‹ Bossuet. Préf. de V. GiraudChapitre 25 sur 47 · Bibliothèque nationale. Mss Fonds français, nouveau · texte numérisé non relu

Bibliothèque nationale. Mss Fonds français, nouveau

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l'ancien diocèse de Bossuet. El de là prohablemonl,

— des couvents des Ursulines ou de la Visilalion,

— lui vinrent ces sermons de vêture, dont personne depuis n'a revu les originaux. Il étendit ensuite ses recherches au diocèse de Troyes, d'où lui vinrent, par l'ahbé Delamolte, autrefois grand vicaire du neveu do Bossuet, peu de sermons, à ce qu'il semble, mais des papiers, d'ailleurs fort imporlants. Enfin, passant jusqu'à Metz, il retrouva dans la famille de Bossuet, représentée par Mme de Chasot, veuve d'un petit-fils d'une sœur de Bossuet, et par M. de Choppin d'Arnouville, gendre de Mme de Chasot, ce (jui survivait encore des sermons du grand orateur. Il a rendu justice dans ses Pr^facvs à la libéralilé dont firent preuve, en celte circonstance, les héritiers de Bossuet, à qui la postérité ne saurait, à son tour, être trop reconnaissante. Les Sermons parurent enfin en 1772 et 1778, chez Antoine Boudet, imprimeur du roi. Un volume supplémentaire, contenant quinze panégyriques parut en 1788.

Il ne semble pas qu'ils aient été, même alors, très favorablement accueillis, ou plutôt, le public souscrivit au jugement de La Harpe, que Bossuet avait été « médiocre dans le sermon >». Et, sachons en convenir, il y avait là quelque chose de plus qu'un caprice de la mode et qu'une méprise du goût. La langue, de Bossuet à Voltaire, et de Voltaire à ses imitateurs, — les d'Aleinborl, les Marmonlel, les La Harpe, — avait été s'appauvrissant, s'afTaiblissant, s'exténuant, pour ainsi dire, et de toutes ses qualités n'avait retenu vers la lin du xviii*' siècle que la seule correction. A Dieu oe plaise que j'essaye de faire ici l'apologie du

solécisme! Il esl pourtant très vrai qu'une certaine; manière d'être correct est tout simplement une certaine manière d'être banal, comme une certaine façon d'être clair est tout bonnement une certaine \ façon d'être superficiel. Or, cette manière d'être clair ou cette façon d'être correct sont bien ce qu'il y a de plus étranger à liossuet, mais aussi ce qu'il y a de plus familier aux écrivains de la fin du xviii" siècle. Ne nous étonnons donc pas qu'ils aient jugé les Sermons de Bossuet comme on vient de le voir, et disons plutôt que nous-mêmes, sans doute, nous ne les apprécierions pas à leur véritable valeur s'il ne s'était accompli, depuis lors, dans la langue, une profonde révolution dont les excès, inséparables de toute espèce de révolution, ne doivent pas nous empêcher de reconnaître les heureux effets. On peut les caracté- ( riser en deux mots : nous avons reconquis l'entière 1 liberté du tour et le sens du mot propre.

Nous n'avons pas à suivre plus loin l'histoire des manuscrits de Bossuet. Contentons-nous de dire qu'à la mort de dom Déforis, en 1794, les papiers relatifs à l'édition générale, encore bien éloignée de son terme, furent remis au libraire Lami, cessionnaire des droits de Boudet, — que Lami, voulant continuer l'édition, en donna communication à M. de Bausset, — et qu'enfin, vers 1816 et 1817, ce fut toute une affaire d'État que de réintégrer à la Bibliothèque les manuscrits dont elle était le légitime possesseur. Ils n'en sont plus sortis. Si l'on y joint cinq ou six sermons, dont les originaux sont à la bibliothèque du grand séminaire de Meaux, et deux ou trois panégyriques, en tout, que l'on dit avoirvus passer, de loin en loin,

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dans les ventes, on aura la liste complète de ce qui nous est parvenu de sermons autographes ou, pour parler avec plus de précision, — car quelques copies se sont glissées dans le nombre. — de sermons authentiques de Bossuet'.

Nous ne devons pas oublier de mentionner que les expressions dont M. Lâchât, h plusieurs fois, s'est servi dans la grande édition qu'il a donnée des Œuvres de /{ossuet feraient croire que les sermons de vtHurc ou de profession existent, soit en originaux, soit en copies revisées, mais que les détenteurs ne voudraient pas les communiquer. Enfin, il y a de cela deux ou trois ans, nous avons entendu parler do mnnusrrils de Hossuet retrouvés dans les archives de quelque couvent du diocèse de Met/.. Les journaux menèrent quelque bruit autour de la découverte, quoique Hossuet. à ce que j'imagine, soit le moindre objet de leurs soucis. Puis, tout à coup, le silence s'est fait, et nous ne saurions dire ni ce qu'il est advenu de ces précieux papiers, ni seulement ce «qu'ils pouvaient bien contenir. .\u surplus, dès à présent et tandis que, selon l'usage, on se répand en regrets, honorables, mais inutiles, sur ce qu'il ne parait pas qu'on ail aucune chance de jamais recouvrer, il y aurait sans doute plus d une découverte à faire dans les manuscrits de Bossuel, tels qu'ils sont à la Bibliothèque nationale, attendant que quelqu'un entin les dépouille.

