‹ BossuetChapitre 23 sur 40 · BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

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doO == BOSSUET. — CHAP. IV

les délices du monde n'aient pas effacée, vous serez bientôt convaincus de la nécessité dé ce don, en écoutant prêcher Jésus-Christ, dont je vous rapporterai les paroles, sans aucun raisonnement recherché, mais dans la même simphcité dans laquelle elles sont sorties de sa sainte et divine bouche.

Notre Seigneur Jésus avait deux choses à donner aux hommes, sa croix et son trône, sa servitude et son règne, son obéissance jusqu'à la mort et son exaltation jusqu'à la gloire. Quand il est venu sur la terre, il a proposé l'un et l'autre ; c'était l'abrégé de sa commission, c'était tout le sujet de son ambassade : CompïacuU... dore voUs regnum : « 11 a plu au Père de vous donner son royaume » : Non veni pacem mittere, sed gïadium : « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive » : Sicut oves in medio luporum : « Allez comme des brebis au miheu des loups. )^ Ses disciples, encore grossiers et charnels, ne voulaient point comprendre sa croix et ils ne l'importunaient que de son royaume ; et lui, désirant les accoutumer aux mystères de son Évangile, il ne leur dit ordinairement qu'un mot du royaume, et il revient toujours à la croix. C'est ce qui doit nous montrer qu'il faut partager nos affections entre sa croix et son trône, ou plutôt, puisque ces deux choses sont si bien liées, qu'il faut réunir nos affections dans la poursuite de l'un et de l'autre.

0 Jean, bien-aimé de Jésus, venez apprendre de lui cette vérité. Il l'a déjà plusieurs fois prêchée à tous les apôtres vos compagnons ; mais vous, qui êtes le favori, approchez-vous avec votre frère, et il vous l'enseignera en particuher. Votre Mère lui dit : « Commandez que mes deux fils soient assis à votre droite dans votre royaume » : Die ut sedeant M duo filii mei.-ii Pouvez-vous, leur répondez-vous, boire le cahce que je dois boire? » Potestis bihere calicem quem ego Uhilurus sum? Mon Sauveur, permettez-moi de le dire, vous ne répondez pas à propos. On parle de gloire ; vous, d'ignominie. Il répond à propos : mais ils ne demandent pas à propos : Nesciiis quid petalis : « Vous ne savez ce que vous demandez. » Prenez la croix, et vous aurez le royaume : il est caché sous cette amertume. Attends à la croix, tu y verras les titres de ma royauté. « Ce n'est pas à moi à vous donner ce que vous demandez » : Non est me'um dare vobis : c'est à vous à le prendre, selon la part que vous voudrez avoir aux souffrances. Cela demeure gravé dans le cœur de Jean. Il ne songe plus au royaume qu'il ne songe à la croix avant toutes choses et c'est ce qu'il nous représente admirablement dans son Apocalypse. « Moi Jean,

