BOSSUET ET S. VINCENT DE PAUL
activité de M. Vincent, il en est qui ont plus fait pour la gloire de son nom; il n'en est pas une qui lui tint à cœur plus que celle-là. C'était beaucoup sans doute de vêtir et de nourrir Jésus-Christ dans la personne des pauvres; c'était beaucoup déplacer au chevet des malades les saintes filles dont l'évêque <1" Meaux n'aurait pas voulu passer sous silence la pureté, l'humilité, la charité; mais c'était davantage encore d'affermir dans le sentiment de leurs devoirs ceux qui donnent l'exemple, d'instruire ceux qui ont charge d'àmes, et le chef-d'œuvre en ce monde était, selon lui, de a faire de bons prêtres. »
Près de trois cents jeunes prêtres venaient ainsi chaque année se faire instruire à Saint-Lazare ; vers la fin de sa vie, M. Vincent, épuisé de forces, ne prenait plus la parole que rarement, mais il dirigeait encore tous les exercices ; il en avait réglé Tordre ; il choisissait lui-même, parmi « ces messieurs du mardi, » qui étaient la fleur de L'Jbglise, ceux dont la parole serait la plus efficace. Aussi n'est-on pas surpris que Bossuet ait été désigné par lui plus d'une fois*. Ledieu nous dit dans son Mémoire i, qu'il fut ainsi chargé des conférences qui précédèrent en 1659 l'ordination de Pâques. Bossuet nous apprend lui-même qu'il accepta volontiers cette tâche, et qu'il comptait, pour la bien remplir, sur les prières et sur les conseils de l'homme < \-
1. Non semel invitati, ut consuetos \>er illa tempera de rebus ecclesiasticis sermonea haberenius. — 2. Ed. Guettée, p. 66.
cellent qui la lui avait confiée. Il y aura pleinement réussi, car on le redemanda l'année suivante pour l'ordination de la Pentecôte, la dernière à laquelle M. Vincent ait assisté avant de mourir (27 septembre 1660).
Or, quel langage fallait-il parler, pour parler selon le cœur de saint Vincent de Paul? «Tenons-nous bas, disait-ilsans cesse1... ne faisons pas les entendus2... Surtout chacun tâchera d'édifier ces messieurs par l'humilité et par la modestie : car ce n'est pas par la science qu'ils se gagnent, ni par les belles choses qu'on leur dit ; ils sont, ajoutait bonnement M. Vincent, plus savants que nous3.» Il voulait qu'on fût en garde contre Fesprit de vanité, qu'on anéantit son esprit, qu'on sortît de soi-même pour entrer en Dieu, qu'on le priât de parler lui-même : « il fera pour lors son œuvre, disait-il, et nous ne gâterons rien 4.»
Il ne se lassait point de recommander la simplicité : « les ordinants ne venaient, assurait-il, chercher ici que cela ; » puis ces paroles excellentes : « Les vérités qu'on leur enseigne sont bien reçues sous cet habit, elles ont plus d'efficace avec cet ornement naturel. » Et Abelly, qui a longtemps vécu à Saint-Lazare, rapporte qu'un jour, le prédicateur ayant voulu trop bien faire et prêcher ces entretiens comme les orateurs à la mode débitaient
1. Abelly, p. 228. — 2. lbid., p. 225. — 3. lbul., p; 228. — 4. Ibid,, p. 230.
leurs actions d'éclat, M. Vincent « se mit à genoux devant lui, le priant avec instance de se servir d'un style plus simple et plus dévot*.)
On comprend qu'il ne nous soit rien parvenu de ces Entretiens prononcés à Saint-Lazare ; l'orateur y parlait, selon toute apparence, sans avoir rieti écrit. Je crois retrouver quelque chose du sentiment qui les inspira dans le Panégyrique de saint Paul, un des plus beaux discours de la jeunesse de Bossuet.
