‹ Bossuet (volume 3)Chapitre 30 sur 38 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Xous avons raconté, dans le volume précédent, la première rencontre de Bossuet avec le protestantisme. Un petit livre, quelques lettres au sujet du projet de réunion auquel on travaillait alors de part et d'autre, ce premier chapitre * pouvait aisément se résumer en quelques pages, ainsi que nous l'avons fait. Mais, à dater de 1668, les écrits sur la question protestante se succèdent, sans relâche, dans la série des œuvres complètes de Bossuet. Rappeler, même très sommairement, les circonstances qui ont amené chacune de ces interventions, décrire chacun de ces ouvrages et en citer les parties essentielles, suivre la combe de cette longue controverse, étudier avec cela, comme il le faudrait bien aussi, l'histoire de la révocation de Fédit de Nantes dans le diocèse de Meaux, tout cela exigerait un développement dix et vingt fois plus étendu que celui qui nous est ici permis.

Entre 1668 et 1669, Bossuet, qui donnait alors ses soins à un certain nombre de conversions particulières et notamment à celle de Turenne, composa Y Exposition de la foi catholique, livre qui fut publié deux années plus tard et dont le retentissement fut immense. Avec l' Exposition, la gloire de Bossuet devient véritablement européenne. Toute la catholicité a les yeux sur lui (1).

Viennent ensuite cinq fragments dont la date n'est pas connue, mais qui ont été composés peu après la publica-

(1) M. Vogt vient de faire paraître, à la librairie Bloud,une édition critique de cet ouvrage capital.

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tion de Y Exposition, Je ne sais pourquoi ces vives ébauches, d'une lucidité et d'une vigueur étonnantes, sont ignorées de la plupart des critiques. Et par l'importance des sujets traités et par la nerveuse fermeté du style, elles me paraissent pourtant d'un grand prix, la dernière entre autres sur la « tradition ou la parole non écrite ».

L'Exposition n'était pas une œuvre de combat, pas même d'argumentation proprement dite, mais une sorte de catéchisme supérieur. Écrivant, peu après l'apparition du livre, au sujet d'un adversaire anonyme :

Pourquoi ne veut-il pas, dira Bossuet, qu'il me soit permis de poser ma thèse et de déclarer ce que nous croyons. Je ne prétends pas qu'on m'accorde cette doctrine comme prouvée par ma simple exposition; mais est-ce trop demander que de vouloir, du moins, qu'on m'accorde que c'est la doctrine que nous professons? Or, en m'accordant cela, on va voir combien d'objections seront résolues.

Le 1er mars 1678, eut lieu la fameuse conférence avec le ministre Claude. La conversion de Mlle de Duras était l'enjeu de cette conférence. Bossuet, vainqueur, publia le récit de la rencontre à la fin de 1682. Nous reviendrons à ce petit livre. Disons ici simplement que tout l'effort de Bossuet avait été de maintenir le débat dans le cercle du raisonnement abstrait. A priori, il faut une Église. De son côté, le ministre Claude avait tâché vainement de ramener son adversaire sur le terrain de l'histoire. Leibniz fera de même plus tard. Oui, sans doute, il faut une Église, mais pourquoi Rome plutôt que Genève ou Cantorbéry? L'histoire, il se trouvait précisément que Bossuet achevait alors de conquérir ce nouveau domaine. Il était donc prêt à la grande œuvre de polémique historique qui ouvre- une période toute nouvelle dans la série de ses livres contre le protestantisme. Il n'avait pas affaire à des incrédules. Ses adversaires admettaient comme lui et la divinité du Christ et La divine mission de l'Église primitive. Toute la question était de savoir si Rome se rattachait de telle façon à Cette Église primitive qu'il fût impossible de rompre avec

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la communion catholique du dix-septième siècle sans rompre, du même coup, avec l'Église du Christ. Comme chacun voit, ce problème est d'ordre historique, et le seul raisonnement ne réussira jamais à le résoudre tout entier. Mais l'histoire nous offre deux façons de résoudre ce problème, la façon à laquelle Newman a attaché son nom et la façon de Bossuet. Dans son livre sur le développement, le grand converti d'Oxford veut montrer aux anglicans qu'ils ont tort de rester séparés de l'Église romaine, puisque d'une part l'Église primitive dont ils se réclament a dû se développer et que, d'autre part, l'Église romaine n'est pas autre chose que ce développement. Bossuet prend une autre méthode. Laissons-le parler.

