‹ BossuetChapitre 29 sur 40 · DEUXIÈME POINT · texte numérisé non relu

DEUXIÈME POINT

Le second rapport, chrétiens, que nous avons remarqué entre la parole de Dieu et l'Eucharistie, c'est que l'une et l'autre doit aller au cœur, quoique par des voies différentes : l'une par la bouche, l'autre par l'oreille. C'est pourquoi comme celui-là boit et mange son jugement qui, approchant du mystère, prépare seulement la bouche du corps et ferme à Jésus-Christ la bouche du cœur, ainsi celui-là reçoit sa condamnation, qui, écoutant parler Jésus-Christ, lui prête l'oreille au dehors et bouche l'ouïe au dedans à cet enchanteur céleste, incantantis sapienter, et n'entend pas Jésus-Christ qui parle. Que si vous me demandez ici, chrétiens, ce que c'est que prêter l'oreille au dedans je vous répondrai en un mot que c'est écouter attentivement. Mais l'attention dont je parle n'est pas peut-être celle que vous entendez. Et il nous faut ici exphquer deux choses : combien est nécessaire l'attention, et en queUe partie de l'âme elle doit être.

Pour bien entendre, mes sœurs, quelle doit être votre attention à la divine parole, il faut s'imprimer bien avant cette vérité chrétienne qu'outre le son qui frappe l'oreille, il y a une voix secrète qui parle intérieurement, et que ce discours spirituel et intérieur, c'est la véritable prédication, sans laquelle tout ce que disent les hommes ne sera qu'un bruit inutile : Intus omnes audiiores sumus. Le Fils de Dieu ne nous permet pas de prendre le titre de maître : « Que personne, dit-il, ne s'appelle maître : car il n'y a qu'un seul maître » et un seul docteur : Unus est enim magister vester. Si nous entendons cette parole, nous trouverons, dit saint Augustin, que nul ne nous peut enseigner que Dieu : ni les hommes ni les anges n'en sont point capables. Ils peuvent bien nous parler de la vérité ; ils peuvent, pour ainsi dire, la montrer au doigt; Dieu seul la

peut enseigner, parce que lui seul nous éclaire pour discerner les objets. Ce que saint Augustin éclaircit par la comparaison de la vue. [C'est] en vain que Ton nous désigne avec le doigt les peintiu'es de cette église; [c'est] en vain que l'on nous remarque la délicatesse des traits et la beauté des coulem's où notre œil ne distingue rien, si le soleil ne répand sa clarté dessus : ainsi, parmi tant d'objets qui remplissent notre entendement, quelque soin que prenne [nt] les hommes de démêler le vrai d'avec le faux, si celui dont il est écrit qu'il « éclaire tout homme venant au monde », n'envoie une lumière invisible sur les objets et l'inteUigence, jamais nous ne ferons le discernement. C'est donc en sa lumière que nous découvrons la différence des choses ; c'est lui qui nous donne un certain sens qui s'appelle le « sens de Jésus-Christ », par lequel nous goûtons ce qui est de Dieu ; c'est lui qui ouvre le cœur et qui nous dit au dedans : C'est la vérité qu'on vous prêche. Et c'est là, comme je l'ai dit, la prédication véritable C'est ce qui a fait dire à saint Augustin : « Voici, mes frères, un gTand secret » : Magnum sacrajnenium, fratres : « Le son de la parole frappe les oreilles, le Maître est au dedans » ; on parle dans la chaire, la prédication se fait dans le cœur : Sonus verhorum [nostrorum] aures pei'cntit, magister intus est. Car il n'y a qu'un maître, qui est Jésus-Clirist ; et lui seul enseigne les hommes. C'est pourquoi ce Maître céleste a dit tant de foi^ : « Qui a des oreilles pour ouïr, qu'il écoute. » Certainement, chrétiens, il ne parlait pas à des sourds ; mais il savait, ce di^in docteur, qu'il j en a qui en voyant ne ^'oient pas, et qui en écoutant n' écoute [nt] pas ; qu'il y a des oreilles intérieures où la voix humaine ne pénètre pas et où lui seul a droit de se faire entendre. Ce sont ces oreilles qu'il faut ou\Tir pour écouter la prédication. Ke vous contentez pas d'arrêter vos yeux sur cette chaire matérielle : « Celui qui enseigne les cœurs a sa chaire au ciel » ; il y est assis auprès de son Père, et c'est lui qu'il vous faut entendre : Ipsum aucUte.

Ke croyez pas, toutefois, que vous deviez mépriser cette parole sensible et extérieure que nous vous portons de sa part. Car, comme dit excellemment saint Jean Chrysostome, Dieu vous ayant ordonné deux choses, d'entendre et d'accomplir sa sainte parole, combien est éloigné de la pratique celui qui s'ennuie de rex})hcation? Quand aura le courage de l'accomplir celui qui n'a pas la patience de l'entendre? Quand lui donnera son cœur celui qui lui refuse jusqu'à ses oreilles? C'est une loi cta])lic pour tous les mystères du christianisme qu'en passant

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à l'intelligence ils se doivent, premièrement, présenter aux sens ; et il l'a fallu en cette sorte pour honorer celui qui, étant invisible par sa nature, a voulu paraître pour l'amour de nous sous une forme sensible. C'est pourquoi nous respectons et l'eau qui nous lave, et l'huile sacrée qui nous fortifie, et la forme sensible du pain spirituel qui nous nourrit pour la vie étemelle. Pour la même raison, chrétiens, vous devez entendre les prédicateurs en bénissant ce grand Dieu qui a tant voulu honorer les hommes que, sans avoir besoin de leur secours, il les choisit néanmoins pour être les instruments de sa puissance. Assistez donc saintement et fidèlement à la sainte prédication.

Mais cette assistance extérieure n'est que la moindre partie de votre devoir. H faut prendre garde que de vains discours, ou des pensées vagues, ou une imagination dissipée ne fasse tomber du cœur la sainte parole. Si dans la dispensation des mystères il arrive par quelque malheur que le corps de Jésus- Clirist tombe à terre, toute l'Éghse tremble, tout le monde est frappé d'une sainte horreur. Et saint Augustin nous a dit que ce n'est pas un moindre mal de laisser perdre inutilement la parole de vérité. Et en effet, chrétiens, Jésus-Christ, qui est la vérité même, n'aime pas moins la vérité que son propre corps ; au contraire, il a sacrifié son corps pour sceller par son propre sang la vérité de sa parole. Un temps il a souffert que son corps fût infirme et mortel ; il a voulu au contraire que sa vérité fût toujours immortelle et inviolable. Par conséquent, il ne faut pas croire qu'il se sente moins outragé quand on écoute sa vérité avec peu d'attention que quand on manie son corps avec peu de soin. Tremblons donc, chrétiens, tremblons quand nous laissons tomber à terre la parole de vérité que l'on nous annonce ; et comme il n'y a que nos cœurs qui soient capables de la recevoir, ouvrons-lui-en toute l'étendue ; écoutons attentivement Jésus-Christ qui parle : Ipsum [audite].

