des ordres de Dieu; vous ne pouvez répondre à ses desseins qu'en vous abandonnant à lui seul. Confiez-vous à lui, monsieur, et voyez que tout est à vous, pourvu que vous marchiez avec foi et avec confiance. Dieu vous fait des grâces infinies de vous donner les sentiments qu'il vous donne.

Nous parlerons à fond, M. de Troisville et moi, sur votre sujet ; et je vous ferai savoir toutes mes pensées. Tout ira bien, monsieur ; car Dieu s'en mêle et, par des coups imprévus, il veut renverser en vous tous les restes de l'esprit du monde et vous arracher à vous-même. Voilà votre grand ouvrage et la seule chose nécessaire. Lisez i' Évangile, si vous me croyez, et écoutez Dieu en le lisant. Jl vous parlera au fond du cœur, et une lumière secrète de son saint esprit vous conduira dans toutes vos mes. Je ne cesserai de vous offrir à la divine bonté ; et tout ce qui me viendra dans l'esprit pour vous, je le recueillerai avec

soin pour vous. Ne m'oubliez pas devant Dieu, et marchons ensemble en foi et en confiance dans la voie de l'éternité, chacun suivant la route qui lui est ouverte.

J'ai fait vos compliments à M. de Montausier, qui les a reçus comme il devait, et qui est fort content de savoir que vous ayez reçu sa lettre.

A Saint-Germain, 30 juin 1672.

Les miséricordes que Dieu vous fait sont inexplicables. Il vous apprend qu'il est le souverain et le fort qui renverse tout, et le sage à qui cèdent tous les conseils ; mais en même temps sa miséricorde et sa bonté se déclarent par-dessus tous ses autres ouvrages, comme disait le Psalmiste : Hiserationes efus super omnia opéra ejus. Il vous a élevé aux yeux du monde ; il vous a porté par terre ; il vous soutient par les sentiments qu'il vous inspire. Un esprit de justice, qui venait de sa grâce, vous avait fait rompre avec le inonde : il s'est alors contenté du sacrifice volontaire; il n'a pas voulu l'effet par cette voie : il fallait que votre dignité vous abattît, et qu'elle vous fît sentir que le monde est aussi amer dans ses dégoûts, qu'il est vain et trompeur dans ses présents.

Mais voyez quelles eaux de miséricorde ! H semble que vous n'aviez pas besoin de ces amertumes poui vous dégoûter du monde, dont le goût était comme éteint dans votre cœur; mais Dieu n'a pas voulu qu'il pût revivre. Il vous a arraché aux occasions qui font revenir ce goût du monde par l'endroit le plus sensible, c'est-à-dire par la gloire. Quelle campagne voyons-nous? et combien est-on en danger d'être flatté, quand on a part à des choses aussi surprenantes que celles qu'on exécute? Et cependant il n'y a rien qui soit plus vain devant Dieu, ni plus criminel, que l'homme qui se glorifie de mettre les hommes sous ses pieds ; il arrive souvent, dans de telles victoires, que la chute du victorieux est plus dangereuse que celle du vaincu.

Dieu châtie une orgueilleuse république (1), qui avait mis

(1) Celle des Provinces-Unies.

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une partie de sa liberté dans le mépris de la religion et de l'Eglise. Fasse sa bonté suprême que sa chute l'humilie ! Fasse cette même bonté que la tête ne tourne pas à ceux dont il se sert pour la châtier ! Tous les présents du monde sont malins, et font d'autant plus de mal à l'homme qu'ils lui donnent plus de plaisirs ; mais le plus dangereux de tous, c'est la gloire ; et rien n'étourdit tant la voix de Dieu, qui parle au dedans, que le bruit des louanges, surtout lorsque ces louanges, ayant apparemment un sujet réel, font trouver de la vérité dans les flatteries les plus excessives. 0 malheur! ô malheur! ô malheur! Dieu veuille préserver d'un si grand mal notre maître et nos amis ! Priez pour eux tous dans la retraite où Dieu vous a mis.

Considérez ceux qui périssent, considérez ceux qui restent : tout vous instruit, tout vous parle. On parlerait de vous à présent par toute la terre ; peut-être en parleriez-vous vousmême à vous-même. Qu'il vaut bien mieux écouter Dieu en silence et s'oublier soi-même en pensant à lui ! Je souhaite que cet oubli aille jusqu'au point de vous reposer sur lui de toutes choses ; et je le loue de la résolution qu'il vous donne d'attendre en patience que sa volonté se déclare. Il le fera, sans doute ; il préparera secrètement toutes choses pour vous dégager. Je l'en prie de tout mon cœur, et qu'il vous conduise, par les voies qu'il sait, à la sainte simplicité, qui seule est capable de lui plaire...

A Versailles, 9 septembre 1672.

Je commencerai ma réponse par où vous avez commencé votre lettre du 18 août (1). Je ne m'attends à aucune conjouissance sur les fortunes du monde, de ceux à qui Dieu a ouvert les

(1) Nous n'avons pas cette lettre du 18 a< ût, mais la réponse

que lui fa;t Bossuet n >us la fait suffisamment c nnaître. Bellef nds

dû d'.nner des conse.ls assez pressants à Bossuet récemment

pourvu d'une riche abbaye. Le dirigé des trois premières lettres

qu'on vient de lire était devenu, à s n tour, une façon de directeur.

yeux pour eu découvrir la vanité. L'abbaye que le roi m'a donnée me tire d'un embarras et d'un soin qui ne peut pas compatir longtemps avec les pensées que je suis obligé d'avoir. N'ayez pas peur que j'augmente mondainement ma dépense : la table ne convient ni à mon état ni à mon humeur. Mes parents ne profiteront point du bien de l'Église. Je paierai mes dettes le plus tôt que je pourrai : elles sont, pour la plupart, contractées pour des dépenses nécessaires, même dans l'ordre ecclésiastique; ce sont des bulles, des ornements et autres choses de cette nature.

Pour ce qui est des bénéfices, assurément ils sont destinés pour ceux qui servent l'Eglise. Quand je n'aurais que ce qu'il faut pour soutenir mon état, je ne sais si je dois en avoir du scrupule : je ne veux pas aller au delà; et Dieu sait que je ne songe point à m' élever. Quand j'aurai achevé mon service ici, je suis prêt à me retirer sans peine, et à travailler aussi, si Dieu m'y appelle. Quant à ce nécessaire pour soutenir son état, il est malaisé de le déterminer ici fort précisément, à cause des dépenses imprévues. Je n'ai, que je sache, aucun attachement aux richesses ; et je puis peut-être me passer de beaucoup de commodités ; mais je ne me sens pas encore assez habile pour trouver tout le nécessaire, si je n'avais précisément que le nécessaire ; et je perdrais plus de la moitié de mon esprit, si j'étais à l'étroit dans mon domestique. L'expérience me fera connaître de quoi je puis me passer ; alors je prendrai mes résolutions ; et je tâcherai de n'aller pas au jugement de Dieu avec une question problématique sur ma conscience.

Je vous serai fort obligé de m'écrire souvent de la manière que vous avez fait. Ce n'était pas une chose possible de me tirer d'affaire par les moyens dont vous me parlez. Je tâcherai qu'à la fin tout l'ordre de ma conduite tourne à édification pour l'Église. Je sais qu'on y a blâmé certaines choses, sans lesquelles je vois tous les jours que je n'aurais fait aucun bien. J'aime la régularité ; mais il y a de certains états où il est fort malaisé de la garder si étroite. Si un certain fond de bonne intention domine dans les cœurs, tôt ou tard il y paraît dans la vie ; on ne peut pas tout faire d'abord. Nous avons souvent parlé de ces choses, M. de Grenoble et moi, nous sommes assez convenus des maximes. Je prie Dieu qu'il me fasse la grâce d'imiter sa sainte conduite.

