‹ BossuetChapitre 28 sur 40 · SERMON SUR LA PREDICATION · texte numérisé non relu

SERMON SUR LA PREDICATION

Carême des Carmélites; second dimanche, 13 mars 1661.

A ce sermon qu'on appelle ordinairement sermon sur la parole de Dieu, nons laissons le titre que Bossuet lui a donné dans le manuscrit. H fut prononcé quatre jours après la mort de Mazarin, au Carmel du fauboui'g Saint- Jacques où Bossuet prêchait, cette année-là, le Carême. Dans l'auditoii-e se trouvait une reine. Était-ce la reine mère, x\nne d'Autriche, ou la jeune Marie-Thérèse, on n'en sait rien. « Ce beau discours, dit excellemment M. Urbam, est une véritable rhétorique sacrée. A lui seul, il suffit pour montrer quelle haute idée Bossuet se faisait de la prédication. » A la vérité, c'est là une méditation bien plus qu'un discours, et une méditation assez laborieuse. Bossuet, l'éloquence même, ne se sera peut-être jamais montré moins éloquent — au sens éclatant du mot — que dans cette description de l'éloquence clu'étienne. Si l'on veut bien y prendi*e garde, on conviendi'a sans peine qu'un élan trop lyrique n'était pas ici de saison. Bossuet, toujours prêt à s'élever, ici devait s'appliquer à descendre jusqu'à cette zone profonde où se tient « le conseil du cœur». Le premier point est un peu pesant, mais en revanche que d'inépuisables richesses dans les deux autres ! La lecture du manuscrit est particuHèrement difficile, à cause du grand nombre de surcharges et de renvois. La première édition vraiment critique en a été donnée par M. Gazier.

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M. Lebcarq et M. Urbain ont complété le travail de M. Gazier.

Hic est Filius meus dilectus, in quo mihi hene complaeui : ipsiim audiie.

Celui-ci est mon Fils bien-aimé, dans lequel je me suis plu : écoutez-le.

{Malth., XVII, 5.)

J'ai remarqué, chrétiens, qu'en même temps que fut entendue cette voix du Père céleste qui nous commande d'écouter son Fils, Moïse et Élie disparurent, et que Jésus se trouva tout seul : El dum fieret vooc, inventus est Jésus solus. D'où vient que Moïse et Élie se retirent à cette parole? Chrétiens, voici le secret développé par l'Apôtre : « Autrefois, dit-il, Dieu ayant parlé en différentes manières par la bouche de ses prophètes » (écoutez et comprenez ce discours : vous avez parlé, ô prophètes, mais vous avez parlé autrefois) ; « maintenant, en ces derniers temps, il nous a parlé par son propre Fils. » C'est pourquoi dans le même temps que Jésus-Christ paraît comme maître. Moïse et Elie se retirent. La Loi, tout impérieuse qu'elle est, tient à gloire de lui céder; les prophètes, tout clairvoyants qu'ils sont, se vont néanmoins cacher dans la nue : Intrantihus illis in nuhem; — Nubes... obumhravit eos; comme si par cette action ils disaient tacitement au Sauveur : Nous avons parlé autrefois au nom et par Tordre de votre Père ; maintenant que vous ouvrez votre bouche pour exphquer vous-même les secrets du ciel, notre commission est expirée; notre autorité se confond dans l'autorité supérieure; et, n'étant que les serviteurs, nous cédons humblement la parole au Fils.

Chrétiens, c'est cette parole du Fils qui résonne de tous côtés dans les chaires évangéUques ; ce n'est plus sur la chaire de Moï^o que nous sommes assis, mais sur la chaire de Jésus- Christ, d'où nous faisons retentir sa voix et son Évangile. Apprendre dans quel esprit on doit écouter notre parole ou plutôt la parole du Fils de Dieu même, par les prières de celle qui le conçut, dit saint Augustin, premièrement par l'ouïe, et qui, par l'obéissance qu'elle rendit à la Parole éternelle, se rendit dirae de le concevoir dans ses bénies entrailles. Ave.

