‹ Bossuet orateurChapitre 114 sur 192 · e point · texte numérisé non relu

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SI m l'kmïNKNTE DIGNITÉ DES PAUVRES. 957

« tètes de nul prix, y> ces « gens de néant * ! » Mais c'est la condition expresse de leur salut ; à ce prix seulement, ils peuvent prétendre à une part dans 1rs privilèges des pauvres. Car les pauvres ne sont pas seulenifiii 1rs habitants naturels, ils sont 1rs citoyens privilégiés de la dite sainte; ils sont les compagnons ordinaires du prince, ses parents et ses « bons amis, » les confidents de ses volontés, les disj.msateurs de sa justice et de ses grâces. S'ils ouvrent l'Église, ils ouvrent aussi le ciel, et ils le ferment. Au jour de la séparation, le souverain juge prononcera les irrévocables sentences sur la foi de leur témoignage. Ceux qui les auront aidés à porter le poids de leurs misères ne succomberont pas sous le fardeau de leurs propres richesses. Les autres, pour prix de leur dureté, seront condamnés à l'éternel désespoir.

On sait quelle image saisissante Bossuet a tracée, en maint endroit de ses sermons, des angoisses de la dernière heure, et surtout de l'épouvante du jugement universel. Les pauvres ont leur place marquée dans toutes ces peintures. Ici, l'orateur nous montre le mauvais riche sur son lit de mort, entouré d'amis, de médecins, de serviteurs, et cependant € plus abandonné que le pauvre qui meurt sur la paille el qui n'a pas un drap pour sa sépulture. »

Car. en cette fatale maladie, que serviront ces amis

1. Exhortation yrtckèô ou* X»» >-r1h*- Catholique. Sermon *nr Vlmpénitenee finale.

qu'à vous affliger par leur présence, ces médecins qu'à vous tourmenter, ces serviteurs qu'à courir deçà et delà dans votre maison avec un empressement inutile? Il vous faut d'autres amis, d'autres serviteurs; ces pauvres que vous avez méprisés sont les seuls qui seraient capables de vous secourir. Que n'avez-vous pensé de bonne heure à vous faire de tels amis, qui maintenant vous tendraient les bras, afin de vous recevoir dans les tabernacles éternels ? Ah ! si vous aviez soulagé leurs maux, si vous aviez eu pitié de leur désespoir, si vous aviez écouté leurs plaintes, vos miséricordes prieraient Dieu

pour vous Leurs côtés revêtus, dit le saint Prophète1,

leurs entrailles rafraîchies, leur faim rassasiée, vous auraient béni 2

Ailleurs, Bossuet met sous les yeux la scène même du Jugement. L'homme paraît devant Dieu, et demande à le voir dans sa gloire ; et Jésus répond : « Tu ne m'as pas voulu voir dans mon infirmité ; » et une troupe de misérables s'élève et répond à la voix de Jésus, comme le chœur des fidèles dans les offices de l'Église : « Seigneur, c'est un impitoyable s. » Et la seatence est portée :

« Allez donc, maudits, au feu éternel4; » allez, inhumains et dénaturés, au lieu où il n'y aura jamais de miséricorde. Vous avez eu un cœur de fer, et le ciel sera de fer sur votre tête ; jamais il ne fera distiller sur vous la moindre rosée de consolation. Riche cruel et impitoyable,

1. Job., xxxi, 20. — 2. Sermon sur V Impénitence finale, prêché devant Louis XIV. — 3. Voyez la belle esquisse qui termine le premier sermon pour la Toussaint. — 4. Matth., XXV, 41.

sur l'kminknte digmtk des pauvres. 2'JO

vous demanderez éternellement une goutte d'eau qui vous sera éternellement refusée l.

Bossuet, dans le discours qui nous occupe, n'a pas ainsi donné carrière à son éloquence; il se contente de réunir des traits empruntés à Daniel et aux Evangiles : « Voulez-vous que vos iniquités vous soient pardonnées?... Demandez-vous à Dieu sa miséricorde?... Voulez-vous entrer dans le royaume? » Faites l'aumône et gagnez l'amitié des pauvres. C'est le conseil du Prophète, c'est le commandement de Jésus-Christ.

Ainsi la grâce, la miséricorde, la rémission des péchés, le royaume même est entre leurs mains, et les riches n'y peuvent entrer si les pauvres ne les y reçoivent *.