L'illusion est toujours aisée à reconnaître et à dissiper. H n'y a qu'à ramener toutes les sectes séparées à leur origine. On trouvera toujours aisément et sans aucun doute le temps précis de l'interruption : le point de la rupture demeurera, pour ainsi dire, toujours sanglant ; et ce caractère de nouveauté, que toutes les sectes séparées porteront éternellement sur le iront, sans que cette empreinte se puisse effacer, les rendra toujours inconnaissables. Quelque progrès que fasse l'arianisme, on ne cessera de le ramener au temps du prêtre Arius, où l'on comptait par leur nom le petit nombre de ses sectateurs, c'est-à-dire huit ou neuf diacres, trois ou quatre évêques.

Puisque, d'un commun accord, il faut une Église, puisqu'on admet de part et d'autre « les promesses » qui défendent à tout jamais cette Église contre « les portes de l'enfer », ceux qui rompent, ceux qui portent la marque « sanglante », étaient donc, avant la rupture, dans l'Église véritable. En quittant celle-ci, ils se sont perdus, mais ils n'ont pas pu la déposséder de son divin privilège. Le plus simple et le plus court moyen de réfuter une secte est donc de raconter l'histoire de cette secte, d'étudier ce « point de rupture ». C'est là ce que Bossuet se propose de faire et, comme les adversaires auxquels il s'adresse datent d'hier, il va se fixer dans l'histoire d'hier, dans l'histoire de la réforme. S'il avait à convertir des ariens,

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il leur raconterait l'histoire d'Arius. A des réformés, il racontera l'histoire des premiers réformateurs.

Or, il se trouve qu'outre son caractère essentiel de nouveauté, de modernité qui suffirait à la condamner, cette histoire de la réforme présente un autre caractère, également fatal et qui montrerait, à lui seul, d'après Bossuet, que l'Église protestante ne saurait être l'Église des « promesses ». Où tendent en effet les promesses du Christ, sinon à assurer l'indéfectibilité, l'invariabilité de l'Église? C'est son œuvre à lui, telle qu'elle est sortie de ses mains, que le Christ a promis de maintenir contre les assauts du sophisme et de la passion. Faisant profession de ne rien dire et enseigner que ce qu'elle a reçu, la véritable Église ne varie jamais. Simple construction individuelle, née du caprice et de l'orgueil d'un penseur indépendant qui peut altérer à son gré ses propres idées, qui ne relève que de lui-même et qui laissera après lui des disciples que sa propre indépendance a mis en goût d'indépendance et de changement, l'hérésie est fatalement exposée à varier. Kien ne la protège contre ce désordre. Tout l'y précipite au contraire. En fait, nous voyons qu'elle innove tous les jours ; et, pour ne parler que du" protestantisme, l'histoire de ses variations est infinie.