Je me réjouis avec vous, et avec M. de Troisville, de ce que vous serez tous deux ensemble : je vous porte souvent devant

104 ■ liOSSUET. — CIIAP. VI

Dieu tous les deux. Consolez-vous ensemble, avec l'Écriture, de toutes les misères de ce lieu d'exil. Vous ne pouvez suivre une meilleure conduite que celle de M. de Grenoble; je veux bien venir en second ; je veux dire pour les lumières, mais non pour l'affection.

Le livre qu'on a écrit contre moi (1) servira considérablement à notre cause. Je répondrai quelque chose, non pour faire des contredits, mais pour aider nos frères à ouvrir les yeux. Hélas ! que les hommes les ont fermés ! J'ai peur que l'habitude de voir des aveugles et des endurcis ne fasse qu'on perde quelque chose de l'horreur et de la crainte d'un si grand mal. Quelles glaces et quelles ténèbres ! On n'a ni oreilles ni yeux, ni cœur, ni esprit, ni raison pour Dieu. Sauvez-nous, sauvez-nous, Seigneur ; car les eaux ont passé par-dessus nos têtes et pénètrent jusqu'à nos entrailles. Je laisse aller ma main où elle veut ; et mon cœur cependant s'épanche en admirant les miséricordes que Dieu vous a faites...

Il faut que je vous dise un mot de Mgr le Dauphin. Je vois, ce me semble, en lui des commencements de grandes grâces, une simplicité, une droiture et un principe de bonté : parmi ses rapidités, une attention aux mystères ; je ne sais quoi qui se jette au milieu des distractions, pour le rappeler à Dieu. Vous seriez ravi si je vous disais les questions qu'il me fait, et le désir quïl me fait paraître de bien servir Dieu. Mais le monde, le monde, le monde, les plaisirs, les mauvais conseils, les mauvais exemples ! Sauvez-nous, Seigneur, sauvez-nous ! j'espère en votre bonté et en votre grâce; vous avez bien préservé les enfants de la fournaise ; mais vous envoyâtes votre ange : et moi, hélas! qui suis-je? Humilité, tremblement, enfoncement dans son néant propre, confiance, persévérance, travail assidu, patience. Abandonnons-nous à Dieu sans réserve, et tâchons de vivre selon l'Évangile. Écoutons sans cesse cette parole : « Or il n'y a qu'une chose qui soit nécessaire. » Porro unum est necessariwn.

Je ne demande pas mieux que d'entretenir à fond Mme de Schomberg. Tôt ou tard mon petit ouvrage servira aux hugue- QOta : la contradiction de deçà et l'approbation incroyable qu'il reçoit à Rome, me font comme voir, d'un côté, le diable qui le traverse ; et de l'autre, Dieu qui le soutient.

Je ne finirais pas si je ne me retenais. Je ne parle point ici ;

(1) Contre l'Exposition de la foi catholique.

il faut donc bien que j'écrive, et que j'écrive, et que j'écrive. Hé ! ne voilà-t-il pas un beau style pour un si grand prédicateur? Riez de ma simplicité et de mon enfance, qui cherche encore des jeux... Priez pour mon enfant et pour moi.

A Saint-Germain, 7 juillet 1673.

Dieu vous tient par la main au dehors, et il vous change puissamment et insensiblement au dedans. Laissez-vous conduire, laissez-vous abattre ; apprenez à renaître et à vous oublier tous les jours vous-même. Tout le monde est plein de tentations et d'instructions : ses attraits engagent les uns, ses bizarreries éclairent les autres. Le chrétien se voit au milieu de tout ; et s'il se tourne à Dieu, tout lui tourne à bien. Les chutes, les aveuglements, les vanités, les bassesses, les fausses hauteurs qui l'environnent, le réveillent en lui-même. Tout l'étonné et rien ne l'étonné ; il s'attend à tout, de peur d'être surpris au dépourvu, et ne se fonde sur rien que sur Dieu, de peur qu'un appui indigne de lui n'ébranle sa fermeté...

Dieu veuille bénir mes desseins : ils sont bons, mais mes péchés sont un grand obstacle au succès : je lui demande continuellement pour vous sa sainte grâce (1).

Mgr le Dauphin se fait tous les jours fort joli : j'espère que le roi et la reine le trouveront fort avancé à leur retour. Nous sommes fort en inquiétude de la santé de la reine.

(1) Les quelques lignes que j'ai supprimées regardent un tiers qui ne nous intéresse pas pour l' instant. H est du reste évident que le premier paragraphe de la lettre appartient au genre oratoire. Après ce mouvement d'éloquence, l'humble et touchant retour que Bossuet fait sur lui-même est bien curieux.

lf>G ===== BOSSUET. — CHAP. VI

A Saint-Germain, 25 décembre 1673.

Ne laissez pas, s'il vous plaît, finir l'année sans me donner de vos nouvelles ; j'ai un extrême désir d'en apprendre ; j'ai vu plusieurs fois, depuis votre départ, Mme la duchesse de La Vallière ; je la trouve dans de très bonnes dispositions, qui, à ce que j'espère, auront leur effet. Un naturel un peu plus fort que le sien aurait déjà fait plus de pas ; mais il ne faut point l'engager à plus qu'elle ne pourrait soutenir : c'est pourquoi, ayant vu qu'on souhaitait avec ardeur du retardement à l'exécution de son dessein, jusqu'au départ de la cour, et que peut-être on pourrait employer l'autorité à quelque chose de plus, si on rompait subitement, j'ai été assez d'avis qu'on assurât le principal, et qu'on rompît peu à peu des liens qu'une main plus forte que la sienne aurait brisés tout à coup. Ce qui me paraît de très bon en elle, c'est qu'elle n'est effrayée d'aucune des circonstances de la condition qu'elle a résolu d'embrasser, et que son dessein s'affermit de jour en jour. Je fais ce que je puis pour entretenir de si saintes dispositions ; et si je trouve quelque occasion d'avancer les choses, je ne la manquerai pas.

Du reste, tout va ici à l'ordinaire. M. de Turenne y est arrivé avec une grande augmentation d'embonpoint : il est fort content du roi, et le roi de lui. Mme la duchesse de La Vallière m'a obligé de traiter le chapitre de sa vocation avec Mme de Montespau. J'ai dit ce que je devais ; et j'ai, autant que j'ai pu, fait connaître le tort qu'on aurait de ia troubler dans ses bons desseins. On ne se soucie pas beaucoup de la retraite ; mais il semble que les Carmélites font peur. On a couvert, autant qu'on a pu, cette résolution d'un grand ridicule : j'espère que la suite en fera prendre d'autres idées. Le roi a bien su qu'on m'avait parlé, et Sa Majesté ne m'en ayant rien dit, je suis aussi demeuré jusqu'ici dans le silence. Je conseille fort à Mme la duchesse de vider ses affaires au plus tôt. Elle a beaucoup de peine à parler au roi et remet de jour en jour. M. Colbert, à qui elle adressée pour le temporel, ne la tirera d'affaire que fort

LETTRES A BELLEFOXDS " 1G7

lentement, si elle n'agit avec un peu plus de vigueur qu'elle n'a accoutumé (1).

Vivez avec Dieu et sous ses yeux; que l'action du dehors laisse, s'il se peut, le repos au dedans : prenez garde de revivre, et songez où est la véritable vie. Je prie Dieu qu'il vous protège et qu'il vous dirige.

A Saint-Germain, 27 janvier 1674.

J'ai reçu votre lettre, et j'ai rendu moi-même à Mme la duchesse (2) la lettre que vous m'avez adressée pour elle. Le monde lui fait de grandes traverses, et Dieu de grandes miséricordes : j'espère qu'il l'emportera, et que nous la verrons un jour dans un haut degré de sainteté. C'est de sa chambre que je vous écris. Elle m'a fait voir votre lettre, où j'ai vu des traits puissants de M. de Grenoble.

