SECOND ET TROISIÈME POINT
... Quand est-ce que l'Eglise a vu des chrétiens dignes de ce nom? C'est lorsqu'elle était persécutée, lorsqu'elle lisait à tous les poteaux des sentences épouvantables contre ses enfants, et qu'elle les voyait dans tous les gibets et dans toutes les places pubHques immolés pour la gloire de l'Evangile. Dm*ant ce temps, mes Sœurs, il y avait des chrétiens sur la terre ; il y avait de ces hommes forts, qui, nourris dans les proscriptions et dans les alarmes continuelles, s'étaient fait une glorieuse habitude de souffrir pour l'amour de Dieu. Ils croyaient que c'était trop de déhcatesse à des disciples de la croix, que de rechercher le plaisir et en ce monde et en l'autre. Comme la terre leur était un exil, ils [n'Jestimaient rien de meilleur pour eux que d'en sortir au plus tôt. Alors la piété était sincère, parce qu'elle n'était pas encore devenue un art : elle n'avait pas encore appris le secret de s'accommoder au monde, ni servir au négoce des ténèbres. Simple et innocente qu'elle était, elle ne regardait que le ciel, auquel elle prouvait sa fidélité par une longue patience. Tels étaient les chrétiens de ces premiers temps : les voilà dans leur pm'eté, tels que les engendrait le sang des martjTS, tels que les formaient les persécutions.
Maintenant une longaie paix a corrompu ces courages mâles, et on les a vus ramoUis depuis qu'ils n'ont plus été exercés. Le monde est entré dans TÉglise. On a voulu joindi'e Jésus-Christ avec Bélial, et de cet indigne mélange quelle race enfin nous est née? Une race mêlée et corrompue, des demi-chrétiens, des cln-étiens mondains et sécuUcrs, une piété bâtarde et falsifiée, (jui est toute dans les discours et dans un extérieur contrefait. 0 piété à la mode, que je me ris de tes vanterics et des discouis étudiés que tu débites à ton aise pendant que le monde te rit ! Viens que je te mette à répreuve. Voici une tempête qui s'élèv.\ voici une perte de biens, un insulte, une disgrâce, une maladie.
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Quoi ! tu te laisses aller au murmure, ô vertu contrefaite et déconcertée. Tu ne peux plus te souvenir, piété sans force et sans fondement ! Va, tu n'étais qu'un vain fantôme de la piété chrétienne ; tu n'étais qu'un faux or qui brille au soleil, mais qui ne dure pas dans le feu, mais qui s'évanouit dans le creuset. La piété cliiTtienne n'est pas faite de la sorte : le feu l'épure et raffermit. Ha! s'il est ainsi, chrétiens, si les souffrances sont nécessaires pour soutenir l'esprit du christianisme, Seigneur, rendez-nous les tyrans ; rendez-nous les Domitians et les Nérons ! Mais modérons notre zèle et ne faisons point des vœux indiscrets : n'envions pas à nos princes le bonheur d'être chrétiens, et ne demandons pas des persécutions que notre lâcheté ne pourrait souffrir. Sans ramener les roues et les chevalets sur lesquels on étendait nos ancêtres, la matière ne manquera pas à la patience. La nature a assez d'infirmités, les affaires assez d'épines, les hommes assez d'injustices, leur jugement assez de bizaiTeries, leurs humeurs assez d'importunes inégalités, le monde assez d'embarras, ses faveurs assez d'inconstances, ses rebuts assez d'amertumes, ses engagements les plus doux assez de captivités...
SERMON SUR l'eNDURCISSEMENT (1)
Avent de Saint- Germain, premier dimanche, 1" décembre 1669.
Ilora est jam nos de somno surgere.
Il est temps désormais que nous nous réveilUons de notre sommeil.
{Rom., XII r, 11.)
Le croira-t-on, si j(î le dis, que presque toute la nature humaine est endormie, et (pi'au milieu (de| cette action si vive et si
(Ij .Nous avujis le maiiustrit.
SERMONS = 2-i9
empressée qui paraît principalement à la corn', la plupart languissent au dedans du cœur dans une mortelle léthargie? Nul ne veille véritablement, que celui qui est attentif à son salut. Et s'il est ainsi, chrétiens, quïl y en a dans cet auditoire qu'un profond sommeil appesantit ! Qu'il y en a qui en prêtant l'oreille n'entendent pas, et ne voient pas en ouvi'ant les yeux, et qui peut-être ne se réveilleront pas encore à mon discours ! C'est l'intention de l'Éghse de les th'er aujourd'hui de ce pernicieux assoupissement. C'est pourquoi elle nous lit, dans les saints mystères de ce jom', l'histoire du jugement dernier, lorsque la nature, étonnée de la majesté de Jésus-Chi'ist, rompra tout le concert de ses "mouvements, et qu'on entendra un bruit tel qu'on peut se l'imaginer parmi de si grandes ruines et dans un renversement si effroyrable]. Quiconque ne s'éveille pas à ce bruit terrible est trop profondément assoupi, et il dort d'un sommeil de mort. Toutefois, si nous y sommes sourds, l'Éghse, pom- nous exciter davantage, fait encore retentir à nos oreiUes la parole de l'apôtre. Le grand Paul mêle sa voix au bruit confus de l'univers, et nous dit d'un ton éclatant : « 0 fidèles, l'heure est venue de vous éveiller » : Eora est jam nos de somno sur gère. Ainsi je ne crois pas quitter l'Evangile, mais en prendre l'intention et l'esprit, quand j'interprète l'épître que l'Eghse ht en ce jour. Fasse celui pour qui je parle, que j'annonce avec tant de force ses menaces et ses jugements, que ceux qui dorment dans leurs péchés se réveillent et se convertissent ! C'est la grâce que je lui demande par les prières de la sainte Vierge. (Ave,)
C'est une vérité constante que l'Écriture a étabhe et que l'expépérience a justifiée, que la cause de tous les crimes et de tous les malheurs de la vie humaine, c'est le défaut d'attention et de vigilance. Si les justes tombent si souvent après une longue persévérance, c'est qu'ils s'endorment dans la vue de leurs bonnes œuvres. Us pensent avoir vaincu tout à fait lem's mauvais désirs : la confiance qu'ils ont en ce calme fait qu'ils abandonnent le gouvernail, c'est-à-dire qu'ils perdent l'attention à euxmêmes et à la prière. Ainsi ils périssent misérablement ; et pour avoir cessé de veiller, ils perdent en un moment tout le fruit de tant de travaux. Mais si l'attention et la vigilance est si nécessaire aux justes, pour prévenir leur chute funeste, combien on ont besoin les pécheurs pour s'en relever et pour réparer curs ruines. C'est pourquoi de tous les préceptes que le Saint-
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Esprit a donnés aux hommes, il n'y en a aucun que le Fils de Dieu ait répété si souvent, que les saints apôtres [aient] inculqué avec plus de force, que celui de veiller sans cesse. Toutes les épîtres, tous les évangiles, toutes les pages de l'Écriture sont pleines de ces paroles : « Veillez, priez, prenez garde, soyez prêts à toutes les heures ; parce que vous ne savez pas à laquelle viendra le Seigneur ». En effet, faute de veiller à notre salut et à notre conscience, notre ennemi qui n'est que trop vigilant, et nos passions qui ne sont que trop attentives à leurs objets, nous surprennent, nous emportent, nous mettent entièrement sous le joug, et traînent nos âmes captives devant le redoutable tribunal de Jésus-Christ, avant que nous ayons seulement songé à en prévenir les rigueurs par la pénitence C'est ce dangereux assoupissement que craignait le divin psalmiste, lorsqu'il faisait cette prière : « Eclairez mes yeux, ô Seigneur ! de peur que je ne m'endorme dans la mort. » C'est pour prévenir l'effet de cette mortelle léthargie, que l'apôtre nous dit aujourd'hui : « Mes frères, l'heure est venue de vous réveiller de votre sommeil. ))
Et moi, pour suivre ses intentions, je combattrai tout ensemble le sommeil et la langueur ; le sommeil qui vous rend insensibles ; la langueur qui, vous empêchant de vous éveiller tout à fait et de vous lever promptement, vous replonge de nouveau dans le sommeil. [Je] vous montrerai en deux points, premièrement, chrétiens, que ceux-là sont trop nonchalamment et trop malheureusement endormis, qui ne pensent pas à Dieu ni à sa justice ; secondement, que l'heure est venue de nous réveiller de ce sommeil ; et que cette heure, c'est l'heure même où nous sommes, et celle où je vous excite et où je vous parle. Ainsi, après avoir éveillé ceux qui dorment dans leurs péchés, je tâcherai de vaincre les délais de ceux qui disputent trop longtemps avec leur paresse. Voilà simplement et en peu de mots le partage de mon discours. Donnez-moi du moins vos attentions dans un discours où il s'agit de l'attention elle-même.
PREMIER POINT
Afin que personne ne croie que ce soit un crime léger de ne penser pas à Dieu, ou d'y penser sans considérer combien c'est une chose terrible de tomber entre ses mains, j'entreprends de vous faire voir que ce crime est une espèce d'athéisme.
======= SEKMONS ====== 231
Dixit insipiens in corde suo : Non est Deus, dit le psaume lu : <( L'insensé a dit en son cœur : il n'y a point de Dieu. » Les coupables en plusieurs façons de cette erreur insensée. H y a eu premier lieu les athées et les libertins, qui disent ouvertement que les choses vont au hasard et à l'aventure, sans ordre, sans gouvernement, sans conduite supérieure : insensés, qui dans l'empire de Dieu, parmi ses ouvrages, parmi ses bienfaits, osent dire qu'il n'est pas, et ravir l'être à Celui par lequel subsiste toute la nature ! La terre porte peu de tels monstres ; les idolâtres mêmes et les infidèles les ont en horreur ; et lorsque dans la lumière du christianisme on en découvre quelqu'un, on en doit estimer la rencontre malheureuse et abominable. Mais que l'homme sensuel prenne garde que Dieu ne le livre tellement à la tyrannie des sens, qu'à la fin il vienne à croire que ce qui n'est pas sensible n'est pas réel ; que ce qu'on ne voit ni on ne touche pas, n'est qu'une ombre et un fantôme ; que les idées sensibles prenant le dessus, toutes les autres ne paraissent douteuses ou tout à fait vaines. Car c'est là que sont conduits insensiblement ceux qui laissent dominer les sens et ne pensent qu'à les satisfaire.