(. On pourrait dresser une longue liste des Sermons ou Pnnéfiyriijues perdus. Si l'on nous permet d'exprimer une opinion personnelle, nous regrettons partieulièremenl un Sermon sur l'Enfer^ le Panéffyrù/ue de sainl Aiifjuslin, le l'antfiyrique de sainl Thomas d'Aqutn, et l'Oraison funèhrr d'Anne dWulriche.

LES SIÎRMONS 13

Il existe tr(3is éditions des Sermons ou, si l'on veut, des Œuvres de Bossuet, — j'entends trois éditions qui comptent : — l'édition de dom Déforis, l'édition dite de Versailles, et l'édition de M. Lâchât.

On a cruellement traité l'édition de dom Déforis ^ Il faut pourtant convenir que, même si le laborieux bénédictin eût mérité tous les reproches dont on l'a trop libéralement comblé, cet honneur lui demeurerait encore, et ce droit à la reconnaissance, d'avoir le premier rassemblé, reconnu, classé, déchiffré, copié et imprimé les sermons de Bossuet. C'est quelque chose, et peut-être beaucoup. S'il ne l'avait pas fait, je ne sais si quelqu'un se fût chargé de le faire. Non pas peut-être que l'écriture ou les écritures'^ de Bossuet soient particulièrement difficiles à déchiffrer, mais parce que la manière dont Bossuet retravaillait ses sermons, — multipliant les renvois, les notes marginales, ratures, surcharges, citations, variantes enfin de toute sorte, — laisse presque toujours subsister un doute inquiétant sur le choix de la véritable leçon. Dom Dél'oris, lui, ramassa tout. Que s'il s'en était tenu là, nous pourrions bien lui tourner le reproche en éloge, et, dans plus d'un cas, ses successeurs ont eu lieu de se féliciter de son excès de

1. Notez encore ce point : dom Déforis était janséniste : là-dessus lisez les articles Déforis et Queux {le) dans la Biographie universelle de Feller et Pérennès. De qui donc est l'apiiorisme : Homo homini lupus, preshyler presbylero lupior, monachus monachu lupissimus'.'

2. On en distingue jusqu'à trois, très nettement, dans les manuscrits.

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7.èle. Car il lil, en vérilé, comme im lirnédiclin, c'eslà-dire admirablement, et nulle part mieux qu'aux endroits dirficiles. Mais oii l'on convient unanimement qu'il s'est fourvoyé, c'est quand il s'est avisé d'incorporer les variantes au texte, d'engajçer dans la continuité d'tin même discours les trois ou (|ualre exordes ou péroraisons, pour ainsi dire mobiles, dont Bossuet adaptait tantôt l'un, tantôt l'autre, au corps d'un même sermon, enfin quand il a tissu de son autorité deux ou trois sermons ensemble, supprimant ainsi, quoique bien innocemment, ce qu'il y a de plus curieux, de plus intéressant pour nous, et de plus instructif dans les Sermons de Bossuet. à savoir : comment, par quelle persévérance de travail, quelle intensité de méditation, quel bonheur enfin d'inspiration, Bossuet reprend, corrige, retouche, refait, achève et renouvelle ce que tant d'autres, à sa place, se fussent contentés de reproduire tel quel, une fois trouvé.

C'est un côté par lequel on n'a peut-être pas assez étudié Bossuet. A la vérité, quand on s'est aperçu que Bossuet, prèciianl pour une même fête et sur un même texte, à quehiues années d'intervalle, avait prêché sur le même plan it dans le même ordre d'idées, on a pu montrer aisément quelles modifications, tantôt presque insignifiantes et tantôt plus importantes, mais presque toujours, en pareil cas, purement extérieures et de forme, le discours avait subies selon les lieux et l'auditoire, selon les progrès de l'éloquence, et so.loxi la croissante ardeur de Bossuet vers la perfection. Cinq sermons pour la p.te de la Circoncision ou quatre sermons pour le jour de

Pâques, par exemple, il n'est rien de plus utile, assurément, que de les confronter et de cette confrontation déduire des observations ingénieuses. Cela toutefois ne va pas encore assez au fond des choses. Mais ces lieux communs de morale chrétienne, qui peuvent passer presque indifféremment d'un sermon dans un autre sermon, — ces thèmes dont le développement, selon qu'il est plus ample tour à tour ou plus restreint, s'adapte également à plusieurs sujets, — ces motifs enfin que d'imperceptibles additions ou retranchements suffisent pour ajuster aux cadres en apparence les plus divers, voilà ce qu'on n'a pas assez patiemment recherché dans les sermons de Bossuet.

M. Gandar, seul, ù notre connaissance, dans son Bossuet orateur, l'avait tenté, mais seulement pour les sermons de la jeunesse de Bossuet, et peut-être sans dire assez le parti qu'on en pouvait tirer pour une connaissance entière de l'orateur. Éclairons ce que nous voudrions faire bien voir d'un ou deux exemples choisis.

Prenons d'abord un sermon pour la fête de laPurificalion, swr la soumission à la volonté de Dieu, prêché devant le roi, le 2 février 1666. Voici comment Bossuet le compose ou plutôt l'articule. Je trouve sa division dans un sermon prêché pour la même fête, quatre ans auparavant. Même texte, mêmes grandes lignes, même disposition générale du sujet. Cependant, dès l'exorde, une modification profonde a transformé la proposition du discours de théologique et de mystagogique môme qu'elle était en philosophique et morale. Le premier point, tout différent de ce qu'il

était dans le premier sermon, est reproduit d'une ébauche que Bossuet avait jetée pour la première fois en 1658, dans un Sermon pour la rature (Vtme postulante bernardine, et retouchée depuis en IGGU, dans un Sermon pour la vêture de Mlle de Bouillon : quelques suppressions ou changements lamonent à sa perfection. Le second point, à son tour, nous présente le développement oratoire de quelques idées confusément indiquées onze ans auparavant, vers 1655, dans le sermon que les éditions désignent sous le litre de Second sermon pour la Çuinquagésime. Enfin la péroraison est composée tout exprès pour la circonstance. On voit ici quatre sermons concourir à la composition d'un cinquième, une péroraison nouvelle l'accommoder au temps, et quelques transitions réduire les éléments disparates à l'unité d'une même œuvre, achevée, parTnile, inimitable.