Hélas ! quand réparerons-nous le mal que nous faisons, et que nous faisons faire? Toutes nos paroles et tous nos regards sont féconds en maux, et les répandent de tous côtés : aux uns nous causons du chagrin ; nous portons les autres à aimer le inonde. Xous témoignons ou des attachements faibles, ou des dégoûts dédaigneux : nous n'avons rien de mesuré, parce que nous n'avons pas en nous la charité qui règle tout ; et notre dérèglement dérègle les autres. Nous inspirons insensiblement ce que nous sentons en nous-mêmes, et nous paraissons en tout nous aimer si fort, que nous poussons par là tous les autres à s'aimer eux-mêmes. Voilà ce qui s'appelle la contagion du siècle ; car il y a une corruption qu'on fait dans les autres de dessein : celle-là est fort grossière et se peut aisément apercevoir. Mais cette autre sorte de corruption que nous inspirons sans y penser, qui se communique en nous voyant faire les uns les autres, qui se répand par l'air du visage, et jusque par le son de la voix ; c'est celle-là, plus que toutes les autres, qui doit nous faire

(1) Mlle de La Vallière se retira chez les Carmélites, le 21 avril 1G74.

(2) Il s'agit toujours de Mlle de La Vallière.

écrier souvent : « Ah ! qui connaît les péchés? Pardonnez-moi, Seigneur, mes fautes cachées et celles que je fais commettre aux autres. » Jusqu'à ce que la vérité règne en nous, le mensonge et la vanité sortent de nous de toutes parts, pour infecter tout ce qui nous environne.

Je crois que, parmi le tumulte où vous êtes, vous êtes encore plus loin de cette corruption qu'on n'est ici. L'action nous fait un peu sortir de nous-mêmes ; mais que nous y rentrons bien vite, et que nous nous y enfonçons bien avant! Cependant c'est s'abîmer dans la mort que de se chercher soi-même : sortir de soi-même pour aller à Dieu, c'est la vie.

Je suis en peine du paquet dont vous me parlez, où il y avait une lettre pour Mme la duchesse : informez- vous-en, s'il vous plaît; car je n'ai rien reçu du tout. Madame, qui nous voit écrire, vous fait de grands baise-mains : elle se plaint, ou plutôt elle est affligée de ce qu'elle n'entend point parler de vous, quoiqu'elle vous ait fait faire des recommandations de toutes parts.

A Versailles, 8 février 1674.

J'ai rendu vos lettres à Madame la duchesse de La Vallière : il me semble qu'elles font un bon effet. Elle est toujours dans les mômes dispositions; et il me semble qu'elle avance un peu ses affaires à sa manière, doucement et lentement. Mais, si je ne me trompe, la force de Dieu soutient intérieurement son action, et la droiture qui me paraît dans son cœur entraînera tout.

Pour vous, Monsieur, que vous dirai-je? J'ai été touché des Bentiments que Dieu vous inspire. Mais, quoiqu'il soit rare de bien penser sur les choses de piété, qu'on ne veut guère toute pure, il est encore beaucoup plus rare et plus difficile de bien faire. Mais suri ont comment trouver ce repos et cette consistance dame, dans Le mouvement et dans les affaires; puisqu'il e i \rai qu'elles ont cela de malin, qu'elles font perdre la vue de Dieu? Je conçois un état que je ne puis presque exprimer : je Le vois de loin pour la pratique, bien que j'en sente la vérité

dans la spéculation. Une âme qui se sent n'être rien, et qui est contente de son néant, en sort néanmoins par un ordre qu'elle a sujet de croire émané de Dieu : elle se prête à l'action par obéissance, et soupire intérieurement après le repos, où elle goûte Dieu et sa vérité sans distraction. Cependant, respectant son ordre, elle agit au dehors, sans goût de son action, ni de son emploi, ni d'elle-même ; prête à agir, prête à n'agir pas ; agissant néanmoins avec vigueur, parce que c'est l'ordre de Dieu qu'on ne fasse rien mollement; et elle aime l'ordre de Dieu, qui l'anime de telle -sorte qu'elle entreprend et exécute tout ce quïl faut, non point comme autrefois pour contenter le inonde, ou pour se contenter elle-même, mais pour remplir un devoir imposé d'en haut. Car, pour cette âme, elle veut bien n'être rien à ses yeux et aux yeux du monde, pourvu que Dieu la regarde. Écoutez la sainte Vierge, avec quelle joie elle dit : « Il a regardé la bassesse de sa servante. » Ainsi cette âme, que je tâche ici de représenter, simple, craignant de sortir de son rien par empressement, pour être ou paraître quelque chose au monde ou à elle-même, ne veut rien être que devant Dieu et n'agit qu'autant qu'il veut. Elle se fait un trésor de ce qu'il y a de rebutant dans tous les emplois, afin de mieux voir le néant de tout : et elle voit encore un plus grand néant pour ceux qui ne trouvent plus de pareils rebuts, parce qu'ils sont plus enchantés, plus déçus, en un mot plus épris d'une illusion, et plus attachés à une ombre.

Je dis beaucoup de paroles, parce que je ne suis pas encore au fond que je cherche : il ne faudrait qu'un seul mot pour expliquer ; et au défaut des paroles humaines, il faut seulement considérer la parole incarnée, Jésus-Christ trente ans caché, trente ans charpentier, trente ans en apparence inutile ; mais en effet très utile au monde, à qui il fait voir que le réel est de n'être que pour Dieu. Il sort de ce néant quand Dieu le veut ; mais quoique occupé autour de la créature, c'est Dieu qu'il y cherche, c'est Dieu qu'il y trouve. Heureuse l'âme qui entend ce repos et cette action d'un Dieu, et qui sait trouver en l'un et en l'autre le fond de vérité qui en fait voir la sainteté ! Que l'action est tranquille, que l'action est réglée, que l'action est pure et innocente quand elle sort de ce fond ! Mais tout ensemble qu'elle est efficace ; parce qu'animée par le seul devoir, ni elle ne se ralentit par des jalousies ou des mécontentements, ni elle ne se continue et s'épuise par des empressements précipités. La vérité y est en tout ; on ne donne rien au théâtre ni à l'appa-

170 = I30SSUET. — CUAP. VI

rence. Si le monde s'y trompe, tant pis pour le monde : tout va bien si Dieu est content ; et il est aisé à contenter, puisqu'il commence à être content d'abord qu'on a du regret de ne l'avoir pas contenté.

Plaise à Celui dont je tâche d'exprimer la vérité simple par tant de paroles, faire qu'il y en ait quelqu'une, dans un si grand nombre, qui aille trouver au fond de votre cœur le principe secret que je cherche ! Il est en nous dans le fond de notre raison ; il est en nous par la foi et par la grâce du christianisme. Notre raison n'est raison qu'en tant qu'elle est soumise à Dieu : mais la foi lui apprend à s'y soumettre, et pour penser, et pour agir; c'est la vie.

J'ai fait vos compliments à Mme... (1). Elle est meilleure que le monde ne la croit, et pas si bonne qu'elle se croit elle-même : car elle prend encore un peu la volonté d'être vertueuse pour la vertu même, qui est une illusion dangereuse de ceux qui commencent. Nous ne lui parlons jamais de vos lettres ; nous craignons trop les échos fréquents.

Priez pour moi, je vous en conjure ! Au reste, une fois pour toutes, ne me parlez jamais de mon innocence, et ne traitez pas de cette sorte le plus indigne de tous les pécheurs ; je vous parle ainsi de bonne foi par la seule crainte que j'ai d'ajouter l'hypocrisie à mes autres maux.

A Versailles, 3 mars'lG74.

Je vous ai gardé longtemps une réponse de moi, avec deux lettres de Mme la duchesse de La Vallière, que je prétendais donner à M. Desvaux, et que j'ai à la fin données à la Mère Agnès (2). Il ne m'a pas été malaisé de faire agréer à Mme de La Vallière les lettres que vous lui écrivez ; elle les reçoit avec une grande joie et en est touchée. Il me semble que, sans qu'elle fasse aucun mouvement, ses affaires s'avancent. Dieu ne la

(1) On ne sait pas exactement de quelle personne il veut parler.