On en voit d'autres, dit le docte Théodoret, qui ne viennent pas jusqu'à cet excès de nier la Divinité, mais qui, pressés et incommodés dans lem's passions déréglées par ses lois qui les contraignent, par ses menaces qui les étonnent, par la crainte de ses jugements qui les trouble, désireraient que Dieu ne fiit pas : bien plus, ils voudraient pouvoir croire que Dieu n'est qu'un nom, ils voudraient pouvoir réduire au néant cette source féconde de l'être, et disent dans leur cœur, non par persuasion, mais par désir : Non est Deus : « H n'y a point de Dieu. » — « Ingrats et insensés, dit saint Augustin, qui, parce qu'ils sont déréglés, voudraient détruire la règle, et souhaitent qu'il n'y ait ni loi ni justice » : Qui dum nolunt esse justi, nolunt esse veritatem qua damnantur injiisti. Je laisse encore ceux-ci, et je veux croire qu'aucuns de mes auditeurs ne sont si dépravés et si corrompus. Je viens à une troisième manière de dire que Dieu n'est pas, de laquelle nous ne pourrons pas nous excuser.
Voici le principe que je pose. Ce à quoi nous ne daignons penser est comme nul à notre égard. Ceux-là donc disent en leur cœur que Dieu n'est pas, qui ne le jugent pas digne qu'on pense à lui sérieusement : à peine sont-ils attentifs à sa vérité, quand on prêche ; à sa majesté, quand on sacrifie ; à sa justice, quand il frappe; à sa bonté, quand il donne; enfin, qui le
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comptent tellement pour rien, qu'ils pensent en effet n'avoir rien à craindre, tant qu'ils n'ont que lui pour témoin. Qui de nous n'est pas de ce nombre? Qui n'est pas arrêté dans ses entreprises par la rencontre d'un homme qui n'est pas de son secret ni de sa cabale? et cependant ou nous méprisons, ou nous oublions le regard de Dieu ! N'apportons pas ici l'exemple de ceux qui roulent en leur esprit quelque vol ou quelque meurtre : lout ce qu'ils rencontrent les trouble, et la lumière du jour et leur ombre propre leur fait peur : ils ont peine à porter euxmêmes l'horreur de leur funeste secret : et ils vivent cependant dans une souveraine tranquillité des regards de Dieu. Laissons ces tragiques attentats ; disons ce qui se voit tous les jours. Quand vous déchirez en secret ceux que vous caressez en pubhc ; quand vous les percez de cent plaies mortelles par l^s coups incessamment redoublés de votre dangereuse langue ; quand vous mêlez artificieusement le vrai et le faux pour donner de la vraisemblance à vos histoires malicieuses ; quand vous violez le sacré dépôt du secret qu'un ami trop simple a versé tout entier dans votre cœur, et que vous faites servir à vos intérêts sa confiance qui vous obhgeait à penser aux siens ; combien de précautions pour ne point paraître, combien regardez-vous à di'oite et à gauche ! Et si vous ne voyez pas de témoin qui puisse vous reprocher votre lâcheté dans le monde, si vous avez tendu vos pièges si subtilement qu'ils soient imperceptibles aux regards humains, vous dites : Qui nous a vus? Narraverunt ut absconderent laqueos; dixerunt : Quis vidébit nos? comme dit le divin psalmiste. Vous ne comptez donc pas parmi les voyants celui qui habite aux cieux? Et cependant entendez le même psalmiste : « Quoi ! celui qui a formé l'oreille n'écoute-t-il pas, et celui qui a fait les yeux est-il aveugle? » Qui plantavit aurem non audiet, aut qui finxit oculum non considérât? Pourquoi ne songez-vous pas qu'il est tout vue, tout ouïe, tout inteUigence ; que vos pensées lui parlent, que votre cœur lui découvre tout, que votre propre conscience est sa surveillante et son témoin contre vous-même? Et cependant sous ces yeux si vifs, sous ces regards si perçants, vous jouissez sans inquiétude du plaisir d'être caché : vous vous abandonnez à la joie et vous vivez en repos parmi vos déhces criminelles, sans songer que celui qui vous les défend, et qui vous en a laissé tant d'innocentes, viendra inopinément quelque jour troubler vos plaisirs d'une manière terrible par les rigueurs de son jugement. N'est-ce pas manifestement le compter pour rien, et « dire en son cœur
insensé: Il n'y a point de Dieu? » Dixit insipiens in corde suo: Non est Deus.
Quand je recherche les causes profondes d'un si prodigieux oubli, et que je considère en moi-même d'où vient que l'homme, si sensible à ses intérêts et si attentif à ses affaires, perd néanmoins de vue si facilement la chose du monde la plus nécessaire, la plus redoutable et la plus présente, c'est-à-dire Dieu et sa justice, voici ce qui me vient en la pensée. Je trouve que notre esprit, dont les bornes sont si étroites, n'a pas une assez vaste compréhension pour s'étendre hors de son enceinte : c'est pourquoi il ji'imagine \ivement que ce qu'il ressent en lui-même, et nous fait juger des choses qui nous environnent par notre propre disposition. Celui qui est en colère croit que tout le monde est ému de l'injure que lui seul ressent, quoiqu'il en fatigue toutes les oreilles. On voit que le paresseux, qui laisse aller toutes choses avec nonchalance, ne s'imagine jamais combien vive est racti\até de ceux qui attaquent sa fortune. Pendant quïl dort à son aise et qu'il se repose, il croit que tout dort avec lui, et n'est réveillé que par le coup. C'est une illusion semblable, mais bien plus universelle, qui persuade à tous les pécheurs, que pendant qu'ils languissent dans l'oisiveté, dans le plaisir, dans l'impénitence, la justice divine languit aussi, et qu'elle est tout à fait endormie. Parce qu'ils ont oublié Dieu, ils pensent aussi que Dieu les oublie : Dixit enim in corde suo : OUitus est Deus. Mais leur en'eur est extrême : si Dieu se tait quelque temps, il ne se taira pas toujours. « Je veillerai, dit-il, sur les pécheurs, pom* leur mal et non pour leur bien » : Vigilalo super eos in mdlum et non in honum : « Je me suis tu, dit-il ailleurs ; j'ai gardé le silence, j'ai été patient : j'éclaterai tout à coup ; longtemps j'ai retenu ma colère dans mon sein, à la fin j'enfanterai, je dissiperai mes ennemis, et les envelopperai tous ensemble dans une même vengeance. »
Par conséquent, chrétiens, ne prenons pas son silence pour un aveu, ni sa patience pour un pardon, ni sa longue dissimulation pour un oubli, ni sa bonté pour une faiblesse. H attend parce qu'il est miséricorcheux ; et si l'on méprise ses miséricordes, souvent il attend encore et ne presse pas sa vengeance, parce qu'il sait que ses mains sont inévitables. Comme un roi qui sent son trône affermi et sa puissance étabUe, apprend qu'il se machine dans son État des desseins de révolte ; — car il est malaisé de tromper un roi qui a les yeux ouverts et qui veille : — il pourrait étouffer dans sa naissance cette cabale décou-
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verte ; mais, assuré de lui-même et de sa propre puissance, il est bien aise de voir jusqu'où iront les téméraires complots de ses sujets infidèles, et ne précipite pas sa juste vengeance, jusqu'cà ce qu'ils soient parvenus au terme fatal où il a résolu de les arrêter : ainsi, et à plus forte raison, ce Dieu tout-puissant, qui du centre de son éternité développe tout l'ordre des siècles, sage dispensateur des temps devant l'origine des choses, n'a rien à précipiter. Ceux-là se hâtent et se précipitent, dont les conseils sont dominés par la rapidité des occasions et par la fortune. H n'en est pas ainsi du Tout-Puissant. Les pécheurs sont sous ses yeux et sous sa main. Il sait le temps qu'il leur a donné pour se repentir, et celui où il les attend pour les confondre. Cependant qu'ils mêlent le ciel et la terre pour se cacher dans la confusion de toutes choses ; que ces femmes infidèles et ces hommes corrompus et corrupteurs se couvi'ent eux-mêmes, s'ils peuvent, de toutes les ombres de la nuit ; que ceux qui s'entendent si bien pour conspirer à leur perte enveloppent leurs inteUigences déshonnêtes dans l'obscurité d'une intrigue impénétrable : ils seront découverts au jour arrêté ; leur cause sera portée devant le tribunal de Jésus-Chiist, où leur conviction ne poun'a être éludée par aucune excuse, ni leur peine retardée par aucunes plaintes.
Mais j'ai à vous découvrir de plus profondes vérités. Je ne prétends pas seulement faire appréhender aux pécheurs les rigueurs du jugement dernier, ni les supphces insupportables du siècle à venir. De peur que le repos où ils sont dans la vie présente ne serve à nourrir en leur cœur aveugle et impénitent l'espérance de l'impunité, le Saint-Esprit nous enseigne que leur repos même est une peine. Pécheurs, soyez ici attentifs. Voici une nouvelle manière de se venger, qui n'appartient qu'à Dieu seul ; c'est de laisser ses ennemis en repos, et de les punir davantage par leur endurcissement et par leur sommeil léthargique, que s'il exerçait sur eux un châtiment exemplaire. H est donc vrai, chrétiens, qu'il arrive souvent qu'à force d'être irrité. Dieu renferme en lui-même toute sa colère; en sorte que les pécheurs, étant étonnés eux-mêmes de leurs longues prospérités et du cours fortuné de leurs affaires, s'imaginent n'avoir rien à craindre et ne sentent plus aucun trouble dans leur conscience. Voilà ce pernicieux assoupissement, voilà ce sommeil de mort dont j'ai déjà tant parlé. C'est, mes frères, le dernier fléau que Dieu envoie à ses ennemis, c'est le comble de tous les malheurs, c'est la plus prochaine disposition à l'impénitence
finale et à la ruine dernière et irrémédiable. Pour l'entendre, il faut remarquer que c'est une excellente maxime des saints docteurs, « qu'autant que les pécheurs sont rigoureux censeurs de leurs vices, autant Dieu se relâche en leur faveur de la sévérité de ses jugements » : In quantum non peperceris iibi, in ianhim iibi Dcus, crede, parcet. En effet, comme il est écrit que Dieu aime la justice et déteste liniquité, tant qu'il y a quelque chose en nous qui crie contre les péchés et qui s'élève contre les vices, il y a aussi quelque chose qui prend le parti de Dieu ; et c'est une disposition favorable pour le réconciher avec nous. Mais dès que nous sommes si malheureux que d'être tout à fait d'accord avec nos péchés, dès que, par le plus indigne des attentats, nous en sommes venus à ce point que d'aboHr en nousmêmes la sainte vérité de Dieu, l'impression de son doigt et de ses lumières, la marque de sa justice souveraine, en renversant cet auguste tribunal de la conscience qui condamnait tous les crimes, c'est alors que l'empire de Dieu est détruit, que l'audace de la rébelhon est consommée, et que nos maux n'ont presque plus de remède. C'est pourquoi ce grand Dieu vivant, qui sait que le souverain bonheur c'est de le servir et de lui plaire, et que ce qui reste de meilleur à ceux qui se sont éloignés de lui par leurs crimes, c'est d'être troublés et inquiétés du malhem- de lui avoir déplu ; après qu'on a méprisé longtemps ses grâces, ses inspirations, ses miséricordieux avertissements, et les coups par lesquels il nous a frappés de temps en temps, non encore pour nous punir à toute rigueur, mais seulement pour nous réveiller, prend enfin cette dernière résolution pour se venger des hommes ingrats et trop insensibles : il retire ses saintes lumières, il les aveugle, il les endurcit ; et leur laissant oubher ses divins préceptes, il fait qu'en même temps ils oubhent et leur salut et eux-mêmes. Encore que cette doctrine paraisse assez étabhe sur l'ordre des jugements de Dieu, il faut que je vous montre dans son Écriture le progrès d'un si grand mal. Le prophète Isaïe nous le représente tenant en sa main une coupe, qu'il appelle la coupe de sa colère : Bilisii de manu Domini caJicem irœ ejiis. Elle est, dit-il, remplie d'un breuvage qu'il veut faire boire aux pécheurs, mais d'un breuvage fumeux comme un vin nouveau, qui leur monte à la tête etîqui les enivre. Ce breuvage qui enivre les;^pécheurs, qu'est-ce autre chose, messieurs, que leurs péchés mêmes et leurs désirs emportés, auxquels Dieu les abandonne? Us boivent comme un premier verre, et peu à peu la tête leur tourne ; c'est-à-dire que.
