‹ BossuetChapitre 24 sur 40 · LETTRES A UNE DEMOISELLE DE METZ · texte numérisé non relu

LETTRES A UNE DEMOISELLE DE METZ

SUR l'amour de dieu (1659?)

On me pardonnera la petite hardiesse qui me fait ranger ces lettres dans la série des œuvres oratoires de Bossuet. Ce faisant, je ne veux pas me donner le ridicule d'en contester la beauté, mais seulement le moyen d'en préciser le véritable caractère. Il me semble en effet que ces lettres n'appartiennent pas au même ordre que la correspondance des vrais mystiques. IntelUgenti pauca. Forme et fond, ce sont bien là en réalité, comme les trois points d'un sermon trois fois sublime, mais d'un sermon. De ces quatre fameuses lettres, je ne donnerai que les trois premières, la dernière n'étant qu'une suite de théorèmes doctrinaux que Bossuet n'a pas pris le temps d'amplifier (1).

Il faut donc, ma chère fille, que vous désiriez ardemment d'aimer Jésus-Christ. Je suis pressé de vous écrire quelque

(i.) La meilleure édition de ces lettres, réimprimées tant de fois, est naturellement celle de ]\IM. Urbain et Levesque dans la collection des grands écrivains {Correspondance de Bossuet, t. I^'", p. 42 sqq). La longue note des pages 42-43 est très précieuse. Nous n'avons plus le manuscrit, nous n'avons pas non plus, du moins jusqu'à ce jour, la moindre indication des sources où Bossuet a puisé l'inspiration de ces pages uniques. Aucun Père de l'Église n'est cité ; chose très digne de remarque. Ne peut-on pas soupçonner ici l'influence de quelque mystique contemporain? Pour ma part, j'inclinerais à le croire. Ah 1 ce petit problème, si on arrivait à le résoudre, aiderait peut-être à fixer plus exactement la date des lettres. Bossuet a dCi lire le Catéchisme spirituel de Surin dans les derniers mois de IGGO. Il a lu le Dieu seul de Boudox à la fin de 1G02. Cf. Revue Bossuet (25 janvier 1903 j, p. 44 sqq.

chose touchant ce désir, dans lequel je fus occupé tout le jour d'hier.

Le désir d'aimer Jésus-Clmst est un commencement du saint amour qui ouvi-e et qui dilate le cœur pour s'y abandonner sans réserve, pour se donner tout entier à liri, jusqu'à s'y perdre pour n'être plus qu'un avec lui.

Quiconque aime Jésus-Christ commence toujours à l'aimer, il compte pour rien tout ce qu'il a fait pour cela : c'est pourquoi il désire toujours ; et c'est ce désir qui rend l'amour infini. Quand l'amom' aurait fait, s'il se peut, son dernier effort, c'est dans son extrémité qu'il voudi'ait recommencer tout, et pour cela il ne cesse jamais d'appeler le désir à son secours ; désir qui commence toujours et qui ne finit jamais, et qui ne peut souffrir aucunes hmites.

Désirons donc, ma fille, d'aimer Jésus-Christ, désirons-le pour toute rÉghse, tant pour les commençants que pour les parfaits, lesquels dans le mystère de l'amour se considèrent toujours comme commençants.

La première disposition d'un cœur qui désire d'aimer, c'est une certaine admiration de l'objet qu'on aime ; c'est la première blessure que le saint amour fait dans le cœur. Un trait vient par le regard, qui fait que le cœur épris est toujours occupé des beautés de Jésus-Chi'ist et lui dit toujours, sans parler, avec l'épouse : Ah! « que vous êtes beau, mon bienaimé! que vous êtes beau et agréable! » Cette admiration de l'Époux attire l'âme à un certain silence qui fait taire toutes choses, pour s'occuper des beautés de son bien-aimé ; silence qui fait tellement taire toutes choses, qu'il fait taire même le saint amour, c'est-à-dire qu'il ne lui permet pas de dire : J'aime, ni : Je désire d'aimer, de peur quïl ne s'étourdisse luimême en parlant de lui-même : de sorte que tout ce qu'il fait dans cette bienheureuse admiration, c'est de se laisser attirer aux charmes de Jésus-Clu-ist et de ne répondre à l'attrait que par un certain Ali ! d'admiration. 0 Jésus-Christ ! ô Jésus- Christ ! ô Jésus-Christ ! c'est tout ce que sait dire ce cœur qui admire. Ce cœur pris et épris par cette sainte admii'ation, ne peut plus voir que Jésus-Christ, ne peut plus souffrir que Jésus- Christ : Jésus-Clirist seul est grand pour lui ; et cette admiratiqn l'élève si haut dans le cœur, qu'alors on ne peut s'empêcher de dire : Le Seigneur est grand : Magnus Dominus.