Mais il me semble que vous me dites que nous n'avons pas sujet de nous plaindre du peu d'attention de nos auditeurs : non seulement ils sont attentifs, mais ils pèsent exactement toutes les paroles, et ils en savent remarquer au juste le fort ou le faible. Pendant que nous parlons, dit saint Chrysostomo, on nous compare avec les autres et avec nous-mêmes, le premier discours avec les suivants, le commencement avec le milieu ; comme si la chaire était un théâtre où l'on monte pour disputer le prix du bien dire. Ainsi je confesse qu'on est attentif, mais ce n'est pas l'attention que Jésus demande. Où doit-elle être,

mes frères? Où est ce lieu caché dans lequel Dieu parle? Où se fait cette secrète leçon dont Jésus-Christ a dit dans son Évangile : « Quiconque a ouï de mon Père et a appris vient à moi. » Où se donnent ces enseignements, et où se tient cette école dans laquelle le Père céleste parle si fortement de son Fils, où le Fils enseigne réciproquement à connaître son Père céleste? Écoutez saint Augustin là-dessus dans cet ouvrage admirable de la Prédestination des saints : Valde remota est a sensihus Garnis hœc schola, in qua Pater auditiir..., ut veniatur ad Filium. « Que cette école céleste dans laquelle le Père apprend à venir au Fils est éloignée des sens de la chair ! » « Encore une fois, nous dit-il, qu'elle est éloignée des sens de la chair, cette école où Dieu est le maître ! » VaJde, inquani, remota est a sensilus Garnis hœc schola in qua Deus auditur et docet? Mais quand Dieu même parlerait à l'entendement par la manifestation de la vérité, il faut encore aller plus avant. Tant que les lumières de Dieu demem'ent simplement à l'intelligence, ce n'est pas encore la leçon de Dieu, ce n'est pas l'école du Saint-Esprit, parce qu'alors, dit saint Augustin, Dieu ne nous enseigne que selon la loi, et non encore selon la gi'âce ; selon la lettre qui tue, non [selon] l'esprit qui vivifie. Donc, mes frères, pour être attentif à la parole de l'Évangile, il ne faut pas ramasser son attention au heu où se mesurent les périodes, mais au heu où se règlent les mœurs. Il ne faut pas se recueilhr au heu où l'on goûte les beUes pensées, mais au heu où se produisent les bons désirs. Ce n'est pas même assez de se retirer au heu où se forment les jugements ; il faut aller à celui où se prennent les résolutions. Enfin s'il y a quelque enckoit encore plus profond et plus retiré où se tienne le conseil du cœur, où se déterminent tous ses desseins, où se donne le branle cà ses mouvements, c'est là qu'il faut se rendi'e attentif pour écouter parler Jésus -Chi'ist. Si vous lui prêtez cette attention, c'est-à-dire si vous pensez à vous-même, au miheu du son qui vient à l'oreiUe et des pensées qui naissent dans l'esprit, vous verrez partir quelquefois comme un trait de flamme [qui] viendra vous percer le cœur et ira droit au principe de vos maladies. Car ce n'est pas en vain que saint Paul a dit que « la parole de Dieu est vive, efficace, plus pénétrante qu'un glaive tranchant des deux côtés ; qu'elle va jusqu'à la moeUe du cœur et jusqu'à la di\ision de l'âme et de l'esprit » ; c'est-à-dire, comme il l'exphque, qu'ehe « discerne toutes les pensées et les plus secrètes intentions du cœur ». Et c'est ce qui fait dire au même apôtre que la prédication est

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une espèce de prophétie : Qui prophdat, hominibus loquitur ad œdificationem et exhortationem et consolationem; parce que Dieu fait dire quelquefois aux prédicateurs je ne sais quoi de tranchant qui, à travers nos voies tortueuses et nos passions compliquées, va trouver ce péché que nous dérob[ons] et qui dort dans le fond du cœur. C'est alors, c'est alors, mes frères, qu'il faut écouter attentivement Jésus-Christ, qui contrarie nos pensées, qui nous trouble dans nos plaisirs, qui va mettre la main à nos blessures. C'est alors qu'il faut faire ce que dit rE[cclésiastique] : Verluni sapiens quodcunque audierit scius, laudahit et ad se adjiciet.

Si le coup ne va pas encore assez loin, prenons nous-même[s] le glaive et enfonçons-le plus avant. Que plût à Dieu que nous portassions le coup si avant que la blessure allât jusqu'au vif, que le sang coulât par les yeux, je veux dire les larmes, que saint Augustin appelle si élégamment le sang de l'âme. Mais encore n'est-ce pas assez ; il faut que de la componction du cœur naissent les bons désirs, ensuite que les bons désirs se tournent en résolution déterminée, que les saintes résolutions se consomment par les bonnes œuvres, et que nous écoutions Jésus- Christ par une fidèle obéissance à sa parole.

TROISIEME rOINT

Le Fils de Dieu a dit dans son Évangile : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang, demeure en moi et moi en lui » ; c'est-à-dire que si nous sortons de la sainte table dégoûtés des plaisirs du siècle, si une sainte douceur nous attache constamment et fidèlement à Jésus-Christ et à sa doctrine, c'est une marque certaine que nous y avons goûté véritablement combien le Seigneur est doux. H en est de même, messieurs, de la parole céleste, qui a encore ce dernier rapport avec la di[vin]e Eucharistie, que comme nous ne connaissons si nous avons reçu dignement le corps du Sauveur qu'en nous mettant en état qu'il paraisse qu'un Dieu nous nourrit, ainsi nous ne remarcjuons que nous ayons bien écouté sa sainte parole qu'en vivant de telle mam'ère qu'il paraisse qu'un Dieu nous enseigne. Car il s'élève souvent dans le cœur certaines imitations des sentiments véritables par lesquelles un homme se trompe lui-même ; si bien qu'il n'en faut pas croire certaines ferveurs, ni quelques désirs imparfaits ; et afin de bien reconnaître si l'on est touché

véritablement, il ne faut inteiTOger que ses œu\Tes : Operihis crédite.