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Le temple de Dieu, mes sœurs, a deux places augustes et vénérables, je veux dire l'autel et la chaire. Là se présentent les requêtes, ici se publient les ordonnances : là, les ministres des choses sacrées parlent à Dieu de la part du peuple ; ici, ils parlent au peuple de la part de Dieu : là Jésus-Christ se fait adorer dans la vérité de son corps ; il se fait reconnaître ici dans la vérité de sa doctrine. 11 y a une très étroite alhance entre ces deux places sacrées, et les œuvres qui s'y accomplissent ont un rapport admirable. Le mystère de l'autel ouvre le cœur pour la chaii-e ; le ministère de la chaire apprend à s'approcher de l'autel. De l'un et de l'autre de ces deux endroits est distribuée aux fidèles de Dieu une nourriture céleste; Jésus-Christ prêche dans l'un et dans l'autre ; là, rappelant en notre pensée la mémoire de sa Passion et nous apprenant par même moyen à nous sacrifier avec lui, il nous prêche d'une manière muette ; ici, il nous donne des instructions animées par la \ive voix ; et si vous voulez encore un plus grand rapport, là, par l'efficace du Saint-Esprit et par des paroles mystiques, auxquelles on ne doit point penser sans tremblement, se transforment les dons proposés au corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ; ici, par le même Esprit et encore par la puissance de la parole divine, doivent être secrètement transformés les fidèles de Jésus-Chiist pour être faits son corps et ses membres.

C'est à cause de ce rapport admirable entre l'autel et la chaire que quel(]ues docteurs anciens n'ont pas craint de prêcher a'ix fidèles qu'ils doivent approcher de l'une et de l'autre avec une vénération semblable ; et sur ce sujet, chrétiens, vous serez bien aises d'entendi'e des paroles remai'quables de saint Augustin, qui sont renommées parmi les savants, et que je rapporterai en leur entier dès le commencement de ce discours, auquel elles doivent servir de fondement. Voici comme pai'le ce grand évêque {EornHie xxvi, pai'mi ses Cinquante) : « Je vous demande, mes frères, laquelle de ces deux choses vous semble de plus G^rande dignité, la parole de Dieu ou' le corps de Jésus- Christ. Si vous voulez dire la vérité, vous répondrez sans doute que la pai'ole de Jésus-Christ ne vous semble pas moins estimable que son corps. Ainsi donc, autant que nous apportons de précaution pour ne pas laisser tomber à terre le corps de Jésus-Christ qu'on nous présente, nous en devons autant apporter poiu* ne pas laisser tomber de notre cœur la parole de Jésus-Cluist qu'on nous annonce ; parce que celui-là n'est pas moins coupable qui écoute négligemment la sainte parole

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que celui qui laisse tomber par sa faute le corps même du Fils de Dieu. »

Voilà les propres termes de saint Augustin, qui me donnent lieu, chrétiens, d'approfondir aujourd'hui ce secret rapport entre le mystère de l'Eucharistie et le ministère de la parole, pai-ce que je ne trouve rien de plus efficace pour attirer le respect à la sainte prédication, ni rien aussi de plus convenable pour expliquer les dispositions avec lesquelles il la faut entendre. Ce rapport dont nous parlons consiste en trois choses, que je vous prie d'écouter attentivement.

Je dis premièrement, chi'étiens, qu'avec la même religion que vous désirez que l'on vous donne à l'autel la vérité du corps de Notre-Seigneur, vous devez désirer aussi que l'on vous prêche en la chaire la vérité de sa parole. C'est la première disposition ; mais il faut encore passer plus avant. Car comme il ne suffit pas que vous receviez au dehors la vérité de ce pain céleste, et que vous vous sentez obligés d'ouvrir la bouche du cœur plutôt même que celle du corps, ainsi, pour bien entendre la sainte parole, vous devez être attentifs au dedans et prêter l'oreille du cœur. Ce n'est pas assez, chrétiens, et voici la perfection du rapport et la consommation du mystère. Comme en recevant dans le cœur cette nourriture sacrée, vous devez tellement vous en sustenter qu'il paraisse à votre bonne disposition que vous avez été nourris à la table du Fils de Dieu ; ainsi vous devez profiter de sorte de sa parole divine qu'il paraisse par votre vie que vous avez été instruits dans son école.