C'est là que peu à peu tout autre objet s'efface du cœur : si quelque autre objet se présente, ou le cœur le regarde avec

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dégoût, ou bien il dit : Cela est beau, mais enfin ce n'est pas mon bien-aimé. Là se forme le désir ai'dent de rompre avec violence tout ce qui engage tant soit peu le cœur et l'empêche de se perdre en Jésus-Christ; et c'est là proprement le désir d'aimer.

Laissez donc, ma fille, aller votre cœur à l'admiration des beautés incomparables de Jésus. Les beautés de Jésus, ce sont ses grandeurs et ses faiblesses. « Mon bien-aimé est blanc et vermeil, choisi entre mille. » L'éclat de cette blancheur signifie les mystères de sa gloire, et nous voyons dans le rouge les mystères de ses souffrances. Il est choisi entre mille ; il est remarquable entre tous par cet admirable assemblage de gloire et d'opprobre, de force et d'infirmité.

n est beau dans le sein du Père, il est beau sortant du sein de sa mère ; il est beau égal à Dieu, il est beau égal aux hommes ; il est beau dans ses miracles, il est beau dans ses souffrances ; il est beau méprisant la mort, il est beau promettant la vie ; il est beau descendant aux enfers, il est beau montant aux cieux : partout il est digne d'admiration. 0 Jésus-Christ ! ô Jésus-Christ ! ô mon amour !

Après avoir pensé ces choses, il m'est venu dans l'esprit que c'est principalement au jour de l'Ascension glorieuse que FÉghse doit à son Époux ce silence d'admiration. L'Ascension est un jour d'entrée : et que veut un roi, dans la pompe de son entrée, sinon de se faire admirer? De là ce cri d'admiration dont retentit aujourd'hui tout le ciel, quand on le presse d'ouvrir ses portes, Quis est iste Rex gloriœ? Qui est ce Roi de gloire? De là cette auguste cérémonie qui s'accomplit dans le ciel et achève l'entrée triomphante de Jésus-Christ, lorsque « le Seigneur dit à mon Seigneur : Asseyez-vous à ma droite » : Dixit Dominus Domino meo : Sede a dextris meis. Il le met dans un lieu si éminent afin que tous les esprits bienheureux, le voyant dans l'égalité avec son Père, le contemplent et l'admirent dans un éternel silence.

C'est donc en ce jour, ma fille, qu'il faut honorer Jésus- Christ par une sainte admiration et lui dire ce que l'Église lui chante aujourd'hui avec le Psalmiste : « 0 Seigneur ! ô Notrc- ^eigneur ! que votre nom est admirable par toute la terre, parce que votre magnificence est élevée par-dessus les cieux ! » Domine, Dominus noster, quam admirahile est nomen tuum in universel terra, quoniam elevata est magnificentia tua super cœlos. Puisse votre cœur se pâmer dans l'admiration de Jésus !

Après y avoir bien peusé, je trouve que la première touche de l'amour dans le cœm', c'est une admiration des perfections de l'objet aimé, qui sans cesse nous rappelle à lui : c'est ce qui suit inmiédiatement le regard. C'est ce sentiment qui fait voir qu'on n'a pas assez de cœur pour aimer un objet si beau ; de sorte qu'on s'épuise dans le désir de l'aimer : ô Jésus-Clurist ! ô Jésus-Christ ! Laissez-vous donc gagner à cette admiration jusqu'à mon retour, qui sera vendi'edi, s'il plaît à Dieu. Ah ! qu'il est bien d'admirer Jésus-Christ, et Jésus montant aux cieux, et Jésus s'asseyant auprès de son Père à la droite de sa majesté, et Jésus y portant, comme une marque de sa gloire, les cicatrices sacrées des plaies dont son amour l'a percé, et Jésus qui dans l'infinité de sa gloire, par laquelle il est présent aux esprits célestes, pense à être présent pour nous sur la terre par ses ministres dans sa sainte Éghse ! ô Jésus-Christ ! ô mon amour ! ô sainte admiration ! ô saint commencement d'amour ! mais dans ce conmiencement on y peut trouver l'infinité même. Chaque disposition du saint amour a une profondeur infinie, dans laquelle il faut que le cœur s'épuise ; quand Dieu nous veut élever plus haut, il donne une nouvelle capacité jusqu'à l'infini. 0 la belle, ô la grande chose qu'un cœur admirant Jésus, et qu'il s'ouvre par là une belle porte à tous les transports de l'amour !