Prenons maintenant trois sermons diflérents, le Premii'r sermon pour le vendredi saint , l'un quelconque des deux sermons que nous possédons sur la Compassion de la Vierge, enfin le touchant Panégyrique de saint Jean l'évangt^liste; et proposons-nous d'y suivre, comme vous diriez., les transformations successives d'un même sujet sous la main do l'ouvrier. Dans le sermon du vpiidredisaiiil, comme dans le panégyrique de saint Jean, il est aisé de retrouver les indications sommaires qui, plus largement développées, plus librement, plus abondamment, s'étendront dans le sermon pour ta Compassion de la Vierge, jusqu'aux proportions d'un discours entier. C'est le procédé précisément inverse de celui que nous signalions tout ii l'heure. Bossuet, pour composer un sermon, joignait

ensemble quatre sermons et par occasion, dans le dernier, mettait au point de perfection ce qu'il n'avait qu'ébauché dans les précédents. Maintenant, c'est comme une esquisse dont nous ne soupçonnions pas la puissance, à qui nous n'avions peut-être accordé qu'une attention distraite, et qui devient insensiblement sous nos yeux, de sermon en sermon, un tableau désormais achevé. Peut-être aucune autre des qualités du |;énie de Bossuet n'est-elle plus remarquable que cette faculté de dilater, si je puis dire, ou de resserrer sa matière, selon les circonstances et selon les sujets : car, au fond, ce n'est rien moins que le pouvoir de dominer souverainement et de régler les caprices, les élans, les surprises et ce qu'on appelle quelquefois le désordre de l'inspiration. Et rien ne serait plus utile que d'étudier sous ce rapport l'ensemble des Sermons de Bossuet, parce que rien ne serait plus propre à nous donner une juste idée de la nature de son éloquence. 11 est unique pour avoir pu joindre ensemble et faire marcher du même pas ce qu'il y a de plus dissemblable au monde, toute la fougue de l'imagination et toute la sévérité de la raison.

L'observation, par un détour dont nous nous garderons bien de nous excuser, nous ramène à l'édition du bénédictin. Ce scrupuleux domDéforis avait fait suivre chaque volume des Sermons d'une table analytique. On y trouvait, sous chaque mot, l'indication des pages où Bossuet avait traité chaque matière. Qui croira qu'on ait eu l'idée de lui faire un reproche de tant de patience et de conscience? Mais, outre que chacun sait la grande utilité de ces sortes de tables et quel précieux instrument d'analyse littéraire elles

deviennent à quiconque veut diviser un sujet pour rapprofondir, on vient de voir de quel secours elles seraient ici, tout particulièrement, pour peu qu'on prit la peine d'en tirer parti. Jusque-là, que, si l'on pouvait imaginer une disposition de typographie qui permit d'isoler, sous quelques rubriques générales, — telles que Triuité, Inrarnalion, /iédemption, ou telles que Nature, Grâce, Péché, ou telles que Corps, Intelliyence. Liberté, — les lieux communs de théologie, de morale, de philosophie qui forment le fond naturel de l'éloquence de [kissuel; puis faire voir comment ces développements s'agencent entre eux, jouent, pour ainsi dire, les uns sur les autres, et s'ordonnent librement selon les plans différents, de la façon qu'on voit les mômes couples élémentaires pourvoir en mécanique aux usages les plus contraires, ou encore les mêmes lignes simples concourir à l'infinie diversité des visages des hommes, ou encore les mêmes principes engendrer les combinaisons sans nombre des organismes; enfin, si l'on pouvait montrer par quels coups inattendus de son art, le génie de Bussuet, quelque sujet que les circonstances ou son devoir lui imposent de traiter, place en leur temps ces lieux communs, et de telle manière que l'on ne conçoit pas qu'ils pussent être placés ailleurs; c'est alors, alors seulement, sous une telle disposition, et d'un tel point de perspective, que l'on verrait clairement ce qu'à force 4iP mots nous essayons laborieusement de faire entendre, et c'est alors que l'on connaîtrait véritablement la nature de l'éloquence de Bossuet. Et j'ose le dire à ceux qui ne craindraient pas d'entreprendre un tel travail : consultez encore et consulte/.

toujours, ne fût-ce que pour cette raison, l'édition du bénédictin : et ne croyez pas, quoi qu on en dise, que depuis cent ans, maintenant passés, on ait fait, après tout, tant de progrès sur dom Déforis.

C'est pourquoi nous ne blâmerons pas trop sévèrement les éditeurs de Versailles d'avoir suivi le texle de dom Déforis. Nous tenons à les nommer ici parce que leur édition est la plus belle qu'il y ait des œuvres de Bossuet, et c'est le commencement du bon goût que d'aimer à lire un beau texte dans une belle impression. J'ai toujours observé que lorsque les yeux n'avaient pas appris à s'offenser d'un texte mal imprimé, ni l'oreille ne savait reconnaître une phrase mal faite, ni l'esprit même une pensée mal ou médiocrement rendue. Mais avec tout cela nous ne pouvons pas dire que l'édition de Versailles ait fait époque dans l'histoire du texte de Bossuet. Arrivons donc sans tarder davantage à l'édition de iM. Lâchât.