nous dit-il, qui suis votre frère et qui ai pai't à la tribulation, au royaume et à la patience de Josus-Chi'ist, j'ai été dans l'île nommée Patmos, pour la parole du Seigneur, et pour le témoignage que j'ai rendu à Jésus-Christ ; et je fus ravi en esprit » : Ego Joannes f rater vester, etsocius in trihdatione, et regno, et patientia, fui in insîda qiiœ appellatur Patmos, propter verlum Dei, et testimoinum Jesu; fui in spiritu. Pourquoi fait-il cette observation : J'ai vu en esprit le Fils de l'homme en son trône, j'ai ouï le cantique de ses louanges? Pourquoi? Parce que j'ai été banni dans une île : fui in insuh. Je croyais autrefois qu'on ne pouvait voir Jésus-Clirist régnant à moins que d'être assis à sa di'oite et revêtu de sa gloire ; mais il m'a fait connaître qu'on ne le voit jamais mieux que dans les souffrances. L'afïliction m'a dessillé les yeux, le vent de la persécution a dissipé les nuages de mon esprit et a ouvert le passage à la lumière. Mais voyez encore plus précisément : Ego Joannes, sociiis in trihulatione et regno. Il parle du royaume, mais il parle auparavant de la croix; il mettait autrefois le royaume devant la croix, maintenant il met la croix la première et, après avoh' nommé le royaume, il re\ient incontinent aux souffrances : et patientia. H craint de s'aiTêter trop à la gloire comme il avait fait autrefois. Mais voyons quelle a été sa croix. Il semble que c'est celui de tous les disciples qui a eu la plus légère. Pour nous détromper, exphquons quelle a été sa croix, et nous verrons qu'en effet elle a été la plus gTande de toutes dans l'intérieur. Apprenez le mystère et considérez les deux croix de notre Sauveur. L'une se voit au Calvaire et elle paraît la plus douloureuse ; l'autre est celle qu"il a portée durant tout le cours de sa \ie : c'est la plus pénible. Dès le commencement, il se destine pour être la victime du gem'e humain. Il devait offrir deux sacrifices. Le dernier sacrifice s'est opéré à l'autel de la croix ; mais il fallait qu'il accomplît le sacrifice qui était appelé juge sacrificium, dqnt son cœur était l'autel et le temple. 0 cœm' toujours mourant, toujours percé de coups, brûlant dïmpatience de souffrii', qui ne respirait que l'immolation ! Ne croyez donc pas que sa Passion soit son sacrifice le plus douloureux. Sa Passion le console : il a une soif ardente qui le brûle et qui le consume ; sa Passion le rafraîclma ; et c'est peut-être une des raisons pour laquelle il l'appelle une coupe qu'il a à boire, parce qu'elle doit rafraîchir l'ardeur de sa soif. En effet, quand il parle de cette dernière croix : « C'est à présent, s'écrie-t-il, que le Fils de l'homme est glorifié » : Nunc clarificatus est. C'est ainsi qu'il

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s'exprime après la dernière Pâque, sitôt que Judas fut sorti (lu cénacle. Mais s'agit-il de l'autre croix, c'est alors qu'il se sent vivement pressé dans l'attente de Paccomplissement de ce baptême : BapHsmo hibeo hapiizari, et qiiomodo coarctori L'un le dilate : Niinc darificatus est; l'autre le presse : Coarctor. Lequel est-ce qui fait sa vi'aie croix, celui qui le presse et qui lui fait violence, ou celui qui relâche la force du mal?

C'est cette première croix, si pressante et si douloureuse, que Jésus-Christ veut donner à Jean. Pierre lui demandait : « Seigneur, que destinez-vous à celui-ci? » Domine, Mo autem quid? Vous m'avez dit quelle sera ma croix; quelle part y donnerez-vous à celui-ci? Ne vous en mettez point en peine. La croix que je veux qu'il porte ne frappera pas les sens : je me réserve de la lui imprimer moi-même : elle sera principalement au fond de son âme ; ce sera moi qui y mettrai la main et je saurai bien la rendre pesante. Et pour le rendre capable de la soutenir avec un courage vraiment héroïque, il lui inspira l'amour des souffrances. Tout homme que Jésus-Christ aime, il attire tellement son cœur après lui qu'il ne souhaite rien avec plus d'ardeur que de voir abattre son corps, comme une vieille masure qui le sépare de Jésus-Christ. Mais quel autre avait plus d'ardeur pour la croix que Jean qui avait humé ce désir aux plaies mêmes de Jésus-Chi'ist ; qui avait vu sortir de son côté l'eau vive de la félicité, mais mêlée avec le sang des souffrances? Il est donc embrasé du désir du martyre : et cependant, ô Sauvem', quels supplices lui donnerez-vous? Un exil. 0 cruauté lente et timide de Domitien ! faut-il que tu ne sois trop humain que pour moi et que tu n'aies pas soif de mon sang! Mais peut-être qu'il sera bientôt répandu? On lui prépare de l'huile bouillante pour le faire mourir dans ce bain brûlant. Vous voilà enfin, ô croix de Jésus, que je souhaite si vivement! Il s'élance dans cet étang d'huile fumante et bouillante, avec la même promptitude que, dans les ardeurs de l'été, on se jette dans le bain pour se rafraîchir. Mais ô surprise fâcheuse et cruelle ! tout d'un coup elle se change en rosée. Bien-aimé de mon cœur, est-ce là l'amour que vous me portez? Si vous ne voulez pas me donner la mort, pourquoi forcez-vous la nature de se refuser à mes empressements? 0 bourreaux, apportez du feu, réchauffez votre huile inopinément refroidie. Mais ces cris sont inutiles : Jésus-Christ veut prolonger sa vie, parce qu'il veut encore aggraver sa croix. Il faut vivre jusqu'à une vieillesse décrépite : il faut qu'il voie passer devant lui

tous ses frères les saints apôtres et qu'il siu'\ive presque à tous les enfants qu'il a engendrés à Notre-Seigneur. ,J. ^^r^or ^j^-