L'âme donc s'étant prise et éprise de cette admii'ation pour Jésus-Clirist qui efface toute autre idée, pour ne laisser dans le fond qu'un je ne sais quoi qui dit et redit sans cesse, sans aucune multiphcité de paroles : Le Seigneur est grand, le Seigneur est grand ! elle sort insensiblement de ce repos et de ce silence, pour chercher le bien-aimé de son cœur, disant mille et mille fois au bien-aimé : Eh ! mon bien-aimé, où êtes-vous? et à soi-même : Où suis-je? Quoi ! loin de ce bien-aimé puis-je vivre, puis-je respirer, puis-je être un moment sans lui être unie? Là s'élève un cri à ce bien-aimé : 0 venez ! ô venez ! ô venez ! je meurs, je languis, je n'en puis plus. En attendant qu'il vienne, et pour adoucir en quelque sorte l'amertume de ne le posséder pas, on rappelle toutes ses puissances et tout ce qui est en l'homme, pour s'occuper des beautés infinies de Jésus-Christ ; on ne veut plus rien voir, dans la créature, que les traits, qu'elle porte

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imprimés sm' elle, des beautés du Verbe divin; après, on ne peut plus supporter ces traits, comme étant trop défectueux. Par une sainte impatience, tantôt on semble presser toutes les créatm'es pour parler hautement de ce bien-aimé. Et parlez donc, et parlez donc, et dites encore ; et on impose silence à tout ce qui ne parle pas de lui. Après, on ne peut souffrir qu'on parle de lui, parce que toutes les créatures, converties en langue et en voix, n'en peuvent parler comme il faut ; et il devient insupportable à Fâme d'en parler faiblement. Elle demande donc qu'on se taise, et prie Jésus de parler lui seul de ce qu'il est, et d'en parler hautement dans ce silence de l'âme; et puis elle le prie de ne plus parler, car que peut-il dire qui soit digne de lui, si ce qu'il dit n'est pas lui-même? Elle le prie donc de se taire, mais seulement de s'imprimer lui-même dans le fond du cœur : afin d'attirer à lui toutes les puissances de l'âme pom' le contempler en silence, adorer son secret, et se perdre devant lui et en lui dans l'impuissance de l'entendre et de rien faire qui soit digne de sa grandeur. 0 Jésus-Christ ! ô Jésus-Christ ! Oh ! que le Seigneur est grand ! oh ! que le Seigneur est aimable ! 0 mon amour ! ô mon cher amour ! vivez et régnez dans mon cœur !

C'est alors qu'il naît dans l'intérieur, non plus un transport d'admiration, mais une certaine estime de ce bien-aimé et de ses perfections. L'âme méprise toutes choses et ne daigne regarder que lui : elle se méprise elle-même, ne paraissant rien à ses yeux. Aussitôt, sentant en elle-même cette estime du bien-aimé et l'amour qui la porte à lui, elle commence à s'estimer par la capacité qu'elle a de l'aimer et n'estime rien en son être que cette capacité : elle se voit quelque chose de grand, d'avoir été créée pour l'aimer et elle découvre, par la même vue, ce que le péché fait en elle et combien il la déligure, ou plutôt combien il l'anéantit en lui ôtant cet amour. Elle souffre donc incroyablement que cette capacité d'aimer Jésus- Christ soit demeurée sans effet par le péché et comme n'étant pas : elle se voit moins que rien par le péché et non seulement elle se méprise, mais encore elle se hait et ne se peut supporter. Puis, se sentant encore attirée à aimer, elle recommence à s'estimer elle-même par l'estime qu'elle a pour son bien-aimé, lorsqu'elle le voit croître dans son cœur où elle ne peut plus souffrir que lui.

Là naît, dans ce cœur épris de l'estime de Jésus-Cluist, un désir ardent de lui plaire, qui fait aussitôt dans l'âme une atten-

SERMONS ======= in

tion sur elle-même, puis un oubli d'elle-même, un empressement de se parer de toutes sortes d'ornements pour plaire à ses yeux, un regard continuel sur son miroir intérieur, c'est-à-dire sur sa conscience, pour se composer et s'ajuster avec soin, etc. ; aussitôt après, une vue qu'on lui plaira davantage par une certaine simplicité d'abandon, qui fait succéder à l'empressement de se parer une certaine négligence, comme si l'âme disait au bien-aimé : Pourvu que j'aime, je suis trop belle ; et elle ne désire plus qu'un amom' très simple qui naisse au fond de son cœur sans affectation, mais par la seule impression que le bien-aimé y fera de ce qu'il est.