J'ai observé k ce propos qu'un des plus illustres prédicateurs, et^ sans contredit le plus éloquent qui ait jamais enseigné l'Église, je veux dire saint Jean Chrysostome, reproche souvent à ses auditeurs qu'ils écoutent les discom-s ecclésiastiques de même que si c'était une comédie. Comme je rencontrais souvent ce reproche dans ses divines prédications, j'ai voulu rechercher attentivement quel pouvait être le fond de cette pensée, et voici ce qu'il m'a semblé. C'est qu'il y a des spectacles qui n'ont pour objet que le, divertissement de l'esprit, mais qui n'excitent pas les affections, qui ne remuent pas les ressorts du cœur; mais il n'en est pas de la sorte de, ces représentations animées qu'on donne sur les théâtres : [elles] sont dangereuses en ce point qu'elles ne plaisent point si elles n'émeuvent, si elles n'intéressent le spectateur, si elles ne lui font jouer aussi son personnage, sans monter sur le théâtre, et sans être de la tragédie (1). Il est donc ému, il est transporté, il se réjouit, il s'afflige des choses qui au fond sont indifférentes. Mais une marque certaine que ces mouvements [ne] tiennent pas au cœur, c'est qu'ils s'évanouissent en changeant de lieu. Cette pitié qui causait des larmes, cette colère qui enflammait et les yeux et le visage, n'étaient que des images et des simulacres par lesquels le cœur se donne la comédie en lui-même, qui produisaiei t toutefois les mêmes effets que les passions véritables : tant il est aisé de nous imposer, tant nous aimons à nous jouer nousmêmes. C'est en quoi ces spectacles sont à craindre (2)...

(1) Bossuet a ajouté, entre parenthèse : « C'est pourquoi ces spectacles sont à craindre, parce que le cœur apprend insensiblement k se remuer de bonne foi. »

(2) Voici quelques phrases ajoutées par Bcssuet lorsqu'il a reprisée discours en 1670 : « Saint Augustin appréhende 7ie faciant (Gandar : fiant) delectahilia quœ sunt inutilia; combien plus, si periculosa! Et on ne veut [pas] que nous disions que ces représentations sont très dangereuses ! Combien de plaisus et de charmes imagine-t-on dans la chose dont l'imitation même est si agréable !

a Les impressions demeurent des passions du théâtre ; celles de la parole sont bien plus tôt emportées. Spùituelles : le temporel les étouffe.

« Ou nous écoutons froidement, ou il s'élève seulement en nous des affections languissantes, faibles imitations des sentiments véritables, désirs toujours stériles et infructueux. La forte émotion s'écoule bien-

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Quand le docte saint Chrysostome craignait que ses auditeurs n'assistassent à ses sermons de môme qu'à la comédie, c'est que souvent ils semblaient émus ; il s'élevait souvent dans son auditoire des cris et des voix confuses qui marquaient que ses paroles excitaient les cœurs. Un homme un peu moins expérimenté aurait cru que ses auditeurs étaient convertis ; mais il appréhendait, chrétiens, que ce ne fussent des affections de théâtre, excitées par ressorts et par artifices ; il attendait à se réjouir quand il verrait les mœurs corrigées, et c'était en effet la marque assurée que Jésus-Christ était écouté.

Ne vous fiez donc pas, chrétiens, à ces émotions sensibles, si vous en expérimentez quelquefois dans les saintes prédications. Si vous en demeurez à ces sentiments, ce n'est pas encore Jésus-Clu*ist qui vous a prêches ; vous n'avez encore écouté que l'homme ; sa voix peut aller jusque-là ; un instrument bien touché peut bien exciter les passions. Comment saurez-vous, chrétiens, que vous êtes véritablement enseignés de Dieu? Vous le saurez par les œuvres. Car il faut apprendre de saint Augustin la manière d'enseigner de Dieu, cette manière si haute, si intérieure... Elle ne consiste pas seulement dans la démonstration de la vérité, mais dans l'infusion de la charité ; elle ne fait pas seulement que vous sachiez ce qu'il faut aimer, mais que vous aimiez ce que vous savez : Si doctrina dicenda est..., altius et interius..., ut non ostendat tantum (modo) veriiatem, verum eiiam imf>ertiat caritatem. De sorte que ceux qui sont véritablement de l'école de Jésus-Christ, le montrent bientôt ])ar leurs œuvres. Et c'est la marque certaine que saint Paul nous donne, lorsqu'il écrit aux fidèles de Thessalonique : De cariiate autem jraiernitaiis non necesse liabemus scrihere voUs : « Pour la charité fraternelle, vous n'avez pas besoin que l'on vous en i)arle. ') Ipsi enim [vos] a Deo didicisiis ui diligatis invicem : « Car vous avez vous-mêmes appris de Dieu à vous aimer les uns les autres ; » et il en donne aussitôt la preuve : « En effet vous le pratiquez fidèlement envers les frères

tôt ; la secrète impression demeure, qui dispose le cœur par une certaine pente. L'impression des sermons, qui ne trouve rien de sensible à quoi elle puisse se prendre, est 'bien plus tôt emportée. De telles émotions, faibles, imparfaites, qui se dissipent en un moment, sont dignes d'être formées dans un théâtre, où l'on ne voit que des choses feintes, plutôt que devant les chaires évangéUques, où la sainte vérité de Dieu paraît dans sa pureté. »

de Macédoine >) : Eicnim illud facUis... Ainsi la mai'qne très assurée que le Fils de Dieu vous enseigne, c'est lorsque vous pratiquez ses enseignements. C'est le caractère de ce di\in Maître. Les hommes qui se mêlent d'enseigner les autres, leur montrent tout au plus ce qu'il faut savoir ; il n'appartient qu'à ce divin Maître que l'on nous ordonne d'entendre, de nous donner tout ensemble et de savoir ce qu'il faut et d'accomplir ce qu'on sait : Siniul clonans et quid agant scire, et quod sciunt agere. Si donc vous voulez être de ceux qui F écoutent, écoutezle véritablement et obéissez à ses paroles : Ipsum audite. Ne soyez pas de ceux dont se moque le divin Psalmiste, de ces fleurs qui trompent toujours les espérances, qui ne se nouent jamais pour donner des fruits ; ou de ces fruits qui ne mûrissent point, qui sont le jouet des vents et la proie des animaux : Dieu ne veut point de tels arbres dans son jardin de délices. Ne vous contentez pas de ces affections stériles et infructueuses qui ne se tournent jamais en résolutions déterminées : Jésus- Christ rejette ^de tels disciples de son école et de tels soldats de sa milice. Écoutez comme il s'en moque, si je l'ose dire, par la bouche du divin psalmiste : Filii Ephrem intendentes et mittentes arcum, conversi siint in die lelli : « Les enfants d'Ephrem qui bandaient leur arc et prépai'aient leurs flèches, ils ont lâché le pied au jour de la bataille. ^> En écoutant la prédication, ils semblaient aiguiser leurs ai'nies contre leurs vices ; au jour de la tentation, ils les ont rendues honteusement. Ils promettaient beaucoup dans l'exercice, ils ont plié d'abord dans la bataille ; ils semblaient animés quand on sonnait la trompette, ils ont tourné le dos tout à coup quand il a fallu venir aux mains : Filii Ephrem [intendentes et mittentes arcum, conversi sunt in die belli].