De quoi le consobrez-vous, ô Sauveur des âmes ! Ne voyazvous pas qu'il meurt tous les jours, parce qu'il ne p3ut mourir une fois? Hélas! il sembh qu'il n'a plus qu'un souffle. C3 vieillard n'est plus que cendre ; et sous cette coudre vous voulez cacher un grand feu. Ecoutez com ne il crie : « Mes bien-aimés, nous sommes dès à présent enf mt de Dieu ; mais ce que nous serons un jour ne paraît pas enco e » : Carissimi, nunc fiîii Dei sumus et nondum appaniit qiiid erimus. De quoi le consolerez-vous? Sera-ce par les visions dont vous le gratifierez ? Mais c'est ce qui augmente l'ardeur de ses désirs. Il voit couler ce fleuve qui réjouit la cité de Dieu, la Jérusalem céleste. Que sert de lui montrer la fontaine, pour ne lui donner qu'une goutte à boire? Ce rayon lui fait désirer le grand jour ; et cette goutte que vous laissez tomber sur lui lui fait avoir soif de la som'ce. Ecoutez comme il crie dans l'Apocalypse : El Spiritus et sponsa dicunt : Veni ;/( L'Esprit et l'épouse disent : Venez. » Que lui répond le divin Epoux? « Oui, je viens bientôt » : Eiiam venio cito. 0 instant trop long ! 0 modicam longum. Il redouble ses gémissements et ses cris : « Venez, Seigneur w : VenL Domiyie Jesu. 0 di^^n Sauveur, quel supplice ! Votre amour est trop sévère pour lui. Je sais que dans la croix que vous lui donnez, « il y a une douleur qui console », ipse consohinr doïor; et que le calice de votre Passion que vous lui faites boire à longs traits, tout amer qu"il est à nos sens, a ses douceurs pour^ l'esprit, quand une foi vive Fa persuadé des maximes de l'Evangile. Mais j'ose dire, ô divin Sauveur, que cette manière douce et affectueuse avec laquelle vous avez traité saint Jean, votre bien-aimé disciple, et ces caresses mystérieuses dont il vous a plu l'honorer, exigeaient en quelque sorte de vous c^uelque mai'que plus sensible de la tendresse de votre cœur, et que vous lui de\iez des consolations qui fussent plus approchantes de cette familiarité bienheureuse que vous avez voulu lui permettre. C'est aussi ce que nous verrons au Calvaire dans le beau présent qu'il lui fait et dans le dernier adieu qu"il lui dit.

SECOND POINT

Certainement, chrétiens, l'amitié ne peut jamais être véritable qu'elle ne se montre bientôt tout entière, et elle n'a

jamais plus de peine que lorsqu'elle se voit cachée. Toutefois il faut avouer que, dans le temps qu'il faut dire adieu, la douleur que la séparation lui fait ressentir lui donne je ne sais quoi de si vif et de si pressant pour se faire voir dans son naturel, que jamais elle ne se découvi'e avec plus de force. C'est pourquoi les derniers adieux que l'on dit aux personnes que l'on a aimées saisissent de pitié les cœurs les plus durs : chacun tâche, dans ces rencontres, de laisser des marques de son souvenir. Nous voyons en effet tous les testaments remplis de clauses de cette nature ; comme si l'amour, qui ne se nourrit ordinairement que par la présence, voyant approcher le moment fatal de la dernière séparation et craignant par là sa perte totale, en même temps qu'il se voit privé de la conversation et de la vue, ramassait tout ce qui lui reste de force pour vivre et dwier du moins dans le souvenir.