Ici l'âme voudi'ait se perdre dans la vue des beautés infinies de son cher et de son unique Jésus : elle le voit admirable en tout, orné richement et proprement, tout parfumé comme un époux au jour de ses noces ; et elle entend une voix secrète qui lui dit dans l'intime : « Venez, ô filles de Jérusalem ! venez voir le roi Salomon avec le diadème dont sa mère l'a couronné. » Sa mère est la sainte Vierge, qui lui a donné son humanité sacrée, diadème qui en\ironne sa di\inité, laquelle, comme dit l'Apôtre, est la tête de Jésus-Christ. Sa mère est la Synagogue qui l'a engendi'é selon la chair, de la race de ses patriarches, de ses rois et de ses prophètes ; or cette mère lui a donné ^ pour diadème une couronne d'épines. Sa mère, c'est la sainte Éghse qui l'engendi'e spirituellement dans les cœurs ; et cette mère lui a donné pour diadème les âmes rachetées. Car saint Paul disant aux fidèles qu'il a convertis à l'Évangile : « Vous êtes ma joie et ma couronne » ; h plus forte raison toutes les âmes que Jésus a rachetées sont-elles sa couronne et son diadème. L'âme donc contemple le roi Salomon, roi par sa naissance éternelle, que sa mère a com'onné dans le temps comme d'un triple diadème. La sainte Vierge sa mère lui a donné son humanité, la Synagogue, aussi sa mère, lui a donné des souffrances et une couronne d'épines ; enfin l'Éghse sa mère, qu'il a engendi'ée par son sang, et qui l'engendre lui-même par son esprit, lui a donné pour couronne les âmes qu'elle incorpore à son unité, et c'est là le véritable diadème dont il veut être couronné : de sorte que l'âme fidèle le regardant en cet état tout couronné d'âmes qu'il a conquises par son Éghse, elle veut être consumée d'amour et pour lui et pour les âmes. EUe regarde celles qui se perdent comme autant de pierres précieuses qu'on arrache de la couronne de Jésus-Christ : elle prie sans cesse que sa couronne soit complète et qu'aucune âme ne périsse ; et la sienne lui

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devient clière par la sainte société qu'elle doit avoir avec toutes les autres, pour faire la couronne de Jésus-Christ. Elle lui demande donc son amour, non seulement comme un trait pour gagner son cœur, mais comme un torrent rapide qui se déborde sur toutes les âmes, et qui les entraîne après elle pour s'aller perdre en Jésus-Christ. Elle lui dit en cet état : « Tirez-moi après vous, nous courrons après l'odeur de vos parfums ; ceux qui sont droits vous aiment. » Tirez-moi, et nous courrons ; ne me tirez pas tellement que j'aille à vous toute seule ; mais tirezmoi de sorte que j'entraîne avec moi toutes les âmes. Ceux qui sont droits vous aiment : faites-nous donc rentrer, ô Jésus ! dans cette voie droite et simple dont nous sommes éloignés et oii vous ne cessez de rappeler toutes les âmes égarées, par la simphcité de votre Évangile. 0 Jésus-Christ ! ô mon amour ! ô Éghse ! ô Jésus couronné des âmes ! ô âmes ! couronne auguste de Jésus-Christ ! faut-il que vous vous perdiez, faut-il qu'aucune se perde !

Là, dans l'amour de Jésus, on conçoit un amour infini pour toutes les âmes et on ne veut penser à la sienne que par l'amour sans bornes que l'on désire d'avoir pour toutes en général et pour chacune en particuHer. 0 Jésus ! par la soif ardente que vous avez eue sur la croix, donnez-moi d'avoir soif de toutes les âmes et de n'estimer la mienne que par la sainte obhgation qui m'est imposée de n'en néghger aucune. Je les veux aimer toutes, parce qu'elles sont toutes capables de vous aimer, que c'est vous qui les avez faites avec cette bienheureuse capacité, et que c'est vous qui les appelez pour tourner vers vous et absorber tout à fait en vous toute la capacité qu'elles ont d'aimer. C'est donc pour cela, ô Jésus ! que je ne puis consentir qu'aucune âme soit privée de votre amour : non, aucune; ni même la mienne, la plus indigne de toutes de vous aimer, parce qu'elle a été la plus hardie à rejeter vos attraits. Non, je ne puis consentir que je ne vous aime pas ; et tout ce qui me semblera être quelque chose de votre amour, je veux m'y laisser aller sans réserve, en quelque abîme où il me conduise. 0 Jésus ! je veux vous aimer : ô Jésus ! il n'est pas possible que je ne vous aime un jour. 0 Éghse ! ô ministre de la vérité qu'elle a choisi pour moi ! venez, venez promptement, afin d'aider à aimer mon âme languissante et défaillante.