Mais concluons enfin ce discom's, duquel vous devez apprendre que, pour écouter Jésus-Christ, il faut accomplir sa sainte parole. Il ne parle pas pour nous plaire, mais pour nous édifier dans nos consciences : « Je suis le Seigneur, dit-il, qui vous enseigne des choses utiles ^) : Ego Dominus... docens te utilia. Il n'établit pas des prédicateurs pour être les ministres de la volupté et les \ictimes de la curiosité publique, c'est pour affermir le règne de sa vérité ; de sorte qu'il ne veut pas voir dans son école des contemplateurs oisifs, mais de fidèles ouvi'iers ; enfin il y veut voir des disciples qiu honorent par leur bonne vie l'autorité d'un tel maître. Et afin que nous craignions désormais de sortir de son école sans être meilleurs,

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écoutons comme il parle à ceux qui ne profitent pas de ses saints préceptes : Ipsum audite : écoutez, c'est lui-même qui vous parle : « Si quelqu'un écoute mes paroles et n'est pas soigneux de les accomplir, je ne le juge pas, non judico eum, car je ne viens pas pour juger le monde, mais pour sauver le monde » : Non enim veni [ut judicem mundum], sed ut salvificem mundum. Qu'il ne s'imagine pas toutefois qu'il doive demeurer sans être jugé : « Celui qui me méprise et ne reçoit pas mes paroles, il a un juge établi » : Hal}et qui judicei eum. Quel sera ce juge? « La parole que j'ai prêchée le jugera au dernier jour v- : Seiino quem locutus sum, ille judicahit eum in iwv'issinio die.

Ceci nous manquait encore pour établir l'autorité sainte de la parole de Dieu ; il fallait encore ce nouveau rapport entre la doctrine sacrée et l'Eucharistie. Celle-ci s'approchant des liommes, vient discerner les consciences avec une autorité et un œil de juge ; elle couronne les uns, elle condamne les autres : ainsi la divine parole, ce pain des oreilles, ce corps spirituel de la vérité, ceux qu'elle ne touche pas, elle les juge ; ceux qu'elle ne convertit pas, elle les condamne, ceux qu'elle ne nourrit pas, elle les tue.

Je ne pense pas qu'il soit nécessaire que je vous exhorte maintenant par un long discours. Ceux qui ont des oreilles chrétiennes préviennent par leurs sentiments ce que je puis dire : et je m'assure que ces vérités évangéhques sont entrées bien avant dans leurs consciences. Mais si j'ai prouvé quelque chose, si je vous ait fait voir aujourd'hui cette aUiance sacrée qui est entre la chaire et l'autel, au nom de Dieu, mes frères, n'en violez pas la sainteté. Quoi ! pendant qu'on s'assemble pour écouter Jésus-Christ, pendant que l'on attend sa sainte parole, des contenances de mépris, un murmure et quelquefois un ris scandaleux déshonore publiquement la présence de Jésus- Christ ! Temples augustes, sacrés autels, et vous, saints tabernacles du Dieu vivant, faut-il donc que la chaire évangélique fasse naître ujie occasion de mancpcr à l'adoration qui vous est due? Et nous, clu-ctiens, à quoi pensons-nous? Quoi ! voulons-nous commencer d'honorer la chaire par le mépris de Tautel? Est-ce pour nous préparer à recevoir la sainte parole, que nous manquons de respect à T Eucharistie? Si vous le faites désormais, j'ai parlé en l'air, et vous ne croyez rien de ce que j'ai dit. Mes frères, ces mystères sont amis : ne soyons pas assez téméraires pour en rompre la société. Adorons Jésus-Christ

SERMOiNS 191

avant qu'il nous parle; contemplons en respect et en silence ce Verbe divin à Faute!, avant qu'il nous enseigne dans cette chaire. Que nos cœurs seront bien ouverts à la doctrine céleste pai- cette sainte préparation ! Pratiquez-la, chrétiens. Ainsi Notre-Seigneur Jésus-Christ puisse ctro votre docteur ! Ainsi les eaux sacrées de son Evangile puissent tellement aiToser vos âmes, qu'elles y deviennent une fontaine qui jaillisse à la vie éternelle : que je vous souhaite au nom du Père [et du Fils, et du Saint-Esprit!]

SERMON SUR l'aMBITION

Quatrième dimanche du Carême du Louvre, 10 mars 1662.

Comme nous l'avons dit, Bossuet a prêché deux carêmes devant le roi : celui du Louvre on 1662 et celui de Saint- Germain-en-Laye, en 1666. Du premier do ces deux carêmes royaux, nous donnerons le sermon sur Vamhition, celui sur la mort et celui sur Vardeur de la pénitence. Le manuscrit de ces trois sermons a été conservé.

Jésus ergo, cum cognovisset quia venturi essent ut râpèrent eum et facerent eum regem, fugit iterum in montem ipse soîus.

Jésus ayant connu que tout le peuple viendrait pour l'enlever et le fahe roi, s'enfuit à la montagne tout seul.

{Juan., VI, 15.)

Je reconnais Jésus-Christ à cette fuite généreuse, qui lui fait chercher dans le désert un asile contre les honneurs qu'on lui prépare. Celui qui venait se charger d'opprobres devait éviter les grandeurs humaines ; mon Sauveur ne connaît sur

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la terre aucune sorte d'exaltation que celle qui l'élève à sa croix, et comme il s'est avancé quand on eut résolu son supplice, il était de son esprit de prendre la fuite pendant qu'on lui destinait un trône.

Cette fuite soudaine et précipitée de Jésus-Christ dans une montagne déserte, oii il veut si peu être découvert que l'évangéliste remarque qu'il ne souffre personne en sa compagnie, ipse sgIus, nous fait voir qu'il se sent pressé de quelque danger extraordinaire; et comme il est tout-puissant et ne peut rien craindre pour lui-même, nous devons conclure très certainement, messieurs, que c'est pour nous qu'il appréhende.

Et en effet, chrétiens, lorsqu'il frémit, dit saint Augustin, c'est qu'il est indigné contre nos péchés ; lorsqu'il est troublé, dit le même Père, c'est qu'il est ému de nos maux : ainsi, lorsqu'il craint et qu'il prend la fuite, c'est qu'il appréhende pour nos périls. Il voit dans sa prescience en combien de périls extrêmes nous engage l'amour des grandeurs ; c'est pourquoi il fuit devant elles pour nous obhger à les craindre; et nous montrant par cette fuite les terribles tentations qui menacent les gi'andes fortunes, il nous apprend ensemble que le devoir essentiel du chrétien, c'est de réprimer son ambition. Ce n'est pas une entreprise médiocre de prêcher cette vérité à la cour ; et nous devons plus que jamais demander la grâce du Saint- Esprit par rinterces[sion de la sainte Vierge : Ave.]