Ne croyez pas que notre Sauveur ait oublié son amour en cette occasion. « Ayant aimé les siens, il les a aimés jusqu'à la fin ; » et puisqu'il ne meurt que par son amour, il n'est jamais plus puissant qu'à sa mort. C'est aussi sans doute pour cette raison qu'il amène au pied de sa croix les deux personnes qu'il chérit le plus, c'est-à-dire Marie, sa divine Mère, et Jean, son fidèle et son bon ami, qui, remis de ses premières terreurs, vient recueiihr les derniers soupirs de son Maître mourant pour notre salut.

Car, je vous demande, mes frères, pourquoi appeler la très sainte Vierge à ce spectacle d'inhumanité? Est-ce pour lui percer le cœur et lui déchirer les entrailles? Faut-il que ses yeux maternels soient frappés de ce triste objet et qu'elle voie couler devant elle, par tant de cruelles blessures, un sang qui lui est si cher? Pourquoi le plus chéri de tous ses disciples est-il le seul témoin de ses souffrances? Avec quels yeux verra-t-il cette poitrine sacrée, sur laquelle il se reposait il y a deux jours, pousser les derniers sanglots parmi des douleurs infinies? Quel plaisir au Sauveur de contempler ce favori bien-aimé, saisi par la vue de tant de tourments et par la mémoire encore toute fraîche de tant de caresses récentes, mourir de langueur au pied de sa croix? S'il l'aime si chèrement, que ne lui épargne-t-il cette affliction, et n'y a-t-il pas de la dureté de lui refuser cette grâce? Chrétiens, ne le croyez pas, et comprenez le dessein du Sauveur des âmes. 11 faut que Marie et saint Jean assistent à la mort de Jésus, pour y recevoir ensemble, avec la tendresse du dernier adieu, les présents qu'il a à leur faire, afin de signaler en expirant l'excès de son affection. Û^nj,r44i.

Mais que leur donnera-t-il, nu, dépouillé comme il est? Les soldats avares et impitoyables ont partagé jusqu'à ses habits, et joué sa tunique mystérieuse. Il n"a pas de quoi se faire enterrer. Son corps même n"est plus à lui : il est la \ictime de tous les pécheurs ; il nV a goutte de son sang qui ne soit due à la justice de Dieu son Père. Pau\Te esclave, qui n'a plus rien en son pouvoir, dont il puisse disposer par son testament ! Il a perdu jusqu'à son Père, auquel il s'est glorifié tant de fois d'être si étroitement uni. C'est son Dieu, ce n'est plus son Père. Au lieu de dire comme aupai'avant : « Tout ce qui est à vous est à moi, » il ne lui demande plus qu'un regard : Respice in me; et il ne peut l'obtenir et il s'en voit abandonné : Qxiare me dereliquisti? Ainsi, de quelque côté qu'il tourne les yeux, il ne voit plus rien qui lui appartienne. Je me trompe, il voit Marie et saint Jean : tout le reste des siens l'ont abandonné, et ils sont là pour lui dire : Nous sbmnies à vous. Voilà tout le bien qui lui reste et dont il peut disposer par son testament. Mais c'est à eux qu'il faut donner, et non pas les donner eux-mêmes. 0 amour ingénieux de mon Maître ! Il faut leur donner, il faut les donner. 11 faut donner Marie au disciple, et le disciple à la divine Marie. Ego diïedo meo, dit-il. Mon Maître, je suis à vous ; usez de moi comme il vous plaira. Voyez la suite : Et ad me conversio ejus. « Fils, dit-il, voilà votre mère. )) 0 Jean, je vous donne Maiûe ; et je vous donne en même temps à Marie : Marie est à saint Jean, saint Jean à Marie. Vous devez vous rendre hem-eux l'un et Tautre par une mutuelle possession. Ce ne vous est pas un moincke avantage d"être dmmés que de recevoir : et je ne vous emicliis pas plus par le don que je vous fais que par celui que je fais de yq\\%. ^^^J^r^^i

Mais, mes frères, entrons puis profondément dans cet admirable mystère : recherchons par les Ecritures quelle est cette seconde naissance qui fait saint Jean le fils de Marie, quelle est cette nouvelle fécondité qui rend Marie mère de saint Jean, et développons les secrets d'une belle théologie qui mettra cette vérité dans son jour. Saint Paul, parlant de notre Sauveur après rinfamie de sa mort et la gloire de sa résuiTection, en a dit ces belles paroles : « Nous ne connaissons plus maintenant personne selon la chair ; et si nous avons connu autrefois Jésus- Christ selon la chair, maintenant qu"il est mort et ressuscité, nous ne le connaissons plus de la sorte. ■>■ Que veut dire cette parole, et quel est le sens de l'apôtre? Veut-il dire que le Fils de Dieu s'est dépouillé, en mourant, de sa chah' humaine et qu'il