L'Épouse parle ainsi au saint Cantique, v, 8 : « Je vous conjure, filles de Jérusalem, si vous rencontrez mon bien-aimé, de lui rapporter que je languis d'amour. »

Faut-il des ambassades à ce bien-aimé, pour lui apprendre qu'on languit d'amour? Est-il un homme mortel auquel il faut écrire et lui faire Jaire des messages pour s'expliquer avec lui quand il est loin ; auquel il faut du moins parler, du moins faire quelque signe des yeux pour se faire entendre quand il est près? Ah! gêne et enfer de l'amour, d'être contraint de s'exphquer par autre chose que par soi-même et par son propre transport : car tout ce qui n'est pas l'amour même, combien froidement et languissamment exprime-t-il les traits de l'amour? Eh ! donc, ce bien-aimé pourrait-il souffrir qu'un autre que l'amour même lui parlât d'amour? Et faut-il qu'on l'instruise par des organes étrangers des sentiments d'un cœur qui l'aime? Ne voit-il pas tout, ne sait-il pas tout? L'amour ne lui parle-t-il pas immédiatement? Non seulement l'amom-, mais le désir de l'amour; non seulement le désir, mais la première pensée du cœur lorsqu'il va penser un désir. N'est-il pas écrit de lui qu'il connaît non seulement le désir du cœur, mais la préparation du cœur? Il la connaît par sa science ; mais disons encore qu'il la connaît par la correspondance de son amour; car il est si naturel au cœur de ce bien-aimé d'aimer et de s'abandonner à qui l'aime que quand il n'aurait pas, s'il se pouvait, la plénitude de la science, il sentirait la moindre atteinte de l'amour que le cœur ressent pour lui, par la correspondance qu'elle excite nécessairement dans le sien. Son cœur est toujours veillant, dit-il, c'est-à-dire toujours attentif pour sentir si quelque âme ne le perce pas par quelque trait du pur amour.

Pourquoi donc, ô sainte Épouse ! conjuuez-vous avec tant d'empresseinent les lillcs de Jérusalem, les âmes aimantes filles de l'ÉgHso, de rapporter votre amour à votre bien-aimé qui le sait mieux qu'elles? Elle voudrait que tout parlât de son amour : elle voudrait animer toutes . les créatures et faire que tout fût langue, pour parler de son amour, ou plutôt que tout fût cœur pour parler de l'amour par l'amour même : car apparticnt-il à la langue, qui n'aime pas eUe-mcme, de parler d'amour?

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Elle cherche donc de tous côtés quelqu'un qui parle de son amour à son bien-aimé : elle ne trouve que les filles de Jérusalem, les âmes aimantes comme elle. Elle s'unit à leur amour, elle aime en elles, elle les pousse autant qu'elle peut à aimer, elle se sent aussi excitée par elles ; et l'amour d'une seule parle au bien-aimé de l'amour de toutes les autres ; et l'amour de toutes ensemble parle de l'amour de chacune en particuher; et le bien-aimé, qui est dans toutes comme dans ses membres, se parle en elles toutes à lui-même, et rend compte à son amour de l'amour de toutes. Ainsi, dans une très intime unité de cœur, on aime pour soi en aimant pour toutes ; on parle pour soi, on parle pour toutes, et point davantage pour soi que pour toutes ; et le bien-aimé entend ce langage : car il ne veut pas une âme seule, ou plutôt il ne reçoit qu'une seule âme ; parce que toutes les âmes doivent être une pour l'aimer en unité : sans cela point d'amour.