(2) Tante du maréchal.

quitte point, et sans violence il rompt ses b'ens. Elle ne parle pourtant point pour finir ses affaires : mais j'espère qu'elles se feront, et que sa grande affaire s'achèvera ; du moins la vois-je toujours très bien disposée.

Que Dieu est grand et saint ! et qu'on doit trembler quand on n'est pas fidèle à sa grâce! Qu'il aime la simplicité d'un cœur qui se fie en lui et qui a horreur de soi-même ! car il faut aller jusqu'à l'horreur, quand on se connaît. Nous ne pouvons souffrir le faux ni le travers de tant d'esprits : considérons le nôtre; nous nous trouverons gâtés dans le principe. Nous ne cherchons ni la raison ni le vrai en rien : mais après que nous avons choisi quelque chose par notre humeur, ou plutôt que nous nous y sommes laissé entraîner, nous trouvons des raisons pour appuyer notre choix. Nous voulons nous persuader que nous faisons par modération ce que nous faisons par paresse. Nous appelons souvent retenue ce qui en effet est timidité ; ou courage ce qui est orgueil et présomption ; ou prudence et circonspection ce qui n'est qu'une basse complaisance. Enfin, nous ne songeons point à avoir véritablement une vertu ; mais ou à faire paraître aux autres que nous l'avons, ou à nous le persuader à nous-mêmes. Lequel est le pis des deux? Je ne sais ; car les autres sont encore plus difficiles à contenter que nousmêmes, et nous n'allons guère avant quand il n'y a que nous à tromper. Nous en avons trop bon marché, et l'hypocrisie qui veut contenter les autres se trouve obligée de prendre beaucoup plus sur soi. Cependant c'est là notre but, et pourvu que, par quelques pratiques superficielles de vertu, nous puissions nous amuser nous-mêmes en disant : Je fais bien, nous voilà contents ; nous ne songeons pas que, si nous faisions quelque chose par vertu, ce même motif nous ferait tout fane ; au lieu que, ne prenant dans la vertu que ce qui nous plaît et laissant le reste qui ne s'accommode pas si bien à notre humeur, nous montrons que c'est notre humeur et non la vertu que nous suivons. Comment donc soutiendrons-nous les yeux de Dieu? et le faux qui paraît en tout dans notre conduite, comment subsistera-t-il dans le règne de la vérité?

Je tremble, dans la vérité, jusque dans la moelle des os, quand je considère le peu de fond que je trouve en moi ; cet examen me fait peur ; et cependant, sorti de là, si quelqu'un va trouver que je n'ai point raison en quelque chose, me voilà plein aussitôt de raisonnements et de justifications. Cette horreur que j'avais de moi-même s'est évanouie, je ressens l'amour-propre, ou

472 = HOSSUET. — CIIAP. VI

plutôt je montre que je ne m'en étais pas défait un seul moment. Oh! quand sera-ce que je songerai à être en effet sans me mettre en peine de paraître ni à moi ni aux autres? Quand serai-je content de n'être rien, ni à mes yeux, ni aux yeux d'autrui? Quand est-ce que Dieu me suffira? Oh! que je suis malheureux d'avoir autre chose que lui en vue ! Quand est-ce que sa volonté sera ma seule règle, et que je pourrai dire avec saint Paul : Nous n'avons pas reçu l'esprit de ce monde : mais un esprit qui vient de Dieu? Esprit du monde : esprit d'illusion et de vanité ; esprit d'amusement et de plaisir ; esprit de raillerie et de dissipation ; esprit d'intérêt et de gloire. Esprit de Dieu : esprit de pénitence et d'humilité, esprit de charité et de confiance, esprit de simplicité et de douceur, esprit de mortification et de componction, esprit qui hait le monde et que le monde a en aversion, mais qui surmonte le monde : Dieu veuille nous le donner.

On dit que nous serons du voyage de la reine ; si cela est, nous serons peut-être plus proches de vous et plus en état d'avoir de vos nouvelles ; ce me sera beaucoup de consolation. Je vous écris les choses comme elles me viennent. Veillez et priez, de peur que vous n'entriez en tentation : V esprit est prompt, mais la chair est faible.

A Versailles, 6 avril 1674.

Je vous envoie une lettre de Madame la duchesse de La Vallière, qui vous fera voir que, par la grâce de Dieu, elle va exécuter le dessein que le Saint-Esprit lui avait mis dans le cœur. Toute la cour est édifiée et étonnée de sa tranquillité et de sa joie, qui s'augmente à mesure que le temps approche. En vérité, ses sentiments ont quelque chose de si divin, que je ne puis y penser sans être en de continuelles actions de grâces et la marque du doigt de Dieu, c'est la force et l'humilité qui accompagnent toutes ses pensées ; c'est l'ouvrage du Saint-Esprit. Ses affaires se sont disposées avec une facilité merveilleuse : elle ne respire plus que la pénitence, et sans être effrayée de l'austérité de la

vie qu'elle est prête d'embrasser, elle en regarde la fin avec une consolation qui ne lui permet pas d'en craindre la peine. Cela me ravit et me confond : je parle et elle fait ; j'ai les discours, elle a les œuvres. Quand je considère ces choses, j'entre dans le désir de me taire et de me cacher, et je ne prononce pas un seul mot, où je ne croie prononcer ma condamnation.

Je suis bien aise que mes lettres vous aient édifié. Dieu m'a donné cela pour vous; et vous en profiterez mieux que moi, pauvre canal où les eaux du ciel passent et qui à peine en retient quelques gouttes. Priez Dieu pour moi sans relâche, et demandezlui qu'il me parle au cœur.

A Dijon, 21 mai 1674.

Quels que soient les ordres et les desseins de la Providence sur vous, je les adore, et je crois que vous n'avez point de peine à vous y soumettre (1). Le christianisme n'est pas une vaine spéculation; il faut s'en servir à l'occasion; ou plutôt il faut faire servir toutes les occasions à la piété chrétienne, qui est la règle suprême de notre vie. Je ne sais que penser de votre disgrâce : elle est politique ; et cependant vous commandez encore l'armée, et j'apprends que vous avez ordre de faire un siège. Pour la cause, autant que j'entends parler, on dit que vous avez manqué par zèle et à bonne intention ; personne n'en doute ; mais personne ne se paie de cette raison. Je voudrais bien avoir vu quelqu'un qui me pût dire le fond ; mais ici nous n'entendons rien que ce qui paraît en public. Si vous avez quelque occasion bien sûre, donnez-moi un peu de détail ; mais je crains que ces occasions ne soient rares.

Quoi qu'il en soit, je vous prie, s'il y a quelque ouverture au retour, ne vous abandonnez pas : fléchissez, contentez le roi ; faites qu'il soit en repos sur votre obéissance. Il y a des humiliations qu'il faut souffrir pour une famille ; et quand elles ne blessent pas la conscience, Dieu les tient faites à lui-même.

(1) Le maréchal était de nouveau en disgrâce.

Je vous parlerais plus en détail, si j'en savais davantage. Je prie Dieu qu'il vous dirige et qu'il vous affermisse de plus en plus dans son saint amour.

A Versailles, 5 août 1G74.

C'est trop garder le silence ; à la fin, l'amitié et la charité en seraient blessées ; car encore que je vous croie dans le lieu où vous avez le moins besoin des avis de vos amis, étant immédiatement sous la main de Dieu, il ne faut pas laisser de vous dire quelque chose sur votre état présent.

J'adore en tout la Providence ; mais je l'adore singulièrement dans la conduite qu'elle tient sur vous. Elle vous ôte au monde, elle vous y rend ; elle vous y ôte encore ; qui sait si elle ne vous y rendra pas quelque jour? Mais, ce qui est certain, et ce qu'on voit, c'est qu'elle prend soin de vous montrer à vous-même, afin que vous connaissiez jusqu'aux moindres semences du mal qui reste en vous. Elle vous montre le monde et riant et rebutant. Vous l'avez vu en tous ces états, déclaré en faveur, déclaré en haine ; vous l'avez vu honteux, afin que rien ne manquât à la peinture que Dieu vous en fait par vos propres expériences. Que résulte-t-il de tout cela, sinon que Dieu seul est bon et que le monde est mauvais, et consiste tout en malignité, comme dit l'apôtre saint Jean?