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dans l'ardeur de leurs passions, la réflexion à demi éteinte n'envoie que des lumières douteuses : ainsi l'âme n'est plus éclairée comme auparavant ; on ne voit plus les vérités de la religion, ni les terribles jugements de Dieu, que comme à travers d'un nuage épais. C'est ce qui s'appelle dans les Écritures « l'esprit de vertige », qui rend les hommes chancelants et mal assurés. Cependant ils déplorent encore leur faiblesse ; ils jettent quelque regard du côté de la vertu qu'ils ont quittée. Leur conscience se réveille de temps en temps ; je ne sais quoi leur dit dans le fond du cœur : 0 piété ! ô innocence ! ô sainteté du baptême ! ô pureté du christianisme! Les sens l'emportent sur la conscience : ils boivent encore, et leurs forces se diminuent, et leur vue se trouble. Il leur reste néanmoins quelque connaissance et quelque souvenir de Dieu. Buvez, buvez,, ô pécheurs ! buvez jusqu'à la dernière goutte, et avalez tout jusqu'à la lia. Mais que trouveront-ils dans ce fond? « Un breuvage d'assoupissement, dit le saint prophète, qui achève de les enivrer, jusqu'à les priver de tout sentiment » : Usque ad fundum calicis soporis UUsti, et fotasti usque ad fœces. Et voici un effet étrange : « Je les vois, poursuit Isaïe, tombés dans les coins des rues, si profondément assoupis, qu'ils semblent tout à fait morts » : FÛii lui projecti sunt, dormierunt in capite omnium viarum. C'est l'image des grands pécheurs, qui, s'étant enivrés longtemps du vin de leurs passions et de leurs délices criminelles, perdent enfin toute connaissance de Dieu et tout sentiment de leur mal ; ils pèchent sans scrupule; ils s'en souviennent sans douleur; ils s'en confessent sans componction; ils v retombent sans crainte ; ils y persévèrent sans inquiétude ; ils y meurent enfin sans repentance.
Ouvrez donc les yeux, ô pécheurs ! et connaissez l'état où vous êtes. Pendant que vous contentez vos mauvais désirs, vous buvez un long oubH de Dieu; un sommeil mortel vous gagne, vos lumières s'éteignent, vos sens s'affaibhssent. Cependant il se fait contre vous, dans le cœur de Dieu, « un amas de haine et de colère » : Thesaurizas tibi iram, comme dit l'apôtre ; sa fureur longtemps retenue fera tout à coup un éclat terrible. Alors vous serez réveillés par un coup mortel, mais réveillés seulement pour sentir votre supphce intolérable. Prévenez un si grand malheur; éveillez-vous, l'heure est venue : Hc/ra est jam nos \de somno sur gère]. Eveillez-vous pour écouter l'avertissement, de peur qu'on ne vous éveille pour écouter votre sentence. Ke tardez pas davantage : cette heure où je vous parle
doit être, si vous êtes sages, l'heure de votre réveil. C'est ma seconde partie.
SECOND POINT
Jésus-Chi'ist commande à ses ministres de dénoncer à tous ceux qui diffèrent de jour en jour leur conversion qu'ils seront surpris infailliblement dans les pièges de la mort et de l'enfer ; et qu'à moins de veiller à toutes les heures, il \àendra une heure imprévue qui ne leur] laissera aucune ressource. Ecoutez, non la parole des hommes, mais la parole de Jésus-Christ même, en saint Matthieu et en saint Luc : « Veillez parce que vous ne savez pas à quelle hem'e tiendra votre Seigneur. Car sachez que si le père de famille était averti de l'hem-e à laquelle le voleur doit venir, sans doute il veillerait et ne laisserait pas percer sa maison. Vous donc aussi soyez toujours prêts, parce que le Fils de l'Homme viendra à l'heure que vous ne pensez pas. Qui est le serviteur fidèle et prudent que son maître a établi sm- tous ses serviteurs, afin qu'il leur distribue dans le temps leur nourritm-e? Heureux est ce serviteur, si son maître à son arrivée le trouve agissant de la sorte! Je vous dis en vérité qu'il l'établira sur tous ses biens. Mais si ce serviteur est méchant, et qu'il dise en son cœur : Mon maître n'est pas prêt à venir, et qu'il commence à maltraiter ses compagnons, et à manger et à boire, et à s'eni\Ter : le maître de ce serviteur viendi-a au jour auquel il ne s'attend pas, et à l'heure qu'il ne sait pas, et il le séparera, et lui donnera le partage des infidèles 5t des hypocrites. C'est là qu'il y aura des plem*s et des grincements de dents. »
Cette parabole de l'Evangile nous décou\Te en termes formels deux vérités importantes : la première, que Jésus-Christ a dessein de nous surprendre ; la seconde, que le seul moyen qu"il nous donne pour é\iter la surprise, c'est de veiller sans relâche. Tel est le conseil de Dieu, et la sage économie que ce grand Père de famille a étabhe dans sa maison. H a voulu avoir des serviteurs vigilants et perpétuellement attentifs. C'est pourquoi il a disposé de sorte le cours imperceptible du temps que nous ne sentons ni sa fuite ni les larcins qu'il nous fait ; en sorte que la dernière heure nous surprend toujours. Il faut ici nous représenter cette illusion trompeuse du temps, et la manière dont il se joue de noti-e faible imagination. Le temps, dit saint
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Augustin, est une faible imitation de l'éternité. Celle-ci est toujours la mcmc : ce que le temps ne peut égaler par sa consistance, il tâche de l'imiter par la succession. S'il nous dérobe un jour, il en rend subtilement un autre semblable, qui nous empêche de regretter celui que nous venons de perdre. C'est ainsi que le temps nous joue et nous cache sa rapidité. C'est aussi peut-être en cela que consiste cette malice du temps dont l'apôtre nous avertit par ces mots : « Kachetez le temps, dit-il, parce que les jours sont mauvais », c'est-à-dire, trompeurs et malicieux. En effet, le temps nous trompe toujours; parce qu'encore qu'il varie sans cesse, il montre presque toujours un même visage, et que l'année qui est écoulée semble ressusciter dans la suivante. Toutefois une longue suite nous découvre toute l'imposture. Les rides sur notre front, les cheveux gris, les infirmités ne nous font que trop remarquer quelle grande partie de notre être est déjà abîmée et engloutie. Mais dans de si grands changements le temps affecte toujours quelque imitation de l'éternité : car, comme c'est le propre de l'éternité de conserver les choses dans le même état, le temps, pour en approcher, ne nous dépouille que peu à peu, et nous mène aux extrémités opposées par une pente si douce et tellement insensible, que nous nous trouvons engagés au milieu des ombres de la mort, avant que d'avoir songé comme il faut à notre conversion. Ézéchias ne sent point écouler son âge, et dans la quarantième de ses années il croit qu'il ne fait que naître : Dum adhuc ordirer, succidit, me : « H a coupé la trame de mes jours que je ne faisais que commencer. » Ainsi la maHgnité trompeuse du temps fait que nous tombons tout à coup, et sans y penser, entre les mains de la mort. Pour nous garantir de cette surprise, Jésus-Christ ne nous a laissé qu'un seul moyen dans la parabole de l'Évangile, c'est celui d'être toujours attentifs et vigilants : « Veillez, dit-il, sans cesse, parce que vous ne savez à quelle heure viendra le Seigneur. »
Ici l'on ne peut s'étonner assez de l'aveuglement des hommes, qui ne sont pas moins audacieux que le fut autrefois l'apôtre saint Pierre, lorsqu'il osa démentir la Vérité même. On ne lit point sans étonnement la témérité de ce disciple qui, lorsque Jésus-Christ lui dit nettement qu'il le reniera trois fois, ose lui réf)ondre en face : « Non, je ne vous renierai pas. » Mais cessons de nous étonner de son audace qu'il a expiée par tant de larmes : étonnons-nous de nous-mêmes et de notre témérité insensée. Jésus-Christ nous a dit à tous en paroles claires ; Si vous
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le veillez sans cesse, je vous surprendrai. Et nous osons lui répondre : Kon, Seigneur, nous dormirons à notre aise ; cepeniant nous vous préviendrons de quelques moments, et une Drompte confession nous sauvera de votre colère. Quoi ! le Fils de Dieu aura dit que la science des temps est 1 un des secrets que son Père a réservés en sa puissance, et nous vouirons percer ce secret impénétrable, et fonder nos espérances 5ur un mystère si caché, et qui passe de si loin notre connaissance! Quand Jésus-Christ viendra en sa majesté pour juger Le monde, mille événements terribles précéderont, toute la lature se remuera devant sa face, et cependant l'univers, menacé de sa ruine totale par un si grand ébranlement, ne laissera pas d'être surpris. Il est écrit que ce dernier jour viendra 3omme un voleur ; et qu'il arrivera sur tous les hommes, comme .m lacet où ils seront pris inopinément : tant la sagesse de Dieu 3st profonde à nous cacher ses conseils ! Et nous croirons poui^oir sentir et apercevoir la dissolution de ce corps fi'agile qui 3orte sa corruption en son propre sein ! Nous nous trompons, nous nous abusons, nous nous flattons nous-mêmes trop grossièrement. La mort ne viendi*a pas de loin avec gTand bruit pour nous assaillir. Elle s'insinue avec la nourriture que nous prenons, avec l'air que nous respirons, avec les remèdes mêmes par lesquels nous tâchons de nous en défendre. Elle est dans [notre] sang et dans [nos] veines ; c'est là qu'elle a mis ses secrètes et inévitables embûches, dans la source même de la vie. C'est de là qu'elle sortira, tantôt soudaine, tantôt à la suite d'une maladie déclarée ; mais toujours surprenante, et trop peu prévue. L'expérience le fait assez voir.; et Jésus-Clirist nous a dit dans son Evangile que Dieu l'a voulu de la sorte. C'est par un dessein prémédité « qu'il nous a caché notre dernier jour ; afin, dit saint Augustin, que nous prenions garde à tous les jours >j : Lrdet uliimus dies, ut ohserventur omnes dies. Puisqu'il a entrepris de nous surprendre si nous ne veillons, serons-nous plus industrieux à le prévenir, qu'il ne sera prompt à frapper son coup? Ou croyons-nous avoir contre lui d'autres précautions et d'autres moyens que celui qu'il nous a donné de veiller toujours? Quelle foHe ! quel aveuglement ! quel étourdisscment d'esprit ! et quel nom donnerons-nous à une si haute extravagance? Permettons néanmoins aux hommes, si vous le voulez, de goûter paisiblement le plaisir de \ivre ; accordons que la jeunesse puisse se promettre de longs jours, et ne lui envions pas la triste espérance de vieillir. Pensez-vous qu'on doive