M. Lâchât lui-même a trop vanté les mérites de son édition, pour que nous eussions autre chose à faire, venant après lui, que d'en signaler les défauts. Ils ne sont pas peu nombreux. Nous nous bornerons toutefois à montrer qu'en vain a-t-il, par-dessus dom Déforis, collationné les manuscrits, et que, comme il arrive, il a tout naturellement oublié, dans son ardeur à déchiffrer des variantes, que sans tant recourir aux manuscrits, les moyens ne manquaient pas d'améliorer le texte des Serinons. C'est ici qu'il Jie faut rien avancer que l'on ne prouve, et sur pièces, d'autant plus que M. Lâchât et son édition ne sont pas seuls en cause, mais avec eux les méthodes à la mode, en ce qu'elles ont d'excessif. Établissons donc à propos

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de Bossuet deux points : d'abord que les manuscrils induisent fréquemment en erreur, el ensuite que les imprimés, quelquefois, donnent à qui sait lire les moyens de corriger les autographes eux-mêmes.

Voici, par exemple, un sermon pour le 111" dimanche de TA vent, Sur ta nécessité de le pénitence, inachevé par malheur, on du moins dont le second point n'est indiqué que très sommairement. Les éditeurs s'accordent pour le placer au dimanche 13 décembre 16(>9, et la date en peut être considérée comme certaine; le sermon ayant été prêché devant la cour, Bossuet n'y ayant prêché que deux Avents, en IfiCui et 1669, et les circonstances l'ayant empêché, comme l'a péremptoirement démontré M. Floquet, de parler le IIP dimanche de l'Avenl de 1665. Le premier point reproduit presque textuellement le premier point du (Jualrièine sermon pour la fête de la Circoncision, prêché deux ans auparavant, le 1" janvier 1668, h Dijon, dans la chapelle des ducs de Bourgogne, en présence du prince de Condé. Ceux qui seront curieux de pénétrer les secrets de la composition de Bossuet. remarqueront ici comment par le transfert, si je puis ainsi dire, d'une phrase de son premier point de Dijon dans son exorde du Louvre, Bossuet se crée tout aussitôt un autre thème et le plan d'un nouveau discours, — voilà pour le fond. Ils pourront aussi rechercher dans un sermon que les éditions placent au deuxième dimanche de l'A vent, sur Jésus-Christ comme objet de scandale, prêché à Metz en 16rj3 ou 1654, la première esquisse du développement qui doit devenir le premier point des deux sermons que nous comparons en ce moment, — voilà pour la forme. 11 y a cependant

quelques différences. Ainsi, dans le sermon de 1668, Bossuet avait écrit : « Celui qui aime liniquité a de l'aversion pour son âme, à cause qu'il y corrompt avec sa droiture les principes de sa santé »; mais, dans le sermon de 1669, il change un mot : « Celui qui aime l'iniquité a de l'aversion pour son âme, à cause qu'il y corrompt avec la grâce les principes de sa santé ». M. Lâchât donne grâce dans le texte, et droiture en variante. Il a tort. Le travail de Bossuet apparaît plus clair que le jour. Il a pris aujourd'hui, 11 ou 12 décembre, dans son sermon de 1668, un fragment qui convient au sermon qu'il prêchera demain ou après-demain 13 décembre 1669. Mais, en se copiant, au courant même de la plume, on se corrige. On ajoute un mot, on en retranche un autre, on remplace nuisible t^q^y préjudiciable, et Ton metles ordres suprêmes au lieu des règles invariables de la volonté divine. On se relit alors. Il y avait droiture, on met grâce en surcharge ; il y avait épée dans le texte primitif, on met glaive en surcharge; il y avait téméraire^ on met impudent en surcharge. Vous demandez peut-être pourquoi ces surcharges ne seraient pas enregistrées comme variantes légitimes. Je réponds. On lit dans le sermon de 1668 : « Et toi, blasphémateur téméraire, impudent profanateur du saint nom de Dieu » ; et dans le sermon de 1669 : « Et toi blasphémateur impudent, profanateur du saint nom de Dieu». M. l^achat, encore ici, donne « téméraire >), en variante. Mais n'est-il pas évident que si Bossuet a mis u téméraire » en surcharge, c'est qu'en se copiant il avait laissé tomber le mot, qu'il s'en aperçoit en collationnant, et qu'il le rétablit? c'est-à-dire, n'est-il

pas évident qu'il faut lire dans le second sermon comme dans le premier : « El loi, blasphômaleur téméraire, impudent proTanateui* du saint nom de Dieu »?

