‹ BossuetChapitre 32 sur 40 · PANEGYRIQUE DE SAINT ANDRE · texte numérisé non relu

PANEGYRIQUE DE SAINT ANDRE

Au Carmélites du fauhourg Saint-Jacques^ le 30 novembre 1668.

Bossuet qui, dans ce même mois de novembre 1668, avait commencé la station de l'Avent à Saint-Thomas-du- LomTe, fut invité par les Carmélites du faubourg Saint- Jacques cà prêcher le panégyrique de saint x\ndi"é. Avec quelques privilégiés, Turenne, qui venait, un mois plus tôt, d'abjurer le protestantisme, assista à ce discours. « Ce fut un sermon d'une exquise beauté, disent les Carmélites dans leur mémoire, et quand on en a parlé au prédicateur, il en est convenu de bonne foi, se ressouvenant encore des plus beaux endroits qu'il était prêt à réciter. L'effet en fut tel que M. de Turenne suivit cet abbé dans tout son Avent de Saint-Thomas-du-Louvre de la même année,

tourné exprès à l'instruction de ce seigneur, et partout où il prêcha depuis, comme son disciple, mais en même temps i>on panégyriste et son protecteur déclaré » (1). Le grand Condé était aussi de la féto.

« Malheureusement, écrit M. Urbain, ce discours célèbre n'avait pas été complètement rédigé par Bossuet, qui, pour la plus grande partie, s'était borné à jeter sur le papier des indications et des notes. Deforis n'a pas résisté à la tentation d'achever l'œuvre ainsi ébauchée. Il a complété les indications à peine esquissées ; il a composé et rétabli les phrases inachevées : il a traduit et paraphrasé les textes de l'Écriture et des Pères ; il a surtout fondu en une rédaction unique les marges avec le texte, et parfois avec peu de bonheur. M. Griselle, à qui nous empruntons les renseignements, a le premier publié sous sa forme authentique le manuscrit autographe de ce discours, retrouvé par lui à Lille (2). )) Nous donnons ici les principaux passages de ce discours, tels que les a choisis et publiés M. Urbain dans son édition des Sermons choisis.

L'exorde manque, mais le premier point fait voir que le texte a dû être : Venite post me, et jaciam vos fieri piscatores hominum. {Matfh, IV, 19.)

PREMIER POINT

Jésus va commencer ses conquêtes. Il a déjà prêché son Évangile ; déjà les troupes se pressent pour écouter sa parole. Personne ne s'est encore attaché à lui, et parmi tant d'écoutants, il n'a pas encore gagné un seul disciple. Aussi ne reçoit-il pas indifféremment tous ceux qui se présentent pour le suivi'e 11 y en a qu'il rebute, il y en a qu'il éprouve, il y en a qu'il diffère. 11 a ses temps destinés, il a ses personnes choisies. Il jette ses filets ; il étend ses rets sur cette mer du siècle, mer immense, mer profonde, mer orageuse et éternellement agitée. Il veut })rendre des hommes dans le monde ; mais, quoique cette eau soit trouble, il n'y pêche pas à l'aveugle. Il sait ceux qui sont à

(1) Lkdieu, Mémoires, p. 8G.

(2) Cf. Etudes religieuses, 5 mai 1808.

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lui, et il regarde, il considère, il choisit. C'est aujourd'hui le choix d'importance, car il va prendre ceux par qui il a résolu de prendre les autres ; enfin il va choisir ses apôtres.

Les hommes jettent leurs filets de tous côtés ; ils amassent toute sorte de poissons bons et mauvais dans les filets de FÉgiise, ?elon la parabole de l'Évangile. Jésus choisit; mais, puisqu'il a le choix des personnes, peut-être commencera-t-il ses conquêtes par quelque prince de la synagogue, par quelque prêtre, par quelque pontife, ou par quelque célèbre docteur de la loi, pour donner réputation à sa mission et à sa conduite. Nullement. Écoutez, mes Frères : Jésus marchait le long de la mer de Gahlée, Bt il vit Simon et Anché, son frère, deux pêcheurs, et il leur dit : :< Venez après moi, et je vous ferai devenir pêcheurs d'hommes. »

Voilà ceux, etc. [qui doivent] accomphr les prophéties, dispenser la grâce, annoncer la nouvelle alliance, faire triompher la croix. Est-ce qu'il ne veut point des grands de la terre, ni des riches, ni des nobles, ni des puissants, ni même des' doctes, des Drateurs et des pliilosophes? Il n'est pas ainsi. Voyez les âges suivants. Les grands viendront en foule se joindre à l'humble troupeau du Sauveur Jésus. Les empereurs et les rois abaisseront leur tête superbe pour porter le joug. On verra les faisceaux romains abattus devant la croix de Jésus. Les Juifs feront la loi aux Romains. Ils recevront dans leurs Etats des lois étrangères, qui y seront plus fortes que les leurs propres ; ils verront sans jalousie un empire s'élever au miheu de leur mipire ; des lois au-dessus des leurs ; un empire s'élever aulessus du leur, non pour le détruire, mais au contraire pour .'affermir. Les orateurs viendront, et on lem* verra préférer la simplicité de l'Évangile et ce langage mystique à cette magnificence de lem'S discom*s vainement pompeux. Ces esprits poHs le Rome et d'Athènes viendront apprencke à parler dans les écrits des barbares. Les philosophes se rendi'ont aussi, et, après s'être longtemps débattus et tourmentés, ils donneront enfin lans les filets de nos célestes pêcheurs, oii, étant pris heureusement, ils quitteront les rets de leurs vaines et dangereuses subtilités où ils tâchaient de prendre les âmes ignorantes et curieuses. Ils apprendi'ont, non à raisonner, mais à croire et à trouver la iumière dans une intelligence captivée.

