L'ELOQUENCE DE BOSSUET
Mesdames, Messieurs,
Il y a quelque chose de pieux, et, — si nous n'étions ici réunis dans une salie de théâtre, — je dirais qu''il y a quelque chose de religieux à célébrer la mémoire d'un grand homme aux lieux qui l'ont vu naître, dans sa province, dans sa ville, à quelques pas de la rue, de la place, de l'humble maison qu'on montre avec orgueil à l'étranger, et parmi ceux en qui, comme chez vous, son nom seul, quand on le prononce, éveille je ne sais quel frémissement de patriotisme local. Aussi, lorsque la Société des Amis de VUniversité de Dijon, informée que je parlais cette année de Bossuet en Sorbonne, — de votre Bossuet, — m'a fait l'honneur de me demander d'en venir parler à Dijon, je n'ai pas hésité, sachant bien que nulle part au monde, je ne pourrais trouver, comme on disait en son temps, une « audience » plus favorable; et que,
1. Conférence faile à Dijon, sous le palronage de \ei Sociélé des Amis de l'Université de Dijon.
môme dans le cas où je tromperais voire allenle, vous pardonneriez encore mon insuffisance à mon empressement le ne veux pas, d'ailleurs, exagérer ma
crainte à ce propos, et j'ai appris de Bossuetlui-mème cette excellente leçon qu'on parlait toujours assez bien quand on avait quelque rhose à dire et qu'en le disant on songeait moins aux inlérèts de son amourpropre ou de sa vanité littéraire qu'à ceux de son sujet lui-même.
Mais quel sujet choisirais-je?Essayerais-je de vous retracer une vie remplie presque tout entière de tant de luttes et de tant de combats? contre les jansénistes, contre les protestants, contre les libertins? contre Fénelon? contre Richard Simon? ou contre qui encore? La journée n'y saurait suffire; et je crois que je n'oflenserais les oreilles de personne, mais avec la meilleure volonté du monde, j'éveillerais sans doute quelques contradictions, et ce n'en est pas aujourd'hui le temps, — ni surtout ici le lieu. Ou bien encore m'efforcerais-je de vous donner une idée générale de l'œuvre de Bossuet : œuvre volumineuse, œuvre unique à tant d'égards, mais en ceci particulièrement qu'il n'y en a pas une page, pas une ligne où perce la prétention, la vanité d'auteur, le contentement du bel esprit qui se Halle soi-même dans la sonorité de ses périodes ou la singularité de ses pensées? Je ne pourrais malheureusement vous en donner qu'une idée bien superficielle! (Ju bien enfin, si Ion s'est mépris, si l'on se méprend souvent encore sur le vrai caractère de Bossuet ; si l'allure de son style, — hautaine, impérieuse, presque provocante, — a fait illusion sur ta nature de l'homme; si pourtant ce nom de
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« Bénigne » qui fut le sien n'a jamais été nriieux mérité, de l'aveu même d'un juge aussi peu mesuré dans ses expressions que l'est d'ordinaire Saint-Simon ; si le plus grave reproche, le seul reproche, un peu sérieux que l'on puisse faire à votre illustre compatriote est d'avoir quelquefois manqué de fermeté \ tàcherais-je, messieurs, de rétablir sa vraie physionomie? La chose en vaudrait assurément la peine, et c'est avec plaisir que je m'en serais chargé. Mais, puisque la vraie gloire de Bossuet, je veux dire celle que personne ne lui dispute, c'est d'avoir été, c'est d'être encore, et pour longtemps, le plus grand orateur dont la parole soit jamais tombée sur les foules du haut de la chaire chrétienne, ou même le plus "grand de tous les orateurs, — oui, plus grand que Cicéron, donnons-nous la satisfaction de le dire une fois, plus grand que Démosthène, d'autant que les intérêts éler nels qu'il agite dans ses Sermons sont au-dessus de ceux que l'orateur des Philippiques ou celui des Veî'rines ont débattus dans leurs discours ou dans leurs plaidoyers! — j'ai pensé, mesdames et messieurs, qu'en vous parlant de l'éloquence de Bossuet, qu'en essayant de vous en montrer la nouveauté lorsqu'elle parut; d'en définir les caractères; de vous en dire la destinée; j'ai pensé que j'obtiendrais de vous, sur ma seule intention, cette faveur d'unanimité qui est si nécessaire a toute espèce de conférencier.