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ne l'a point reiDrise en sa glorieuse résurrection? Non, mes frères, à Dieu ne plaise ! Il faut trouver un autre sens à cette belle paiole du divin Apôtre qui nous ouvi^e l'intelligence de ses sentiments. Ne le cherchez pas, le voici : il veut dire que le Fils de Dieu, dans la gloire de sa résurrection, a bien la vérité de la chair, mais qu'il n'en a plus les infii-mités ; et pour toucher encore plus le fond de cette excellente doctrine, entendons que THomme-Dieu, Jésus-Clnist, a eu deux naissances et deux vies, qui sont infiniment différentes.

La première de ces naissances l'a tiré du sein de Marie, la seconde l'a fait sortir du sein du tombeau. En la première, il est né de l'Esprit de Dieu, mais par une Mère mortelle ; et de là il en a tiré la mortalité. Mais en sa seconde naissance, nul n'y a part que son Père céleste ; c'est pourquoi il n'y a plus rien que de glorieux. Il était de sa Providence d'accommoder ses sentiments à ces deux manières de vie si contraires : de là vient que dans la première il n'a pas jugé indignes de lui les sentiments de faiblesse humaine ; mais dans sa bienheureuse résurrection, il n'y a plus rien que de grand et tous ses sentiments sont d'un Dieu qui répand sur l'humanité qu'il a prise tout ce que la divinité a de plus auguste. Jésus, en conversant parmi les mortels, a eu faim, a eu soif ; il a été quelquefois saisi par la crainte, touché par la douleur ; la pitié a serré son cœur, elle a ému et altéré son sang, elle lui a fait répandre des larmes. Je ne m'en étonne pas, clnétiens : c'étaient les jours de son humiliation qu'il devait passer dans l'infirmité. Mais durant les jours de sa gloire et de son immertahté, après sa seconde naissance, par laquelle son Père l'a ressuscité pour le faire asseoir à sa droite, les infirmités sont bannies et la toute-puissance divine, déployant sur lui sa vertu, a dissipé toutes ses faiblesses. Il commence à agir tout à fait en Dieu : la manière en est incomj)réhensible, et tout ce qu'il est permis aux mortels de dire d'un inystère si haut, c'est qu'il n'y faut plus rien concevoir de ce que le sens humain peut imaginer ; si bien qu'il ne nous reste ])lus que de nous écrier hardiment, avec l'incomparable docteur des Gentils, que si nous avons connu Jésus-Christ selon sa naissance moitelle, dans les sentiments de la chair, niinc jam tton novimiis, mainlenant qu'il est glorieux et ressuscité, nous ne le connaissons plus de la sorte, et tout ce (|ue nous y concevons est divin.

Selon cette doctrine du divin Ajjotre, je ne craindrai j)as d'a.ssurer que Jésus-Christ ressuscité regarde Marie d'une

autre manière que ne faisait pas Jésus-Christ niortol. Car, mes frères, sa mortalité Va fait naître dans la dépendance de celle qui lui a donné la vie : « Il lui était soumis et obéissant », dit révangéliste. Tout Dieu qu'était Jésus, Famour qu'il avait pour sa sainte ]\[ère était mêlé sans doute de cette crainte filiale et respectueuse que les enfants bien nés ne perdent jamais. Il était accompagné de tontes ces douces émotions, de toutes ces inquiétudes aimables qu'une affection sincère imprime toujours dans les cœurs des hommes mortels : tout cela était bienséant durant les jours de faiblesse. Mais enfin voilà Jésus en la croix : le temps de mortalité va passer. Il va commencer désormais à aimer Marie d'une autre manière : son amour ne sera pas moins ardent ; et, tant que Jésus-Christ sera homme, il n'oubliera jamais cette Vierge Mère. Mais après sa bienheureuse résurrection, il faut bien qu"il prenne un amour convenable à l'état de sa gloire.