Bossuet a raconté cette histoire. Ne faisant point ici œuvre d'apologiste, je n'ai pas à montrer comment sa méthode s'accorde avec celle de Newman. Au premier abord, l'opposition semble totale entre les deux génies, Newman condamnant le protestantisme parce que celui-ci est immobile, Bossuet présentant le mouvement, la variation comme une marque certaine d'erreur. Mais, à qui veut aller au fond des choses, cette opposition n'est qu'apparente. Le « développement » tel que Newman le comprend n'est pas la « variation » de Bossuet. Le catholicisme a grandi, comme tout ce qui est vivant, il n'a pas changé. Les premiers chrétiens, les Pères de l'Église, ne se tromperaient pas de porte si, ressuscitant et paraissant à Oxford en 1845, ils cherchaient l'Eglise du Christ. Je ne puia entrer dans plus de détails. Du reste, H ne m'en

coûte pas de reconnaître que la tranquille assurance de Bossuet soulève parfois dans la pensée des lecteurs d'aujourd'hui plus d'une objection captieuse. Trop sensé et du reste trop averti pour nier la vie des dogmes chrétiens, son imagination vive, magnifique et un peu simpliste réalisait mal le principe qui a converti Newman au catholicisme. Il se représentait l'histoire de l'Eglise comme Lebrun les batailles d'Alexandre, et c'est pour cela qu'il voulait tant de' mal à la critique curieuse et méticuleuse de Richard Simon. Le prodigieux effort qu'il a tenté parmi les archives du protestantisme, il n'aurait pas voulu qu'on l'appliquât librement à l'histoire de l'Eglise primitive. Historien, mais par devoir et malgré lui, il reste toujours un grand simplificateur, un homme éloquent.

Pourquoi ne pas avouer aussi que, du moins aujourd'hui, V Histoire des variations nous étonne un peu? M. Kebelliau a montré excellemment, dans une thèse aussitôt devenue classique, que l'érudition de Bossuet n'est pas de seconde main. Ce livre lui a coûté un travail énorme. Imprimés en nombre infini, manuscrits même, l'auteur a lu et mis à profit comme il savait fane tout ce qui était de son sujet. Certes la bonne besogne n'est jamais vaine. L'histoire des variations du protestantisme ne présente pas moins d'intérêt que n'importe quel autre sujet. Mais la vérité historique que Bossuet a voulu appuyer sur ces fondations héroïques est d'une telle évidence qu'on se demande si tant de recherches étaient vraiment nécessaires. Le livre de Bossuet n'est qu'un vaste syllogisme d'une extrême simplicité :

Toute Église qui a varié dans sa foi est hérétique. Or, le protestantisme a varié dans sa foi. Donc, il est hérétique.

La mineure est capitale, je l'entends bien ainsi, mais qui peut songer sérieusement à la mettre en doute? Dès avant la mort de Luther, le protestantisme avait varié. Nous aurions préféré, je parle ici, bien entendu, du point de vue de nos idées et de nos habitudes d'esprit moderne,

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nous aurions préféré ou bien que tout l'effort du livre eût porté sur le principe où tout se ramène, ou bien encore qu'aux variations, du protestantisme Fauteur eût opposé, avec un même détail, les non- variations du catholicisme. Vain regret, après tout, puisque tout cela revient à dire que nous aurions voulu que le même homme fût tout ensemble Bossuet et Newman.

Quoi qu'il en soit, le livre a atteint son but, puisqu'il a très fortement ébranlé une foule de consciences attachées à la Réforme. Bossuet écrivait pour les hommes de son temps. Quant à ce qui est de l'ordre littéraire, on sait bien que ce livre est écrit pour l'éternité.

Après V Histoire des variations (1688), paraissent coup sur coup les trois premiers Avertissements aux protestants (1689), le Quatrième et le Cinquième avertissement (1690), la Dépense de l'histoire des variations et le Sixième avertissement (1691). Dans ce groupe de belles œuvres, les dernières nous intéressent particulièrement aujourd'hui, Bossuet ayant profité des objections de Jurieu pour s'expliquer sur la souveraineté du peuple et sur la tolérance.

H conviendrait de s'arrêter aussi, et très longtemps, sur la correspondance entre Leibniz et Bossuet, ces deux grands hommes ayant travaillé de concert à la réunion des Églises. Mais ce chapitre, dont l'histoire est aujourd'hui encore assez obscure, nous entraînerait à des considérations qui ne sont pas de notre sujet.