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fonder sa futui-e conversion sur cette attente? Détrompezvous, cln'ctiens, et apprenez à vous mieux connaître. Telle est la nature de votre âme et de votre volonté, qu'elle ne peut, étant née libre, être forcée par ses objets, mais elle s'engage elle-même. Elle se fait comme des liens de fer et une espèce de nécessité par ses actes : c'est ce qui s'appelle l'habitude, dont je ne m'étendrai pas à vous décrire la violence trop connue et trop expérimentée. Je veux donc bien vous confesser qu'il y a une certaine ardeur des passions, et une force trop violente de la nature, que l'âge peut tempérer. Mais cette seconde nature qui se forme par l'habitude, mais cette nouvelle ardeur encore plus tyrannique qui naît de l'accoutumance, le temps ne fait que l'accroître et l'affermir davantage. Quelle foHe de laisser fortifier un ennemi qu'on veut vaincre ! Ainsi nous nous trompons déplorablement, lorsque nous attendons du temps le remède à nos passions, que la raison nous présente en vain. Si nous n'acquérons par vertu et par un effort généreux la facilité de les vaincre, c'est une folie manifeste de croire que l'âge nous la donne. Et comme dit sagement l'Ecclésiastique, « la vieillesse ne trouvera pas ce que la jeunesse n'a pas amassé )^ : Quœ in juventute tua non congregasli, quomodo in senectute tua invenies? Et il n'est pas nécessaire de rappeler ici de bien loin, ni les deux vieillards de Babylone, impudents calomniateurs de la pudique Susanne, ni la déplorable vieillesse de Salomon, autrefois sage. L'expérience du présent nous sauve le soin do rechercher les exemples des siècles passés. Jetez vous-mêmes les yeux sur vos proches, sur vos amis, sur tous ceux qui vous environnent ; vous ne verrez que trop tous les jours que les vices ne s'affaiblissent pas avec la nature, et que les inchnations ne se changent pas avec la couleur des cheveux. Au contraire, si nous laissons dominer la colère, la vieillesse, bien loin de la modérer, la tournera en aigreur par son chagrin. Et quand on donne tout au plaisir, on ne voit, dit saint Basile, dans l'âge plus avancé, que des idées trop présentes, des désirs trop jeunes et, pour ne rien dire de plus, des regrets qui renouvellent tous les crimes. Par conséquent ne différez pas, et éveillez-vous tout à l'heure : Ilora est jam. Car quelle autre heure voulez-vous prendre? En découvrez-vous quelqu'une qui soit plus commode ou [)lus favorable? Vous qui, refusant à présent de vous convertir, dites que vous vous convertirez quelque jour, désabusezvous : connaissez le secret de votre coeur, et entendez le ressort qui fait mouvoir une machine si délicate. ,
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Je sais que vous êtes libre ; mais toutefois, pour vous exciter, il faut quelque raison qui vous persuade : et quelle raison plus pressante aurez-vous alors, que celle que je vous propose? Y aura-t-il un autre Jésus-Christ, un autre Évangile, un autre paradis, un autre enfer? Que verrez-vous de nouveau qui soit capable de vous ébranler? Pourquoi donc résistez-vous maintenant? Pourquoi donc voulez-vous vous imaginer que vous céderez plus facilement en un autre temps? D'où viendra cette nouvelle force à la vérité, ou cette nouvelle docilité à votre esprit? Quand cette passion qui vous domine à présent, quand ce secret tyran de votre cœur aura quitté l'empire qu'il a^isurpé, vous n'en serez pour cela ni plus dégagé, ni plus maître de vousmême. Si vous ne veillez sur vos actions, il ne fera que céder la place à un autre vice, au lieu de la remettre au légitime Seigneur, qui est Dieu. Il y laissera, pour ainsi dire, un successeur de sa race, enfant comme lui de la même convoitise ; je veux dire, les péchés se succéderont les uns aux autres, et si vous ne faites quelque grand effort pour interrompre la suite de cette succession malheureuse, qui ne voit que d'erreur en erreur, et de délai en délai, elle vous mènera jusqu'au tombeau? Connaissez donc que tous ces délais ne sont qu'un amusement manifeste, et quïl n'y a rien de plus insensé que d'attendre la victoire de nos passions du temps qui les fortifie.
Mais je n'ai pas dit encore ce que les pécheurs ■ endormis ont le plus à craindi*e. Pour eux ils n'appréhendent que la mort subite ; et comme ils veulent se persuader, malgTé F expérience et tous les exemples, que leur vigueur présente les en garantit, ils découvi'ent toujours du temps devant eux. Mortels téméraires et peu prévoyants, qui croyons que la justice di^^ne n'a qu'un moyen de nous perdi'e ! Non, mes frères, ne le croyez pas. isous sommes souvent condamnés et souvent punis terriblement, avant que la vengeance se déclare, avant même que nous la sentions. On ne dit pas toujours aux criminels la misère de leur triste état ; souvent on les voit pleins de confiance, pendant que leur mort est résolue. Leur sentence n'est pas prononcée mais elle est déjà écrite dans l'esprit des juges. Tel s'est trouvé perdu à la cour et entièrement exclu des grâces, dont le crédit subsistait apparemment. Si la justice des hommes a ses secrets et ses mystères, la justice divine n'aura-t-elle pas aussi les siens? Oui, sans doute, et bien plus terribles. Mais il faut l'étabhr ])ar les Écritures. Écoutez donc ce qui est écrit au Deutéronome : « Sachez que le Seigneur votre Dieu punit incontinent
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ceux qui le haïssent, et ne diffère pas à les perdre, leur rendant dans le moment même ce qu'ils méritent » : Rcddems odientihis se statim..., ut disperdat eos^ et ultra non différât, prolinus cis restituens quod merenlur. Pesez ces mots : incontinent, sans différer, dans le moment même. Est-il vrai que Dieu punisse toujours de la sorte? Il n'est pas vi'ai, si nous regardons la vengeance qui éclate : il est vrai, si nous regardons les peines cachées que Dieu envoie à ses ennemis; peines si grandes et si terribles, que je vous ai démontrées dans ma première partie. Celui qui pèche est puni sans retardement ; parce que la grâce se retire dans le moment même; parce que sa foi diminue; qu'un péché en attire un autre, et qu'on tombe toujours plus facilement après qu'on est affaibli par une première chute. Telles sont les peines affreuses qui suivent le crime dans l'instant qu'il est commis. C'est que ces hommes corrompus perdent toute crainte de Dieu, c'est-à-dire tout le frein de leur licence ; ces femmes achèvent de perdre tout ce qui leur reste de modestie, c'est-à-dire tout l'ornement de leur sexe ; enfin le crime n'a plus pour nous une face étrange qui nous épouvante ; mais il est devenu malheureusement familier et n'étonne plus notre âme endurcie. N'appelez- vous pas cela un gTand supplice? Quoi ! dit le grand saint Augustin, si lorsque nous péchons, nous étions frappés d'une soudaine maladie, si nous perdions la vue, si nos forces nous abandonnaient, nous croirions que Dieu nous punit, et nous aurions un saint empressement d'apaiser sa juste fureur par une prompte pénitence. Ce n'est pas la vue corporelle, mais c'est la lumière de l'âme qui s'éteint en nous : ce n'est pas cette santé fragile que nous perdons ; mais Dieu nous livre à nos passions, qui sont nos maladies les plus dangereuses. Nous ne voyons plus, nous ne goûtons plus les vérités de la foi. Aveugles et endurcis, nous tombons dans un assoupissement et dans une insensibilité mortelle; et pendant que Dieu nous y abandonne par une juste punition, nous ne sentons pas sa main vengeresse, et nous croyons qu'il nous pardonne et qu'il nous épargne. Que nous sert de vivre et de subsister aux yeux des hommes, si cependant nous sommes morts, perdus devant Dieu et devant ses anges? Nomen hahes quod vivas, et moriuus es : •( On vous appelle vivant ; mais en effet vous êtes mort. » Pour faire mourir un arbre, il n'est pas toujours nécessaire qu'on le déracine. Voyez ce grand chêne desséché qui ne pousse plus, qui ne fleurit plus, qui n'a plus de glands ni de feuilles ; il a la mort dans le sein et dans la racine ; il n'en est pas moins ferme
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sur son tronc ; il n'en étend pas moins ses vastes rameaux. Clu:6tien, dont le f œur est endurci, voilà ton image. Bois aride, Dieu n'a pas encore frappé ta racine et ne t'a pas précipité de ton haut pour te jeter dans le feu; mais il a retiré l'esprit de vie.