Et si maintenant on rencontre une note à la marge, n'y a-l-il pas quelque chance pour quelle soit, elle aussi, comme la réparation d'un oubli de l'écrivain? quelque raison pour qu'on doive l'incorporer au texte, et non pas, comme fait M. Lacliat, sous prétexte de fîdélité judaïque, la rejeter au bas de la page? Tirons des mômes sermons un nouvel exemple. Dans le sermon de lOGS, Bossuet avait écrit : « Le péché... tout ensemble un malheur et un crime, malheur qui nous accable, et crime qui nous déshonore; malheur qui nous tUe toute espérance, et crime qui nous ôte toute excuse; malheur qui nous fait tt)Ut perdre pour Véternilé^ et crime qui nous rend coupables de cette perle funeste et ne. nous laisse pas nii^nv sujet de nous plaindre ». Or, dans le manuscrit du sermon de lOtiO, il parait que ce passage est en marge du texle. Qu'est-ce à dire? El s'agil-il ici d'une phrase que l'orateur se réserve, selon la circonslance, ou d'oineltrc, ou de prononcer? Non pas, à notre avis, mais, dans l'espèce, d'une phrase qu'en se recopiant il avait oubliée, qu'il a, par conséquent, ajoutée comme dessus en collalionnanl la copie avec l'original, et qu'il faut évidemment que je fasse rentrer dans le texte. Ce qui confirme la supposition, c'est que les mots que j'ai soulignes dabord, — pour Vélemilé^ — ne se retrouvent pas, t ce qu'il semble, dans la note marginale, et c'est que le dernier membre de phrase nous en est ainsi donné par

M. Lâchât. — et nous laisse sujet de nous plaindre, — — ce qui va droit, comme chacun peut s'en convaincre, et contre ce qui précède, et contre ce qui suit, droit contre l'intention du sermon et droit contre la pensée de Bossuet. Évidemment, Bossuet, ainsi qu'il arrive à tout le monde, en jetant cette note à la marge, et peut-être au dernier moment, dans sa précipitation a laissé tomber quelques mots que le devoir de l'éditeur est évidemment de rétablir, même s'ils ne sont pas au manuscrit, puisque leur omission ferait visiblement contresens.

Je dis : môme quand ils ne seraient pas au manuscrit. C'est que j'aftirme n'avoir pas consulté les autographes pour en tirer occasion de cette remarque. J'ai raisonné d'après les textes tels que les donne l'édition de M. Lâchai. Et ma conclusion est qu'on ne saurait poser de règle générale, de principe absolu sur l'usage qu'il convient de faire des variantes prétendues et des notes marginales des Sermons de Bossuet. Mais, au contraire, c'est après avoir consulté le manuscrit que je vais montrer, par l'exemple suivant, que les imprimés sont quelquefois utiles à la correction des autographes eux-mêmes.

Je prends l'un des plus beaux sermons qui nous soient parvenus, le sermon sur la Justice, prononcé devant la coar, le jour des Rameaux, en 1666, et j'y lis la phrase suivante : « La clémence est autant agréable aux hommes qu'une pluie qui vient vers le soir, ou dans l'automne, tempérer la chaleur du jour et rafraîchir la terre que l'ardeur du soleil a desséchée ». M. Lâchât, dont je suis religieusement le texte, donne en variante, et ainsi disposé, le dernier

membre de la phrase : «< ci humecter la lerre que l'ardeur du soleil avait bn'/léf ». En effet, dans le manuscrit, ?7j/Va/c/u'r est en surcharge au-dessus d*/iumoc/e?', et pareillement, dessticher est en surcharge au-dessus de brûler. Je dis maintenant qu'il faut introduire dans le texte même de Bossuet la seconde surcharge, rejeter au contraire la première en variante, et lire : « humecter la terre que l'ardeur du soleil a desséchée ». Car si je me reporte à la Politique tirée des propres paroles de l'Ecriture sainte, yy lirai textuelleutuDt (livre VIII, article A, proposition v) : « La clémence est autant agréable qu'une pluie qui vient... humecter la terre que l'ardeur du soleil a dcssrchfc ^k Le sermon sur la Justice, nous l'avons dit, est de lOGG, la Politique, — du moins le VIII'' livre de la Politique, — est de 1701 ; Bossuet a donc transporté, comme nous le savions par l'abbé Ledieu, luut un passage de .son sermon dans son livre, et le texte du livre, par conséquent, doit faire loi, souverainement, pour le texte du sermon, puisque le texte du livre représente le dernier état de la pensée de Hossuet; mieux que cela, la correction qu'il eût fait»' ^'il •m'iI livré luimême ses sermons & l'impression.

Pour le même sermon encore, le manuscrit donne deux versions du troisième point. M. l..achat, naturellement, choisit l'une quelconque de ces deux versions, et place l'autre à la suite, en forme d'appendice, avec le titre : Autre couclusion pour le même sermon. Je vais montrer qu'il se trompe, qu'il coud aux deux premiers points du sermon la conclusion qu'il n'y faut pas coudre, et que c'est justement la vraie conclusion du sermon qu'il rejette en appen-

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dicc. On lit, en effet, dans celte Aulre conclusion du même sermon., le passage suivant : « Il sera permis d'ajouter que, comme le matin désigne la vertu qui seule peut illuminer la vie humaine, le soir nous représente Tétat où nous tombons par nos fautes ». Or ce passage, qui n'est pas dans la conclusion que M. Lâchât met au sermon, se retrouve en propres termes encore dans la Politique tirée de VEcriture sainte. C'est donc à ce dernier étal de sa pensée que Bossuet s'est arrêté ; cette dernière forme, ici comme plus haut, peut être considérée comme celle qu'il eût adoptée s'il eût pourvu lui-même à la publication de ses Sermons; et c'est donc ï Autre conclusion qu'il faut joindre au corps du Sermon. Cela ne veut pas dire qu'il faille sacrifier la première, mais cela veut dire que puisqu'il faut choisir entre deux versions pour constituer un sermon complet, le doute n'est pas permis, et que Bossuet lui-même nous a désigné celle que nous devions choisir.