Jésus ne rebute donc pas les grands, ni les puissants ni les sages. H ne les rejette pas, mais il les diffère : les grands veulent que leur puissance donne le branle aux affaires ; les sages, que leurs raisonnements gagnent les esprits. Dieu veut déraciner

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leur orgueil, Dieu veut guérir leur enflure. Ils viendront en leur temps, quand tout sera accompli, quand l'Église sera établie, quand l'univers aura vu et qu'il sera bien constant que l'ouvrage aura été achevé sans eux ; quand ils auront appris à ne plus partager la gloire de Dieu, à descendre de cette hauteur, à quitter dans l'Église aux pieds de la croix cette primauté qu'ils affectent ; quand ils se réputeront les derniers de tous, ceux que leur propre grandeur éloigne le plus du ciel, ceux que leurs périls et leurs tentations approchent le plus près de l'abîme. Êtes-vous ceux, ô grands, ô doctes, que la rehgion estime les plus heureux, dont elle estime l'état le meilleur? Non ; [mais au contraire] ceux pour qui elle tremble, ceux...

En attendant, venez, ô pêcheurs ; venez, saint couple de frères, André et 8imon. Vous n'êtes rien, vous n'avez rien : il n'y a rien en vous qui mérite d'être recherché, il y a seulement une vaste capacité à remplir. Vous êtes vides de tout ; et vous êtes principalement vides de vous-mêmes ; venez recevoir, venez vous remplir à cette source infinie : Tarn largo fonti vas inane admovendum est. Les autres se réjouissent d'avoir attiré à leur parti les grands et les doctes ; Jésus, d'y avoir attiré les petits et les simples : Coyifiteor Obi, Pater, [Dortiiîie cœli et terrœ, quia abscondisti liœe a sapientihus et prudentibus, et revelasti ea parvulis), afm que le faste des hommes soit humihé, et que toute langue confesse que vraiment c'est Dieu seul qui a fait l'ouvrage...

... En effet considérez, je vous prie, l'entreprise de ces pêcheurs. Jamais prince, jamais empire, jamais république n'a conçu un dessein si haut. — Sans aucune apparence de secours humain. — Ils se sont mis dans l'esprit de changer par tout l'univers les religions établies, et les fausses et la véritable, et parmi les Gentils et parmi les Juifs. — Ils partagent le monde entre eux pour le conquérir. — Ils veulent établir un nouveau culte, un nouveau sacrifice, une loi nouvelle, parce que, disentils, un homme qu'on a crucifié en Jérusalem l'a enseigné de la sorte. Cet homme est ressuscité, il est monté aux cieux oii il est le Tout-Puissant. Nulle grâce que par ses mains, nul accès à*Dieu qu'en son nom. En sa croix est étabhe la gloire de Dieu ; en sa mort le salut et la vie des hommes.

Mais voyons par quels artihces ils [se] concilieront les esprits. Venez, disent-ils, servir Jésus-Christ : quiconque se donne à lui, sera heureux quand il sera mort ; en attendant, il faudra souffrir les dernières extrémités. Voilà leur doctrine et voilà leurs preuves ; voilà leur fin, voilà leurs moyens.

Dans une si étrange entreprise je ne dis pas avoir réussi comme ils ont fait, mais avoir osé espérer, c'est une marque invincible de la vérité. Il n'3^ a que la vérité ou la vraisemblance (pli puisse faire espérer les hommes. Qu'un homme soit avisé, (ju'il soit téméraire, s'il espère, il n'y a point de miheu : ou la vérité le presse, ou la vi-aisemblance le flatte ; ou la force de celle-là le convainc, ou l'apparence de celle-ci le déçoit. Ici tout ce qui se voit étonne, tout ce qui se prévoit est contraire, tout ce qui est humain est impossible. Donc, où il n'y a nulle vi'aisemblance, il faut conclure nécessairement que c'est la seule vérité qui soutient F ou^Tage. Que le monde se moque tant qu'il voudra : si faut-il que la [plus] forte persuasion qui ait jamais paru sur la terre, et dans la chose la plus incroyable, et pai'mi les épreuves les plus difficiles, et dans les hommes les plus incrédules et les plus timides, dont le plus hardi a renié lâchement son maître, ait une cause apparente. La feinte ne va pas si loin, la surprise ne dure pas si longtemps, la fohe n'est pas si réglée.