Si vous vous mettez aujourd'hui dans ces saintes dispositions, vous écouterez Jésus-Christ de la manière qu'il veut qu'on l'écoute : Ipsum audite. Vous écouterez au dehors la vérité de sa parole ; vous écouterez au dedans sa prédication intérieure ; ainsi vous apprendrez la perfection qui est de l'écouter dans vos entreprises et de vous montrer ses disciples par l'obéissance : Ipsuyn audite.

Madame, cette matière est digne de l'audience que nous donne aujourd'hui Votre Majesté. C'est principalement aux rois de la terre qu'il faut apprendre à écouter Jésus-Christ dans les saintes prédications, afin qu'ils entendent du moins en public cette vérité qu'on leur déguise en particuHer par tant de sortes d'artifices, et que la parole de Dieu, qui est un ami qui ne flatte pas, les désabuse des flatteries de leurs courtisans. Votre Majesté, madame, y donne peu d'attention ; et comme elle est déjà prévenue d'un grand amour pour la vérité, elle

3roira facilement ce que je vais tâcher de prouver : qu'il ne faut chercher dans les chaires que la vérité éternelle.

PREMIER POINT

Les cln-étiens déhcats qui, ne connaissant pas la croix du sauveur, qui est le gi'and mystère de son royaume, cherchent 3artout ce qui les flatte et qui les délecte, même dans le temple ie Dieu, s'imaginent être innocents de désirer dans les chaires es cUscoui's qui plaisent et non ceux qui touchent et qui édifient, ît énervent par ce^ moyen toute l'ef&cace de l'Évangile. Pom" es désabuser aujourd'hui de cette erreur si dangereuse, voici a proposition que j'avance : que comme il n'y a aucun homme issez insensé pour ne chercher pas à l'autel la vérité du mystère, lussi aucun ne doit être assez téméraire pour ne chercher pas] à la chaire la pm'eté de la parole. C'est ce que j'ai à faire ioii dans ce premier point. J'espère que la preuve en est conîluante.

Pour établir ce rapport, je pose ce fondement nécessaire que, ;elon le conseil de Dieu dans la dispensation [du] mystère du ^^erbe incarné, il devait se montrer aux hommes en deux nanières différentes : premièrement, il devait paraître dans a vérité de sa parole. Et voici la raison sohde de ces différentes ipparitions. C'est qu'étant le Sauveur du monde, il devait lécessairement se manifester par tout le monde : par conséquent 1 ne suffit pas qu'il se montre dans la Judée et dans un coin ie la terre ; il faut qu'il paraisse par tous les endroits où la r^olonté de son Père lui a prédestiné des élus : si bien que ce nême Jésus, qui s'est montré seulement dans la Palestine 3ar la vérité de sa chair, a été ensuite porté par tout l'univers 3ar la vérité de sa parole ; et c'est en cet état, chrétiens, qu'il ;e découvre maintenant à nous, en attendant le jour bienheureux où nous le verrons dans sa gloire.