HT

Que si maintenant on voulait voir de quelles infinies difficultés de détails se compliquerait une édition des Sermons de Bossuet entièrement conforme aux originaux, c'est le Choix de sermons de la jeunesse de Bossuet, donné par M. Gandar, il y a quelques années, qu'il faudrait prendre la peine d'étudier de près. C'est-à-dire qu'il n'est pas un sermon de Bossuet dont on puisse véritablement répondre. Mais chacun d'eux comporte un ou deux exordes, un ou deux premier, second, ou troisième points, une ou deux

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péroraisons enfin. Sans parler des variantes, et si quelqu'un s'avisait de vouloir éditer Bossuet tout «entier, on se convaincra qu'il devrait chercher une autre méthode, car enfin, il faut le dire, et poser une fois la vraie question. Lisons-nous les Sermons de Bossuet, ou les Pensées de Pascal, pour les lire? ou bien les lisons-nous pour les notes? et n'esl-il pas vrai qu'au milieu de tout cet appareil do variantes et de tout cet embarras de renvois, tandis que l'œil descend du texte aux notes et remonte des notes au texte, l'attention se disperse, et si bien, que le lexle lui-môme fond et s'évanouit? Aussi, pour nous, si grands que .soient les services rendus par M. (landar, moins à la constitution peut-être du texte de Bossuet qu'à la démonstration de l'impossibilité de constituer ce texte, c'est ailleurs que nous nous permettrons de placer le véritable intérêt de son volume, à savoir dans l'heureuse et courageuse idée qu'il eut de disposer pour la première fois les Sermons de Bossuet dans leur ordre chronologique, et de résumer avec une singulière clarté, dans les notices de son édition, tout ce que l'abbé Vaillant le premier, M. Floquet depuis dans les Ktudes sur /iossiiel, M. Lâchât luimémo, lon()n sod proximus inirrvailo, avaient fait pour fixer les dates souvent incertaines des sermons de Bossuet.

Il semble qu'il dût à peine être besoin de justifier la disposition des sermons de Bossuet dans leur ordre chronologique. El pourtant vous ne trouverez pas une seule édition complète où l'on ait adopté cet ordre, vous n'en trouverez pas même une oii l'on ait pris le soin, quand il se rencontre trois ou quatre

sermons pour le même jour, de les placer entre eux selon leur date. J'ai cité plus haut les sermons pour la fête de la Circoncision. Nous en avons cinq, et voici le bel ordre où ils se succèdent dans les éditions. Le premier est daté de 1654, le second de 1656, le troisième de 1687, le quatrième de 1668 et le cinquième de 1669. Eh! sans doute, on a ses raisons. On ne veut pas déranger les habitudes de ses lecteurs, on ne veut pas surtout les exposer à ne pas se reconnaître parmi la multiplicité des désignations, et qu'ils ne sachent plus de quel sermon il s'agit, si quelqu'un se réfère au premier dont un autre aura jugé bon de faire le cinquième, ou quelqu'un au quatrième devenu désormais le second. 11 faudra bien pourtant en prendre son parti, comme on a pris son parti de ne pas respecter l'ordre où Port-Royal avait disposé les Pensées de Pascal. Les raisons ici ne sont pas moins fortes. Montrons donc qu'il est permis dabord d'adopter un tel ordre, et ensuite, qu'un tel ordre importe à la connaissance du génie de Bossuet.

Assurément, on aurait tort de vouloir en user de la sorte avec les Sermons de Massillon ou de Bourdaloue. C'est que Massillon et Bourdaloue, à moins que ce ne soit le P. Bretonneau, son premier éditeur, ont euxmêmes distribué leurs sermons dans l'ordre de l'année liturgique. Telle est la disposition des éditions originales de l'édition de 1713, pour les Sermons de Bourdaloue, de l'édition de 17-45 pour les Sermons de Massillon, et dès que les manuscrits manquent, les éditions originales font loi. Même on peut ajouter, en ce qui regirde Massillon, que, dans les loisirs de son épiscopat, il a, selon toute vraisemblance, composé

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pour remplir, sinon son année liturgique, loul au moins son Carême el son Avent, des sermons qu'il n'avait Jamais prononcés. On pourra donc se proposer comme une étude historique de quelque intérêt de rechercher en (jucls temps, à quel jour, Massillon ou bourdaloue prononcèrent tel de leurs sermons, mais il conviendra d'autre part que les éditions continuent de respecter absolument l'ordre que Massillon et Bourdaloue avaient eux-mêmes adopté.

Le cas de Bossuet n'est pas le même. Les éditeurs laïques ne sont nullement tenus ici de suivre l'exemple de dom Déloris. Kt l'ordre chronologique est d'autant meilleurà suivre que l'on n'a pu, jusqu'ici, reconstituer dans son ensemble aucun des Avents ou des Carêmes de Bossuet. Nous savons que Bossuet a pr«*ché de 1G()0 à 1669, soit à Paris, soit au Louvre, cinq Carêmes el trois Avents : pas un de ces Carêmes ou de ces Avents, non pas même ceux qu'il a prononcés à la cour, n'est parvenu jusqu'à nous dans son intégrité. Je n'ajouterai pas que si quelques personnes, encore aujourd'hui, cherchent dans les Sermons de Bossuet un motif d'édiiication, elles sont sans doute bien peu nombreuses. Un peut s'en plaindre, on peut s'en indigner; mais enfin, ce que la plupart des lecteurs goûtent surtout dans les sermons de Bossuet, c'est le grand orateur. Il importe donc, non seulement à sa gloire, mais à la connaissance même de son génie, que nous puissions suivre le progrès à travers le temps de cette incomparable éloquence. Et c'est ce qui n'est possible que si l'on consent à suivre rigoureusement l'ortire chronologique. Il ^- a plus, et si l'on ne se conforme pas à cet ordre, c'est le caractère

môme de Bossuet que l'on court le risque de méconnaître.