Craignez donc, pécheurs endormis, craignez le dernier endurcissement. Éveillons - nous, il est temps. ^Pourquoi endurcissez-vous vos cœurs comme Pharaon? Éveillez- vous sans délai, puisque chaque délai aggrave vos peines. Car attendezvous à vous éveiller que vous soyez retourné parmi vos plaisirs? Et quand faut-il que le chrétien veille, sinon quand Jésus- Christ pai'le? Faites réflexion sur vous-mêmes : pensez-vous être bien loin de cette mortelle léthargie, de cet endurcissement funeste, dont vous êtes menacés si temblement par tant d'oracles de l'Écriture? Songez à vos premières chutes : votre cœur vous frappait alors : Permssii [autem] cor David emn. Vos remords étaient plus vifs et vos retours à Dieu plus fréquents. Vous périssiez, mais souvent vous versiez des larmes sur votre perte, et vos tristes funérailles étaient du moins honorées de quelque deuil. Maintenant vous paraissez confu'niés dans votre crime : les saints avertissements ne vous touchent plus : les sacrements vous sont inutiles. Ci'aignez enfin, clirétiens, que Dieu ne vous H\Te au sens réprouvé, et que votre âme ne devienne un vaisseau cassé et rompu qui ne puisse plus contenir la grâ -e. C'est de quoi sont menacés par le Saint-Esprit ceux qui profanent les sacrements par lem's rechutes, et qui entretiennent lem-s mauvais désh'S par leur complaisance, (f Je les briserai, dit le Seigneur, comme un pot de ten-e, et les réduirai tellement en poudre qu'il ne restera pas le moindre fragment, sm* lequel on puisse porter une étincelle de feu, ou puiser une goutte d'eau. » Etrange état de cette âme cassée et rompue ! Elle s'approche du sacrement de pénitence et de ce fleuve de grâce qui en découle, il ne lui en demeure pas une goutte d'eau. Elle écoute de saints discours qui seraient capables d'embraser les cœurs : elle n'en rapporte pas la moindre étincelle. C'est un vaisseau tout à fait brisé et rompu ; et si elle no fait un dernier effort pour rappeler l'esprit de la grâce et pour exciter la foi endormie, elle périra sans ressoui-ce.
Ah! mes frères, j'espère de vous de meillemes choses, encore (jue je pai'le ainsi. Quoi ! ma parole est-elle inutile? L'esprit de mon Dieu n'agit-il pas? ne se remue- t-il pas quelque chose au fond de vos cœurs? Ah ! s'il est ainsi, vous vivez et votre
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santé n'est pas déplorée. Ne perdons pas ce moment de force ; donnez des regrets, donnez des soupirs; ce sont les signes de vie que le céleste médecin vous demande. Après, laissez agir sa main chaiitable. « Car pourquoi voulez- vous périr? Je ne veux point la mort de celui qui meurt : convertissez-vous et vivez, dit le Seigneur tout-puissant. » Et quare monemini, domus Israël? quia nolo mortem morientis, [dicit Dominus Deus\, revertimini et vivite.
Mais je n'ai rien fait, clu^étiens, d'avoir peut-être un peu excité votre attention au soin de votre salut, par la parole de Jésus- Christ et de l'Évangile, si je ne vous persuade de vous occuper souvent de cette pensée. Toutefois, ce n'est pas l'ouvrage d'un homme mortel de mettre dans l'esprit des autres ces vérités importantes : c'est à Dieu de les y graver. Et comme je n'ai rien fait aujourd'hui que vous réciter ses saintes paroles, je produirai encore en finissant ce qu'il a^ prononcé de sa propre bouche, chapitre vt, Deutéronome : « Écoutez, Israël. Le Seigneur votre Dieu est le seul Seigneur. Vous l'aimerez de tout votre cœur, de toute votre âme et de toute votre force. Mettez dans votre cœur mes paroles et les lois que je vous donne aujourd'hui; racontez-les à vos enfants et les méditez en vousmême, soit que vous soyez assis dans votre maison, soit que vous marchiez dans le chemin, en vous couchant et en vous levant, qu'elles vous soient toujours présentes; que mes préceptes roulent sans cesse devant vos yeux, en sorte que vous ne les perdiez jamais de vue. » Movehuntur inter oculos tuos : non comme un objet mort qui n'émeut pas, mais comme un objet mouvant qui éveille les sens. Telle est la loi inviolable do3 anciens. Pesez-en toutes les paroles. Elle leur commande d'avoir Dieu et ses saints commandements dans le cœur; d'en parler souvent afin d'en rafraîchir la mémoire; d'y avoir toujours un secret retour, de ne s'en éloigner point parmi les affaires, et néanmoins de prendre un temps pour y penser à repos dans son cabinet avec une application particulière ; de s'éveiller et de s'endormir dans cette pensée, afin que, notre ennemi étant toujours attentif à nous surprendre, nous soyons toujours en garde contre ses embûches. Ne me dites pas que cette attention n'est d'usage que pour les cloîtres et pour la vie retirée. Ce précepte formel a été écrit pour tout le peuple de Dieu. Los juifs, tout charnels et grossiers qu'ils sont, reconnaissent encore aujourd'hui que cette obligation indispensable leur est imposée. Si nous prétendons, ciirétieiis, que ce précepte ait moins de
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force dans la loi de grâce, et que les chrétiens soient moins obligés à cette attention que les juifs, nous déshonorons le christianisme, et faisons honte à Jésus-Christ et à l'Évangile. Le faux prophète des Arabes, dont le paradis est tout sensuel, et dont toute la rehgion n'est que politique, n'a pas laissé de prescrire à ses malheureux sectateurs d'adorer cinq fois le jour ; et vous voyez combien ils sont ponctuels à cette observance. Les chi'étiens se croiront-ils dispensés de penser à Dieu, parce qu'on ne leur a point mai*qué des heures précises? C'est qu'ils doivent veiller et prier toujours. Le chrétien doit veiller et prier sans cesse et vi\Te toujours attentif à son salut éternel. Ne pensez pas que cette pratique vous soit impossible ; le passage que j'a-i récité vous en donne un infaillible moyen. Si Dieu ordonne aux Israélites de s'occuper perpétuellement de ses saints préceptes, il leui ordonne auparavant de l'aimer et de prendre à cœur son service. Aimez, dit-il, le Seigneur, et mettez en votre cœur ses saintes paroles. Tout ce que nous avons à cœur nous revient assez de soi-même, sans forcer notre attention, sans tourmenter notre esprit et notre mémoke. Demandez à une mère s'il faut la faire souvenir de son fils unique. Faut-il vous avertir de songer à votre fortune et à vos affaires? Lorsqu'il semble que votre esprit soit ailleurs, n'êtes- vous pas toujours vigilants et toujours trop \if3 et secrètement attentifs sur cette matière, sur laquelle le moincke mot vous éveille? Si vous pouviez prendre à cœur votre salut éternel et vous faire une fois une grande affaire de celle qui devrait être la seule, nos salutaires avertissements ne vous seraient pis un supphce, et vous penseriez de vous-mêmes mille fois le jour à un intérêt de cette importance. Mais, certes, ni nous n'aimons Dieu, ni nous ne songeons à nous-mêmes, et ne sommes chrétiens que de nom. Excitons-nous enfin, et prenons à cœur notre éternité.
Grand roi, qui surpassez de si loin tant d'augustes prédécesseurs, que nous voyons infatigablement occupé aux grandes affaires de votre Etat qui embrassent les affaires de toute l'Europe ; je propose à ce grand génie un ouvi'age plus important et un objet bien plus digne de son attention : c'est le service de Dieu et votre salut. Car, Sire, que vous servira d'avoir porté à un si haut point la gloire de votre France, de l'avoir rendue si puissante par mer et par terre, et d'avoir fait, par vos armes et par vos conseils, que le plus célèbre, le plus ancien, le plus noble royaume de l'univers soit aussi en toutes manières le
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plus redoutable ; si, après avoir rempli tout le monde de votre nom et toutes les histoires de vos faits, vous ne travaillez à des œuvres qui soient comptées devant Dieu et qui méritent d'être écrites au livre de vie? Votre Majesté n'a-t-elle pas vu dans l'évangile de ce jour l'étonnement du monde alarmé dans l'attente du jour effroyable où Jésus-Clmst paraîtra en sa majesté? Si les astres, si les éléments, si ces grands ouvrages, que Dieu semble avoir voulu bâtir si solidement pour les faire durer toujours, sont menacés de leur ruine, que deviendront les ouvi-ages qu'auront élevés des mains mortelles? Ne voyez-vous pas ce feu dévorant qui précède la face du juge terrible, qui abolira en un même jour et les villes, et les forteresses, et les citadelles, et les palais, et les maisons de plaisance, et les arsenaux, et les marbres, et les inscriptions, et les titres, et les histoires, et ne fera qu'un grand feu et peu après qu'un amas de cendre de tous les monuments des rois? Peut-on s'imaginer de la grandeur en ce qui ne sera un jour que de la poussière? Il faut remplir d'autres fastes et d'autres annales.
Dieu, messieurs, fait un journal de notre vie; une main divine écrit ce que nous avons fait et ce que nous avons manqué de faire. Notre histoire nous sera un jour représentée et sera représentée à tout l'univers. Songeons donc à la faire belle. Effaçons par la pénitence ce qui nous y couvrirait de confusion et de honte. Éveillons-nous, l'heure est venue. Les raisons de nous presser deviennent tous les jours plus fortes : la mort avance, le péché gagne, l'endurcissement s'accroît; tous les moments fortifient le discours que je vous ai fait, et il sera plus pressant encore demain qu'aujourd'hui. L'apôtre le dit à la suite de mon texte : Propior est nostra salus. « Notre salut est tous les jours plus proche. » Si notre salut s'approche, notre damnation s'approche aussi ; l'un et l'autre marchent d'un pas égal. Car « comment échapperons-nous, dit le même apôtre, si nous négligeons un tel salut? » Quomodo nos effugiemus^ si lantam neglexerimus salulem ? Faisons donc notre salut, puisque Dieu nous envoie un tel Sauveur : Jésus-Christ va venir au monde « plein de grâce et de vérité « ; soyons fidèles à sa grâce et attentifs à sa vérité, afin que nous participions à sa gloire. Au nom du Père, et du B'ils, et du Saint-Esprit.
(Quelques-unes (i(,'s principales oraisons funèbres prononcées par Bossuet achèveront splendidement ce voliinie,
presque exclnsivement consacré à la carrière oratoii*e de ce gTand homme. A l'oraison funèbre de Henriette de France et à celle de Henriette d'x\ngleterre, qui par leur date (1669, 1670) appartiennent de droit au présent volume, nous avons cru devoir ajouter celles qui, dans Tordre clu'onologique, viennent plus tard. Encore devi'ons-nous faire un choix et, fidèles à une sorte de classement séculah'e, nous aiTÔter de préférence aux deux premiers et au dernier de ces discours (les deux Henriette et le grand Condé). Ce n'est pas que ce classement n'ait une part d'arbitraire, des amatem'S du goût le plus fin donnant leur préférence à l'oraison funèbre de la princesse Palatine. Mais le moyen de tout citer d'une œu^TC aussi riche?