Ce mystère que je vous prêche paraît assez clairement dans lotre Évangile {transfiguration). Car c'est une chose digne de 'emarque que dans le même moment que saint Pierre, admirant Jésus environné de lumière, se veut faire un domicile sur le rhabor, poui* jouir éternellement de sa vue, dans le même noment, chrétiens, adhuc eo îoquente, la gloire de Jésus-Christ iisparaît, un nuage couvre les disciples, d'où sortit cette voix du Père : « Celui-ci [est mon Fils bien-aimé...], écoutez-le.» Comme

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s'il eût dit à saint Pierre, ou plutôt en sa personne aux fidèles qui devaient suivre : Cette vie mortelle et caduque n'est pas le temps de voir Jésus-Christ ; un nuage le dérobera à vos yeux loi-squ'il viendi-a reprendre sa place dans la gloire du sein paternel. Mais ne croyez pas toutefois que vous en perdiez tout à fait la vue. Car, en cessant de le voir dans la vérité de son corps, vous le^ pourrez toujours contempler dans la vérité de sa doctrine. Écoutez-le seulement et regardez ce divin Maître dans son Évangile : Ipsum audite.

C'est ce qui a fait dire à Tertullien, dans le livre de la Résurrection, que la parole de vie est comme la chair du Fils de Dieu : Itaque sermonem constituens vivificatorem..., eumdem etiam carnem suam dixit\ et au savant Origène {Homélie xxxv sur saint Mathieu), que la parole qui nourrit les âmes est une espèce de corps dont le Fils de Dieu s'est revêtu. Panis quem Deus corpus suum esse fatetur, verhum est nutritorium animarum. Que veulent-ils dire, messieurs, et quelle ressemblance ont-ils pu trouver entre le corps de notre Sauveur et la parole de son Évangile? Voici le fond de cette pensée : c'est que le Fils de .Dieu retirant de nous cette apparence visible, et désirant néanmoins demeurer encore avec ses fidèles, il a pris comnie une espèce de second corps, je veux dire la parole de son Évangile, qui est, en effet, comme un corps dont sa vérité est revêtue ; et en ce nouveau corps, âmes saintes, il vit et il converse encore avec nous ; il agit et il travaille encore pour notre salut ; il prêche et il nous donne tous les jours des enseignements de vie éternelle.

C'est pour cela que les saints docteurs ont tant de fois comparé la parole de l'Évangile avec le sacrement de l'Eucharistie ; c'est pour cela que saint Augustin a prêché sans crainte que la parole de Jésus-Christ n'est pas moins vénérable que son corps même. Vous l'avez ouï, clirétiens ; nous pèserons peutêtre ces mots en un autre lieu. Maintenant, pour ne rien confondre, faisons cette réflexion sur toute la doctrine précédente. Si vous l'avez assez entendue, vous devez maintenant être convaincus que les prédicateurs de l'Évangile ne montent pas dans les chaires pour y faire de vains discours qu'il faille entendre pour se divertir. A Dieu ne plaise que nous le croyions ! Ils y montent dans le même esprit qu'ils vont à l'autel. Ils y montent })our y célébrer un mystère, et un mystère semblable à celui de l'Eucharistie. Car le corps de Jésus-Christ n'est pas phis réellement dans le sacrement adorable que la vérité de Jésus-

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jlmst est dans la prédication évangélique. Dans le mystère le rEucliaristie, les espèces que vous voyez sont des signes, nais ce qui est enfermé dedans, c'est le corps même de Jésus ]lmst. Et dans les discours sacrés, les paroles que vous entendez ont des signes, mais la pensée qui les produit et celle qu'elles ^ous portent, c'est la vérité même du Fils de Dieu.