Vivez donc, monsieur, dans votre retraite, travaillez à votre salut ; priez pour le salut et la conversion du monde. Oh ! qu'il est dur ! oh ! qu'il est sourd ! car c'est trop peu de dire qu'il est endormi ; oh ! qu'il sent peu que Dieu est !

Mme de La Vallière persévère avec une grâce et une tranquillité admirables. Sa retraite aux Carmélites leur a causé des tempêtes; il faut qu'il en coûte pour sauver les âmes. Priez pour moi, monsieur ; je m'en vais vous offrir à Dieu.

LETTRES A BELLEFOXDS " 175

A Versailles, 20 septembre 1674.

Votre silence est trop long. Je vous prie de me donner de vos nouvelles. Je crois, sans que vous me le disiez, que vous goûtez encore plus la solitude que vous n'avez fait après votre première disgrâce. Une nouvelle expérience du monde fait trouver quelque chose de nouveau dans la retraite, et enfonce l'âme plus profondément dans les vues de la foi. D me souvient de David, qui, touché vivement de l'esprit de Dieu, lui adresse cette parole : 0 Seigneur! voire serviteur a trouvé son cœur pour vous faire cette prière! Heureux celui qui trouve son cœur, qui retire deçà et delà les petites parcelles de ses désirs épars de tous côtés ! C'est alors que se ramassant en soi-même on apprend à se soumettre à Dieu tout entier et à pleurer ses égarements.

Puissiez-vous donc, monsieur, trouver votre cœur et sentir ppur qui il est fait ; et que sa véritable grandeur, c'est d'être capable de Dieu ; et qu'il s'affaiblit, et qu'il dégénère et se ravilit, quand il descend à quelque autre objet ! Oh ! que le Seigneur est grand ! Par combien de détours, par combien d'épreuves, par combien de dures expériences nous fait-il mener pour redresser nos égarements ! La croix de Jésus-Christ comprend tout : là est notre gloire, là est notre force, là nous sommes crucifiés au monde, et le monde à nous.

Qu'avons-nous à faire du monde, et de ses emplois, et de ses folies, et de ses empressements insensés, et de ses actions turbulentes? Considérons, dans l'ancienne Loi Moïse, et dans la nouvelle Jésus-Christ. Le premier, destiné à sauver le peuple de la tyrannie des Égyptiens et à faire luire sur Israël la lumière incorruptible de la Loi, passe quarante ans entiers à mener paître les troupeaux de son beau-père, inconnu aux siens et à lui-même, ne sachant pas à quoi Dieu le préparait par une si longue retraite ; et Jésus-Christ, trente ans obscur et caché, n'ayant pour tout exercice que l'obéissance, et n'étant connu au monde que comme le fils d'un charpentier. Oh ! quel secret ! oh ! quel mystère ! oh ! quelle profondeur ! oh ! quel abîme I

176 ; BOSSUET. — C1IAP- VI

Oh ! que le tumulte du monde, que l'éclat du monde est enseveli et anéanti !

Tenez-vous ferme,, monsieur, embrassez Jésus-Christ et sa retraite; goûtez combien le Seigneur est doux; laissez-vous oublier du monde, mais ne m'oubliez pas dans vos prières, je ne vous oublierai jamais devant Dieu.

A Saint-Germain, 1er décembre 1674.

La bulle (1) dont vous m'avez envoyé copie a été publiée à Rome. Nous ne nous tenons point obligés en France à de pareilles constitutions, jusqu'à ce qu'elles soient envoyées aux ordinaires, pour être publiées par tous les diocèses ; ce qui n'a point été fait dans cette occasion. Ainsi cette bulle n'est pas obligatoire pour nous ; et ceux qui savent un peu les maximes en sont d'accord. Néanmoins, si l'on voit que les simples soient scandalisés de nous voir lire cette version et qu'on ne croie pas pouvoir suffisamment lever ce scandale en expliquant son intention, je conseillerais plutôt de lire la version du P. Amelote, approuvée par feu M. de Paris ; parce que, encore qu'elle ne soit ni si agréable, ni peut-être si claire en quelques endroits, on y trouve néanmoins toute la substance du texte sacré, et c'est ce qui soutient l'âme. Je vois avec regret que quelques-uns affectent de lire une certaine version, plus à cause des traducteurs, qu'à cause de Dieu qui parle, et paraissent plus touchés de ce qui vient du génie ou de l'éloquence de l'interprète, que des choses mêmes. J'aime pour moi qu'on respecte, qu'on goûte et qu'on aime, dans les versions les plus simples, la sainte vérité de Dieu.

Si la version de Mons a quelque chose de blâmable, c'est

(1) Tl s'agit du bref de Clément IX contre la traduction du Nouveau Testament, imprimée à Mons et qui était l'œuvre des Messieurs de Port- Royal. Péréfixe qui avait condamné cette traduction (1667) avait permis qu'on en préparât une édition corrigée, etBossuet avait dirigé ce travail de correction qui fut interrompu à la mort de Péréfixe.

principalement qu'elle affecte trop de politesse et qu'elle veut faire trouver, dans la traduction, un agrément que le Saint- Esprit a dédaigné dans l'original. Aimons la parole de Dieu pour elle-même ; que ce soit la vérité qui nous touche, et non les ornements dont les hommes éloquents l'auront parée. La traduction de Mous aurait eu quelque chose de plus vénérable et de plus conforme à la gravité de l'original, si on l'avait faite un peu plus simple, et si les traducteurs eussent moins mêlé leur industrie et l'élégance naturelle de leur esprit à la parole de Dieu. Je ne crois pas pourtant qu'on puisse dire sans témérité que la lecture en soit défendue dans les diocèses où les ordinaires n'ont point fait de semblables défenses ; et, sans la considération que j'ai remarquée du scandale des simples, j'en permettrais la lecture sans difficulté.

A Saint-Germain, 19 mars 1675.

Il y a si longtemps que je n'ai eu de vos nouvelles, que je ne puis plus tarder à vous en demander. J'attends que Dieu vous continue ses miséricordes, et je n'en doute pas, car il étend ses bontés jusqu'à l'infini et il ne vous quittera pas qu'il ne vous ait mis entièrement sous le joug. Sa main est forte et puissante, et il sait bien atterrer (1) ceux qu'il entreprend ; mais il les soutient en même temps ; et enfin il faut souvent se donner à lui pour le prier d'exercer sur nous sa puissance miséricordieuse, et de nous tourner de tant de côtés, qu'à la fin nous nous trouvions ajustés parfaitement à la vérité, qui est notre règle et qui fait notre droiture. « Ceux qui sont droits vous aiment, » dit l'Épouse dans le Cantique : car ceux qui sont droits aiment la règle, ceux qui sont droits aiment la justice et la vérité ; et tout cela, c'est Dieu même. Mais pour ajuster avec cette règle si simple et si droite notre cœur si étrangement dépravé, que ne faut-il point souffrir, et quels efforts ne faut-il

(1) Les anciens éditeurs lisaient : attirer, ce qui n'est pas d'accord avec le « mais » qui va suivre. M. Urbain a rétabli le vrai texte.

178 = HOSSUET. — CIIAP. VI

point faire? 11 faut aller assurément jusqu'à nous briser et à ne plus rien laisser en son entier dans nos premières inclinations. C'est le changement de la droite du Très-Haut; c'est ce qu'il a entrepris de faire en vous ; c'est ce qu'il achèvera, si vous êtes fidèle à sa grâce, qui vous a prévenu si abondamment. Mandez-moi, je vous supplie, si la longue solitude ne vous abat point, et si votre esprit demeure dans la même assiette, et ce que vous faites pour vous soutenir et pour empêcher que l'ennui ne gagne. Une étincelle d'amour de Dieu est capable de soutenir un cœur durant toute l'éternité. Dites-moi comme vous êtes, et, je vous prie, ne croyez jamais que je change pour vous. J'ai toujours un peu sur le cœur le soupçon que vous en eûtes. Et qu'auriez-vous fait qui me fît changer? Quoi ! parce que vous êtes moins au monde, et par conséquent plus à Dieu, je serais changé à votre égard ! Cela pourrait-il tomber dans l'esprit d'un homme qui sait si bien que les disgrâces du monde sont des grâces du Ciel des plus précieuses? Priez pour moi, je vous en supplie ; remerciez-le des miséricordes qu'il fait si abondamment à ma sœur Louise de la Miséricorde (1).