C'est vouloir en quelque sorte déserter la cour que de combattre l'ambition, qui est l'âme de ceux qui la suivent ; et il pourrait même sembler que c'est ravaler la majesté des princes que de décrier les présents de la fortune dont ils sont les dispensateurs. Mais les souverains pieux veulent bien que toute bur gloire s'efface en présence de celle de Dieu ; et bien loin de s'offenser que l'on diminue leur puissance dans cette vue, ils savent qu'on ne les révère jamais plus profondément que lorsqu'on ne les rabaisse qu'en les comparant avec Dieu. Ne craignons donc pas aujourd'hui de publier hardiment dans la cour la plus auguste du monde qu'elle ne peut rien faire pour un chrétien qui soit digne de [son] estime; détrompons, s'il se peut, les hommes de cette attache furieuse à ce qui s'appelle fortune ; et pour cela faisons deux choses : faisons parler l'Évangile contre la fortune, faisons parler la fortune contre ellemême ; que l'Evangile nous découvre ses illusions, elle-même nous fera voir ses inconstances. Ou plutôt voyons l'un et

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Tautre dans Thistoire du Fils de Dieu. Pendant que tous les peuples courent à lui, et que leurs acclamations ne lui promettent rien moins qu'un trône, il méprise tellement toute cette vaine grandeur, qu'il déshonore lui-même et flétrit son propre triomphe par son triste et misérable équipage. Mais avant foulé aux pieds la grandeur dans son éclat, il veut être lui-même l'exemple de l'inconstance des choses humaines, et dans l'espace de trois jours on a v\\ la haine pubhque attacher à une croix celui que la faveur publique avait jugé digne du trône. Par où nous devons apprendre que la fortune n'est rien, et que non seulement quand elle ôte, mais même quand elle donne, non seulement quand elle change, mais même quand elle demeure, elle est toujours méprisable. Je commence par [ses] faveurs, et je vous prie, messieurs, de le bien entendi'e.

PREMIER POINT

J'ai donc à faire voir dans ce premier point que la fortune nous joue, lors même qu'elle nous est libérale. Je pouvais mettre ses tromperies dans un grand jour, en prouvant, comme il est aisé, qu'elle ne tient jamais ce qu'elle promet ; mais c'est quelque chose de plus fort de montrer qu'elle ne donne pas cela même qu'elle fait semblant de donner. Son présent le plus cher, le plus précieux, celui qui se prodigue le moins, c'est celui qu'elle nomme puissance. C'est celui-là qui enchante les ambitieux, c'est celui-là dont ils sont jaloux à l'extrémité, si petite que soit la part qu'elle leur en fait. Voyons donc si elle le donne véritablement, ou si ce n'est point peut-être un grand nom par lequel elle éblouit nos yeux malades.

Pour cela il faut rechercher quelle puissance nous pouvons avoir, et de quelle puissance nous avons besoin dui'ant cette vie. Mais comme l'esprit de l'homme s'est fort égaré dans cet examen, tâchons de le ramener à la di'oite voie par une excellente doctrine de saint Augustin (livre xiii de la Tn7iii(^). Là ce grand homme pose pour principe une vérité importante, que la féhcité demande deux choses : pouvoir ce qu'on veut, vouloir ce qu'il faut : Posse quod velit, velle quod oportd. Le dernier, aussi nécessaire : car- comme, si vous ne pouvez pas ce que vous voulez, votre volonté n'est pas satisfaite ; de même, si vous ne voulez pas ce qu'il faut, votre volonté n'est pas réglée; et l'un et l'autre l'empêche d'être bienheureuse,

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parce que [si] la volonté qui n'est pas contente est pauvre, aussi la volonté qui n'est pas réglée est malade ; ce qui exclut nécessairement la félicité qui n'est pas moins la santé parlaite de la nature que l'affluence universelle du bien. Donc également nécessaire de désirer ce qu'il faut, que de pouvoir exécuter ce qu'on veut.

Ajoutons, si vous le voulez, qu'il est encore sans difficulté plus essentiel. Car l'un nous trouble dans l'exécution, l'autre porte le mal jusques au principe. Lorsque vous ne pouvez pas ce que vous voulez, c'est que vous en avez été empêché par une cause étrangère ; et lorsque vous ne voulez pas ce qu'il faut, le défaut en arrive toujours infailliblement par votre propre dépravation : si bien que le premier n'est tout au plus qu'un pur malheur, et le second toujours une faute ; et en cela même que c'est une faute, qui ne voit, s'il a des yeux, que c'est sans comparaison un plus grand malheur? Ainsi l'on ne peut nier sans perdre le sens qu'il rie soit bien plus nécessaire à la félicité véritable d'avoir une volonté bien réglée que d'avoir une puissance bien étendue.

Et c'est ici, chrétiens, que je ne puis assez m'étonner du dérèglement de nos affections et de la corruption de nos jugements. Nous laissons la règle, dit saint Augustin, et nous sou- ])irons après la puissance. Aveugles, qu'entreprenons-nous? La félicité a deux parties, et nous croyons la posséder tout entière pendant que nous faisons une distraction violente de ses deux parties. Encore rejetons-nous la plus nécessaire ; et celle que nous choisissons, étant séparée de sa compagne, bien hnn de nous rendre heureux, ne fait qu'augmenter le poids de notre misère. Car que peut servir la puissance à une volonté déréglée, sinon qu'étant misérable en voulant le mal, elle le devient encore plus en l'exécutant? Ne disions-nous pas, dimanche dernier, que le grand crédit des pécheurs est un fléau que Dieu leur envoie? Pourquoi? sinon, Chrétiens, qu'en joignant l'exécution au mauvais désir, c'est jeter du poison sur une plaie déjà mortelle, c'est ajouter le comble. N'est-ce pas mettre le feu à l'humeur maligne, dont le venin nous dévore déjà les entrailles? Le Fils de IJieu reconnaît que Pilate a reçu d'en haut une grande puissance sur sa divine personne; si la volonté de cet homme eût été réglée, il eût pu s'estimer heureux en faisant servir ce pouvoir, sinon à punir l'injustice, la calomnie, du moins à délivrer rinnocence. Mais parce que sa volonté était corrompue par une lâcheté honteuse à son rang, cette puis-

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sauce ne lui a servi qu'à rengager contre sa pensée dans le crime du déicide. C'est donc le dernier des aveuglements, avant que notre volonté soit bien ordonnée, de désirer une puissance qui se tournera contre nous-mêmes et sera fatale à notre bonheur, pai'ce qu"[elle] sera funeste à notre vertu.