Et Bossuet, rappelant la menace terrible adressée aux riches : Vœ vobis divitibus 3, les exhorte à se mettre à couvert contre les coups d'une inévitable malédiction, en se jetant « sous l'aile de la Pauvreté. »

Du reste, pas de grands mouvements oratoires ; rien, dans le style de cet entretien, qui se détache et paraisse avoir été mis en saillie pour commander l'attention. Il est sensible que Bossuet y a contenu l'essor de sa parole ; elle est familière et grave, sans éclat, presque mortifiée. Les magnificences de l'ex-

1. Sur V Aumône, pour le lundi de la 1M semaine de Carême.— — 2. 3° point. — 3. Lue., vi, L'i.

pression, alors même qu'elles ne trahiraient aucune recherche, paraîtraient déplacées sur les lèvres de l'avocat des pauvres ; Bossuet voulait qu'on apprît à goûter dans le même discours deux choses que sa pensée ne voulait pas séparer ii la simplicité et la charité chrétiennes

Simplicité, charité : ces deux mots qui se rencontrent plus d'une fois sur les lèvres de Bossuet résument la vie et la doctrine d'un homme que Bossuet a beaucoup aimé, dont il se plaisait, vers l'époque où nous sommes plus encore que par le passé, à rechercher le commerce et à subir l'influence. On est dispensé de l'eflort et du péril des conjectures pour tout ce qui touche aux relations de Bossuet avec saint Vincent de Paul. Il en a lui-même indiqué l'origine, marqué les progrès et déterminé le caractère dans une lettre adressée au pape Clément XI *, pendant le cours de l'enquête ouverte à Rome'pour la canonisation de M. Vincent. La lettre est datée du 2 août 1702. Bossuet, âgé de plus de soixantequatorze ans, était bien près de sa fin; son témoignage a pris ainsi quelque chose de solennel ; on sent d'ailleurs qu'il éprouve une douceur singulière

1. Cf. Oraison funèbre de la princesse Palatine. — 2. De Virtutibia Vincentii a Paulo.

BOSSUET ET S. VINCEN1 II l'AUL. 2f)i

à rappeler des souvenirs qui étaient restés précis et vivants au fond de son cœur l.

Il fait remonter ses souvenirs jusqu'au temps de sa première jeunesse (ab ipsa adolescentia) : ce sont les pieux entretiens et les conseils de M. Vincent qui l'auraient pénétré, d'abord, du véritable esprit du christianisme. On sait, en effet, qu'au sortir de Navarre, déjà signalé à la renommée par des succès dont il aura pu être fier comme l'étaient ses maîtres, il avait voulu être ordonné prêtre à Saint- Lazare, sous les yeux de M. Vincent , après avoir appris une dernière fois de lui et des Biens - le sens et l'étendue des engagements qu'il allait former.

Plus tard, c'est-à-dire vers I606, il a été admis à faire partie de cette société choisie, où M. Vincent se félicitait de n'avoir jamais admis un seul prêtre qui ne fût homme d'exemple s, et qui se réunissait . le mardi de chaque semaine, pour s'entretenir avec lui ou sous ses auspices des choses divines. Là, Bossuel, recueillant d'une oreille avide les paroles de oê saint homme, a reconnu l'accomplissemeni de ce précepte de l'Apôtre : « Si vous parlez, que ce soit Dieu qu'on entende *.

Retourné à Metz, il a eu la joie de partager les

1 Quorum recordatione in hac quoque astate mirifice delec-

t;unur. .. recordantur omnes, et ego suavi-^iir.r reooto. — 2. BJe nos :«l xuvrdotium promovendos ntû tuorumfue opéra juvit. — 3. Abelly, la Vie du vénérable serviù ur 'de Dieu Vincent de Paul. Pari.-. 1664, in- ! . p. 227. — 4. Si quis loyuitur, tanquam nennones Dti. (1 Pet/:, IV, 11).

travaux d'une mission envoyée de Saint-Lazare : mission dont il n'aurait garde de ne pas attribuer tout le fruit aux instructions de ce vénérable serviteur de Dieu, à la sagesse de ses conseils, à la vertu de ses prières, alors que les missionnaires avaient eu soin de dire à leur supérieur pour quelle part le jeune archidiacre y avait contribué par son zèle et son éloquence.

C'est ici que Bossuet parle des retraites de Saint- Lazare ; il ne faut pas oublier l'importance de ces retraites instituées par M. Vincent en 1631 ; les diocèses n'avaient pas encore de séminaires, et la plupart des prêtres étaient ordonnés sans avoir eu l'occasion de s'interroger eux-mêmes sur leur vocation ou sur les obligations du sacerdoce; de là, beaucoup de mécomptes, de grands scandales, et une « dépravation de l'état ecclésiastique » que M. Vincent considérait comme la principale cause de la « ruine de l'Église de Dieu '. îLa maison de la Mission fut donc ouverte, avant chacune des ordinations de Tannée, pour des retraites qui duraient dix jours ; c'était peu, mais de ces dix jours, pas un instant n'était perdu; matin et soir, les jeunes diacres assistaient à des conférences où on leur parlait familièrement des points les plus essentiels de la théologie morale, et aussi des vertus et des fonctions de l'état ecclésiastique.

Parmi les œuvres utiles qu'a fondées l'infatigable

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