Comment, par exemple, a-t-on pu nous représenter le superbe prélat, — c'est ainsi qu'encore aujourd'hui les protestants le qualifient, — sous les traits de je ne sais quel prophète ou quel vaticinateur inspiré, l'injure et la menace à la bouche, lançant du haut de la chaire les foudres de la vengeance divine, ministre enfin des fureurs et des justices de l'implacable Jéhovah de la Bible plutôt qu'interprète et médiateur parmi les hommes d'un Dieu de miséricorde et d'amour? Il serait facile de répondre : c'est parce qu'on ne l'a lu que d'une manière bien rapide et bien superficielle. Mais ceux-là mêmes qui l'ont lu plus attentivement, et sans parti pris, s'ils ont parfois commis la même méprise, c'est qu'ils l'ont lu dans les éditions où les Sermons se succèdent selon l'ordre de l'année liturgique. Je ne crains pas de dire, en effet, que Bossuet apparaît tout différent de lui-même, selon qu'on sépare de ses Sermons proprement dits, comme les éditeurs persistent à le faire, les Sermons pour les fêtes de la Vierge, les Sermons de vêture ou de profession, et les Panégyriques, ou selon qu'on le voit, au contraire, tempérer dans ces sermons les sévérités qui, de loin en loin, lui échappent par des accents d'une mansuétude et d'une tendresse infinies. Nous avons, par exemple, trois sermons pour la fête de la Conception, et la fête delà Conception tombe immanquablement dans le temps de l'Avent. Nous avons quatre sermons pour la fête de l'Annonciation, elïa. fête de l'Annonciation tombe fréquemment dans le temps du Carême. N'est-il pas vrai que distraire les

sermons pour la Conception ou pour rAntiouciation de la suite des sermons d'Avenl ou de Carême dont ils firent probablement partie, c'est, comme vous diriez, rompre l'tM|uilil)re de la prédication de Bossuet et ne nous présenter l'auteur que par un seul côté de son élo<iuence?

Comment encore cette opinion a-l-elle pu s'accréditer que Bossuet comme orateur, « n'aurait pas eu d aurore », — ce sont les propres termes de Sainte- Beuve, — et que du premier jour qu'il aborda la chaire, souverainement maître de sa pensée comme de sa parole, il n'aurait plus eu depuis qu'à s'égaler lui-môme et maintenir son éloquence à la hauteur qu'il avait atteinte, pour ainsi dire, du premier bond? « Ni l'art, ni la nature, avait-il dit pourtant, ni Dieu lui-même ne produisent tout à coup tous leurs grands ouvrages, ils ne s'avancent que pas à pas. On crayonne avant que de peindre, on dessine avant (jue de bâtir, et les chers-d'œuvre sont précédés par des coups d'essai. - Mais c'est qu'en parcourant les Sermons an hasard de l'ordre liturgique et confondant ceux de sa jeunesse avec ceux de sa vieillesse ou de sa maturité sous un même jugement, comme il était aisé de recoDuattre partout l'ineilaçable marque du plus grand orateur que la chaire chrétienne eût possédé, le lecteur ne pouvait y percevoir de diirérence qu'il la condition d'y revenir et revenir encore, et combien étaient-ils, en tout, qui se tissent vraiment un devoir d'y revenir? Tandis que, si l'on suit l'ordre chronologique, on ne tarde pas li distinguer trois manii'res successives, au moins, dans l'éloquence de Bossuet. Qu'il soil diriicile, & la vérité, de caractériser chacune

d'elles par des traits aussi précis qu'on le voudrait, nous en convenons, mais ce n'est pas le point. Gela se sent, cela ne se définit guère, cela ne se prouve pas par témoins. On peut dire cependant que la première manière est plutôt didactique et tliéologique, — la seconde plutôt philosophique et morale, — la troisième enfin plutôt homilétique et comme attendrie par l'indulgence de la vieillesse. Que si l'on pousse au delà de ces indications sommaires, on risque fort de se tromper, comme si l'on veut découvrir des différences de style. On pourrait en eff'et montrer, par de nombreux exemples, que Bossuet n'est pas moins hardi dans les sermons de sa vieillesse même, et de sa maturité, que dans ceux mêmes de sa jeunesse. Il suffira de se rappeler qu'un jour Cliateaubriand s'avisa de lui reprocher « l'enflure de style », « l'incohérence des métaphores » et les « faux brillants » de ses premiers sermons. Or savez-vous de quels exemples il soutint son jugement.* Ce fut dans le Sermon sur la Mort, qui est de 1662, l'un des plus beaux et des plus achevés de Bossuet, qu'il eut la malencontreuse idée d'aller prendre ses citations. Je veux bien que Ion reproche a Bossuet, si toutefois on en a le courage, quelques expressions trop audacieusement traduites du latin, et du latin de TertuUien, comme quand il appelle, d'après lui, la Vierge mère une chair angélisèe, mais si l'on veut tirer de là des conséquences, et si l'on croit reconnaître infailliblement à ces singularités un sermon de la jeunesse de Bossuet, je vais aussitôt chercher dans les Exhortations de sa vieillesse des chairs imniorti fiées, et combien d'autres expressions semblables! C'est donc avec raison que,

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depuis UDe trentaine d'années, on s'est efTorcé de préciser la date de la plupart des Sermovsde Bossuel.