A Saint-Germain, 20 juin 1675.

Je viens de voir monsieur votre fils, qui, Dieu merci, est sans fièvre, le pouls fort réglé, nulle chaleur; et qui, même à ce que je crois, n'est pas si faible qu'on le devrait craindre après une si grande maladie. Il y a eu des jours d'une extrême inquiétude. Dieu a voulu se contenter de votre soumission, et sans en venir à l'effet, il a reçu votre sacrifice. Vous savez ce que veulent dire de telles épreuves. Il remue le cœur dans le plus sensible; il fait voir la séparation toute prochaine; après, il rend tout d'un coup ce qu'il semblait vouloir ôter; afin qu'on sente mieux de qui on le tient, et de qui on possède dorénavant ce qu'on a d'une autre sorte. Il faut souvent songer,

(1) Mme de La Ralliera, c'était Le nom de religion qu'elle avait /ut au CaimeL

iirant ces états, à cette leçon de saint Paul : « Le temps est )urt ; que ceux qui pleurent soient comme ne pleurant pas et îux qui se réjouissent comme ne se réjouissant pas ; car la gure de ce monde passe. »

D faut avoir des enfants comme ne les ayant pas pour soi, mais mger que celui qui leur donne l'être les met entre les mains de urs parents, pour leur donner le digne emploi de lui nourrir : de lui former des serviteurs ; du reste, les regarder comme ant à Dieu, et non à nous. Car qu'avons-nous à nous, nous qui s sommes pas à nous-mêmes? Et plût à Dieu que, comme en ïet nous sommes au Seigneur, nous nous donnions à lui de >ut notre cœur, rompant peu à peu tous les liens par lesquels ous tenons à nous-mêmes.

Que je vous ai souhaité souvent parmi toutes les choses qui se mt passées, et qu'une demi-heure de conversation avec vous l'aurait été d'un grand secours ! J'ai eu cent fois envie de vous ;rire, mais outre qu'on craint toujours pour ce qu'on expose i hasard que cornent les lettres, on s'explique toujours trop tiparfaitement par cette voie.

Priez Dieu pour moi, je vous en conjure ; et priez-le qu'il me élivre du plus grand poids dont un homme piûsse être chargé, .1 qu"il fasse mourir tout l'homme en moi, pour n'agir que par li seul. Dieu merci, je n'ai pas encore songé, durant tout le }urs de cette affaire (1), que je fusse au monde ; mais ce n'est as tout ; il faudrait être comme un saint Ambroise, un vrai omme-Dieu, un homme de l'autre vie, où tout parlât, dont les iots fussent les oracles du Saint-Esprit, dont toute la conduite it céleste. Dieu choisit ce qui n'est pas pour détruire ce qui ;t; mais il faut donc n'être pas, c'est-à-dire n'être rien du >ut à ses yeux, vide de soi-même et plein de Dieu. Priez, je ous en conjure ; donnez-moi de vos nouvelles. Ma sœur Louise e la Miséricorde a enfin achevé son sacrifice ; c'est un miracle e la grâce. Recommandez-moi aux prières de M. de Grenoble ; entends tous les jours de lui des merveilles» H faudra bien uelque jour faire pénitence, à son exemple.

(1) Tl s'agit ici des avis que Bossuet avait donnés au roi, au sujet 3 Mme de Montespan et des exhortations qu'il faisait à celle-ci. ous reviendrons bientôt sur cet épisode.

1 80 BOSSUET. — CIIAP. VI

A Saint-Germain, 16 mars 1676.

Je vous écris peu, monsieur, car il y a peu à vous dire : Dieu vous parle et vous l'écoutez. Les hommes ont peu à vous dire, quand cela est ainsi. Prêtez l'oreille au dedans, ayant les yeux de l'esprit toujours tournés et toujours attachés à cette lumière intérieure, où l'on voit que Dieu est tout et que tout le reste n'est rien. Heureux qui, caché au monde et à soi-même, ne voit que cette première vérité !

Après la mort de M. de Turenne, on a ici fort pensé à vous rappeler ; cela a été détourné ; en apparence les hommes l'ont fait, et nous en savons les raisons ; en effet, c'est Dieu qui a tout conduit ; et nous savons aussi sa raison, qui est de vous renfermer avec lui. Voilà, monsieur, quel doit être votre exercice. Dieu fera de vous ce qu'il lui plaira; peut-être veut-il vous appliquer un jour à quelque bien ; peut-être vous veut-il tenir sous sa main retiré du monde. Qui sait les conseils de l'Eternel? Ses pensées ne sont pas les nôtres : adorons-les, soumettons-nous ; n'attendons rien que sa gloire et son règne ; ne l'attendons pas de nous-mêmes, qui ne sommes et ne pouvons rien ; soyons prêts à tout ce qu'il voudra ; écoutons-le dans le fond du cœur ; qu'il soit notre conducteur et notre lumière ; il le sera, si nous l'aimons, et si nous mettons en lui seul notre confiance.

Je travaille sans relâche, dans les heures de loisir que j'ai, à faire quelque chose pour le salut des hérétiques ; ce n'est que le peu de temps qui me reste qui empêche le progrès de cet ouvrage. Priez Dieu qu'il me fasse la grâce de le continuer pour l'amour de lui, et qu'il me donne des lumières pures. J'ai fort dans le cœur M. et Mme de Schomberg; ils sont encore bien loin ; mais Dieu est bien près. Adorons-le en secret et en public ; écoutons-le dans la solitude et dans le silence de toutes choses ; souffrons ce qu'il veut, faisons ce qu'il veut; c'est là tout l'homme.

LETTRES A BELtEFONDS ===== 181

A Versailles, 6 juillet 1677.

L'occasion est trop favorable pour la laisser passer sans vous écrire et sans vous demander de vos nouvelles. Je crois que Dieu vous continue ses grâces et que vous apprenez tous les jours, de plus en plus, à être moins content de vous-même, à mesure que vous le devenez de lui. En vérité, c'est un état désirable, de vouloir s'oublier soi-même à force de se remplir de Dieu. Je trouve qu'on se sent trop, et de beaucoup trop, lors même qu'on tâche le plus de s'appliquer à Dieu. Dévouonsnous à lui en simplicité, soyons pleins de lui : ainsi nos pensées seront des pensées de Dieu ; nos discours, des discours de Dieu ; toute notre action sortira d'une vertu divine. H me semble qu'on prend cet esprit dans l'Écriture. Dites-moi, je vous prie, comment vous vous trouvez de ce pain de vie. N'y goûtez-vous pas la vie éternelle? ne s'y découvre-t-elle pas de plus en plus? ne vous donne-t-elle pas une idée de la vie que nous mènerons un jour avec Dieu? Les patriarches, les prophètes, les apôtres ne vous paraissent-ils pas, chacun dans son caractère, des hommes admirables, de dignes figures de Jésus-Christ à venir, ou de dignes imitateurs de Jésus-Christ venu?

H y a près d'un an que je n'ai reçu de vos lettres. Ma consolation est que je sais que vous ne m'oubliez pas. Pour moi, je vous offre à Dieu de tout mon cœur au saint autel, et je le prie de vous changer en Jésus-Christ avec le pain qui figure toute l'unité du peuple de Dieu ; en sorte qu'il n'y reste plus que la figure extérieure d'un homme immortel.