Car enfin poussons à bout le raisonnement des incrédules et des hbertins. Qu'est-ce qu'ils veulent penser de nos saints pêcheurs? Quoi? qu'ils avaient inventé une belle fable qu'ils se plaisaient d'annoncer au monde? mais ils l'auraient faite plus \Taisemblable. Que c'étaient des insensés et des imbéciles qui ne s'entendaient pas eux-mêmes? mais leur vie, mais leurs écrits, mais leurs lois et la sainte disciphne qu'ils ont établie, et enfin l'événement même, prouvent le contraire. C'est une chose inouïe, ou que la finesse invente si mal, ou que la foUe exécute si heureusement ; ni le projet ne sent point des hommes rusés, ni le succès des hommes dépour\^is de sens. Ce ne sont pas ici des hommes prévenus, qui meurent pour des sentiments qu'ils ont sucés avec le lait ; ce ne sont pas des spéculatifs et des cuiieux, qui ayant rêvé dans leur cabinet sur des choses imperceptibles, sur des mystères éloignés des sens, font leurs idoles de leurs opinions et les défendent jusqu'à mourir. Ceux-ci ne nous disent pas : Nous avons pensé, nous avons médité, nous avons conclu. Leurs pensées pourraient être fausses, leurs méditations mal fondées, leurs conséquences mal prises et défectueuses. Ils nous disent : Nous avons vu, nous avons ouï, nous avons touché de nos mains, et souvent, et longtemps, et plusieurs ensemble ce Jésus-Christ ressuscité des morts. S'ils disent la vérité, que reste-t-il à répondre? S'ils inventent, que prétendent-ils? Quel avantage, quelle récompense, quel prix de tous leurs travaux? S'ils attendaient quelque chose, c'était ou dans

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cotte vie, ou après leur mort. D'espérer })ciidaiit cette vie, ni la liaine, ni la puissance, ni le nombre de leurs ennemis, ni leur })ropre faiblesse ne le souffre pas. T.es voilà donc réduits aux siècles futurs ; et alors, ou ils attendent de Dieu la félicité de leurs âmes, ou ils attendent des hommes la gloire et l'immortalité de leur nom. S'ils attendent la félicité que promet le Dieu véritable, il est clair qu'ils ne pensent pas à tromper le monde ; et si le monde veut s'imaginer que le désir de se signaler dans l'histoire ait été flatter ces esprits grossiers jusque dans leurs bateaux de pêcheurs, je dirai seulement ce mot : si un Pierre, si un x\ndré, si un Jean, parmi tant d'opprobres et tant de persécutions, ont pu prévoir de si loin la gloire du christianisme et celle que nous leur donnons, je ne veux rien de plus fort pour convaincre tous les esprits raisonnables que c'étaient des hommes divins, auxquels et l'Esprit de Dieu et la force toujours invincible de la vérité faisaient voir dans l'extrémité de l'oppression la victoire très assurée de la bonne cause.

Voilà ce que fait voir la vocation des pêcheurs : elle fait voir que l'Église est un édifice tiré du néant, une création, l'œuvre d'une main toute-puissante. Voyez la structure, rien de plus grand ; le fondement, c'est le néant même : Ea quœ non sunt. Si le néant y paraît, création ; quelque partie brute pour montrer ce que l'art a opéré. Si c'est Dieu, bâtissons dessus, ne craignons pas. Laissons-nous prendre ; et tant de fois pris par les vanités, laissons-nous prendre une fois à ces pêcheurs d'hommes et aux filets de l'Évangile. Apostolica instrumenta piscandi retia sunt,- quœ non captos perimunt sed reservant; et de profundo ad lumen extraliunt, fluctuantes de infimis ad superna traducunt, qui ne tuent point ce qu'ils prennent, mais qui le conservent.

Laissons-nous tirer de cette mer dont la face est toujours changeante, qui cède à tout vent et qui est toujours agitée de quelque tempête. Écoutez ce grand bruit du monde, ce tumulte, ce trouble éternel; voyez ce mouvement, cette agitation, ces flots vainement émus qui crèvent tout à coup et ne laissent que de l'écume. Ces ondes impétueuses qui se roulent les unes contre les autres, qui s'entre-choquent avec grand éclat et s'effacent mutuellement, image du monde et des passions. Les agitations de la vie humaine, uM se invicem homines quasi pisces dévorant. Ces grands poissons, ces monstres marins, qui fendent les eaux avec grand tumulte, et il ne reste à la fin aucun vestige de leur passage. Ainsi passent dans le monde ces grandes puissances, grand bruit, grande ostentation. Ont-ils passé, il n'y paraît

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plus; tout est effacé, et il n'en reste aucune apparence. Il vaut mieux être enfermé dans ces rets qui nous conduiront au rivage, que de nager et se perdre dans une eau si vaste. Image de liberté. La parole est le rets. Saintes Filles, vous y êtes prises. La parole qui vous a prises : Quid proded homini, etc. Puisqu'il m'a pris, qu'il me possède. On travaille vainement si Jésus-Christ ne parle. Tn vei-ho hio laxaho rete. C'est ce qui donne efficace.

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