La péroraison indique d'une façon certaine, ainsi que M. Floquet l'a fait observer, que ce panégyrique a été prêché cà l'Hôpital général. Le savant critique va plus loin, et croit pouvoir le dater du 29 juin lli.iT, c'est-à-dire de l'année même où l'hôpital fut inauguré2. La conjecture est plausible, elle est séduisante : on aura réservé, sans doute, aune voix éloquente l'honneur de faire appel, pour la première Inis. cà la charité des fidèles, en faveur de ce merveilleux asile où la Providence venait de réunir tant de misérables; et puisque Bossuet était alors à Paris, qui devait-on choisir, si ce n'est lui? Nous raisonnons ainsi à distance ; mais les contemporains mesuraient-ils comme nous la différence qui sépare Bossuet, dès qu'il paraît dans la chaire, d'un Senault, d'un Lingendes, et de tant d'autres ?
M. Lâchât indique résolument une autre date, et
1. Abelly, p. 222.— 2. Etudes sur lu Vie de Bouvet, 1. 1, p. 402-4 lô.
recule le Panégyrique de saint Paul jusqu'en 1661. Quelles sont ses preuves ? D'abord, les a. pressantes sollicitations » de l'orateur en faveur des pauvres, qui conviennent à une année de disette : comme si les années de disette étaient rares au milieu du dixseptième siècle, et comme si toutes les années n'étaient pas des années de misère pour les cinq mille pauvres de l'Hôpital général! Et puis, la raison décisive, c'est le style du discours : comme si l'on pouvait, sans autre indice que le style, fixer, à une année près, la date d'un sermon de Bossuet, dont le manuscrit a disparu, et sur lequel on n'a découvert jusqu'à présent aucun témoignage contemporain !
Après avoir montré ce qui manque aux hypothèses les plus spécieuses, je n'oserais en proposer une autre que sous toutes réserves. Mais un discours où Bossuet parle de la simplicité avec l'accent d'une conviction passionnée me paraîtrait mieux placé dans l'intervalle des deux retraites de 1659 et 1660, à la suite du sermon sur FÈminente dignité des Pauvres et du Panégyrique de saint Joseph, prêché le 19 mars de la même année aux Carmélites, qu'à la veille du Panégyrique de saint Victor , où nous avons vu l'archidiacre de Metz enfler un peu trop sa voix. Et d'ailleurs, quelle que soit l'incertitude de la date, il me sera permis de choisir le moment où il est certain que Bossuet vécut dans la plus étroite communion d'idées avec saint Vincent de Paul, pour étudier un discours
prêché dans une maison que saint Vincent de Paul a fondée, et où respire, mêlé, comme par surprise, aux élans presque involontaires de la plus haute éloquence, l'esprit d'humilité de Saint-Lazare.
Le sujet, d'ailleurs , commandait qu'il en fût ainsi : comment parler des nations converties à 1* Evangile par les prédications de saint Paul, sans faire tourner à la honte de l'éloquence profane les victoires prodigieuses remportées par une parole si éloignée des habitudes de Fécole? Bourdaloue le fera comme Bossuet, et Senault lui-même s'était résigné à déployer en l'honneur de la simplicité toutes les ressources de sa rhétorique.
.Mais Senault a beau prêcher la simplicité, il n'est pas simple ; il a pour le saint qu'il loue, il a pour lui-même, en dépit de ses belles intentions, un reste d'ambition et des idées de grandeur. Il faut que cette simplicité même de l'éloquence apostolique soit un miracle, un des quatre miracles de la vie de saint Paul ; il faut qu'il mène saint Paul en triomphe, et qu'il sacrifie à sa gloire les conquêtes d'Alexandre, les travaux d'Hercule et les aventures d'Ulysse ; il faut aussi (c'est la loi du Panégyrique, ce a dernier effort » et ce « chef-d'œuvre de l'éloquence * ») que l'orateur n'oublie pas trop de « se couronner lui-même, » en « composant des guirlandes pour les autres.» Le bon Senault a beau offrir au Seigneur le sacrifice de sa renommée : au