Dans une édition scolah'e des oraisons funèbres, qui est ou qui de^Tait être entre les mains de tous les lettrés, Jacquinet a fort bien défini l'idée que Bossuet se faisait de ce genre que, du reste, il aimait peu. « Bossuet, dit-il, vers la fin de sa glorieuse carrière de prédicateur (1669) prend possession avec éclat de l'oraison funèbre : elle se renouvelle, ou plutôt devient tout autre sous sa main : forme et fond, tout est changé. Si l'oratem- consent à glorifier dans la chaire le souvenir d'une créature mortelle, ce n'est là qu'une partie de sa tâche, et ce n'est pas, tant s'en faut, la principale... Enseigner, instruire, fah*e pénétrer, à l'occasion d'un éloge, une gi'ande leçon au cœur d'un auditoii'e chrétien ; mettre dans tout son jour, au m^ilieu d'une solennité funèbre, une de ces hautes vérités religieuses sur la vie, sur la mort, sur les destinées éternelles de l'âme, qui jamais n'ont plus de chance d'être écoutées qu'en présence d'un tombeau, telle est l'œuvre que surtout et avant tout il veut accomplir. L'orateur et le prêtre se confondent dans un même effort. »
Même conçue de la sorte, on ne peut, sans une injustice assez puérile, demander à l'oraison funèbre « ni la complète impartialité de l'histoire proprement dite, ni la minutieuse ressemblance du portrait )>. « C'est un éloge, dit encore Jacquinet, mais un éloge donné après une attentive et pénétrante 4tude du modèle; pris sur le vif en quelque
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sorte ; expressif et caractéristique autant que méritoire et grâce à cette mesure même ; constamment digne et probe ; vrai enfin, et là où il cesse d'être vrai d'exactitude, vrai encore de sincérité et de bonne foi. »
ORAISON FUNlîBRE DE HENRIETTE-MARIE DE FRANCE, REINE DE LA GRANDE-BRETAGNE (1)
Prononcée le 16 novemh'c 1669 en présence de Monsieur^ frère du roi, et de Madame, en V église des religieuses de Sainte-Marie de CJiaillot, où repose le cœur de Sa Majesté.
Et nune, reges, intelligite; crudihiini, qui judicatis terram.
Maintenant, ô rois, apprenez; instruisez-vous, juges de la terre.
{Ps., II, 10.)
Monseigneur (2),
Celui qui règne dans les cieux, et de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté et l'indépendance, est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois, et de leur donner, quand il lui plaît, de grandes et de terribles leçons. Soit qu'il élève les trônes, soit qu'il les abaisse, soit qu'il communique sa puissance aux princes, soit qu'il la retire à lui-même, et ne leur laisse que leur propre faiblesse, il leur apprend leurs devoirs d'une manière souveraine et digne
(1) Henriette-Marie de France, la dernière des filles de Henri IV, était née le 20 novembre 1609. Mariée en 1625 à Charles I^r d'Angleterre, elle se réfugia en France en 1664, et mourut à Chaillot le 10 septembre 1669.
(2) Philippe, frère du roi, duc d'Orléans, gendre de la reine d'Angleterre. 0
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de lui. Car, en leur doimaut sa puissance, il leur commande d'en user comme il fait lui-même pour le bien du monde ; et il leur fait voir, en la retirant, que toute leur majesté est empruntée et que, pour être assis sm* le trône, ils n'en sont pas moins sous sa main et sous son autorité suprême. C'est ainsi qu'il instruit les princes, non seulement par des discours et par des paroles, mais encore par des effets et par des exemples. Et nunCj reges, intelUgiie; erudimini, qui judicatis terram.
Chi'étiens, que la mémoire d'une grande reine, fille, femme, mère de rois si puissants, et souveraine de trois royaumes, appelle de tous côtés à cette triste cérémonie, ce discom's vous fera paraître un de ces exemples redoutables, qui étalent aux yeux du monde sa vanité tout entière. Vous verrez dans une seule xie toutes les extrémités des choses humaines ; la félicité sans bornes aussi bien que les misères ; une longue et paisible jouissance d'une des plus nobles couronnes de l'univers ; tout ce que peuvent donner de plus glorieux la naissance et la grandeur accumulé sur une tête, qui ensuite est exposée à tous les outrages de la fortune ; la bonne cause d'abord sui\âe de l^ons succès, et depuis, des retom-s soudains, des changements inouïs, la rébellion longtemps retenue, à la fin tout à fait maîtresse ; nul frein à la hcence ;,les lois abolies ; la Majesté violée par des attentats jusqu'alors inconnus ; l'usm-pation et la tyrannie sous le nom de liberté ; une reine fugitive, qui ne trouve aucune retraite dans trois royaumes, et à qui sa propre patrie n'est plus qu'un triste lieu d'exil ; neuf voyages sur mer entrepris par une princesse malgré les tempêtes ; l'Océan étonné de se voir traversé tant de fois en des appareils si divers, et pour des causes si différentes ; un trône indignement renversé et miraculeusement rétabh. Voilà les enseignements que Dieu donne aux rois : ainsi fait-il voir au monde le néant de ses pompes et de ses grandeurs. Si les paroles nous manquent, si les expressions ne répondent pas à un sujet si vaste et si relevé, les choses parleront assez d'elles-mêmes. Le cœur d'une grande reine, autrefois élevé par une si longue suite de prospérités, et puis plongé tout à coup dans un abîme d'amertumes, parlera assez haut ; et s'il n'est pas permis aux particuhers de faire des leçons aux princes sur des événements si étranges, un roi me prête ses paroles poui' leur dire : Et niinc, reges, intelligite; erudimini, qui judicatis terram : « Entendez, ô grands de la terre ; instruisez-vous, arbitres du monde. »
Mais la sage et rehgieuse princesse, qui fait le sujet de ce
1>7U === IJOSSUET. — Cil A P. IV
discours, n'a pas été seulement un spectacle proposé aux hommes pour y étudier les conseils de la divine Providence et les fatales révolutions des monarchies ; elle s'est instruite elle-même, pendant que Dieu instruisait les princes par son exemple. J'ai déjà dit que ce grand Dieu les enseigne, et en leur donnant et en leur ôtant leur puissance. La reine dont nous parlons a également entendu deux leçons si opposées ; c'est-à-dire qu'elle a usé chrétiennement de la bonne et de la mauvaise fortune. Dans l'une, elle a été bienfaisante ; dans l'autre, elle s'est montrée toujours invincible. Tant qu'elle a été heureuse, elle a fait sentir son pouvoir au monde par des bontés infinies ; quand la fortune l'eut abandonnée, elle s'enrichit plus que jamais ellemême de vertus : tellement qu'elle a perdu pour son propre bien cette puissance royale qu'elle avait pour le bien des autres ; et si ses sujets, si ses alliés, si l'Église universelle a profité de ses grandeurs, elle-même a su profiter de ses malheurs et de ses disgrâces plus qu'elle n'avait fait de toute sa gloire. C'est ce que nous remarquerons dans la vie éternellement mémorable de très haute, très excellente et très puissante princesse Henriette-Marie de France, reine de la Grande-Bretagne.
Quoique personne n'ignore les grandes quahtés d'une reine dont l'histoire a rempli tout l'univers, je me sens obligé d'abord à les rappeler en votre mémoire, afin que cette idée nous serve pour toute la suite du discours. H serait superflu de parler au long de la glorieuse naissance de cette princesse : on ne voit rien sous le soleil qui en égale la grandeur. Le pape saint Grégoire a donné, dès les premiers siècles, cet éloge singulier à la couronne de France, « qu'elle est autant au-dessus des autres couronnes du monde, que la dignité royale surpasse les fortunes particulières ». Que s'il a parlé en ces termes du temps du roi Childebert, et s'il a élevé si haut la race de Mérovée, jugez ce qu'il aurait dit du sang de saint Louis et de Charlemagne. Issue de cette race, fille de Henri le Grand et de tant de rois, son grand cœur a surpassé sa naissance. Toute autre place qu'un trône eût été indigne d'elle. A la vérité, elle eut de quoi satisfaire à sa noble fierté, quand elle vit qu'elle allait unir la maison de- France à la royale famille des Stuarts, qui étaient venus à la succession de la couronne d'Angleterre par une fille de Hem-i VH, mais qui tenaient de leur chef, depuis plusieurs siècles, le sceptre d'Ecosse, et qui descendaient de ces rois antiques, dont l'origine se cache si avant dans l'obscurité des premiers temps. Mais si elle eut de la joie de régner sur une
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grande nation, c'est parce qu'elle pouvait contenter le désir immense qui sans cesse la sollicitait à faire du bien. Elle eut une magnificence royale ; et l'on eût dit qu'elle perdait ce qu'elle ne donnait pas. Ses autres vertus n'ont pas été moins admirables. Fidèle dépositaire des plaintes et des secrets, elle disait que les princes devaient garder le même silence que les confesseurs et avoir la même discrétion. Dans la plus grande fureur des guerres civiles, jamais on n'a douté de sa parole, ni désespéré de sa clémence. Quelle autre a mieux pratiqué cet art obligeant, qui fait qu'on se rabaisse sans se dégrader, et qui accorde si heureusement la liberté avec le respect? Douce, familière, agréable, autant que fenne et vigoureuse, elle savait persuader et convaincre, aussi bien que commander, et faire valoir la raison non moins que l'autorité. Vous verrez avec quelle prudence elle traitait les affaires ; et une main si habile eût sauvé l'État, si l'État eût pu être sauvé. On ne peut assez louer la magnanimité de cette princesse. La fortune ne pouvait rien sur elle : ni les maux qu'elle a prévus, ni ceux qui l'ont sm-prise, n'ont abattu son courage. Que dirai-je de son attachement immuable à la religion de ses ancêtres? Elle a bien su reconnaître que cet attachement faisait la gloire de sa maison, aussi bien que celle de toute la France, seule nation de l'univers qui, depuis douze siècles presque accompUs que ses rois ont embrassé le christianisme, n'a jamais vu sur le trône que des princes enfants de l'Église. Aussi a-t-elle toujours déclaré que rien ne serait capable de la détacher de la foi de saint Louis. Le roi son mari lui a donné, jusqu'à la mort, ce bel éloge, qu'il n'y avait que le seul point de la rehgion où leurs cœurs fussent désunis ; et confirmant par son témoignage la piété de la reine, ce prince très éclairé a fait connaître en même temps à toute la terre la tendi*esse, l'amour conjugal, la sainte et imiolable fidéhté de son épouse incomparable.