11 nous reste maintenant à dire quelques mots de la présente édition. Nous n'avons point essayé de faire une revision du texte de Bossuel, et nous avons cru pouvoir nous contenter en général du texte de M. Lâchât. Je dis, en général, c'est-à-dire partout où M. Gandar n'est pas repassé* sur les traces de M. Lâchai; car, en ce ca.s, il va sans dire que nous avons usé du texte de M. Gandar. C'est ici le lieu de remercier Mme (Jandar, non seulement de la libéralité avec laquelle elle nous a permis de reprendre le texte du savant et si consciencieux éditeur, mais aussi, et surtout, de la bienveillance avec laquelle elle nous a confié les notes mêmes dont la mort était venue brusquement empêcher M. Gandar de lirer parti.

On dira que nous avons reculé devant le travail du dépouillement des manuscrits, et nous n'en disconviendrons pas. Nous osons croire que l'on fait eu général, aujourd'hui, des éditions trop savantes et qui peuvent bien inviter les érudils, mais qui découragent les lecteurs. Nous nous sommes donc soigneusement abstenu de tout commentaire de l'espèce dite philologique. El le peu de notes dont nous avons cm pouvoir accompagner le texte de Bossuet sont purement historiques ou littéraires. Non pas, sans doute, que. selon l'antique usage, nous ayons pris la peine de pousser au bas de chaque page des exclamations

de surprise ou d'admiration, mais toutes les occasions de comparer Bossuet avec lui-môme ou avec les autres prédicateurs du même temps, toutes celles du moins que nos souvenirs nous suggéraient, voilà ce que nous avons saisi. M. Gandar, encore ici, nous avait tracé la voie, non pas dans son Choix de sermons^ mais dans son Bossuet orateur. Interpréter Bossuet •par lui-même, retrouver dans ses premiers sermons ridée, nettement aperçue déjà, du Discours sur Hiistoire universelle., de VHisloire des variations, de la Politique tirée des propres paroles de l" Ecriture sainte, noter en quoi son éloquence, dans les mêmes sujets, diftere de Téloquence de Fénelon, de Bourdaloue, de Massillon, ou encore parfois d'un prédicateur protestant tel que Saurin, voilà, selon nous, ce qui est intéressant, plus intéressant que de relever des particularités de grammaire ou d'orthographe. Il est bien clair, d'ailleurs, qu'à ce point de vue notre édition sera singulièrement imparfaite, car elle ne serait parfaite que si quelqu'un possédait parfaitement tout Bossuet, tout Bourdaloue, tout Massillon, et plus de Saurin que l'on n'en possède communément en France, ce qui n'est guère possible aux ressources d'une seule mémoire. Mais en pareil cas, il suffit d'avoir indiqué la méthode et fourni, pour ainsi dire, le moyen aux lecteurs de suppléer eux-mêmes aux omissions inévitables.

Est-il besoin d'ajouter que nous avons suivi l'ordre chronologique, et même un peu artificiellement peutêtre, divisant ce petit volume en trois parties qui correspondent à peu près aux trois manières de Bossuet? Dans la prcniièro, nous plaçons quelques-

uns des serinons prononcés depuis rioslallalion de Bossuel à Melz jusqu'à sa première prédication à la cour, c'est-à-dire de 1053 à 1()(>2. Ce n'est pas que les sermons datés de llUi2 diffèrent sensiblement des sermons prêches à Paris, l'année précédente, aux Grandes-Carmélites. Mais la prédication de Bossuet à la course détache si naturellement de l'ensemble de sa prédication, qu'il nous a paru que c'était un parti moins arbitraire que tout autre, que de les isoler de tout ce qui a précédé et suivi. Notre seconde partie comprendra donc un choix des sermons prêches dans le Carême de 1662, l'Avent de 1665, le Carême de 1666 et l'Avent de 1669. Cette seconde partie répondra bien, si nous ne nous trompons, aux nécessités du nouveau programme de l'enseignement secondaire dans les classes de rhétorique. Les sermons qui la composent ont tous en ellel ce caractère philosophique et moral qui, comme nous l'avons dit, est signilicatif de la seconde manière de Bossuet. Non pas qu'il abandonne la prédication du dogme, qui demeurera pour lui jusqu'au dernier jour le support et le nerf de la prédication morale, mais il le prêche autrement que dans les sermons de sa première jeunesse, « laissant là les termes de l'art, pour prendre en vrai philosophe la pureté des pensées avec tous les ornements et la magnificence convenable ». La matière même des sermons, dans celte seconde manière, devient en quelque sorte plus humaine. Ce n'est plus sur la J'rinili}, ce n'est plus sur les Démons, ce n'est plus sur les Amjrs gardiens qu'il prêche, c'est sur lu Mort, sur la Providence, sur la Justice. Nous avons essayé de marquer cette différence dans le choix

même des sermons dont nous avons composé la première et la seconde partie. Quant à la troisième, le choix était facile, étant restreint, ou plutôt à peine libre, vu le petit nombre de sermons d'après 1070 qui nous soient parvenus. C'est que Bossuet maintenant prêche d'abondance, et ne prend même plus la peine de jeter sur le papier le sommaire du discours.

Enfin, nous mettons en avant de chaque sermon une courte notice où nous résumons brièvement ce que l'histoire nous en apprend, et, le cas échéant, où nous toucherons quelqu'une des questions historiques ou littéraires que le discours soulève.

16 juillet 1881.

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