0 pauvreté de l'amour de la créature ! 0 cœur ! qui aimes la créature, tu dois souhaiter que ce ne soit pas toi seulement, mais tout l'univers qui devienne tout amour pour toi. Quel monstre que le tout se transforme en la partie ! Il le faut néanmoins, ou tu n'aimes pas. Il faut que tu te répandes dans tout ce qui est et qui peut aimer, pour le faire, si tu pouvais, tout amour pour ce que tu aimes : oui, il faut que tu arraches le cœur de Dieu même, pour le donner à ce que tu aimes, pour le transformer en ce que tu aimes, avec toute l'immensité de son amour ; autrement tu n'aimes pas. si tu peux consentir qu'aucun être aimant, et bien, plus le seul Être et le seul aimant, puisse n'être pas tout amour pour l'objet pour lequel tu te veux changer en amour toi-même. 0 monstre ! encore une fois, et prodige de l'amour profane, qui veut rappeler et concentrer le tout dans la partie, ou plutôt le tout dans le néant. Sors du néant, ô cœur qui aimes ! prends avec toi tout ce qu'il y a dans la nature capable d'aimer, et ne le transforme en ton cœur que pour te porter avec ton cœur, pour te perdre avec ton cœur dans l'abîme de l'Être et de l'amour incréé : exhorte toutes les âmes à en faire autant, afin que tous les cœurs qui aiment rapportent au bien-aimé qu'on languit pour lui.

0 cœur ! peux-tu languir pour la créature? Car qu'est-ce que la langueur, sinon une défaillance d'un cœur qui va mourir et se perdre dans l'amour de son bien-aimé? La créature n'est rien, ot ne peut pas même recevoir la perte de notre être en elle : et pourrait-elle donc recevoir la perte d'un cœur défaillant

SEUMONS = iî

pour mourir en elle? Venez, ô Jésus ! venez, et que je languisse après vous ; soutenez par votre être défaillant pour moi la languem' de mon être défaillant pour vous. Ah ! je ne veux pas seulement languir, je veux encore mourir pour vous. Mais que me servii'ait de momir pour vous? jN^on, je veux encore mourir en vous, m'abîmer en vous, me perdi'e en vous ; sans quoi je compte pour rien tout ce qu'on souffre et qu'on fait pour vous.

Ma fiUe, faites vivre Jésus dans toutes les créatm'es. 0 Dieu ! quelle trahison à l'amour de faire vivre dans la créature l'amour de la créature ! C'est une plus grande iniidéhté que de le faire vivre en soi-même ; car chacun est maître de son cœur : mais avoir empire sui* le cœur des autres pour y faire \nvi-e un autre que Dieu, ô amour ! ne le souffre pas. Mais ce cœm* aime déjà : ah ! n'y ajoute pas la moindre étincelle. Mais je ne ferai rien pour cela ; ah ! c'est trop que de faire un trait, c'est trop que de laisser aller un soupir, c'est trop que de faire un cHn d'œil, c'est trop même de se montrer. Ah ! fendons-nous le cœur de regret d'avoir été un moment sans aimer, et beaucoup plus d'avoir perdu un seul moment et une seule occasion pour faire vivre dans un cœm' le saint amom\ Mais, hélas ! que serait-ce donc, si nous vouHons y faire vivi'e un amour contraire? 0 Jésus ! vous êtes le seul que je veux qu'on aime ; et c'est aussi pour cela que je ne veux aimer que vous seul. Quiconque sera celui que j'aimerai, je veux que tout soit amour pour lui ; et pom' cela il faut quïl soit le tout même.

0 Jésus ! vous êtes le tout comme Dieu, mais tout qui, pom* donner prise au néant en vous, vous êtes fait vous-même néant, et avez ouvert la voie au néant non seulement de se perdi'e dans le tout, mais d"être le tout par transformation. Ah ! vous êtes donc le seul désirable : Mon bien-aimé, dit TÉpouse, est tout désirable. Jésus soit en vous ; je vous donne à lui, et lui à vous. Gémissez sm' la pauvi'eté de l'amour de la créatm'e et languissez après lïimnensité de l'amom* divin et transformant. Amen, amen.

Priez Dieu pour moi, et souvenez-vous que ce que je vous dis est la vérité ; je le mettrai par écrit ; mais assurément c'est la vérité ; et sur ce principe, aimez, aimez, aimez ; et si vous pouvez, mourez d'amour. Je vous h\Te de tout mon cœm* à cette aimable illusion. 0 Amour ! pai'donnez-moi de vous appeler de la sorte ; non, vous êtes la Vérité même ; et par votre vérité vous dissiperez tout ce qui se pourrait mêler avec qui ne serait pas vous-même.

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