Comment donc et par quels moyens, à l'époque où
1. « Il n'a pas de jointures... » disait un jour Bossuet du comte de Tréville. cet ancien mousquetaire devenu dans ses vieux jours un des « messieurs », ou des amis du Port-Royal. Et Tréville de répliquer : • El lui, il manque d'os! »
il a commencé de parler, et presque dès ses premiers débuis', Bossuet a-t-il renouvelé l'éloquence de la chaire? Quels sont les caractères qui consliluent la véritable originalité de sa parole? Et comment enfin ses contemporains, puis ses successeurs l'ont-ils appréciée? Ce sera le sujet de cette conférence.
Pour vous faire sentir la nouveauté de son éloquence, je ne mettrai pas en regard de ses Sermons, — je dis les tout premiers, ceux de l'époque de Metz, — les Sermnus des Lingendes, ou des Senault, ou des Mascaron. On Ta fait; on l'a bien fait; et il est donc inutile de le refaire. Je n'aime pas d'ailleurs cette manière de sy prendre. Elle implique, en ellel, qu'on se forme de l'éloquence ou du style une idée trop superficielle comme d'une parure qui s'ajoulerait à la pensée, qui s'y superposerait en quelque sorte, ainsi que la toilette s'ajoute à la beauté, pour la faire quelquefois valoir, mais plus souvent pour l'enlaidir. Feuilletez seulement, si vous en doutiez, quelques journaux de modes du temps de la llestauration! Mais la vraie nouveauté, vous le savez, est à plus haut prix, dans l'histoire de la littérature ou de l'arl, et le slyle est surtout quelque chose de plus
i. Jf (lis • presque • dès ses premiers ilébuls; el on elTel, il y Hurail lieu, dnns une élude plus détaillée, de distinguer les époques de leloqueiice de Bossuet. Mais une pareille élude serait plutôt historique ; et dans la présente conrérence je ne pouvais songer a introduire rap|>areil pliilulo|;ique. chronologique et criti(|ue dont on verra toute la eomplexile <lans l'excelleiiti; Iliiluire de la prédication de liossuet, par M. l'aljbc Lcbarq.
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intérieur. 11 n'est pas l'ornement, il n'est pas l'enveloppe ou le vêtement de l'idée; il est l'efflorescence, il est l'épanouissement naturel de ce qu'il y a de plus intime, de plus profond, de plus involontaire ou de plus inconscient dans notre façon de concevoir et d'entendre les choses dont nous parlons. On ne sépare pas la forme d'un grand écrivain du fond des idées qu'elle exprime : ils font corps; ils ne sont que l'envers et l'endroit l'un de l'autre; on les détruit quand on les distingue. Et c'est pourquoi, si nous voulons saisir ce qu'il y a de nouveau dans l'éloquence de Bossuet, il nous le faut chercher dans le caractère même de sa religion.
