PRÉFACE XXVII
« variations » de détail que nous signalions tout à l'heure, on remarquera, si je ne me trompe, dans tout ce volume une très suffisante unité d'inspiration, — unité d'autant plus curieuse qu'elle n'a pas été concertée, et que les différents morceaux qui le composent sont d'époques assez différentes : Brunetière a certainement évolué sur le compte de Bossuet; à proprement parler, il n'a pas, ou il n'a guère changé. Lui-même, dans ses dernières années, quand il relisait ses propres écrits, ne pouvait s'empêcher d'en être frappé, et presque surpris. Dans une lettre à l'un de ses critiques que j'ai déjà citée ailleurs, mais qu'il me faut bien citer encore, il écrivait : « Quand on est demeuré fidèle, depuis vingt ans, à cette haine constante de Voltaire et à ce respect pour Bossuet, on peut bien avoir varié d'opinion sur Marivaux, je suppose, ou sur les Parnassiens, mais il y a des chances pour qu'on soit demeuré au fond le même, et, vous l'avouerai-je? en dépit de l'évolution, j'ai eu peur quelquefois que ce ne fût mon cas. » Il me semble que la lecture de ce simple recueil d'études sur Bossuet mettra bien en lumière la réelle continuité de sa pensée. Assurément, si Brunetière avait publié lui-même ce volume, s'il avait voulu, de ces divers essais, faire un vrai livre, il aurait élagué certains détails, modifié quelques proportions, repris et
XXVIII PHÉFACE
récrit bien des pages. Pour le fond des choses, il n'aurait pas eu beaucoup à chanjj^er; surtout, il n'aurait pas eu à se renier lui-mrme. Et c'est pourquoi à ceux qui ont admiré, aimé le maître écrivain des Etudes critiques, nous offrons avec confiance cette « somme » de ses travaux et de -ses réflexions sur Bossuet : ils l'y retrouveront tout entier, et ce livre posthume servira bion sa niémoiro.
Victor Giraud.
Versailles, septembre 1912.
Les manuscrits de Bossuet, comme ce célèbre manuscrit des Pensées de Pascal, ont une liistoire, moins connue, mais aussi curieuse, et beaucoup plus longue. Il est sans doute regrettable qu'aucun Victor Cousin n'ait entrepris de la conter. Celui qui traita si durement, et même trop durement peut-être, les Nicole elles Roannez, pour avoir osé mutiler le texte de Pascal, qu'aurait-il bien pu dire de ce médecin qui s'avisa, vers 1741, de mettre le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même au courant de la science anatomique d'alors et, par occasion, de donner la dernière main au style de Bossuet? Ce n'est pas ici le lieu d'écrire cette histoire. Mais nous pouvons du moins en détacher le peu qu'il est indispensable d'en savoir avant d'aborder la lecture des Sermons de Bossuet. Nous aurons pour nous guider la thèse un
1. Celle étude servait de préface à une cdilion des Serinons choisis de Bossuet, publiée en 18S2 à la lii)raiiie Firmiii-Didot.
peu vieille aujourd'hui de Tabbé Vaillant •, les Eludes de M. Floquel, si savantes, mais d'un style si bi/.arre -. la préface très confuse de M. Lâchât au tome VIII de son édition des Œuvres complètes de Bossiiet', enfin et surtout l'excellente introduction que M. (îandar a mise en tète de son /iossuct orateur^. Si nous nous séparons de M. Gandar, ce sera sur un trop petit nombre de points pour que notre premier devoir ne fiU pas de lui rendre ce qu'il nous a prêté.
Nous avons de Bossuct : — cent quarante-sept sermons, abrégés, esquisses, exordes, péroraisons ou autres fragments de sermons proprement dits, — treize sermons de véture ou de profession, dont un simple résumé, de la main de la religieuse même pour laquelle il avait prêché ce jour-là ', — vingt-trois panégyriques ou précis de panégyriques, — et dix oraisons funèbres; soit, au total, deux cents morceaux oratoires ou h peu près. Je dis : ou à peu près, parce que, si l'on cherchait à faire un classement rigoureux, ou verrait (ju'il est permis ou d'augmenter ou de diminuer ce chiiïre de quelques unités. A quelque
I. Études sur les sermons de Bosiuel, d'après les mnniiscrils, par l'abbc Victor Vaillant. Paris, IMon, I8S!.
•2. fUuiles sur la vir de Hossuet, par M. Floquel, 3 vol. Paris, Kiriiiin-Didot, 1854-1855, et iiosswt, précr/Ueur du Dauphin, par le même, 1 vol. Paris, Firmin-Didot. 1864.