Dieu,^qui rapporte tous ses conseils à la conservation de sa sainte Éghse, et qui, fécond en moyens, emploie toutes choses à ses fins cachées, s'est servi autrefois des chastes attraits de deux saintes héroïnes pour dén\Ter ses fidèles des mains de .leurs ennemis. Quand il voulut sauver la ville de Béthuhe, il tendit dans la beauté de Judith un piège imprévu et inévitable à l'aveugle brutahté d'Holopherne. Les grâces pudiques de la reine Esther eurent un effet aussi salutaire, mais moins violent. Elle gagna le cœur du roi son mari, et fit d'un, prince infidèle un illustre protecteur du peuple de Dieu. Par un conseil à peu
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près semblable, ce grand Dieu avait préparé un chaiine innocent au roi d'Angleterre, dans les agréments infinis de la reine son épouse. Comme elle possédait son affection (car les nuages qui avaient pai'u au commencement furent bientôt dissipés), et que son heureuse fécondité redoublait tous les jours les sacrés liens de leur amour mutuel; sans commettre l'autorité du roi son seigneur, elle employait son crédit à procurer un peu de repos aux catholiques accablés. Dès l'âge de quinze ans elle fut capable de ces soins ; et seize années d'une prospérité accomplie, qui coulèrent sans interruption, avec l'admiration de toute la terre, furent seize années de douceur pour cette Éghse affligée. Le crédit de la reine obtint aux catholiques ce bonheur singuher et presque incroyable, d'être gouvernés successivement par trois nonces apostoUques, qui leur apportaient les consolations que reçoivent les enfants de Dieu de l:i communication avec le Saint-Siège.
Le pape saint Grégoire, écrivant au pieux empereur Mamûce, lui représente en ces termes les devoirs des rois chrétiens : « Sachez, ô grand empereur, que la souveraine puissance vous est accordée d'en haut, afin que la vertu soit aidée, que les voies du ciel soient élargies, et que l'empire de la terre serve l'empire du ciel. » C'est la vérité elle-même qui lui a dicté ces belles paroles : car qu'y a-t-il de plus convenable à la puissance que de secourir la vertu? à quoi la force doit-elle servir, qu'à défendre la raison? et pourquoi commandent les hommes, si ce n'est pour faire que Dieu soit obéi ? Mais surtout il faut remarquer l'obligation si glorieuse que ce grand pape impose aux princes, d'élargir les voies du ciel. Jésus-Christ a dit dans son Évangile : « Combien est étroit le chemin qui mène à la vie. » Et voici ce qui le rend si étroit : c'est que le juste, sévère à luimême, et persécuteur irréconcihable de ses propres passions, se trouve encore persécuté par les injustes passions des autres, et ne peut pas même obtenir que le monde le laisse en repos dans ce sentier soHtaire et rude où il grimpe plutôt qu'il ne marche. Accourez, dit saint Grégoire, puissances du siècle; voyez dans quel sentier la vertu chemine; doublement à l'étroit, et par elle-même, et par l'effort de ceux qui la persécutent : secourez-la, tendez-lui la main : puisque vous la voyez déjà fatiguée du combat qu'elle soutient au dedans contre tant de tentations qui accablent la nature humaine, mettez-la du moins à couvert des insultes du dehors. Ainsi vous élargirez un peu les voies du ciel, et rétablirez ce chemin
que sa hauteur et son âpreté rendront toujours assez difficile.
Mais si jamais l'on peut dire que la voie du chrétien est étroite, c'est, messieurs, durant les persécutions : car que peut-on imaginer de plus malheureux, que de ne pouvoir conserver la foi sans s'exposer au suppUce, ni sacrifier sans trouble, ni chercher Dieu qu'en tremblant? Tel était Fétat déplorable des cathohques anglais. L'erreur et la nouveauté se faisaient entendre dans toutes^ les chaires ; et la doctrine ancienne, qui, selon l'oracle de l'Évangile, « doit être prêclice juscpie sur les toits )>, pouvait à peine parler à l'oreille. Les enfants de Dieu étaient étonnés de ne voir plus ni l'autel, ni le sanctuaire, ni ces tribunaux de miséricorde qui justifient ceux qui s'accusent. 0 douleur 1 il fallait cacher la pénitence avec le même soin qu'on eût fait des crimes ; et Jésus-Christ même se voyait contraint, au grand malheur des hommes ingrats, de chercher d'autres voiles et d'autres ténèbres que ces voiles et ces ténèbres mystiques dont il se couvre volontairement dans l'Eucharistie. A l'arrivée de la reine, la rigueur se ralentit, et les cathohques respirèrent. Cette chapelle royale, qu'elle fit bâtir avec tant de magnificence dans son palais de Sommerset, rendait à l'Éghse sa première forme. Henriette, digne fille de saint Louis, y animait tout le monde par son exemple, et y soutenait avec gloire, par ses retraites, par ses prières et par ses dévotions, l'ancienne réputation de la très clirétienne maison de France. Les prêtres de l'Oratoire, que le grand Pierre de Bérulle avait conduits avec elle, et après eux les pères Capucins, y donnèrent, par leur piété, aux autels leur véritable décoration, et au service di\in sa majesté naturelle. Les prêtres et les rehgieux, zélés et infatigables pasteurs de ce troupeau affligé, qui ^^vaient en Angleterre pauvi'es, errants, travestis, « desquels aussi le monde n'était pas digne », venaient reprendre avec joie les marques glorieuses de leur profession dans la chapelle de la reine ; et l'Eghse désolée, qui autrefois pouvait à peine gémir hbrement et pleurer sa gloire passée, faisait retentir hautement les cantiques de Si on dans une terre étrangère. Ainsi la pieuse reine consolait la captivité des fidèles et relevait leur espérance.
Quand Dieu laisse sortir du puits de l'abîme la fumée qui obscurcit le soleil, selon l'expression de l'Apocalypse, c'est-àdire l'erreur et l'hérésie ; quand pour punir les scandales, ou l)our réveiller les peuples et les pasteurs, il permet à l'esprit de séduction de tromper les âmes hautaines, et de répandre
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partout un chagrin superbe, une indocile curiosité et un esprit de rév^olte ; il détciniine dans sa sagesse profonde les limites quMl veut donner au nialhoiireux ])rogrès de l'erreur et aux souffrances de son Église. Je n'entreprends pas, chrétiens, de vous dire la destinée des héi-ésies de ces derniers siècles, ni de inarquer le tenue fatal dans lequel Dieu a résolu de borner leur cours. Mais si mou jugement ne me trompe pas ; si, rappelant la mémoire des siècles passés, j'en fais un juste rapport à l'état présent; j'ose croire, et je vois les sages concourir à ce sentiment, que les jours d'aveuglement sont écoulés, et qu'il est temps désormais que la lumière revienne. Lorsque le roi Hemi VIII , prince en tout le reste accompli, s'égara dans les passions qui ont perdu Salomon^ et tant d'autres rois, et commença d'ébranler l'autorité de l'Éghse ; les sages lui dénoncèrent qu'en remuant ce seul point, il mettait en péril, et qu'il donnait, contre son dessein, une licence effrénée aux âges suivants. Les sages le piévirent; mais les sages sont-ils crus en ces temps d'emportement, et ne se rit-on pas de leurs prophéties? Ce qu'une judicieuse prévoyance n'a pu mettre dans l'esprit des hommes, une maîtresse plus impérieuse, je veux dire l'expérience, les a forcés de le croire. Tout ce que la religion a de plus saint a été en proie. L'Angleterre a tant changé, qu'elle ne sait plus elle-même à quoi s'en tenir ; et, plus agitée en sa terre et dans ses ports mêmes que l'Océan qui l'environne, elle se voit inondée par l'effroyable débordement de mille sectes bizarres. Qui sait si, étant revenue de ses erreurs prodigieuses touchant la royauté, elle ne poussera pas plus loin ses réflexions ; et si, ennuyée de ses changements, elle ne regardera pas avec complaisance l'état qui a précédé? Cependant admirons ici la piété de la reine, qui a su si bien conserver les précieux restes de tant de persécutions. Que de pauvres, que de malheureux, que de familks ruinées pour la cause de la foi, ont subsisté pendant tout le tours de sa vie par l'immense profusion de ses aumônes ! Elle s se répandaient de toutes parts jusqu'aux dernières extrémiU's de ses trois royaumes ; et s'étendant par leur abondance même sur les ennemis de la foi, elles adoucissaient leur aigreur et ks ramenaient à l'EgHse. Ainsi, non seulement elle conservait, mais encore elle augmentait le peuple de Dieu. Les conversions étaient innombrables ; et ceux qui en ont été témoins oculaires nous ont appris que, pendant trois ans de séjour qu'elle a fait dans la cour du roi son fils, la seule chapelle royale a vu plus de trois cents convertis, sans parler des autres, abjurer sainte-
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ment leurs erreurs entre les mains de ses aumôniers. Heureuse d'avoir conservé si soigneusement l'étincelle de ce feu divin que Jésus est venu allumer au monde î Si jamais l'Angleterre re^^ent à soi, si ce levain précieux vient un jour à sanctifier toute cette masse, où il a été mêlé par ces royales mains, la postérité la plus éloignée n'aura pas assez de louanges pour célébrer les vertus de la religieuse Hemiette, et croira devoir à sa piété rou\Tage si mémorable du rétablissement de l'Église.
Que si l'histoire de l'Eglise garde chèrement la mémoire de cette reine, notre histoire ne taira pas les avantages qu'elle a procurés à sa maisjon et à sa patrie. Femme et mère très chérie et très honorée, elle a réconcihé avec la France le roi son mari et le roi son fils. Qui no sait qu'après la mémorable action de l'île de Ré, et durant ce fameux siège de la Rochelle, cette princesse, prompte à se servir des conjonctures importantes, fit conclure la paix, qui empêcha l'Angleterre de continuer son secours aux caUnnistes révoltés? Et dans ces dernières années, après que notre grand roi, plus jaloux de sa parole et du salut de ses alhés que de ses propres intérêts, eut déclaré la guerre aux Anglais, ne fut-elle pas encore une sage et heureuse médiatrice? Ne l'éunit-elle pas les deux royaumes? Et depuis encore, ne s'est-elle pas apphquée en toutes rencontres à conserver cette même inteUigence? Ces soins regardent maintenant vos altesses royales ; et l'exemple d'une grande reine, aussi bien que le sang de France et d'Angleterre, que vous avez uni par votre heureux mariage, vous doit inspirer le désir de travailler sans cesse à l'union do deux rois qui vous sont si proches, et de qui la puissance et la vertu peuvent faire le destin de toute l'Europe.
Monseignem-, ce n'est plus seulement par cette vaillante main et par ce grand cœur que vous acquerrez de la gloire : dans le calme d'une profonde paix vous aurez des moyens de vous signaler; et vous pouvez servir l'État sans l'alarmer, comme vous avez fait tant de fois, en exposant au miheu -des plus grands hasards de la guerre une vie aussi précieuse et aussi nécessaire que la vôtre. Ce service. Monseigneur, n'est pas le seul qu'on attend de vous ; et l'on peut tout espérer d'un prince que la sagesse conseille, que la valeur anime, et que la justice accompagne dans toutes ses actions. Mais où m'emporte mon zèle, si loin do mon triste sujet? Je m'arrête à considérer les vertus de Phihppe, et je ne songe pas que je vous dois l'histoire des malheurs de Hemiette.
