AVERTISSEMENT
Comme il n'y a rien de plus remarquable, dans le catéchisme de notre adversaire, que le témoignage qu'il rend à la justice de notre cause ; aussi mon dessein principal n'est pas tant de disputer et de contredire, que de faire voir au ministre les conséquences très légitimes de quelques vérités qu'il a confessées, et d'instruire nos frères errants de la pureté de notre doctrine sur quelques points de notre créance qu'on leur a déguisés par tant d'artifices. C'est pourquoi j'ai laissé plusieurs choses, ({ue je pouvais justement reprendre, pour apphquer toutes mes pensées à ce qui est le plus utile au salut des âmes. Je conjure nos adversaires de lire cet ouvrage en esprit de })aix, et d'en ])eser les raisonnements avec l'attention et le soin que mériteiil des matières de cette importance, .l'espère que la lecture leur fera connaitre (|ue je parle contre leur doctrine, sans aucune aigreur contre leurs personnes; et cju'outre la nature qui nous est commune, je sais encore honoier en eux le baptême d(^ Jésus-Clirist que leurs erreurs n'ont pas effacé. Que si j'accuse souvent leur ministre d'altérer visiblement les sens des auteurs, et de nous imposer des sentiments que nous détestons, mes
plaintes sont très justes et très nécessaires ; et nous le pouvons vérifier ensemble, sans autre peine que d'ouvrir les livres.
De toutes les vertus clu'étiennes, celle que Jésus-Christ a recommandée aux fidèles avec des paroles plus efficaces, c'est la paix et la charité fraternelle. C'est pourquoi étant près do sortir du monde, et disant à ses disciples le dernier adieu : « C'est ici, leur cUt-il, mon commandement, que vous vous aimiez les uns les autres, comme je vous ai aimés. » Tout l'Évangile de notre Sauveur est plein d'enseignements salutah'es, que la sagesse éternelle du Père nous a bien voulu rapporter du ciel pour la sanctification de nos âmes. Toutefois cette même Sagesse incréée, dont toutes les paroles sont esprit et vie, nous donnant le précepte de la charité : « C'est ici, dit-elle, mon commandement. En cela on reconnaîtra que vous êtes vi*aiment mes disciples, si vous avez une charité sincère les uns pour les autres. » Et pour nous exciter davantage, Jésus-Christ nous propose l'exemple admirable de cet amour infim' qu'il a eu pour nous. « Je veux, dit-il, que vous vous aimiez mutuellement, comme je vous ai aimés. » Où il nous prescrit dans les mêmes mots le principe et 1" étendue tout ensemble de notre affection réciproque. Car de même quïl nous a aimés en son Père, il veut que chacun aime son prochain en Dieu ; et de même qu'il nous a aimés jusqu'à donner volontairement tout son sang pom* nous, il veut que notre charité soit si forte, que nous ne craignions pas même d'exposer nos vies pour le bien et pour le salut de nos frères.
Cette vérité étant reçue par tous les fidèles, de quels supphces ne sont pas dignes ceux qui sèment la di\âsion dans rEghse, qui rompent ce di\in nœud de la charité, par lequel nous sommes unis en Notre-Seigneur, et qui cherchent de faux prétextes pour animer les amis contre les amis, et les frères contre les frères? Néanmoins il est aisé de justifier que c'a été principalement par ce moyen-là que les sectes de ces derniers siècles ont séduit les âmes, et que leur maxime la plus commune a été de n'oubher aucun artifice qui pût rendre notre doctrine odieuse aux peuples.