Signalons enfin les deux Instructions .pastorales sur les promesses de Jésus-Christ à son Église, adressées par l'évêque septuagénaire aux convertis de son diocèse (1700, 1701).

En présence de cette forêt de textes splendides, mon embarras est grand. Si nous avions pour but de donner ici une anthologie des plus belles pages de Bossuet sur le protestantisme, deux voies s'ouvriraient à nous. On pourmit en effet, ou bien rédiger une sorte de somme antiprotnte en ramenant à quelques points essentiels les idées qui ont Inspiré tonte cette controverse; ou bien négliger r;irgumentation elle-même, et découper une série de développements et de portraits. Mais notre Bibliothèque fran-

çaise ne se prête ni à l'un ni à l'autre de ces deux plans. Elle ne veut pas être une anthologie, mais un choix de textes aussi complets que possible. Force nous est donc de chercher le plus révélateur de tous ces ouvrages, celui qui ramasse le plus grand nombre d'idées maîtresses dans le plus petit format et sous la forme la plus délectable. Je m'arrête au récit de la Conférence avec M. Claude, ministre de CharentoiK sur la matière de V Eglise, petit livre que le grand public ne "connaît guère, mais que les amateurs ne se lassent pas de reine. On y trouve l'intérêt spéculatif et doctrinal d'une argumentation des plus serrées entre deux belles intelligences, l'intérêt d'un beau duel raconté par l'un des deux combattants. C'est de la théologie et c'est de l'histoire. Pour le style, en son genre, il dépasse tout. Mettons -le 'hardiment à côté des Provinciales et, dans un sens, au-dessus, car, s'il a été écrit avec une habileté des plus rares, on n'y trouve pas une goutte de venin. Cet homme-là peut concilier tous les contraires. En pleine salle d'escrime, il garde sa bonhomie. Encore une fois, cette bonhomie est habile. Ce Bossuet du coin du feu pèse tous ses mots. Mais cela même donne au livre un charme unique. Je devrais sans doute, pour être pleinement loyal, publier, à côté du récit de Bossuet, le récit parallèle de Claude, et je le ferais volontiers si cela m'était permis. Mais rien qu'en lisant Bossuet, on s'apercevra bien que la rencontre fut chaude et que la victoire sembla parfois incertaine. Nous n'étions pas là et nous ne saurons jamais exactement ce qui s'est passé entre les deux champions. Tout néanmoins me fait croire qu'une fois au moins, et pendant quelques secondes pathétiques, Bossuet trembla devant M. Claude. Celui-ci, très beau et trop beau joueur, était pourtant dans un état d'infériorité manifeste, puisque Bossuet s'était réservé la conduite du combat et qu'il avait choisi d'avance le terrain sur lequel se maintiendrait l'argumentation. En ces matières, il est toujours moins facile de se défendre que d'attaquer. J'ajoute que la salle n'était pas pour M. Claude. Nièce de Turenne déjà converti, Mlle de Duras hésitait encore peut-être, mais on sen-

tait bien qu'elle ne tarderait pas à se rendre. Catholique, je crois fermement que Bossuet avait pour lui la vérité ; il avait aussi le génie. Si la force n'avait pas encore tout à fait révoqué l'édit de Nantes, elle se préparait à le faire. Dans ces conditions, il nous semble que l'évêque aurait dû se montrer encore plus généreux que le ministre. Bossuet répondant victorieusement à n'importe quelle question que M. Claude lui aurait posée, serait encore plus beau que Bossuet obligeant M. Claude à lui répondre. Le résultat final de la conférence n'aurait pas changé pour cela.

^Histoire des variations n'est pas moins belle que le récit dd la conférence avec M. Claude. Mais il nous serait impossible d'en donner ici une juste idée. Nous nous bornerons à deux fragments assez importants, qui feront du moins connaître soit l'objet même du livre soit la" manière de l'auteur.

MINISTRE DE CIIARENTON

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