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J'avoue, en la commençant, que je sens plus que jamais la difficulté de mon entreprise. Quand j'envisage de près les infortunes inouïes d'une si grande reine, je ne trouve plus do paroles ; et mon esprit, rebuté de tant d'indignes traitements qu'on a faits à la Majesté et à la vertu, ne se résoudrait jamais à se jeter parmi tant d'horreurs, si la constance admirable avec laquelle cette princesse a soutenu ses calamités ne surpassait de bien loin les crimes qui les ont causées. Mais en même temps, clu'étiens, un autre soin me travaille. Ce n'est pas un ouvrage humain que je médite. Je ne suis pas ici un historien, qui doive vous développer le secret des cabinets, ni l'ordre des batailles, ni les intérêts des partis ; il faut que je m'élève au-dessus de l'homme, pour faire trembler toute créature sous les jugements de Dieu. « J'entrerai, avec David, dans les puissances du Seigneur ; » et j'ai à vous faire voir les merveilles de sa main et de ses conseils ; conseils de juste vengeance sur l'Angleterre ; conseils de miséricorde pour le salut de la reine ; mais conseils marqués par le doigt de Dieu, dont l'empreinte est si vive et si manifeste dans les événements que j'ai à traiter, qu'on ne peut résister à cette lumière.
Quelque haut qu'on puisse remonter pour chercher dans les histoires les exemples des grandes mutations, on trouvera que jusqu'ici elles sont causées, ou par la mollesse ou par la violence des princes. En effet, quand les princes, néghgeant de connaître leurs affaires et leurs armées, ne travaillent qu'à la chasse, comme disait cet historien, n'ont de gloire que pour le luxe, ni d'esprit que pour inventer des plaisirs ;^ ou quand, emportés par leur humeur violente, ils ne gardent plus ni lois ni mesures, et qu'ils ôtent les égards et la crainte aux hommes en faisant que les maux qu'ils souffrent leur paraissent plus insupportables que ceux qu'ils prévoient ; alors ou la hcence excessive, ou la patience poussée à l'extrémité, menacent terriblement les maisons régnantes.
Charles I^r, roi d'Angleterre, était juste, modéré, magnanime, très instruit de ses affaires et des moyens de régner. Jamais prince ne fut plus capable de rendre la royauté non seul(îment vénérable et sainte, mais encore aimable et chère à ses j)euples. Que lui peut-on reprocher, sinon la clémence? Je veux l)ien avouer de lui ce qu'un auteur célèbre a dit de César, « qu'il a été clément jusqu'à être obhgé de s'en repentir » : Cœsari proprium et peculiare sit clementiœ insigne, qua usque ad pœniientiam omnes superavit. Que ce soit donc là, si l'on veut, l'il-
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lustre défaut de Charles aussi bien que de César : mais que ceux qui veulent croire que tout est faible dans les malheureux et dans les vaincus ne pensent pas pour cela nous persuader que la force ait manqué à son courage, ni la ligueur à ses conseils. Poursuivi à toute outrance par l'implacable mahgnité de la fortune, tralii de tous les siens, il ne s'est pas manqué à lui-même. Malgré les mauvais succès de ses armes infortunées, si on a pu le vaincre, on n'a pas pu le forcer ; et, comme il n'a jamais refusé ce qui était raisonnable étant vainqueur, il a toujours rejeté ce qui était faible et injuste étant captif. J'ai peine à contempler son gi'and cœur dans ces dernières épreuves. Mais certes il a montré qu'il n'est pas permis aux rebelles de faire perdre la majesté à un roi qui sait se connaître ; et ceux qui ont vu de quel front il a paru dans la salle de Westminster et dans la place de AVliitehall peuvent juger aisément combien il était intrépide à la tête de ses armées, combien auguste et majestueux au miheu de son palais et de sa cour. Grande reine, je satisfais à vos plus tendres désirs quand je célèbre ce monarque ; et ce cœur, qui n'a jamais vécu que pom* lui, se réveille tout poudre qu'il est, et devient sensible, même sous ce drap mortuaire, au nom d'un époux si cher, à cpii ses ennemis mêmes accorderont le titre de sage et celui de juste, et que la postérité mettra au rang des grands princes, si son liistoire trouve des lecteurs dont le jugement ne se laisse pas maîtriser aux événements ni à la fortune.
Ceux qui sont instruits des affaires, étant obhgés d'avouer que le roi n'avait point donné d'ouverture ni de prétexte aux excès sacrilèges dont nous abhorrons la mémoire, en accusent la fierté indomptable de la nation ; et je confesse que la haine des parricides poun-ait jeter les esprits dans ce sentiment. Mais quand on considère de plus près l'histoire de ce gi'and royaume, et particuhèrement les derniers règnes, oîi l'on voit non seulement les rois majeurs, mais encore les pupilles, et les reines mêmes si absolues et si redoutées ; quand on regarde la facihté incroyable avec laquelle la rehgion a été ou renversée ou rétabhe par Henri, par Edouard, par Marie, par Éhsabeth, on ne trouve ni la nation si rebeUe, ni ses Parlements si fiers et si factieux : au contraire, on est obhgé de reprocher à ces peuples d'avoir été trop soumis, puisqu'ils ont mis sous le joug leur foi même et leur conscience. N'accusons donc pas aveuglément le naturel des habitants de l'île la plus célèbre du monde, qui, selon les plus fidèles histoires, tirent leur origine des Gaules ; et ne
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croj'ons pas que les ]\Icrciens, les Danois et les Saxons aient tellement corrompu en eux ce que nos pères leur avaient donné de bon sang, qu'ils soient capables de s'emporter à des proches si barbares, s'il ne s'y était mêlé d'autres causes. Qu'est-ce donc qui les a poussés? Quelle force, quel transport, quelle intempérie a causé ces agitations et ces violences? N'en doutons pas, chrétiens : les fausses religions, le libertinage d'esprit, la fureur de disputer des choses divines sans fin, sans règle, sans soumission, a emporté les courages. Voilà les ennemis que la reine a eus à combattre, et que ni sa prudence, ni sa douceur, ni sa fermeté, n'ont pu vaincre.
J'ai déjà dit quelque chose de la licence où se jettent les esprits quand on ébranle les fondements de la religion, et qu'on remue les bornes une fois posées. Mais, comme la matière que je traite me fournit un exemple manifeste et unique dans tous les siècles de ces extrémités furieuses, il est, messieurs, de la nécessité de mon sujet de remonter jusqu'au principe, et de vous conduire pas à pas par tous les excès où le mépris de la religion ancienne et celui de l'autorité de FÉghse ont été capables de pousser les hommes.
Donc la source de tout le mal est que ceux qui n'ont pas craint de tenter, au siècle passé, la réformation par le schisme, ne trouvant point de plus fort rempart contre toutes leurs nouveautés que la sainte autorité de l'Église, ils ont été obhgés de la renverser. Ainsi les décrets des conciles, la doctrine des Pères et leur ^sainte unanimité, l'ancienne tradition du Saint- Siège et de l'Église cathohque n'ont plus été comme autrefois des lois sacrées et inviolables. Chacun s'est fait à soi-même un tribunal, où il s'est rendu l'arbitre de sa croyance ; et encore qu'il semble que les novateurs aient voulu retenir les esprits en les renfermant dans les limites de l'Écriture sainte, comme ce n'a été qu'à condition que chaque fidèle en deviendrait l'interprète, et croirait que le Saint-Esprit lui en dicte l'explication, il n'y a point de particulier qui ne se voie autorisé par cette doctrine à adorer ses inventions, à consacrer ses erreurs, à appeler Dieu tout ce qu'il pense. Dès lors on a bien prévu que, la licence n'ayant plus de frein, les sectes se multiphcraient jusqu'à l'infini ; que l'opiniâtreté serait invincible ; et que, tandis que les uns ne cesseraient de disputer, ou donneraient leurs rêveries pour inspirations, les autres, fatigués de tant de folles visions, et ne pouvant plus reconnaître la majesté de la religion déchirée par tant de sectes, iraient enfin chercher un
OrxAISONS FLNEIîrxES
repos funeste et une entière indépendance dans l'indifférence des religions ou dans l'athéisme.
Tels, et plus pernicieux encore, comme vous verrez dans la suite, sont les effets natm*els de cette nouvelle doctrine. Mais, de même qu'une eau débordée ne fait pas partout les mêmes ravages, parce que sa rapidité ne trouve pas partout les mêmes penchants et les mêmes ouvertures ; ainsi, quoique cet esprit d'indocihté et d'indépendance soit également répandu dans toutes les hérésies de ces derniers siècles, il n'a pas produit universellement les mêmes effets ; il a reçu diverses limites, suivant que la crainte, ou les intérêts, ou l'humeur des particuhers'et des nations, ou enfin la puissance divine, qui donne quand il lui plaît des bornes secrètes aux passions des hommes les plus emportées, l'ont différemment retenu. Que s'il s'est montré tout entier à l'Angleten'e, et si sa mahgnité s'y est déclarée sans réserve, les rois en ont souffert ; mais aussi les rois en ont été cause. Ils ont trop fait sentir aux peuples que l'ancienne reHgion se pouvait changer. Les sujets ont cessé d'en révérer les maximes quand ils les ont vues céder aux passions et aux intérêts de leurs princes. Ces terres, trop remuées et devenues incapables de consistance, sont tombées de toutes parts, et n'ont fait voir que d'effroyables précipices. J'appelle ainsi tant d'erreurs téméraires et extravagantes qu'on voyait paraître tous les jours. îse croyez pas que ce soit seulement la querelle de l'épiscopat, ou quelques chicanes sur la liturgie angUcane, qui aient ému les Communes. Ces disputes n'étaient encore que de faibles commencements, par oii ces esprits turbulents faisaient comme un essai de leur hberté. Mais quelque chose de plus \iolent se remuait dans le fond des cœurs : c'était un dégoût secret de tout ce qui a de l'autorité, et une démangeaison d'innover sans fin, après qu'on en a vu le premier exemple.
Ainsi les calvinistes, plus hardis que les luthériens, ont servi à étabhr les sociniens, qui ont été plus loin qu'eux, et dont ils grossissent tous les jours le parti. Les sectes infinies des anabaptistes sont sorties de cette même source ; et leurs opinions, mêlées au calvinisme, ont fait naître les indépendants, qui n'ont point eu de bornes : parmi lesquels on voit les trembleurs, gens fanatiques, qui croient que toutes leurs rêveries lem* sont iuspirées; et ceux qu'on nomme chercheurs, à cause que, dix sept cents ans après Jésus-Clmst, ils cherclient encore la reHgion, et n'en ont point d'arrêtée.
C'est, messieurs, en cette sorte que les esprits, une fois émus,