Je me suis étonné plusieurs fois de cette prière que Luther fit pubher contre les Turcs en l'an 1542. « Nous avons, dit-il, ô mon Dieu ! péché contre vous. Mais vous savez, ô Père céleste, que le diable, le Pape et le Turc n'ont aucun droit ni aucune raison de nous tourmenter : car nous n'avons rien commis contre eux ; mais parce que nous professons hautement que vous, ô Père ! et votre fils Jésus-Christ Notre Seigneur, et le Saint-
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Esprit êtes un Dieu éternel : c'est là notre péché, c'est tout notre crime, c'est pour cela qu'ils nous haïssent et nous persécutent ; et si nous rejetions cette foi, nous n'aurions pas à craindre qu'ils nous affligeassent. »
Un esprit plus contentieux se rirait ici de la folle déférence de ce grand prophète, qui, ce semble, ne dédaigne pas d'excuser les siens même auprès du diable, et de prendre Dieu à témoin que son capital ennemi n'a aucun sujet d'être offensé contre eux, ni de leur mal faire. A quoi on pourrait ajouter que ce n'était pas sans quelque raison qu'il se plaignait de l'injustice du diable, s'il persécutait ses disciples, pendant qu'ils travaillaient si soigneusement à étendre de plus en plus son empire, en divisant tous les jours, autant qu'ils pouvaient, le royaume de Jésus-Christ. Mais je ne m'arrête point à ces choses : ce qui me surprend le plus en cette prière, c'est la fureur de cet hérésiarque qui, non content de mettre dans un même rang le diable, le Pape et le Turc, comme les trois plus grands ennemis chi nom chrétien, ose dire qu'ils haïssent sa secte tous trois, parce qu'elle fait profession d'adorer le Père et le Fils et le Saint-Esprit. Ainsi, quoique nous fassions résonner par toute la terre ce pieux cantique : Gloi/re soit au Père et au Fils et au fSaint-Esprit, cet homme a l'assurance de publier à la face de tout le monde que nous persécutons ses églises, parce que la Trinité y est honorée ; et, dans cette injuste entreprise, il nous donne pour compagnons le diable et le Turc. Qui vit jamais une pareille impudence?
Tel a été l'esprit de toute la nouvelle Kéforme, qui a suivi les mouvements et les passions de celui qui l'a commencée. Tous ceux qui s'y sont attachés, éblouis de ce titre superbe de réformateurs qu'ils avaient injustement usurpé, ont altéré par mille sortes de déguisements la doctrine de la sainte Eglise, pour donner lieu à leurs invectives. Ils nous ont malicieusement imposé que nous ruinions l'adoration du seul Dieu, et cette salutaire confiance au seul Jésus-Christ ; ils nous ont traités d'idolâtres et d'ennemis jurés de la croix ; ils ont dit que nous avions renversé les mérites du Fils de Dieu, pour substituer en leur place le mérite humain; ils ont tâché de persuader à tout l'univers que la foi que nous professons ne tendait qu'à ravir à notre Sauveur la gloire de nous avoir rachetés; enfin, ils ont parlé et écrit de nous comme si nous étions des infidèles.
H y avait, ce semble, sujet d'espérer que, cette première chaleur se modérant un peu par le temps, ils jugeraient plus équita-
blemeut de notre doctrine. Mais nous eu perdons Fespérance, à moins que la main de Dieu n'agisse en leurs cœm'S avec une efficace extraordinaire ; et, ce qui me confii'me dans cette pensée, c"est la lecture d'un catéchisme que le principal ministre de Metz a fait imprimer. J'avoue que je me suis étonné qu'un homme qui paraît assez retenu, ait traité des matières de cette importance avec si peu de sincérité, ou si peu de connaissance de la doctrine qu'il entreprend de combattre. Quiconque sera un peu instruit de nos sentiments, verra d'abord qu'il nous attribue beaucoup d'erreurs que nous détestons : et si une personne que nos adversaires estiment si sag-e et si a\isée s'emporte à de telles extrémités, qu'ils nous pardonnent si nous croyons que tel est sans doute Tesprit de la secte, qui ne pouri'ait subsister sans cet artifice.
Je veux qu'ils en soient eux-mêmes les juges. Où est-ce que le sieur Ferry a ouï dire que l'Eghsc catholique donnât des « adjoints à Jésus-Christ en la rédemption », et que ce fût là « une des doctrines qu'il est ordonné de croire pour être sauvé »? Et néanmoins il assure ainsi en la réponse que fait l'enfant à la demande neuvième de son catéchisme ; par où il veut persuader au perq)le ignorant, que, selon la créance que nous embrassons, le sang de Jésus-Christ ne nous suffit pas. Mais ne sait-il pas bien en sa conscience que nous le reconnaissons })our le seul sauveur et l'unique rédempteur de nos âmes ; que nous croyons qu'il a payé surabondamment tout ce que nous (le\nons à son Père justement irrité contre nous ; et que, bien loin de dire que sa mort ne nous est pas suffisante, nous confessons et nous enseignons, à la gloire de Notre-Seigneur Jésus- Chi'ist, qu'une seule goutte de son divin sang, voire même une seule larme, et un seul soupir suffisait à racheter mille et mille mondes? Je^suis certain quïl n"ignore pas que telle est la foi de toute l'Egiise ; et, toutefois, il ose nous objecter que nous donnons des adjoints à notre Sauveur en la rédemption de notre nature.