3. Œuvres complètes de Rossuet, éditées par M. Lâchât. 31 vol. Paris, Vives, 1861.
4. Bossuet orateur, par M. Gandar, 1 vol. Paris, Didier, 1867. .S. Il {faut y juiitdrc deux fraguicnls. y ayant deux de ces
sermons pour chacun desquels nous avons deux conclusions.
chillre que l'on s'arrête, cette production oratoire demeure la plus considérable qu'il y ait dans l'histoire de l'éloquence. Je ne remonterai ni jusqu'à Gicéron, ni jusqu'à Démosthène, mais je constaterai que nous n'avons guère plus de cent cinquante sermons de Bourdaloue; nous n'en avons pas cent de Massillon. De ces deux cenls discours, Bossuet lui-même ne publia que six oraisons funèbres et qu'un seul sermon. C'est qu'aussi bien jamais homme, on doit le dire, au cours d'une vie de près de quatre-vingts ans\ ne prit moins d'intérêt à sa propre gloire ni. ne se montra plus détaché de tout amour-propre d'auteur. Il fallut une prière, c'est-à-dire plus qu'un ordre, de Madame, duchesse d'Orléans, pour qu'il se résolût, en d669, à faire imprimer VOraison funèbre d'Henriette de, France. II avait quaraale-deux ans-. Et quant à l'unique sermon dont il surveilla l'édition, c'est, en 1682, le Sermon sur Vunité de l'Eglise^ un acte, plus encore qu'un discours, et non pas tant un sermon, à vrai dire, que la profession de foi de l'Église gallicane sur les limites éternellement incertaines du spirituel et du temporel. II vivait encore, à la vérité, quand on imprima sans sa participation le Sermon four la profession de Mme de la Vallière (1691) et VOraison funèbre de Nicolas Cornet (1698), mais selon le témoignage formel de l'abbé Ledieu, son secrétaire, il ne s'y reconnut pas ^ J'ai lu que l'impression de ce dernier discours aurait été faite
2. 11 n'avait fait encore imprimer, en tout et pour tout, que la Héfalalion du cathéchisme de Paul Ferri.
3. Ledieu, Mémoires et journal sur In vie de Bossuet, t. I, p. 88 et 91.
'l B08SUET
sur une copie dérobée par un domestique infidèle dans les papiers de Fénelon •. Tout le monde sail que Fénelon fui étrangement malheureux en domestiques. Neuf discours donc, sans plus, voilà (oui ce qui subsistait, en 1704, de l'éloquence de Rossuel, et nous pouvons ajouter : voilà, jusqu'en 1772, tout ce que le xviir siècle en a connu *.
Bossuet, d'ailleurs, avait eu ses raisons. Nous en connaissons une. C'est qu'il avait remployé, pour ainsi dire, dans ses Oraisons funèbres, partie de ses anciens sermons', et que le reste, il l'avait fait passer en substance dans son Traité de la concupiscenre, dans sa Politique tirée des propres paroles de l' Écriture sainte, dans ses Elévations sur les mystères et dans ses Afédilntions sur l'Kvanyile, tous ouvrages destinés au public, et dont le dernier, malheureusement, devait rester inachevé. « Je l'ai vu employer dans sa I*<dilique, nous dit l'abbé Lcdieu, sur les rois et la royauté, des matériaux tirés de ses Sermons proches à la cour, tant il en estimait les principes si'krs et bien établis, et sans y rien trouver à changer dans un âge aussi avancé, et avec tant de lumières '. » C'est à quoi n'ont fait assez d'attention ni ceux, pour le dire en passant, qui veulent voir dans la Politique un monument des Hatterios de Bossuet à l'adresse de Louis Xl\', ni d'autre part les éditeurs eux-mêmes