Que de^^end^ont donc, chrétiens, ces respects, cette déférence, cette complaisance obligeante, ces soins si particuliers, ces douces inquiétudes qui accompagnaient son amour? Mourront-ils avec Jésus-Chi'ist, et Marie en sera-t-elle à jamais privée? Clu'étiens, sa bonté ne le permet pas. Puisqu'il va entrer par sa mort en un état glorieux où il ne les peut plus retenir, il les fait passer en saint Jean et il entreprend de les faire revi\Te dans le cœur de ce bien-aimé. Et n'est-ce pas ce que veut dire le gTand saint Paulin par ces éloquentes paroles : Jam sciUcet ai Immana fracjiUtate, qua erat natus ex fœmina, per crucis modem demigrans in œternitatem Dei, ut esset in gloria Dei Patris, delegat liomini jura pietatis liumanœ : « Étant prêt de passer, par la mort de la croix, de l'infirmité humaine à la gloire et à l'éternité de son Pèi-e, il laisse à un homme mortel les sentiments de la piété humaine. » Tout ce que son amom' avait de tendre et de respectueux pour sa sainte Mère \i\Ta maintenant dans le cœur de Jean : c'est lui qui sera le fils de Marie ; et, pour établir entre eux éternellement cette alliance mystérieuse, il leur parle du haut de sa croix, non point avec une action tremblante comme un patient prêt à rendre l'âme, « mais avec toute la force d'un homme vivant, et toute la fermeté d'un Dieu qui doit ressusciter » : Plena virtide vivenfis et constantia resurrecturi. Lui qui tourne les cœurs ainsi qu'il lui plaît et dont la parole est toute-puissante, opère en eux tout ce qu'il leur dit et fait Marie mère de Jean, et Jean fils de ^Marie.

Car qui pourrait assez exprimer quelle fut la force de cette

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parole sur Tesprit de Pun et de l'autre? Ils gémissaient au pied de la croix, toutes les plaies de Jésus-Christ déchiraient leurs âmes, et la vivacité de la douleur les avait presque rendus insensibles. Mais lorsqu'ils entendirent cette voix mourante du dernier adieu de Jésus, leurs sentiments furent réveillés par cette nouvelle blessure; toutes les entrailles de Marie furent renversées, et il n'y eut goutte de sang dans le cœur de Jean qui ne fût aussitôt émue. Cette parole entra donc au fond de leurs âmes ainsi qu'un glaive tranchant ; elles en furent percées et ensanglantées avec une douleur incroyable : mais aussi leur fallait-il faire cette violence, il fallait de cette sorte entr' ouvrir leurs cœurs, afin, si je puis parler de la sorte, d'enter en l'un le respect d'un fils, et dans l'autre la tendresse d'une bonne mère. C^r^J^r 44 i .

Voila donc Marie mère de saint Jean. Quoique son amour maternel, accoutumé d'embrasser un Dieu, ait peine à se terminer sur un homme et qu'une telle inégalité semble plutôt lui reprocher son malheur que la récompenser de sa perte, toutefois la parole de son Fils la presse ; l'amour que le Sauveur a eu pour saint Jean l'a rendu un autre lui-même, et fait qu'elle ne croit pas se tromper quand elle cherche Jésus-Christ en lui. Grand et incomparable avantage de ce disciple chéri ! Car de quels dons l'aura orné le Sauveur, pour le rendre digne de remplir sa place? Si l'amour qu'il a pour la sainte Vierge Fobhge à lui laisser son portrait en se retirant de sa vue, ne doit-il pas lui avoir donné une image vive et naturelle? Quel doit donc être le grand saint Jean, destiné à demeurer sur la teri'e pour y être la représentation du Fils de Dieu après sa mort; et une représentation si parfaite qu'elle puisse charmer la douleur, et tromper, s'il se peut, l'amour de sa sainte Mère par la naïveté de la ressemblance !

D'ailleurs quelle abondance de grâces attirait sur lui tous les jours l'amour maternel de Marie et le désir qu'elle avait conçu de former en lui Jésus-Christ! Combien s'échauffaient tous les jours les ardeurs de sa charité par la chaste communication de celles qui brûlaient le cœur de Marie ! Et à quelle perfection s'avançait sa chasteté virginale qui était sans cesse épurée par les regards modestes de la sainte Vierge et par sa conversation angélique!