IS'otre grand Dieu, messieurs, nous donne une autre conduite ; il veut nous mener par des voies unies, et non pas par des précipices. C'est pourquoi il enseigne à ses serviteurs, non à désirer de pouvoir beaucoup, mais à s'exercer à vouloir le bien ; à régler leurs désirs avant que de songer à les satisfaire : à commencer leur félicité par une volonté bien ordonnée, avant que de la consommer par une puissance absolue.

Mais il est temps, chrétiens, que nous fassions une application plus particulière de cette belle doctrine de saint Augustin. Que demandez-vous, ô mortels? Quoi? que Dieu vous donne beaucoup de puissance? Et moi je réponds avec le Sauveur : « Vous ne savez ce que vous demandez. » Considérez bien où vous êtes, voyez la mortalité qui vous accable, reo;ardez « cette figure du moiide qui passe r. Parmi tant de fragilité, sur quoi pensez-vous soutenir cette grande idée de puissance? Certainement un si grand nom doit être appuyé sur quelque chose : et que trouverez-vous sur la terre qui ait assez de force et de dignité pour soutenir le nom de puissance? Ouvrez les y?ux, pénétrez Técorce : la plus grande puissance du monde ne peut s'étendre plus loin que d'ôter la vie à un homme; est-ce donc un si grand effort que de faire mourir un mortel, que de hâter de quelques moments le cours d'une vie qui se précipite d'ellemême? Ne croyez donc pas, chrétiens, qu'on puisse jamais trouver du pouvoir où règne la mortahté : Nam quanta potentia potest esse mortalium? Et ainsi, dit saint Augustin, c'est une sage providence : le partage des hommes mortels, c'est d'observer la justice ; la puissance leur sera donnée au séjour d'immortalité : Teneant mortaJes jusiiiiam, potentia immorialibus dalitiir.

Que demandons-nous davantage? Si nous voulons ce qu'il faut dans la vie présente, nous poiu:rons tout ce que nous voudrons dans la vie future. Réglons notre volonté par l'amour de la justice : Dieu nous couronnera en son temps par la communication de son pouvoir. Si nous donnons ce moment de la vie présente à composer nos mœurs, il donnera l'éternité tout entière à contenter nos désirs.

Je crois que vous voyez maintenant, messieurs, quelle sorte

de puissance nous devons désirer durant cette vie : puissance pour régler nos mœurs, pour modérer nos passions, pour nous composer selon Dieu ; puissance sur nous-mêmes ; puissance contre nous-mêmes ou plutôt, dit saint Augustin, puissance pour nous-mêmes contre nous-mêmes : Velit Jiomo prudens esse, velit fortis, velit temperans..., atque ut liœc vemciter possit, potentiam plane optet, atque appetat ut potens sit in seipso, et miro modo advcrsus seipsum pro seipso. 0 puissance peu enviée ! et toutefois c'est la véritable. Car on combat notre puissance en deux sortes : ou bien en nous empêchant dans Texécution de nos entreprises, ou bien en nous troublant dans le droit que nous avons de nous résoudre ; on attaque dans ce dernier Tautorité même du commandement, et c'est la véritable servitude. Voyons Texemple de l'un et de l'autre dans une même maison.

Joseph^ était esclave chez Putiphar, et la femme de ce seigneur d'Egypte y est la maîtresse. Celui-là dans le joug de la servitude n'est pas maître de ses actions ; et celle-ci, tyrannisée par sa passion, n'est pas même maîtresse de ses volontés. Voyez où l'a portée un amour infâme. Ah ! sans doute, à moins ({ue d'avoir un front d'airain, elle avait honte en son cœur de cette bassesse: mais sa passion furieuse lui commandait au dedans comme à un esclave : Appelle ce jeune homme, confesse ton faible, abaisse-toi devant lui, rends-toi ridicule. Que lui pouvait conseiller de pis son plus cruel ennemi? C'est ce que sa l)assion lui commande. Qui ne voit que dans cette femme la ])uissance est liée bien plus fortement qu'elle n'est dans son propre esclave?

Cent tyrans de cette sorte captivent nos volontés, et nous ne soupirons pas ! Nous gémissons quand on lie nos mains, et nous portons sans peine ces fers invisibles dans lesquels nos cœurs sont enchaînés. Nous crions qu'on nous violente fjuand on enchaîne les ministres, les membres qui exécutent ; et nous ne soupirons pas quand on captive la maîtresse même, la raison et la volonté qui commande. Eveille-toi, pauvre esclave, et reconnais enfin cette vérité, que, si c'est une grande puissance de pouvoir exécuter ses desseins, la grande et la véritable, c'est de régner sur ses volontés.

Quiconque aura su goûter la douceur de cet empire, se souciera peu, chrétiens, du crédit et de la puissance que peut donner la fortune. Et en voici la raison : c'est qu'il n'y a point de plus grand obstacle à se commander ainsi soi-même que d'avoir autorité sur les autres.

En effet, il y a en nous une certaine malignité qui a répandu dans nos cœurs le principe de tous les vices. Ils sont cachés et enveloppés en cent replis tortueux, et ils ne demandent qu'à montrer la tête. Le meilleur moyen de les réprimer, c'est de leur ôter le pouvoir. Saint Augustin l'avait bien compris que, pour guérir la volonté, il faut réprimer la puissance : Frenatur facuttas..., ut sanetur voluntas. Eh quoi donc! des vices cachés en sont-ils moins vices? Est-ce l'accomplissement qui en fait la corruption? Comment donc est-ce guérir la volonté que de laisser le venin dans le fond du cœur? Voici le secret : on se lasse de vouloir toujours l'impossible, de faire toujours des desseins à faux, de n'avoir que la malice du crime. C'est poui'quoi une mahce frustrée commence à déplaire ; on se remet, on re\ient à soi à la faveur de son impuissance, on prend aisément le parti de modérer ses désirs. On le fait premièrement par nécessité ; mais enfin, comme la contrainte est importune, on y travaille sérieusement et de bonne foi, et on bénit son peu de puissance, le premier appareil qui a donné le commencement à la guérison.

Par une raison contraire, qui ne voit que plus on sort de la dépendance, plus on rend ses passions indomptables? Nous ^onmies des enfants qui avons besoin d'un tuteur sévère, la difficulté ou la crainte. Si on lève ces empêchements, nos inclinations corrompues commencent à se remuer et à se produire, et oppriment notre hberté sous le joug de leur hcence effrénée. Ah ! nous ne le voyons que trop tous les jours. Ainsi vous voyez, messieurs, combien la fortune est trompeuse, puisque, bien loin de nous donner la puissance, elle ne nous laisse pas même la liberté.