Il dit avec une pareille infidélité que le Pape est reconnu pai'mi nous chef et époux de l'Eglise sans égard à Jésus-Christ, ce sont ses paroles, et Jésus-Christ mis à part et exclu : comme si les cathohques donnaient au Pape une puissance indépendante du Fils de Dieu même. Mais il sait bien que nous ne respectons son autorité, que parce que nous sommes persuadés que Jésus-Christ notre maître la lui a donnée avec une étroite obligation de lui rendre compte de l'administration qui lui est com-
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mise. Est-ce là reconnaître un chef sans égai'd à Jcsus-Chiist, comme il nous l'impose? Nous croyons certes, plus fortement (|ue nos adversaires, que Jésus n'a pas quitté son Église, et c'est pour cette seule raison que nous assurons sans doute qu'elle est infaillible, parce que son Prince lui a promis qu'il serait perpétuellement avec elle. Combien donc est-il ridicule de nous reprocher que nous mettons Jésus-Christ à part, comme si nous l'avions oubhé ! quelle patience faut-il avoir pour souffrir une calomnie de cette nature ! Mais nous prions ce divin Sauveur, que l'on nous accuse d'exclure, qu'il lui plaise nous faire la grâce, que nous surmontions par la charité ceux qui médisent de nous si injustement...
Sans doute, il n'a pas encore assez entendu avec quelle simpUcité la doctrine chrétienne doit être traitée. Le théologien sincère ne cherche point, dans les écrits qu'il combat, des paroles qu'il puisse détourner à un mauvais sens. Où il y va du salut des âmes, le moindi-e artifice lui paraît un crime. Bien loin de condanmer les expressions innocentes, il est prêt même d'excuser celles qui, pesées dans l'extrême rigueur, pourraient quelquefois sembler rudes ; il adoucit les choses autant qu'il le peut ; il aime mieux être indulgent qu'injuste ; il estime une pareille infidélité (le dissimuler sa propre créance et de déguiser celle de son adversaire : parce que, si par la première on trahit sa rehgion et sa conscience, par l'autre on se déclare ennemi juré de la charité fraternelle, on ahène et on aigrit les esprits, on rend les dissensions irréconciliables.
Plût à Dieu que le catéchiste eût toujours eu devant les yeux cette vérité ! Si nous n'eussions goûté sa doctrine, du moins nous eussions loué sa candeur ; et nous ne serions pas contraints de lui dire que dans la plus grande partie de ses citations, et dans les conclusions qu'il en tire, il semble qu'il ait plutôt tâché d'éblouir les simples que de satisfaire les doctes. Par exemple, voici un trait d'une merveilleuse subtilité. En la page 40 de son Catéchisme, voulant repousser contre nous le reproche que nous faisons à ses Églises de leur nouveauté : « Quand nous nous disons, dit-il, de la religion réformée, ce n'est pas pour introduire une nouvelle religion, encore qu'il s'en introduit presque d'an en an quelqu'une en l'Église romaine. » La suite du discoiu's demandait qu'il rapportât ici quelque nouveau dogme; mais ce n'est pas là son dessein. « Il s'introduit, dit-il, presque d'au en an quelque nouvelle religion dans l'Église romaine, puisque
autant d'ordres y sont autant de nouvelles religions et de nouveaux religieux. » Ridicule imagination ! Toutefois le ministre appréhende qu'on ne la prenne pas pour une raillerie, et il la fait valoir sérieusement par l'autorité du pape Lmocent III et du concile général de Latrau, dont il allègue le douzième chapitre. Qui ne croirait que la chose est très importante? Mais considérons, je vous prie, ce que dit ce sacré concile. Il appelle les nouveaux ordres monastiques de nouvelles religions ; et de là, quelle conséquence? Ces nouvelles sociétés ne font point des Églises nouvelles ; ce n'est pas la singidaritc de créance, mais la profession d'une piété plus particulière et un détachement plus entier du monde, qui leur donne le titre de religion ; et ainsi leur institution n'a rien de commun avec cette nouveauté de religion, dont il s'agit entre nous et nos adversaires, qui emporte un changement dans la foi. Cependant le sieur Ferry ne craint pas de confondre hardiment ces deux choses ; et le ])auvre peuple déçu applaudit à ces savantes observations. Je ne puis certes que je ne l'avertisse en ce lieu que ces remarques, peu dignes de lui, ne répondent pas à l'opinion de science qu'il s'est acquise parmi les siens, ni à l'estime de modération qu'il avait même parmi les nôtres.