Me voilà quasi à la fin de mon travail. Monseigneur le dauphin est si grand qu'il ne peut pas être longtemps sous notre conduite. Il y a bien à souffrir avec un esprit si inappliqué : on n'a nulle consolation sensible, et on marche, comme dit saint Paul, en espérance contre l'espérance. Car encore qu'il se commence a"assez bonnes choses, tout est encore si peu affermi, que le moindre effort du monde peut tout renverser. Je voudrais bien voir quelque chose de plus fondé, mais Dieu le fera peut-

être sans nous. Priez Dieu que sur la fin la course où il semble qu'il doit arriver quelque changement dans mon état, je sois en effet aussi indifférent que je m'imagine l'être.

Adieu, monsieur ; aimez-moi toujours. H me semble que je vois votre prélat de plus en plus satisfait de vous (1). Quoiqu'il ait été à Paris assez longtemps, il a peu paru ici. Dieu veuille nous faire selon son cœur, et non selon le nôtre ; car nous serions trop pervers et trop pleins de petites choses.

Extrait d'une lettre du maréchal de Bellefonds à Bossuet.

Dans la vérité, je ne saurais avoir la complaisance de blâmer beaucoup de gens qui, je crois, ne le méritent pas. Cependant je ne me mêle point de justifier personne sur la doctrine : mais l'on ne peut souffrir que je témoigne de la joie que les quatre évêques (2) soient bien avec Sa Sainteté ; et que des hommes, qui donnent de si grands exemples dans la morale et dans la discipline, soient purgés du soupçon d'une méchante doctrine.

Personne n'a connaissance de ce que je vous écris, et peu de gens l'auront à l'avenir : car j'ose vous assurer que si je n'étais pas d'un certain rang où je dois une espèce d'exemple, je serais très content d'être humilié et scandalisé, afin de garder un silence où je trouverais beaucoup plus de sûreté. Je vous demande réponse et l'honneur de vos bonnes grâces.

(1) Bellefonds, retiré dans ses terres de Normandie, avait pour prélat Loménie de Brienne, évêque de Coutances. C'est ce dernier qui lui porta la présente lettre de Bossuet.

(1) Bellefonds parle ici des quatre évêques (Pavillon, Caulet, Buzenval, Arnauld), que plusieurs accusaient de n'être pas assez soumis au Saint-Siège dans l'affaire du jansénisme,

• LETTRES A DELLEFONDS . d 83

Bossuet au maréchal de Bellefonds.

Je réponds suivant que vous le souhaitez, à la suite de votre lettre que j'ai reçue aujourd'hui (1). Si le confesseur qui vous oblige à ne point parler des cinq propositions sans ajouter qu'elles sont dans Jansénius, prétend vous empêcher seulement de dire qu'elles n'y sont pas, il a raison. Car vous ne devez pas dire qu'elles n'y sont pas, puisque même ceux qui l'ont soutenu ont reconnu que par respect pour le jugement ecclésiastique, qui déclare qu'elles y sont, ils étaient tenus au silence. Par la même raison il ne faut rien dire qui tende à faire voir qu'on doute si elles y sont, ou que le jugement du Saint-Siège, qui déclare qu'elles y sont, soit équitable ; car ce serait manquer au respect qui est dû à ce jugement, l'attaquer indirectement et scandaliser ses frères.

Que si ce pieux religieux prétend que jamais vous n'osiez nommer les cinq propositions, en disant, par exemple, qu'elles ont fait grand bruit dans l'Église, et autres choses historiques et indifférentes, sans ajouter aussitôt qu'elles sont dans Jansénius, il vous impose un joug que l'Église n'impose pas, puisqu'il n'y a rien dans ses jugements qui oblige les laïques à se déclarer positivement sur cette matière. On n'a rien à vous demander, quand vous ne direz jamais rien contre le jugement qui décide la question de fait, et que dans l'occasion vous direz que vous vous rapportez sur tout cela à ce que l'Église ordonne à ses enfants. Vous avez donc bien fait de ne vous engager pas à davantage : car la sincérité ne permet pas de donner des paroles en l'air, surtout dans un sacrement ; et il est contre la prudence et contre la liberté chrétienne de se laisser charger, sans nécessité, d'un nouveau fardeau qui pourrait causer des scrupules. Du reste vous auriez tort de blâmer des évêques qui sont dans la communion du Saint-Siège, et dont la vie est non seulement irréprochable, mais sainte. Dites sans hésiter que vous con-

(1) Nous n'avons pas cette seconde lettre qui avait dû suivre d'assez près la première.

1 Si ■ - ilOSSUET. — GIÎAP. VI

damnez ce que l'Église condamne, que vous approuvez ce qu'elle approuve, et que vous tolérez ce qu'elle a trouvé à propos de tolérer : dites cela quand il le faudra, sans affectation et quand l'édification du prochain, ou quelque occasion considérable le demandera. Persistez à demeurer dans le dessein de garder le silence sur ces matières, autant que vous le pourrez, sans trop gêner votre esprit dans la conversation : qui vous en demandera davantage excède les bornes.

En voilà assez pour répondre à votre question : du reste je suis bien aise de vous dire en peu de mots mes sentiments sur le fond. Je crois donc que les propositions sont véritablement dans Jansénius et qu'elles sont l'âme de son livre. Tout ce qu'on a dit au contraire me paraît une pure chicane et une chose inventée pour éluder le jugement de l'Église. Quand on a dit qu'on ne devait ni on ne pouvait avoir à ses jugements sur les points de fait une croyance pieuse, on a avancé une proposition d'une dangereuse conséquence, et contraire à la Tradition et à la pratique. Comme pourtant la chose était à un point qu'on ne pouvait pas pousser à toute rigueur la signature du Formulaire^ sans causer de grands désordres et sans faire un schisme, l'Église a fait selon sa prudence d'accommoder cette affaire, et de supporter par charité et condescendance les scrupules que de saints évêques et des prêtres, d'ailleurs attachés à l'Église, ont eus sur le fait. Voilà ce que je crois pouvoir établir par des raisons invincibles : mais cette discussion vous est, à mon avis, fort peu nécessaire. Vous pouvez sans difficulté dire ma pensée à ceux à qui vous le trouverez à propos, toutefois avec quelque réserve. J'ai appris de l'Apôtre à ne point trahir la vérité, et aussi à ne point donner d'occasion de troubles à ceux qui en cherchent.

Je prie Dieu qu'il vous fortifie et vous fonde de plus en plus sur l'humilité. C'est bien fait de souhaiter l'abaissement et de le recevoir avec joie quand Dieu l'envoie ; mais vous avez raison de mesurer sur cela votre conduite au rang où Dieu vous a mis, en gémissant toujours devant lui de ne pouvoir pas vous cacher et vous anéantir davantage. Etre caché en Dieu avec Jésus-Christ, c'est la vraie vie. Nous sommes morts, et malheur à nous si nous vivons sur la terre.

A Versailles, 30 septembre 1677.

Je vous prie, monsieur, de me mander de vos nouvelles, sans oublier celles de votre santé. Pour nous, nous allons toujours expliquant les saints prophètes (1). Nous sommes bien avant dans Jérémie ; et nous ne cessons d'admirer sa manière forte et douce. La douceur avec laquelle il plaide sa cause devant les grands assemblés en conseil et devant le peuple, est admirable. H n'est pas moins merveilleux quand il répond au faux prophète Ànanias. Le bel exemple ! Comme il souhaite de bon cœur que les promesses favorables de ce faux prophète soient accomplies ! Avec quelle modestie lui parle-t-il ! De lui-même, il ne lui dit rien de fâcheux et n'ose pas le reprendre : s'il le fait à la fin, c'est que Dieu l'y oblige. Dieu nous fasse la grâce, quand nous serons attaqués, d'agir dans le même esprit ; quoique nous ayons encore un plus grand exemple, qui est celui du Sauveur même, qui ne se défend que par son silence. Quelle dignité et quelle autorité dans ce silence de Notre-Seigneur ! Quelle punition à ceux à qui il ne daigne pas faire voir son innocence ! et qu'ils méritaient bien que l'instruction de la parole leur fût refusée, eux qui n'avaient pas cru à celle des œuvres !