Ce n'est pas sans raison, messieurs, que le Fils de Dieu nous instruit à craindre les grands emplois ; c'est qu'il sait que la puissance est le principe le plus ordinaire de l'égarement ; qu'en l'exerçant sur les autres, on la perd souvent sur soi-même ; enfin qu'elle est semblable à un vin fumeux qui fait sentir sa force aux plus sobres. Celui-là sera le maître de ses volontés, qui saura modérer son ambition, qui se croira assez puissant pourvu qu'il puisse régler ses désirs ; et être assez désabusé des choses humaines pour ne point mesurer sa félicité à l'élévation de sa fortune.

Mais écoutons, chrétiens, ce que nous opposent les ambitieux. U faut, disent-ils, se distinguer; c'est une marque de faiblesse de demeurer dans le commun; les génies extraordi-

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iiaires se démêlent toujours de la troupe et forcent les destinées. Les exemples de ceux qui s'avancent semblent reprocher aux autres leur peu de mérite ; et c'est sans doute ce dessein de se distinguer qui pousse l'ambition aux derniers excès. Je pourrais combattre par plusieurs raisons cette pensée de se discerner. Je pourrais vous représenter que c'est ici un siècle de confusion, oii toutes choses sont mêlées ; qu'il y a un jour aiTêté à la fin des siècles pour séparer les bons d'avec les mauvais, et que c'est à ce grand et éternel discernement que doit aspirer de toute sa force une ambition chrétienne. Je pourrais ajouter encore que c'est en vain qu'on s'efforce de se distinguer sur la terre, où la mort vous vient bientôt arracher de ces places éminentes, pour nous abîmer avec tous les [autres] dans le néant commun de la nature ; de sorte que les plus faibles, se riant de votre pompe d'un jour et de votre discernement imaginaire, vous diront avec le prophète : 0 homme puissant et superbe, qui pensiez par votre grandeur vous être tiré du pair, « vous voilà blessé comme nous, et vous êtes fait semblable à nous » : Et tu vulneratus es sicut et nos, nostri similis efjectus es. Mais, sans m'arrêter à ces raisons, je demanderai seulement à ces âmes ambitieuses par quelles voies elles prétendent de se distinguer. Celle du vice est honteuse; celle de la vertu est bien longue. La vertu ordinairement n'est pas assez souple pour ménager la faveur des hommes ; et le vice, qui met tout en œuvre, est plus actif, plus pressant, plus prompt que la vertu, qui ne sort point de ses règles, qui ne marche qu'à pas comptés, qui ne s'avance que par mesure. Ainsi vous vous ennuierez d'une si grande lenteur; peu à peu votre vertu se relâchera, et après elle abandonnera tout à fait sa première légidarité, pour s'accommoder à Thumeur du monde. Ah ! que vous feriez bien plus sagement de renoncer tout à coup à l'ambition ! Peut-être qu'elle vous donnera de temps [en temps] quelques légères inquiétudes ; mais toujours en aurezvous bien meilleur marché, et il vous sera bien plus aiçé de la retenir, que lorsque vous lui aurez laissé prendre goût aux honneurs et aux dignités. Vivez donc content de ce que vous ('tes, et surtout que le désir de faire du bien ne vous fasse pas désirer une condition plus relevée. C'est l'appât ordinaire des ambitieux : ils plaignent toujours le public, ils s'érigent en réformateurs des abus, ils deviennent sévères censeurs de tous ceux qu'ils voient dans les giandes places. Pour eux, que de beaux desseins ils méditent l Que de sages conseils pour l'État !

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que de grands sentiments pour l'Église! que de saints règlements pour un diocèse ! Au milieu de ces desseins charitables et de ces pensées chrétiennes, ils s'engagent dans l'amour du monde, ils prennent insensiblement l'esprit du siècle ; et puis, quand il[s] sont arrivés au but, il faut attendre les occasions, qui ne marchent qu'à pas de plomb, et qui enfin n'arrivent jamais. Ainsi périssent tous ces beaux desseins et s'évanouissent comme un songe toutes ces grandes pensées.

Par conséquent, chrétiens, sans soupirer ardemment après une plus gTande puissance, songeons à rendre bon compte de tout le pouvoir que Dieu nous confie. Un fleuve, pour faire du bien, n'a que faire de passer ses bords ni d'inonder la campagne; en coulant paisiblement dans son Ut, il ne laisse pas d'arroser la terre et de présenter ses eaux aux peuples pour la commodité publique. Ainsi, sans nous mettre eu peine de nous déborder par des pensées ambitieuses, tâchons de nous étendre bien loin par des sentiments de bonté ; et dans des emplois bornés ayons une charité infime. Telle doit être l'ambition du chrétien, qui, méprisant la fortune, se rit de ses vaines promesses, et n'appréhende pas ses revers, desquels il me reste à vous dire un mot dans ma dernière partie.

SECOND POINT

La fortune, trompeuse en toute autre chose, est du moins sincère en ceci, qu'elle ne nous cache pas ses tromperies ; au contraire, elle les étale dans le plus gi'and jour, et, outre ses légèretés orcUnaires, elle se plaît de temps en temps d'étonner le monde par des coups d'une sm'prise terrible, comme pour rappeler toute sa force en la mémoire des hommes et de peur qu'ils n'oubhent jamais ses inconstances, sa malignité, ses bizarreries. C'est ce qui m'a fait souvent penser que toutes les complaisances de la fortune ne sont pas des faveurs, mais des traliisons ; qu'elle ne nous donne que pour avoir prise sur nous, et que les biens que nous recevons de sa main ne sont pas tant des présents qu'elle nous fait que des gages que nous lui donnons pour être éternellement ses captifs, assujettis aux retours fâcheux de sa dure et mahcieuse puissance.

Cette vérité, établie sur tant d'expériences convaincantes, devrait détromper les ambitieux de tous les biens de la terre ; et c'est au contraire ce qui les engage. Car, au lieu d'aller à

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un bien solide et éternel, sur lequel le hasard ne domine pas, et de mépriser par cette vue la fortune toujours changeante, la persuasion de son inconstance fait qu'ftn se donne tout à fait à elle, pour trouver des appuis contre elle-même. .Car écoutez parler ce pohtique habile et entendu : la fortune Fa élevé bien haut, et, dans cette élévation, il se moque des petits esprits qui donnent tout au dehors, et qui se repaissent de titres et d'une belle montre de grandeur. Pour lui, il appuie sa famille sur des fondements plus certains, sur des charges considérables, sur des richesses immenses, qui soutiendront éternellement la fortune de sa maison. Il pense s'être affermi contre toutes sortes d'attaques. Aveugle et malavisé ! comme si ces soutiens magnifiques, qu'il cherche contre la puissance de la fortune, n'étaient pas encore de sa dépendance !

