BOSSUET ET LOUIS XIV. 4 Ï
Bossuet reprend, après un silence qui ressemble au recueillement de la prière:
Chrétiens, Jésus va mourir: il baisse la tête , ses yeux se fixent, il passe, il expire; c'en est fait, il a rendu l'àme. Sommes-nous morts avec lui? Sommes-nous morts au péché, allons-nous commencer une vie nouvelle? avonsnous brisé notre cœur par une contrition véritable qui nous fasse entrer aujourd'hui dans la société de ses souffrances?Qui me donnera, chrétiens, que je puisse imprimer en vos cœurs ce sentiment de componction ?
L'application de ces conseils n'est pas douteuse, elle ne devait pas échapper au roi ; elle pouvait échapper aux autres, tandis qu'ils étaient occupés aussi à chercher dans leur propre cœur le péché régnant dont Bossuet leur demandait à tous le sacrifice. Tel est le caractère d'une prédication véritablement évangélique : chacun peut se l'appliquer à lui-même, sans amuser sa malignité naturelle à poursuivre au dehors la portée d'une allusion indiscrète, d'une façon toute stérile pour le bien des âmes et qui blesse la charité chrétienn»'.
Que si néanmoins les courtisans avaient pu pénétrer le secret dessein de Bossuet, celui-ci a tout aussitôt porté leur attention sur un autre objel ; il met sous leurs yeux une peiuture de Jésus crucilié, peinture qui vit et qui parle : ce sont les pauvres, en qui Jésus languit et meurt de faim, en qui Jésus est abandonné, délaissé, méprisé par les riches qui ne songent qu'à vivre à leur aise « sans penser à l'a-
4oO CARÊME DU LOUVRE.
mertnme et au désespoir où sont abîmés tant de
Il peut alors adresser la parole au roi
directement et lui parler en propres termes de ce que
de lui; il le peut d'autant mieux que le
roi s'est montré touché des misères du peuple, qu'il
a déjà fait quelque chose pour les soulager. Bossuet
wrte à redoubler d'efforts, à se hâter :
que Votre Majesté ne se lasse pas-, puisque les s'accroissent, il faut étendre le^ miser icon] puisque Dieu redouble ses fléaux, il faut redoubler les rdler, autant qu'il se peut, le remède à la maladie. Dieu veut qu'on combatte sa justice parmi néreux effort de charité, et les nécessités extrêmes demandent que le cœur s'épanche d'une façon extraordinaire. Sire, c'est Jésus mourant qui vous y exhorte ; il vous recommande vos pauvres peuples ; et qui sait si ce
: pas un conseil de Dieu d'accabler, pour ainsi dire, le monde par tant de calamités, afin que Votre Majesté , portant prompternent la main au secours de tant de misères, elle attire sur tout son règne ces grandes pros-
tés que le ciel lui promet si ouvertement? Puisse ijesté avoir bientôt le moyen d'assouvir son cœur de ce plaisir vraiment chrétien et vraiment royal de rendre ses peuples heureux : ce sera le dernier trait de votre bonheur sur la terre « qui comblera Votre
Majesté dune gloire si accomplie qu'il n'y aura plus rien à lui désirer que la félicité éternelle l.
sont les dei paroles de cette longue
n li slow. i;;i
station du Louvre; Bossuet [a termine en plaidant la cause des pauvres avec une onction où Ton reconnaîtra, si l'on veut, le Bouvenir fidèle de sain! Vincent de Paul; il y mêle on suprême effort pour obtenir de Louis XIV qu'il cherche dans l'amour de peuples les seuls plaisirs et la seule gloire où puisse aspirer un roi, institué de Dieu pour le représenter sur la terre par sa bonté comme par sa puissance.