Car, tout en demeurant identiques à elles-mêmes et en soi, les mêmes choses ne sont pas en tout temps conçues, ni senties, ni, par conséquent, exprimées de la même manière. Il en est, sous ce rapport, de la religion comme de la nature, qui ne se présente pas toujours à nous, ni à tous, sous le même aspect; qui nous émeut très diversement; et cependant, c'est toujours la même nature, comme le prouvent la constance et la pérennité des lois qui la régissent. Pareillement la religion. En la recevant telle qu'on la leur donne, et en la professant docilement tout entière, les uns y sont frappés de certaines vérités, et les autres de certaines autres. Prenons Pascal, et demandons-nous ce qui l'a le plus profondément louché de sa religion? Demandons-nous sur quelles vérités il eût fondé, si la mort lui eût permis d'y mettre la dernière main, cette apologie de la religion chrétienne dont ses Pensées ne sont que les fragments? Demandons-nous quel est le dogme, sur
lequel, dans ces fragments eux-mêmes, il rcvienl le plus souvent, pour y appuyer avec le plus d'insistance, le plus de force, et le plus de véhémence? C'est le dogme du péché originel. Ce que personne au monde n'a sans doute exprimé avec autant d'àpreté que Pascal, — pas même Schopenhaucr, ni Taine, plus près de nous, quand il nous montrait en nous « le gorille féroce et lubrique » dont les instincts circulent avec notre sang dans nos veines, — c'est la misère naturelle de notre condition; c'est la perversité foncière de notre nature; c'est le « cloaque >» de vilenies et d'ordures que nous serons toujours; c'est notre lamentable impuissance à triompher en nous des appétits hérités du péché d'Adam ou de notre origine animale, ce qui est, vous le savez, exactement la même chose. Tout ainsi donc que, dans la nature, nous pouvons être diversement attirés, séduits ou charmés, les uns par un de ses aspecis et les autres par un autre, ainsi, dans la religion, les uns sont pris, subjugués, convaincus par une vérité, les autres par une autre. Ils n'en sont pour cela ni plus ni moins chrétiens; ils le sont également, et, au fond, de la même manière; ils ne le sont pas tous pour les mêmes raisons; et dans l'ample sein, ou, comme a dit Bossuet, dans « l'immense océan du christianisme », c'est ce qui fait, messieurs, la variété, la liberté sous la règle, et le progrès par l'unité.
Or, deux idées paraissent avoir, et de bonne heure, plus particulièrement et plus profondément ému Bossuet : ce sont l'idée de la Providence et l'idée de la Mort. Vous connaissez certainement celle célèbre Méditation sur la brièveté de la vie, dont on a long-
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temps ignoré la vraie date, mais qu'on est d'accord aujourd'hui pour assigner à l'année 16i8, et qui se trouve ouvrir ainsi, d'une manière presque symbolique, le recueil dos Sermons ou des Œuvres de Bossuet. Bossuet, âgé de vingt et un ans, est comme entré dans le christianisme; il a pénétré dans le sanctuaire par la porte de la mort.
« Ma carrière est de quatrevingls ans tout au plus! prenons-en cent : qu'il y a eu de temps où je n'étais point! qu'il y en a où je ne serai plus! et que j'occupe peu de place dans ce grand abîme des ans! Je ne suis rien : ce petit intervalle n'est pas capable de me distinguer du néant où il faut que j'aille. Je ne suis venu que pour faire nombre! Encore n'avait-on que faire de moi; et la comédie ne se serait pas moins bien jouée, quand je serais demeuré derrière le théâtre....
« Ma carrière est de quatre-vingts ans tout au plus! pour aller là par combien de périls faut-il passer, combien de maladies!... A quoi tient-il que le cours ne s'en arrête à chaque moment? Ne l'ai-je pas reconnu quantité de fois! j'ai échappé la mort en telle et telle rencontre. C'est mal parler : j'ai échappé la mort! J'ai évité ce péril, mais non pas la mort. La mort nous dresse diverses embûches; si nous échappons l'une, nous tombons en une autre ; à la fin il faut venir entre ses mains. Il me semble que je vois un arbre battu des vents; il y a des feuilles qui tombent à chaque moment; les unes résistent plus; les autres moins; que s'il y en a qui échappent de l'orage, toujours l'hiver viendra qui les fera tomber. Ou, comme dans une grande tempête, les uns sont soudainement
sufToqués, les autres flotlent sur un ais abandonné aux vapues, et lorsqu'il croit avoir évité tous les périls après avoir duré longtemps, un flot le pousse contre un écueil et le brise....