Apprenons de là, chrétiens, quelle est la force de la pureté. C'est elle qui mérite à saint Jean la familiarité du Sauveur; c'est elle qui le rend digne d'hériter de son amour pour Marie,

de succéder en sa place, d'être honoré de sa ressemblance. C'est elle qui lui fait tomber Marie en partage et lui donne une mère vierge. Elle fait quelque chose de plus : elle lui ouvre le cœur de Jésus et lui en assiu'e la possession.

TROISIEME POINT

Je Fai déjà dit, chiétiens, il ne suffit pas au Sauveur de répandi*e ses dons sur saint Jean ; il veut lui donner jusqu'à la source. Tous les dons viennent de l'amour ; il lui a donné son amour. C'est au cœur que l'amour prend son origine ; il lui donne encore le cœur, et le met en possession du fonds dont il lui a déjà donné tous les fruits. Viens, dit-il, ô mon cher disciple : je t'ai choisi devant tous les temps pour être le docteur de la charité, viens la boire jusque dans sa source ; viens y prendre ces paroles pleines d'onction par lesquelles tu attendriras mes fidèles : approche de ce cœur qui ne respire que l'amour des hommes et, pour mieux parler de mon amour, viens sentir de près les ardem's qui me consument.

Je ne m'étendi-ai pas à vous raconter les avantages de saint Jean. Mais, Jean, puisque vous en êtes le maître, ouvrez-nous ce cœur de Jésus, faites-nous-en remarquer tous les mouvements que la seule charité excite. C'est ce qu'il a fait dans tous ses écrits : tous les écrits de saint Jean ne tendent qu'à exphquer le cœm* de Jésus. En ce cœur est l'abrégé de tous les mystères du christianisme : mystères de charité dont l'origine est au cœur; un cœur, s'il se peut dire, tout pétii d'amour : toutes les palpitations',' tous les battements de ce cœur, c'est la charité qui les produit. Voulez-vous voir saint Jean vous montrer tous les secrets de ce cœur? Il remonte « jusqu'au principe » : In principio. C'est pour venir à ce terme : Et hahitavit : « Il a habité parmi nous. » Qui l'a fait ainsi habiter avec nous? L'amour : « C'est ainsi que Dieu a aimé le monde » : Sic Deus dilexit mundum. C'est donc l'amour qui l'a fait descendre pour se revêtir de la natm'e humaine. Mais quel cœur am'a-t-il donné à cette natm'e humaine, sinon un cœur tout pétri d'amour?

C'est Dieu qui fait tous les cœurs, ainsi qu'il lui plaît. « Lo cœur du roi est dans sa main », comme celui de tous les autres : Cor régis in manu Dei est. Régis, du roi Sauveur. Quel autre cœur a été plus dans la main de Dieu? C'était le cœur d'un Dieu, qu'il réglait de près, dont il conduisait tous les mouvements. Qu'aura

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donc fait le Verbe divin, en se faisant homme, sinon de se former un cœur sur lequel il imprimât cette charité infinie qui l'obUgeait à venir au monde? Donnez-moi tout ce qu'il y a de tendre, tout ce qu'il y a de doux et d'humain : il faut faire un Sauveur qui ne puisse souffrir les misères sans être saisi de douleur ; qui, voyant les brebis perdues, ne puisse supporter lem^s égarements. Il lui faut un amour qui le fasse courir au péril de sa vie, qui lui fasse baisser les épaules pour charger dessus sa brebis perdue ; qui lui fasse crier : « Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi » : Si quis situ, veniat ad me: « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués )) : Venite ad me, omnes qui laioratis. Venez, pécheurs ; c'est vous que je cherche. Enfin, il lui faut un cœur qui lui fasse dire : « Je donne ma vie, parce que je le veux » : Ego pono eam a meipso. C'est moi qui ai un cœur amoureux, qui dévoue mon corps et mon âme à toutes sortes de tourments.