La nature des choses et la faiblesse du cœur humain voulaient qu'un prince de vingt-trois ans, déjà très jaloux de sa puissance, fui moins touché des obligations que Bossuet lui rappelait avec Lan! d'autorité que du* magnifique langage dans lequel il l'entretenail des prérogatives attachées à la royauté. Du moins Bossuet a-t-il fait tout ce qu'il était possiblede faire pour corriger le péril de ses propres maximes, et arrêta r ce Dieu « oV chair e1 de sang » sur la pente où l'entraînait insensiblement la double ivri *se de la jeunesse et de la puissance. Sa pro* e était loyalement remplie : il avait eu dans ses discours la prudence, la simplicité, la force; au Louvre et en présence de Louis \IY. comme derrière la grille austère des Carmélites, l'homme fait effort pour disparaître et laisser parler Jésus- Christ.
Je voudrais que l<; lecteur restât sons la même impression que moi au tenue de ces scrupuleuses études sur les sermons de la jeunesse de Bossuet.
Nous nous séparons de l'orateur au lendemain d'une épreuve décisive ; il est sur le seuil de l'âge mûr, son talent touche à la perfection; il joint au sentiment de sa force la pleine conscience de son devoir.
On sait combien cet heureux accord de la justesse de l'esprit et de la droiture du cœur avec la puissance de la parole a préoccupé les sages de l'antiquité, un Caton dans le tumulte des assemblées, un Ouintilien dans son école de rhétorique, aussi bien que Platon dans les régions sereines où la philosophie oublie volontiers ce qui est pour ce qui doit être, C'était leur rêve que, pour bien parler, il fût moins nécessaire d'être un homme habile qu'un honnête homme. Fénelon a donné à leur pensée son expression la plus parfaite lorsqu'il a réservé le beau nom d'orateur à celui « qui ne se sert de la parole que pour la pensée et de la pensée que pour la vérité et la vertu 4. »
L'expérience de la vie ne nous permet pas de rester sur ces hauteurs : elle nous montre l'éloquence soumise à la loi commune,, et, parmi les orateurs, comme parmi ceux qui excellent dans tous les arts ou ceux qui donnent le branle aux affaires, le don de maîtriser les hommes par le génie souvent allié à la médiocrité ou à la corruption du cœur : ce qui jette la foule dans la pénible alternative ou de tout pardonner aux hommes qui ont fait de grandes
1. Lettre & M. Dacierswr les Occupations de V 'Académie française, IV. Projet de rhétorique.
Conclusion. 453
choses, ou de leur refuser l'estime alors qu'ils forcent l'admiration.
La raison, condamnée à ce partage (car elle ne saurait nier l'évidence), se réfugie dans cette peuque les habiles seraient plus habiles encore ou du moins qu'ils auraient été plus grands, s'ils avaient été inspirés toujours par quelque pensée plus élever, par quelque sentiment plus généreux. Elle seplail à observer que, dans une vie marquée par plus d'une chute, l'éloquence d'un Démosthène, celle d'un Mirabeau, n'a jamais eu plus d'éclat et plus de force qu'aux heures solennelles où ces lumineuses intelligences, rendues, pour ainsi dire, à elles-mêmes et purifiées de leurs souillures, ne prenaient plus parti que pourla vérité, ne se passionnaient plus que pour la justice.
L'exemple de Bossuet est de ceux qui mettent la raison à Taise. I ! n'y a point ici de problème obscur à résoudre, ni de distinctions subtiles à établir. Alors même que les idées de L'orateur étaient L'opposé des nul 1rs, nous n'avons eu de réserve à faire ni sur la loyauté de ses convictions, ni sur les motifs désintéressés de sa conduite. Au contraire, à mesure que nous entrions, par le détail et à toute heure, dans Le seerel de sa composition, nous avons trouvé sous chacun de ses efforts, à côté d'un nouveau progrès de son goût, un nouveau scrupule de sa conscience, cl ainsi, en cherchanl à nous rendre un compte plus exact de notre admiration pour son génie, nous apprenions à honorer son caractère. Je n'oserais dire
IVl CONCLUSION.
que Fénelou a sougé à lui lorsqu'il définissait l'orateur : il a pu prendre chez saint Augustin, comme chez Platon, cette noble idée qu'il se faisait de l'éloquence; mais si Bossuet ne la lui a pas donner, assurément, dans son Carême du Louvre, il l'avait remplie.
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