« Ma carrière est de quatre-vingts ans tout au plus/ Kl de ces quatre-vingts ans, combien y en a-t-il que je compte pendant ma vie? Le sommeil est plus semblable à la mort; renfanee est la vie d'une béte. Combien de temps voudrais-je avoir effacé de mon adolescence! Et quand je serai plus âgé, combien encore? (ju'est-ce que je compterai donc? Le temps où j'ai eu quelque contenleinent, où j'ai acquis quelque honneur? Mais combien ce temps est-il clairsemé dans la vie? Cesl comme des clous attachés à une longue muraille, dans quelque distance; vous diriez que cela occupe bien do la place; amasso/.-Ies: il i\\ en a pas pour emplir la main. »
C'est, mesdames et messieurs, celte idée de la mort, que pendant de longues années, — je dis pendant de longues années, car plus tard, comme il nous arrive à tous, précisément quand il faudrait songer à nous séparer de la vie, le précepteur du dauphin, le conseiller d'Élat, l'aumùnier de la dauphine se laissera surprendre au charme de l'aclivilé, — mais enfin, pendant de longues années, c'est cette idée de la mort que Hossuet ramènera dans tous ses Sermnnn, presque avec autant d'insistance que Victor Hugo dans ses vers. Nous mourons tous, et nous mourons tous les jours. Nous mourons de toutes les nuiuières et comme à chaque instant. La mort se glisse, elle s'ins^inue perpéluellement en nous, par l'air que nous respirons, par la nourriture que nous prenons. Elle
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nous assiège, elle nous investit. L'ombre importune et menaçante s'en mêle à toutes nos joies; l'amertume en empoisonne tous nos plaisirs; l'avant-goût en corrompt toutes nos espérances. « 0 Mort, éloigne-toi!... » Mais l'inutile prière ne saurait l'empêcher d'approcher tous les jours davantage. Nous lui sommes dus. La nature nous redemande par elle ce peu de matière qu'elle nous a prêtée.... Oui, telle est bien l'idée maîtresse, l'une au moins des idées maîtresses des sermons de Bossuet, et, pour en faire en passant la remarque, si vous voulez savoir où est le grand secret de son incomparable supériorité dans l'oraison funèbre, il est là! Nul, comme lui, n'a gortlé la mort, aucun Mascaron ni aucun Fléchier, et c'est pourquoi nul, si ce n'est peut-être Victor Hugo, ne l'a célébrée comme lui \
Mais une autre idée, qui est celle de la Providence, complète et achève l'idée de la mort dans la philosophie de Bossuet, ou l'équilibre, si vous l'aimez mieux, et finalement en triomphe.
Aux yeux de Bossuet, philosophiquement et indépendamment de toute révélation, la mort pourrait suffire à prouver la Providence.
Tout commence en ce monde et tout finit ailleurs^
Vous connaissez ce vers! Il est d'Hugo, dans sa Tristesse cTOlympio. Sur ceux qu'elle enlève prématurément comme sur ceux qu'elle traîne dans une longue agonie, sur ceux qui s'en vont comme sur ceux
1. Voyez particulièrement dans la Léffende des Siècles le poème ou l'Epofiée du Ver.
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qui restent, si la mort n'impliquait pas, — ou ne manifestait pas pour mieux dire, — un dessein personnel de Dieu, c'est alors que la vie ne serait qu'un rêve lugubre et qu'à l'existence nous aurions le droit de préférer le néant. Si tout se terminait à la vie de ce monde, ce n'est pas la mort qu'il nous faudrait craindre, mais au contraire l'immortalité. Mais, inversement, si nous mourons, c'est qu'il y en a des raisons quelque part, et ces raisons, nous les trouvons dans l'idée de la Providence. Elle n'émousse pas seulement l'aiguillon de la mort désirable, elle nous rend la mort désirable; et ainsi la méditation de la dernière heure, qui déjà nous servait à régler notre conduite en cette vie, se conclut comme qui dirait en un hymne d'actions de grâce, en une ode triomphale.
Je te salue, ù Mort, lihéraleur céleste!
Tu ne in'apparais pas sous un aspect funssle.
Tu n'anéantis pas, lu délivres....
Vous connaissez aussi ces vers de Lamartine, et tout à l'heure, messieurs, vous allez voir la raison de ces rapprochements. Mais avant d'y venir, ne nous éloignons pas encore, et voyons Bossuet lier ces deux idées ensemble dans l'Oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre.