Voilà, mes frères, quel est le cœur de Jésus, voilà quel est le mystère du christianisme. C'est pourquoi l'abrégé de la foi est renfermé dans ces paroles : « Pour nous, nous avons cru à l'amour que Dieu a pour nous » : Nos credidimus caritati quam habei Deus in nohis. Voilà la profession de saint Jean. Pourquoi le Juif ne croit-il pas à notre Évangile? Il reconnaît la puissance, mais il ne veut pas croire à l'amour : il ne peut se persuader que Dieu nous ait assez aimés pour nous donner son Fils. Pour moi, je crois à sa charité ; et c'est tout dire. Il s'est fait homnie, je le crois ; il est mort pour nous, je le crois ; il aime et qui aime fait tout : Credidimus caritati.

Mais si nous y croyons, il faut l'imiter. Ce cœur de Jésus embrasse tous les fidèles : c'est là où nous sommes tous réunis, « pour être consommés dans l'unité » : Vt sint consummati in unum. C'est le cœur qui parlait, lorsqu'il disait : « Mon Père, je veux que là où je suis, mes disciples y soient aussi avec moi » : Volo ut ubi sum ego, et itli sint mecum. Il ne distrait personne, il appelle tous ses enfants et nous devons nous aimer « dans les entrailles de la charité de ce divin Sauveur » : In visceribus Jesu Christi. Ayons donc un cœur de Jésus-Christ, un cœur étendu, qui n'exclue personne de son amour. C'est de cet amour réciproque qu'il se formera une chaîne de charité qui s'étendra du cœur de Jésus dans tous les autres pour les lier et les unir inviolablement : ne la rompons pas ; ne refusons à aucun do nos frères d'entrer dans cette sainte union de la charité de Jésus-Christ. 11 y a place pour tout le monde. Usons sans envie des biens qu'elle nous procure : nous ne les perdons pas en

les cominuiiiquant aux autres, mais nous les possédons d'autant plus sûrement : ils se nmltiplient pour nous avec d'autant plus d'abondance que nous désirons plus généreusement les partager avec nos frères. Et pourquoi veux-tu arracher ton frère de ce cœur de Jésus-Clmst? Il ne souffre point de séparation : il « te vomira » toi-même. Il supporte toutes les infirmités, pourvu que la charité dont nous sommes animés les couvre. Aimons-nous donc dans le cœur de Jésus. « Dieu est charité ; et qui persévère dans la charité demeure en Dieu, et Dieu en lui. » Ah ! qui me donnera des amis que j'aime véritablement par la charité? Lorsque je répands en eux mon cœur, je le répands en Dieu qui est charité. « Ce n'est pas à un homme que je me confie ; mais à celui en qui il demeure, pour être tel. Et dans ma juste confiance, je ne crains point ces résolutions si changeantes de Tinconstance humaine » : Non liomini committOy sed ilU in quo manei ut talis sit. Nec in mea seciiritate crastinum illud humanœ cogitationis incertum omnino formido. C'est ainsi que s'aiment les bienheureux esprits.

L'amour, qui les unit intimement entre eux, s'échauffe de plus en plus dans ces mutuels embrassements de leurs cœurs. Ils s'aiment en Dieu, qui est le centre de leur union ; ils s'aiment pour Dieu, qui est tout leur bien. Us aiment Dieu dans chacun de leurs concitoyens qu'ils savent n'être grands que par lui ; et vivement sensibles au bonhem* de leurs frères, ils se trouvent heureux de jouir en eux et par eux des avantages qu'ils n'auraient pas eux-mêmes : ou plutôt, ils ont tout ; la charité leur approprie Funiversahté des dons de tout le corps, parce qu'elle les consomme dans cette unité sainte qui, les absorbant en Dieu, les met en possession des biens de toute la cité céleste.

Voulons-nous donc, mes frères, participer ici-bas à la béatitude céleste? aimons-nous ; que la charité fraternelle remplisse nos cœm's : elle nous fera goûter, dans la douceur de son action, ces délices inexprimables qui font le bonheur des saints ; elle enrichira notre pauvi'eté, en nous rendant tous les biens communs ; et ne formant de nous tous qu'un cœur et qu'une âme, elle commencera en nous cette unité divine qui doit faire notre éternel bonhem- et qui sera parfaite en nous lorsque, l'amour ayant entièrement transformé toutes nos puissances, Dieu sera tout en tous.

Ml) == BOSSUKT. — CHAP. IV

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