C'est trop parler de la fortune dans la chaire de vérité : écoute, homme sage, homme prévoyant, qui étends si bien aux siècles futurs les précautions de ta prudence : c'est Dieu même qui te va parler et qui va confondre tes vaines pensées par la bouche de son prophète Ezéchiel : « Assur, dit ce saint prophète, s'est élevé comme un grand arbre, comme les cèdres du Liban : le ciel l'a nourri de sa rosée, la terre Fa engraissé de sa substance ; les puissances l'ont comblé [de] leurs bienfaits, et il suçait de son côté le sang du peuple. C'est pourquoi il s'est élevé, superbe en sa hauteur, beau en sa verdure, étendu en ses branches, fertile en ses rejetons. Les oiseaux faisaient leurs nids sur ses branches (les familles de ses domestiques); les peuples se mettaient à couvert sous son ombre (un grand nombre de créatures, et les grands et les petits, étaient attachés à sa fortune). Ki les cèdres, ni les pins (c'est-à-dire les plus grands de la cour) ne l'égalaient pas : AUetes non adœquavemnt summitate^n ejus...; œmulata sunt eum omnia ligna {voluptatis quœ erani in paradiso Dei). Autant que ce grand arbre s'était poussé en haut, autant semblait-il avoir jeté en bas de fortes et profondes racines.

Voilà une grande fortune, un siècle n'en voit pas beaucoup de semblables ; mais voyez sa ruine et sa décadence : « Parce qu'il s'est élevé superbement, et qu'il a porté son faîte jusqu'aux nues, et que son cœur s'est enflé dans sa hauteur, pour cela, dit le Seigneur, je le couperai par la racine, je l'abattrai d'un giand coup et le porterai par terre; » (il viendi'a une disgrâce, et il ne pourra plus se soutenir). « Tous ceux qui reposaient sous son ombre se retireront de lui », de peur d'être

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accablés sous sa ruine. H tombera cVune grande chute ; cependant on le verra tout de son long couché sur la montagne, fardeau inutile de la terre : Projicient eum super montes. — Ou, sïl se soutient durant sa vie, il mourra au miheu de ses grands desseins, et laissera à des mineurs des affaires embrouillées qui ruineront sa famille; ou Dieu frappera son fils unique, et le fruit de son travail passera en des mains étrangères ; ou Dieu lui fera succéder un dissipateur, qui, se trouvant tout d'un coup dans de si grands biens, dont Tamas ne lui a coûté aucunes peines, se jouera des sueurs d'un homme insensé qui se sera perdu pour le laisser riche ; et devant la troisième génération, le mauvais ménage et les dettes auront consumé tous ses héritages. « Les branches de ce gi'and arbre se veiTont rompues dans toutes les vallées : « — je veux dire, ces teiTes et ces seigneuries quïl avait ramassées comme une province, avec tant de soin et de travail, se partageront en plusieurs mains ; et tous ceux qui verront ce grand changement diront en levant les épaules et regardant avec étonnement les restes de cette fortune ruinée : Est-ce là que devait aboutir toute cette grandeur formidable au monde? Est-ce là ce grand arbre qui portait son faîte jusqu'aux nues? Il n'en reste plus qu'un tronc inutile. Est-ce là ce fleuve impétueux qui semblait devoir inonder toute la terre? Je n'aperçois plus qu'un peu d'écume. 0 homme, que penses-tu faire, et pourquoi te travailles-tu vainement? — Mais je saurai bien m'affermir et profiter de l'exemple des autres : j'étudierai le défaut de leur pohtique et le faible de leur conduite, et c'est là que j'apporterai le remède. — Folle précaution ! car ceux-là ont-ils profité de l'exemple de ceux qui les précéd[èr]ent? 0 homme, ne te trompe pas : l'avenir a des événements trop bizarres, et les pertes et les ruines entrent par trop d'endroits dans la fortune des hommes, pour pouvoir être arrêtées de toutes parts. Tu arrêtes cette eau d'un côté, elle pénètre de l'autre ; elle bouillonne même par-dessous la terre. — Mais je jouirai de mon travail. — Eh quoi ! pour dix ans de vie ! — Mais je regarde ma postérité et mon nom. — Mais peut-être que ta postérité n'en jouira pas. — Mais peutêtre aussi qu'elle en jouira. — Et tant de sueurs,' et tant de travaux, tant de crimes, et tant d'injustices, sans pouvoir jamais an-acher de la fortune, à laquelle tu te dévoues, qu'un misérable peut-être! Regarde qu'il n'y a rien d'assuré pour toi, non pas même un tombeau pour graver dessus tes titres superbes, seuls restes de ta grandeur abattue : l'avarice ou la

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négligence de les héritiers le refuseront peut-être à ta. mémoire : t ant on pensera peu à toi quelques années après ta mort. Ce qu"il y a d'assuré, c'est la peine de tes rapines, la vengeance éternelle de tes concussions et de ton ambition infinie. 0 les dignes restes de ta grandeur ! ô les belles suites de ta fortune ! 0 folie ! ô illusion, ô étrange aveuglement des enfants des hommes ! Chrétiens, méditez ces choses ; clii'étiens, qui que vous soyez, qui croyez vous affermir sur la terre, servez-vous de cette pensée pour chercher le solide et la consistance. Oui, l'homme doit s'affermir; il ne doit pas borner ses desseins dans des limites si resserrées que celles de cette vie ; qu'il pense hardiment à l'éternité. En effet, il tâche, autant qu'il peut, que le fruit de son travail n'ait point de fin ; il ne peut pas toujours vivre, mais il souhaite que son ouvrage subsiste toujours : son ouvrage, c'est sa fortune, qu'il tâche, autant qu'il lui est possible, de faire voir aux siècles futurs telle qu'il l'a faite. H y a dans l'esprit de l'homme un désir avide de l'éternité : si on le sait appliquer, c'est notre salut. Mais voici l'erreur : c'est que l'homme l'attache à ce qu'il aime ; s'il aime les biens périssables, il y médite quelque chose d'éternel ; c'est pourquoi il cherche de tous côtés des soutiens à cet édifice caduc, soutiens aussi caducs que l'édifice même qui lui paraît chancelant. 0 homme, désabusetoi : si tu aimes l'éternité, cherche-la donc en elle-même, et ne crois pas pouvoir appliquer sa consistance inébranlable à cette eau qui passe et à ce sable mouvant. 0 éternité, tu n'es qu'en Dieu; mais plutôt, ô éternité, tu es Dieu même! c'est là que je veux chercher mon appui, mon établissement, ma fortune, mon repos assuré en cette vie et en l'autre. Amen.

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