« C'est ainsi que la puissance divine fortement irritée contre notre orgueil le pousse jusqu'au néant, et que pour égaler à jamais les conditions, ellf ne fait de nous qu'une môme cendre. Peut-on bâtir sur les ruines? Peul-on appuyer quelque grand dessein sur ce débris inévitable des choses humaines? Mais, quoi ! messieurs, tout est-il donc désespéré pour nous?
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Dieu qui foudroie toutes nos grandeurs, jusqu'à les réduire en poudre, ne nous laisse-t-il aucune espérance? Lui, aux yeux de qui rien ne se perd, et qui suit toutes les parcelles de nos corps en quelque endroit écarté du monde que la corruption ou le hasard les jette, verra-t-il périr sans ressources ce qu'il a fait capable de le connaître et de l'aimer? Ici un nouvel ordre de choses se présente à moi : les ombres de la mort se dissipent, « les voies me sont ouvertes à la véritable vie » : MADAME n'est plus dans le tombeau, la mort qui semblait tout détruire a tout établi. Voici le secret de V Ecclésiaste, que je vous avais marqué dès le commencement de ce discours, et dont il faut maintenant découvrir le fond. »
Assurément, messieurs, et vous l'entendez bien, je ne dis pas que ces idées fussent nouvelles, ni même la manière dont Bossuet les relie. Si je le disais, si j'osais le dire, il en frémirait d'indignation dans sa tombe! Elles sont le fond du christianisme. Je dis seulement que Bossuet en a de bonne heure été plus frappé que de quelques autres qui pourraient être également appelées le fond du christianisme. Il s'y est attaché comme à des raisons plus intimes de croire, et en ce sens plus personnelles, plus appropriées à sa nature d'esprit, qui ne ressemblait pas à celle de Pascal; il en a donc plus assidûment, plus profondément aussi médité toutes les conséquences; il y a, comme prédicateur, insisté, appuyé plus souvent et plus fort que sur d'autres. Et, parce qu'il n'y a rien de plus rare au monde que d'avoir ainsi, sur quelque sujet que ce soit, des idées personnelles; parce que le fait seul d'en avoir indique une liberté de jugement,
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une pénétration d'esprit, une profondeur de sensibilité qui ne sont guère moins rares; parce que c'est là iném»^ la définition de la vérital)le originalité; c'est pour cela, et c'est par là que Bossuet a renouvelé l'éloquence de la chaire. Tandis qu'autour de lui tous les prédicateurs ou presque tous, — car essayez donc de nu> dire en -quoi l»i clirislianisme du père Senaull, par exemple, diffère de celui de son confrère Mascaron, — tandis que tous les prédicateurs ses contemporains n'ont dans le fond du co-ur, et ne peuvent donc enseigner du haut de la chaire, que le christianisme de tout le monde, si j'ose ainsi parler, Bossuet lui, s'en est fait un à lui, comme tous les grands chrétiens, comme avant lui, mesdames et messieurs, pour ne pas sortir de voire province, un saint iiernard ou une sainte Chantai, el telle est, comme de la leur en un autre genre, oui, telle est bien la grande raison de son éclatante supériorité! S'il y en a d'autres, elles sont secondaires, et particulièrement celles que l'on lire de l'état de la langue de son temps. Car enfin, Mascaron, Fléchier, Bourdaloue sont ses contemporains. Qui est-ce qui les a empêchés de parhT la langue de Bossuet? Et quant aux raisons que l'on tire de sa sincérité, de sa naïveté, de sa candeur, — dont je sais tout le prix, sur lesquelles je vais revenir tout il l'heure, — si ce sont bien quelques-unes des qualités qui l'ont préservé des défauts habituels de ses prédécesseurs, de l'emphase de l'un, de la préciosité de l'autre, ne voyez-vous pus que nous retournons toujours à la même conclusion? Non, en vérité, Bossuet ne s'est pas soucié de " llatler les oreilles par des cadences liarinonieuses ». Il n'a point essayé de
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se mettre à la mode pour la faire à son tour, ni d'accommoder sa parole aux exigences de la rhétorique du jour. 11 n'a pas cru qu'il eût besoin d'un autre art ou d'une autre étude que celle du christianisme. Son unique préoccupation n'a été que de faire passer dans l'âme de ses auditeurs la conviction qu'il avait de la divinité de sa croyance, et les moyens qu'il a de préférence employés sont ceux qui lui-même l'avaient le plus victorieusement convaincu.