Voilà, monsieur, un petit sermon que je fais, afin que vous soyez toujours de la communion du concile de Saint-Germain. Nous vous regardons toujours comme un des Pères laïques.

La lettre de notre saint ami (2) a fait grand bruit, n'importe : car elle ne fait pas ce bruit pour être partiale, mais parce qu'elle est simple, et que les partis veulent qu'on entre dans leur chaleur. Au fond, malgré les contradictions, je crois qu'elle édifiera ;

(1) Bossuet fait ici allusion aux conférences bibliques que lui et ses amis tenaient à la cour et qu'on avait appelées « le Concile ». On voit par la présente lettre que Bellefonds avait jadis assisté à ces réunions qui avaient commencé dès 1673.

(2) Il s'agit probablement d'une lettre de Rancé à Bellefonds sur le jansénisme.

18G BOSSUET. — GITAI* VI

et je ne me repens point que nous l'ayons divulguée. Je vous prie, quand vous le verrez, de le prier de redoubler ses prières pour moi et de demander à Dieu ma conversion. C'est une étrange chose d'estimer tant la vertu et de n'en avoir point. Prions les uns pour les autres : Dieu soit avec vous.

Comme on l'a vu, la correspondance entre Bossuet et Bellefonds, après une période très active, devient de plus en plus intermittente. Une ou deux lettres encore, beaucoup plus tard, et elle cessera tout à fait.

§ III. — La profession de Madame de La Vallière.

Bossuet prêcha donc, le 4 juin 1675, aux grandes carmélites pour la profession de Mme de La Vallière. Les contemporains semblent avoir goûté médiocrement ce discours, mis depuis au rang des plus beaux chefs-d'œuvre. « Jamais homme non assisté du Saint-Esprit n'a pu s'élever à ces idées et à ce ton, » déclare Joseph de Maistre, un bon juge certes, mais qui aurait pu dire la même chose au sujet de la plupart des sermons de Bossuet. Lamartine, qui a peutêtre collaboré, en la lisant, à cette « oraison funèbre d'une beauté vivante », estime qu'aucune parole « ne peut pénétrer plus avant dans le vif de l'âme ni retentir plus haut au-dessus des sanglots humains ». Brunetière se montre moins enthousiaste et croit « connaître plus d'un autre sermon qui mérite d'être plus loué dans l'œuvre du grand orateur ». J'avoue timidement que je suis de l'avis de Brunetière et de Mme de Sévigné. Au discours que Bossuet a prononcé ce jour-là, ne faut-il pas préférer aveuglément celui qu'il avait d'abord voulu faire, qu'il s'était récité à lui-même trois mois auparavant, et devant lequel, si je ne me 1 rompe, il a reculé au dernier moment? Voici tout ce qui nous reste de ce premier discours, une lettre à la mère Agnès de Bellefonds, quelques lignes, mais qui, mieux que le texte officiel, méritent l'admiration de Lamartine.

A la Mère Agnès de Bellefonds.

Saint-Germain, 1er mars 1675.

Depuis notre dernière conversation et l'entretien que j'ai eu avec ma sœur Louise de la Miséricorde, il me semble qu'il faudrait à chaque moment s'épancher pour elle en actions de grâces. Il y avait quatre mois que je ne l'avais vue, et je la trouvai de nouveau enfoncée dans les voies de Dieu avec des lumières si pures et des sentiments si forts et si vifs, qu'on reconnaît à tout cela le Saint-Esprit. Selon ce qu'on peut juger, cette âme sera un miracle de la grâce. Elle n'a besoin que de quelqu'un qui lui apprenne seulement à ouvrir le cœur, et qui sache, en l'avançant, la cacher à elle-même. Dieu a jeté dans ce cœur le fondement de grandes choses. Vraiment tout y est nouveau ; et je suis persuadé plus que jamais de l'application de mon texte. Je crois, au reste, tout de bon, ma chère et révérende Mère, que je ferai le sermon ; car apparemment nous ne voyagerons pas. J'en ai une joie sensible ; et je prie Dieu de tout mon cœur que je puisse porter à cette âme une bonne parole. Mon cœur l'enfante ; et je ne sais ni quand ni comment elle sortira. Priez Dieu, ma chère Mère, que cette Parole incréée, conçue éternellement dans le sein du Père, et enfin revêtue de chair pour se communiquer aux hommes mortels, possède mon intelligence. H y a plus de quinze jours que j'ai toujours envie de vous écrire ceci ; je n'en ai trouvé qu'aujourd'hui la commodité. Que ma sœur Anne-Marie de Jésus ne m'oublie pas devant Dieu. Je vous mets toujours toutes deux ensemble, et j'y mets pour une troisième ma sœur Louise. La Trinité bénisse les trois. La Trinité nous fasse tous un cœur et une âme pour aimer Dieu en concorde. Ainsi soit-il.

« Ouvrir », dilater et pacifier ce cœur, « porter à cette cime une bonne parole », voilà donc, il nous le dit luimême, ce que Bossuet avait d'abord voulu faire. Il aurait oublié tout le reste, la cour, Mme de Montespan, Louis XIV et les gazettes du lendemain, il n'aurait vu que cette femme douloureuse, il ne lui aurait parlé qu'à elle, et, ce

faisant, il nous aurait tous attendris et bouleversés. H ne Ta pas fait. A cet entretien paternel et tendre, il a substitué un grand sermon d'Avent ou de Carême, dont l'exorde seul nous touche vraiment parce que cet exorde est la seule partie de tout le discours où Mme de La Vallière tienne quelque place. Après, il n'est plus question d'elle, mais de n'importe quelle âme qui retourne à Dieu. Entendonsnous bien. Il est sûr que Bossuet ne devait pas nous divertir au pauvre jeu des portraits, des allusions et des réticences. Ce n'est pas là ce que l'on regrette, mais il semble que nous avions le droit d'attendre de lui une parole plus directe, plus intime et plus suave, « la bonne parole » qu'il s'était promis de porter à cette âme. Il avait certes le moyen, lui, Bossuet, de remplir son premier plan, sans alarmer le moins du monde Mme de La Vallière dans « la délicatesse de son humilité » et dans « la prudence de son repentir », comme parle M. Bebelliau. Après tout, elle était là; il parlait pour elle : tous les yeux et tous les cœurs se portaient sur elle. Dans cette chapelle, devant cette grille, un seul oublie Mme de La Vallière et c'est Bossuet. Le fait est constant. « Bossuet, nous dit encore M. Kebelliau, traita [son sujet] d'une manière toute générale et tout abstraite. Il fit à peine mention dans son discours de celle qui en était l'objet, et oubliant à dessein la personne elle-même et sa vie particulière, il se borna à raconter l'histoire éternelle de l'âme qui s'éloigne de Dieu pour son malheur et qui revient à l'appel de la grâce. Il parla beaucoup de la pénitence et très peu de la pénitente, et, sans changer ce jour-là la méthode qu'il suivait d'ordinaire en ce genre de discours, il aima mieux essayer d'instruire son auditoire que de chercher à l'amuser. » Je proteste de toutes mes forces contre ce dernier mot. Pour une fois, une seule fois, je me sépare de l'homme de France qui connaîl le mieux Bossuet. Ce dernier me donne raison. Qu'on relise dans cette lettre à la Mère Agnès l'ébauche du sermon qui ne fut pas prononcé, et qu'on me dise ce que le projet, malheureusement abandonné, pouvait avoir ' d'amusant »! Quant aux raisons qui ont décidé Bossuet à

oublier la pénitente pour ne parler que de la pénitence, il ne serait peut-être pas très difficile de les découvrir; mais, faute de place, on abandonne ce joli problème à la curiosité du lecteur.

Voici Fexorde. La reine, le duc et la duchesse d'Orléans, le cardinal de Retz, la duchesse de Longueville étaient là.

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