LES SEPT ANNÉES DE METZ
Charles de Lorraine, archevêque de Reinis et g-ouverneur de Metz, et Péguillon, son successeur sur le siège épiscopal de cette ville, avaient cédé au roi de France, Henri II, tous leui's di'oits sur la principauté messine. Mais la Réforme, matée pom' un temps, avait bientôt regagné le terrain perdu. Au moment où Bossuet vient occuper son poste de chanoine, la moitié de la population est protestante. Les « religionnaii'es « occupent, en nombre, le parlement, l'hôtel de ville, le baiTcau et les autres situations libérales. Le haut commerce leur appartient. Riches, puissants, intègres et, sembie-t-il, pacifiques, rien ne fait prévoir, à Metz du moins, que, ni de leur côté ni du nôtre, les terribles hostilités d'autrefois soient à la veille de se rallumer (1).
Telle ville, tel clergé. Les hommes de valeur ne manquaient pas alors parmi les ministres de Metz. Un seul doit nous retenir, le plus vénérable et le plus influent de tous.
D'un momdi'e génie que M. Claude, le bon Ferry, qui achève à Metz sa longue carrière pastorale au moment oii Bossuet commence la sienne, compte parmi les personnages considérables du protestantisme français. Ce n'est pas un sectahe, ni même un militant. Il me rappelle l'onction de Vinet et plus encore Fhonnête lenteur de Pusey. Grave, pacifique, d'une politesse effrénée, foncièrement bon et sincère, s'il avait vécu deux cents ans et si les dragons étaient restés dans leurs casernes, il aurait fini par se converth. Bossuet l'esthnait fort et l'a vu souvent. Ils sont aux petits soins l'un pour l'autre, et le jeune chanoine suit avec soUicitudc les effets d'un certain régime miposé au vieux pasteur. Quand Bossuet n'est pas là, un autre chanoine. Bénigne Bossuet, le père du grand — lequel sur ses vieux jours est entré dans les ordres — garde langue avec Ferry. Ces deux têtes blanches ne contrarient pas la sérénité du tableau.
On se voyait donc assez hbrement pt même assez fami-
(1) H y avait bien, de temps en temps, «pielqucs prises d'armes, mais, semble-t-il, sans grande importance.
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lièrement d'une Eglise à l'autre. Dans les meilleurs termes avec les deux Bossuet (1), Ferry ne craignait pas non plus de fréquenter les jésuites. Parlant d'une lettre que lui avait écrite un calviniste de ses amis, jadis catholique, « je l'ai lue, écrit-il, presque tout entière au Père de Rhodes, jésuite et procureur du collège, qui l'a admirée en toutes ses clauses et en tout son contexte ; c'est celui de la maison avec lequel j'ai lié le plus d'amitié. Il a pris grand soin de moi durant mes longues et âpres douleurs, m'a amené un de sa robe, qui se tient au Pont-à-Mousson et qui fait la médecine avec grande réputation, et est souvent venu demander des nouvelles à ma porte, sans entrer, pour ne donner lieu à aucun soupçon (2). »
Mais voici qui paraîtra peut-être plus significatif encore. Ce calviniste dont le Père de Rhodes admire la lettre en compagnie de Ferry, ce Théodore Maimbourg a quitté l'Église pour passer à la Réforme. Bossuet, qui certes a gémi de cette défection : — « Vous me l'avez enlevé », écrit-il à Ferry (3), — continue pourtant à le voir, il cause cordialement, il plaisante même avec lui (4), espérant que cet homme « très capable de tout bien )> n'aura peut-être abjuré provisoirement sa foi que pour mieux « travailler à nous réunir tous en Jésus-Christ (5) )>.
Peu après son arrivée à Metz, Bossuet avait rompu une première lance avec Paul Ferry. Celui-ci, ayant publié sous le titre de Catéchisme général de la réjormation de la religion une sorte de somme protestante, œuvre d'une doctrine et d'un ton modérés et qui le fit même passer pour traître aux yeux des exaltés de son parti, le jeune chanoine avait réfuté cet ouvrage avec autant d'habileté que de force, mais, fidèle à l'engagement qu'il avait pris dans la préface, « sans aucune aigreur » contre les personnes. Ce premier
(1) Bossuet dit à Maimbourg que « Monsieur son père et lui » ont 0 toujours été liés d'amitié » avec Ferry. {Correspondance, 1. 1®*", p. 449.)
(2) Ihid., t. le^ p. 455.
(3) Ihid., t. 1er, p. 186.
(4) Ibid., t. I«, p. 448.
(6) Ihid., t. I^', p. 186.