Quels sont maintenant les caractères de son éloquence et pouvons-nous les résumer d'un mot? Je le crois; et si nous disions que l'éloquence de Bossuet est essentiellement lyrique, je crois, mesdames et messieurs, que, pour la définir, il suffirait de développer le contenu de ce mot. Vous n'ignorez pas l'espèce de parenté qui lie l'éloquence et le lyrisme. Vous savez qu'en (îrrèce, autrefois, l'éloquence apprêtée d'Isocrate s'est formée comme des débris de la poésie des Simonide et des Pindare. Vous savez également que, de nos jours même, dans le siècle où nous sommes, par une évolution précisément inverse, nos lyriques français, Lamartine ou Hugo, sont sortis de Jean-Jacques Rousseau. Est-ce le père qui ressemble au fils? est-ce le fils qui ressemble au père? Il n'importe; et ce sont toujours le fils et le père, le père et le fils. J'ose dire que si jamais, en aucun lieu, cette parenté de l'éloquence et du lyrisme s'est publiquement manifestée, c'est dans les Oraisons funèbres et dans les Sermons de Bossuet.
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Toules les qualités du lyrique, Bossuel les a eues ; et d'abord celle fécondilé, celte vivacité, celle splendeur d'imagination qui ne brillent pas moins dans lo détail du style que dans la conception ou dans la composition des ensembles. Rien de pareil chez Bourdaloue, qui est d'ailleurs le modèle accompli d'un homme éloquent, je veux dire purement éloquent. Voilà vraiment un orateur. Je ne dis rien de Kléchier ni de Massillon, qui ne sont, eux, que des rhéteurs. Mais le style de Hossuet n'est qu'une création perpétuelle, une perpétuelle évocation d'images; ses métaphores ne tournonl pas court; elles se développent, tantôt avec l'ampleur paisible de celle d'un Lamartine, tantôt avec la fougue de celles d'un Victor Hugo. « Ce que l'œil n'a pas aperçu, ce (lue l'oreille n'a pas ouï, ce qui n'esl jamais entré dans le cceur de l'homme », c'est le sujet ordinaire de ses entretiens, qu'il excelle à nous faire voir comme au travers d'une brusque déchirure de la réalité. Le ciel ici s'entr'ouvre, comme quand il nous montre « sur la sainte montagne de Sion , dans la partie la plus élevée de la Jérusalem bienheureuse, l'Agneau qui Ole le péché du monde », entouré des âmes pures que leur innocence revél éternellement de lumière et de candeur. Ailleurs, nous descendons avec lui « dans ces sombres lieux, dans ces demeures souterraines où les grands de la terre dorment dans la poussière ». Ou bien encore, d'un geste inattendu, c'est comme une fresque incomparable (|u'il trace au mur de la salle du festin.... Il vient de parler de ces lâches chrétiens qui reculent de jour en jour le moment de se convertir, et, un .souvenir
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d'Isaïe lui revenant en mémoire, il s'exprime en ces termes :
« Le prophète Isaïe nous représente Dieu tenant à sa main une coupe, qu'il appelle la coupe de la colère : Bibisti de manu Doniini calicem iras ejus. Elle est, ditil, remplie d'un breuvage qu'il veut faire boire aux pécheurs, mais d'un breuvage fumeux comme un vin nouveau, qui leur monte à la tête et qui le^ „pivre. Ce breuvage qui enivre les pécheurs, qu'est-ce autre chose, messieurs, que leurs péchés mêmes et leurs désirs emportés auxquels Dieu les abandonne? Ils boivent comme un premier verre, et peu à peu la tête leur tourne, c'est-à-dire que dans l'ardeur de leurs passions la réflexion à demi éteinte n'envoie que des lumières douteuses. Ainsi l'âme n'est plus éclairée comme auparavant : on ne voit plus les vérités de la religion ni les terribles jugements de Dieu que comme au travers d'un nuage épais. C'est ce qui s'appelle dans les Écritures l'esprit de vertige, qui rend les hommes chancelants et mal assurés. Cependant ils déplorent encore leur faiblesse, ils jettent quelque regard du côté de la porte qu'ils ont quittée. Leur conscience se réveille de temps en temps, et dit en poussant un secret soupir dans leur cœur : 0 piété! 0 innocence! 0 sainteté du baptême! 0 pureté du christianisme! Mais les sens l'emportent sur la conscience, ils boivent encore, et leurs forces se diminuent, et leur vue se trouble. 11 leur reste néanmoins quelque connaissance et quelque souvenir de Dieu. Buvez, buvez, ù pécheurs, buvez jusqu'à la dernière goutte, et avalez tout jusqu'à la lie. Mais que trouveront-ils dans ce fond? « Un breuvage d'assoupissement, dit le