Mais écoutons encore un reproche, lequel s'il se trouvait véritable, 'nous serions justement réputés indignes de nous glorifier du nom de clu'étien. Le ministre rapporte que parmi nous, lorsque l'on console les agonisants, on leur demande « s'ils ne croient pas que Notre-Scigneur Jésus-Christ a voulu mourir pour eux ; et qu'autrement que par sa mort et passion, ils ne peuvent être sauvés ». Et parce qu'il ne peut rien trouver. à reprendre dans cette salutaire interrogation, il tâche du moins de persuader que nous ne le faisons pas de bon cœur, tant il est véritable qu'une haine aveugle lui fait interpréter en un mauvais sens les pratiques les plus pieuses de la sainte ÉgHse. « 11 semble, dit-il, que ceci ne soit ajouté que par manière d'acquit, ou comme par mégarde. » Je demande ici n, nos adver saires, qui sont si tendres et si déhcats, et qui ne cessent presque jamais de se plaindre, que pouvait-on inventer contre nous, ni de plus faible, ni de plus faux, ni de plus injurieux à des clu-étiens? Car après avoir prêché en pleine audience, que si nous rendons gi-âces de notre salut à la passion de notre Sauveur, c'est par manière d'acquit, ou bien par mégarde, que reste-t-il enfin à nous dire, sinon que nous ne sommes pas chrétiens, et que Jésus-Christ ne nous est plus rien? Mais lais-
sons à part nos ressentiments, et sacrifions-les à notre grand Dieu. Avec quelles larmes déplorerons-nous la misère de tant de pauvres âmes séduites qui sont aliénées, par cet artifice, de l'Église oii leurs pères ont servi Dieu, et du viai chemin de la vie? C'est ce qui me touche le cœur jusqu'au vif ; c'est ce qui me fait oublier ma propre faiblesse, pour exposer en toute simplicité à nos frères^ malheureusement abusés la véritable doctrine de la sainte Eglise, que leurs ministres tâchent de leur rendre horrible.
Ainsi ce n'est pas mon dessein de réfuter ici, page à page, toutes les faussetés manifestes du catéchisme du sieur Ferry ; premièrement, parce que je vois qu'il avance beaucoup de choses sans preuve : il parcourt toute la controverse ; il n'y a aucun point qu'il ne touche, et n'allègue aucune raison que de deux ou trois ; encore sont-elles si peu pressantes que je ne juge pas nécessaire de les examiner si fort en détail. Et, enfin, j'ai considéré que cette manière d'écrire contentieuse ne laisse pas toujours beaucoup d'édification aux pieux lecteurs, ni beaucoup d'éclaircissement à ceux qui recherchent la vérité. C'est pourquoi j'ai choisi seulement les deux propositions principales auxquelles tout ce catéchisme aboutit, et, avec l'assistance divine, je ferai connaître combien elles sont éloignées de la vérité.
Ces deux propositions sont : « Que la réformation a été nécessaire, » et : « Qu'encore qu'avant la réformation, on se pût sauver en la communion de l'Église romaine, maintenant, après la réformation, on ne le peut plus. » J'opposerai deux vérités cathohques à ces deux propositions du ministre, et je montrerai manifestement : que la réformation, comme nos adversaires l'ont entreprise, est pernicieuse ; et : que si l'on s'est pu sauver en la communion de FÉgiise romaine avant leur réformation prétendue, il s'ensuit qu'on y peut encore faire son salut.
La première de ces vérités renverse leur religion par les fondements ; la seconde nous met à couvert contre leurs attaques. Nous les éclaircirons l'une et l'autre par les principes du ministre môme : mais Tordre et la suite du discours demande que je commence par la dernière, et que j'étabHsse la sûreté de notre salut, avant que de faire voir à nos adversaires le péril certain dans lequel ils sont. Prouvons donc, par des raisons évidentes, que le catéchisme nous a enseigné que nous pouvons obtenir la vie éternelle en la communion de l'Eglise romaine.
N'est-ce pas là un coup de maître? Aujourd'hui même, après tant et tant de livres écrits pour et contre la Réforme, peut-on imaginer une discussion plus simple, plus sûre et plus pacifique? Vous admettez, et comment ne pas l'admettre, qu'un bon catholique peut aller au ciel : je vais vous montrer que si vous connaissiez bien le catholicisme, vous n'auriez aucune raison sérieuse de vous séparer de lui. Il va sans dire que cette seconde proposition renverse la Réforme « par les fondements », mais cette ruine fatale, on la prépare, pour ainsi parler, d'une façon toute négative et sans qu'il soit besoin d'écrire ou de parler « contentieusement )). Le soleil ne fait pas la guerre à la nuit. Il paraît, et les ténèbres s'évanouissent.