Que chacun parle ici à sa conscience et s'interroge soi-même 'n quel esprit il écoute. Que chacun pèse devant Dieu si c'est m crime médiocre de ne faire plus, comme nous faisons, qu'un hvertissement et un jeu du plus grave, du plus important, du )lus nécessaire emploi de FÉgUse. Car c'est ainsi [que] les aints conciles nomrne[ut] le ministère de la parole. Mais pensez naintenant, mes frères, quelle est l'audace de ceux qui attendent )u exigent même des prédicateurs autre chose que l'Évangile ; |ui veulent qu'on leur adoucisse les vérités clirétiennes, ou [ue, pour les rendi'e agi'éables, on y mêle les inventions de "esprit humain ! Ils pourraient avec la même hcence souhaiter le voir violer la sainteté de l'autel en falsifiant les mystères. >tte pensée vous fait horreur. Mais sachez qu'il y a pareille tbhgation de traiter en vérité la sainte parole et les mystères acres. D'où il faut tirer cette conséquence, qui doit faire rembler tout ensemble et les prédicateurs et les auditeurs, que, cl que serait le crime de ceux qui feraient ou exigeraient la ;élébration des divins mystères autrement que Jésus-Clirist le les a laissés, tel est l'attentat des prédicateurs et tel celui les auditeurs, ^quand ceux-ci désirent et que ceux-là donnent a parole de l'Évangile autrement que ne l'a déposée entre les nains de son Eghse ce céleste Prédicateur que le Père nous irdonne aujourd'hui d'entendre : Ipsum audite.

Car c'est suivant ces principes, mes sœurs, [que] l'apôtre 'useigne aux prédicatem's qu'ils doivent s'étudier non à se aire renommer par leur éloquence, mais à « se rendre recommanlables à la conscience des hommes par la manifestation de la 'érité » ; où il leur enseigne deux choses : en quel heu et par piel moyen ils doivent se rendre recommandables. Où? Dans os consciences. Comment? Par la manifestation de la vérité. ']t l'un est une suite de l'autre. Car les oreilles sont flattées )ar la cadence et l'an'angement des paroles ; lïmagination, •éjouie par la déhcatesse des pensées ; l'esprit, persuadé quelqueois par la vraisemblance du raisonnement : la conscience veut a vérité ; et comme c'est à la conscience que parlent les préciîateurs, ils doivent rechercher, mes sœurs, non des brillants

qui égayent, iii une harmonie qui délecte, ni des mouvements qui chatouillent, mais des éclairs qui percent, un tonnerre qui émeuve, une foudre qui brise les cœurs. Et où trouveront-ils toutes ces grandes choses, s'ils ne font luire la vérité et parler Jésus-Christ lui-même? Dieu a les orages en sa main, il n'appartient qu'à lui de faire éclater dans les nues le son du tonnerre : il lui appartient beaucoup plus d'éclairer et de tonner dans les consciences et de fendre les cœurs endurcis, par des coups de foudre; et s'il y avait un prédicateur assez téméraire pour attendre ces grands effets de son éloquence, il me semble que Dieu lui dit comme à Job : Si habes hmchium sicut Deus, et si voce simili tonas... « Si tu crois avoir un bras comme Dieu et tonner d'une voix semblable, achève et fais le Dieu tout à fait ; élève-toi dans les nues, parais eu ta gloire, renverse les superbes en ta fureur », et dispose à ton gré des choses humaines : Circumda tihi decorem, et in sublime erigere, et esto gloriosus... Disperge superbos in fur or e tuo. Quoi ! avec cette faible voix imiter le tonnerre du Dieu vivant !... N'affectons pas d'inuter la force toute-p[uissante] de la voix de Dieu par notre faible éloquence.

Que si vous voulez savoir maintenant quelle part peut donc avoir l'éloquence dans les discours chrétiens, saint Augustin vous dira qu'il ne lui est pas permis d'y paraître qu'à la suite de la sagesse. Sapientiam [de domo sua, id est, pectore sapientis, procedere intelligas, et tanquam inseparabilem famulam, etiam non vocata77i, sequi eloqueniiam\ Il y a ici un ordre à garder ; la sagesse marche devant comme la maîtresse, l'éloquence s'avance après comme la suivante. Mais ne remarquez-vous pas. Chrétiens, la circonspection de saint Augustin, qui dit qu'elle doit suivre sans être appelée? Il veut dire que l'éloquence, pour être digne d'avoir quelque place dans les discours chrétiens, ne doit pas être recherchée avec trop d'étude. Il faut qu'elle semble venir comme d'elle-même, attirée par la grandeur des choses, et pour servir d'interprète à la sagesse qui parle. Mais quelle est cette sagesse, messieurs, qui doit parler dans les chaires, sinon Notre-Seigneur Jésus-Christ qui est la sagesse du Père, qu'il nous ordonne aujourd'hui d'entendre? Ainsi lo prédicateur évangéhque, c'est celui qui fait parler Jésus-Clirist. Mais il ne lui fait pas tenir un langage d'homme, il craint de donner un corps étranger à sa vérité éternelle : c'est pourquoi il puise tout dans les Écritures, il en emprunte même les termes sacrés, non seulement pour fortifier, mais pour embellir son