saint prophète, qui achève de les enivrer jusqu'à les priver de tout sentiment », usque ad fandum calicis soporis bibisti clpolasti usque ad fieres. Et voici un effet étrange : « Je les vois, poursuit Isaïe, tombés dans les coins des rues, si profondément assoupis qu'ils semblent tout à fait morts » : Filii lui pmjccti suul, et dormierunt in capite viarum. C'est limage des grands pécheurs qui, s'étant enivrés longtemps du vin (le leurs passions et de leurs délices criminelles, perdent enfin toute connaissance de Dieu et tout sentiment de leur mal. Ils pèchent sans scrupule, ils s'en souviennent sans douleur; ils s'en confessent sans componction ; ils y retombent sans crainte ; ils y persévèrent sans inquiétude; et ils y meurent enfin sans repentance. »
Dans aucun autre orateur, mesdames et messieurs, vous ne trouverez de ces tableaux, — car, si je n'en puis remettre qu'un seul ici sous vos yeux, jo ne vous apprendrai sans doute pas qu'ils abondent dans les Sermons de Bossuet, — mais en revanche les lyriques en sont pleins. Ce qui ne veut pas dire que Bossuet ne soit pas un orateur, qu'il n'en possède pas aussi les qualités, qu'il n'ordonne pas quelquefois son discours selon les règles du genre, et encore bien moins qu'il ne soit pas, qu'il ne demeure pas constamment et pleinement maitre de son imagination. Elle ne l'entraîne jamais au delà de ce que la religion, la raison, le goût lui permettent, ou bien rarement, et alors c'est toujours quelque Père qu'il faut accuser, saint Chrysostome ou saint .\ugustin. Mais, messieurs, cela veut dire qu'en elle-même, dans sa nature, s'il ne la réglait pas, la qualité de son imagination est
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moins voisine de celle des orateurs que de celle des lyriques. Ses yeux sont d'un poète, comme aussi son langage. Ils sont d'un voyant. Et ce voyant s'émeut à ses propres visions! S'il en demeure le juge, vous diriez; cependant qu'elles le surprennent lui-même. Il s'y arrête, il s'y attarde presque, et je n'ose dire qu'il s'y complaise, mais il s'y confond; et c'est en quoi son éloquence est encore vraiment lyrique, en ce qu'elle tourne invinciblement à la « contemplation », à la « méditation », à l' « élévation ». Elévations sur les mystères. Méditations sur r Evangile, vous connaissez aussi bien ces titres de deux de ses plus beaux livres, les derniers qu'il aitécrits; et ces titres ne sont pas menteurs; et le choix qu'il en a voulu faire, s'il n'est pas une « révélation », est du moins un avertissement.
C'est qu'en raison de sa candeur et de sa sincérité, que nous notions tout à l'heure au passage, Bossuet, de tous les orateurs, est le plus « personnel >> qu'il y ait jamais eu, j'entends celui qui de tous a toujours pris le plus de part à son propre discours. Quelque sujet qu'il traite, sermon, panégyrique ou oraison funèbre, Bossuet, si j'ose me servir de celte locution familière, en fait d'abord son affaire. Il s'adresse à lui-même autant qu'à son auditoire. Ou plutôt il écoute intérieurement la vérité qui leur parle à tous deux; et son discours n'en est qu'une reproduction, qu'il s'applique. Allons plus loin encore : dans là sincérité de sa méditation, dans la ferveur de son élévation, il lui arrive d'oublier ou d'avoir l'air au moins d'oublier son auditoire. Tout semble avoir un moment disparu pour lui. Plus de chaire, plus de prédicateur!