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discours. Dans le désir qu'il a de gagner les âmes, il ne cherche que les choses et les sentiments. Ce n'est pas, dit saint Augustin, qu'il néglige les ornements de l'élocution quand il les rencontre en passant, et qu'il les voit fleurir devant lui par la force des bonnes pensées qui les poussent; mais aussi n'afîecte-t-il pas de s'en trop parer, et tout appareil lui est bon, pourvu qu'il soit un miroir oii Jésus-Christ paraisse en sa vérité, un canal d'où soit?nt en leur pureté les eaux vives de son Évangile, ou, s'il faut quelque chose de plus animé, un interprète fidèle qui n'altère, ni ne détourne, ni ne mêle, ni ne diminue sa sainte parole.

Vous voyez par là, clu'étiens, ce que vous devez attendi'e des prédicateurs. J'entends qu'on se plaint souvent qu'il s'en trouve peu de la sorte ; mais, mes frères, s'il s'en trouve peu, ne vous en prenez qu'à vous-mêmes : car c'est à vous de les faire tels. Voici un grand mystère que je vous annonce. Oui, mes frères, c'est aux auditeurs de faire les prédicateurs. Ce ne sont pas les prédicateurs qui se font eux-mêmes. Ne vous persuadez pas qu'on attire du ciel quand on veut cette divine parole. Ce n'est ni la force du génie, ni le travail assidu, ni la véhémente contention qui la font descendre. On ne peut pas la forcer, dit un excellent prédicateur, il faut qu'elle se donne elle-même : Non exigitur, sed donahir. Dieu n'a pas résolu de parler toujours quand il plaira à l'homme de lui commander. « H souffle où il veut », quand il veut ; et la parole de vie qui commande à nos volontés ne reçoit pas la loi de leurs mouvements : Dominatur divinus smno, non servit, et ideo non cum fiihetur loquitur, sed cum jubet. Voulez-vous savoir, chrétiens, quand Dieu se plaît de parler? Quand les hommes sont disposés à l'entendre. Cherchez en vérité la saine doctrine. Dieu vous suscitera des prédicateurs. Que le champ soit bien préparé, ni le bon grain, ni le laboureur, ni la rosée du ciel ne manqueront pas. Que si, au contraire, vous êtes de ceux qui détourne[nt] leur oreille de la vérité et qui demandent des fables et d'agréables rêveries, ad falulas autem (convertentur), Dieu commandera à ses nuées..., il retirera la saine doctrine de la bouche des prédicateurs. H env[erra] en sa fureur des prophètes insensés et téméraires, « qui disent : La paix, où il n'y a point de paix ; qui disent : Le Seigneur, le Seigneur ! et le Seigneur ne leur a point donné de commission ». Voilà le mystère que je promettais. Ce sont les auditeurs fidèles qui font les prédicateurs évangéliques, parce que les prédicateurs étant pour les

auditeurs, les uns reçoivent d'en haut ce que méritent les autres : Boe doetor accipit quod meretur auditor. Aimez donc la vérité, chrétiens, et elle vous sera annoncée ; ayez appétit de ce pain céleste, et il vous sera présenté. Souhaitez d'entendre parler Jésus-Christ, et il fera résonner sa voix jusques aux oreilles [de] votre cœur. C'est là que vous devez vous rendre attentifs, et c'est ce que je tâcherai de vous faire voir dans ma seconde partie.

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