Il n'y a plus qu'un chrétien qui médite dans son oratoire. Nous cependant, suspendus à ses lèvres, nous l'écoulons on admirunt l'abondance de celte source intérieure. Bien loin de lui en vouloir de l'apparent oubli qu'il fait de nous, nous y voyons la preuve de l'émotion que lui causent les vérilés qu'il enseigne. Nous sentons qu'il ne les croit pas d'une foi morte et comme routinière, mais d'une foi personnelle et vivante. C'est lui qui a horreur de lui quand il presse le pécheur. Dans le Sermott pour la professiun de Mme de la Vallière, c'est lui qui accomplit cet admirable et douloureux voyage de l'Ame chrétienne à la recherche d'elle-même. Et dans VOraison funèbre d" Henriette iC Angleterre, c'est lui, Bossuet, qui pleure toutes ses larmes sur le CQrcueil de la princesse prématurément enlevée :
«... La grandeur et la gloire! Pouvons-nous encore entendre ces noms dans ce triomphe de la mort ! Non, messieurs, je ne puis soutenir ces grandes paroles par lesquelles l'arrogance humaine tâche de s'étourdir elle-même pour ne pas apercevoir son néant. Il est temps de faire voir que tout ce qui est mortel, quoi qu'on ajoute par le dehors pour le faire paraître grand, est, par son fond, incapable d'élévation. Écoulez à ce propos le profond raisonnement non d'un philosopiie (|ui dispulc dans une école, ou d'un religieux qui médite dans un cloître : je veux confondre le monde par ceux que le monde rév«'re le plus.... « 0 Dieu! dit le roi prophète, vous avez fait « mes jours mesurables, et ma substance n'est rien «devant vous. •> Il est ainsi, chrétiens : tout ce qui se mesure tlnil, et tout ce qui est né pour finir n'est pas
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tout à fait sorti du néant où il est sitôt replongé. Si notre être, si notre substance n'est rien, tout ce que nous bâtissons dessus, que peut-il être? Ni l'édifice n'est plus solide que le fondement, ni l'accident attaché à l'être plus réel que l'être lui-môme. Pendant que la nature nous lient si bas, que peut faire la fortune pour nous élever? Chantez, imaginez parmi les hommes les différences les plus remarquables; vous n'en trouverez point de mieux marquée, ni qui vous paraisse plus effective que celle qui relève le victorieux au-dessus du vaincu qu'il voit étendu à ses pieds. Cependant, ce vainqueur enflé de ses titres tombera lui-même à son tour entre les mains de la mort. Alors ces malheureux vaincus rappelleront à leur compagnie leur superbe triomphateur, et du creux de leur tombeau sortira cette voix qui foudroie toutes les grandeurs : « Vous voilà blessé comme « nous, vous êtes devenu semblable à nous ».
Vous le voyez, mesdames et messieurs, c'est le modèle de la méditation. Bossuet s'y montre à nous lui-même, ou plutôt il s'y laisse voir, comme Lamartine dans son Crucifix ou dans son Désespoir. Les mouvements de son discours traduisent ou reproduisent avec autant ou plus de fidélité que l'analyse psychologique ce qu'on appellerait aujourd'hui la succession de ses « états d'âme ». L'ordre qu'il suit n'a rien d'extérieur ou de compassé, mais, au contraire, quelque chose de libre et de tout intérieur, dont le fil nous échapperait, si la personne de l'orateur n'en faisait la continuité. C'est un autre caractère encore du lyrisme. L'ordre oratoire et le « désordre » lyrique sont deux, — ce beau désordre, dont a parlé
Boileau dans un vers presquft aussi souvent mal compris que cilé. L'ordre oratoire est analytique; les divisions en doivent être apparentes et les articulations fortement marquées; l'allure générale en doit avoir je ne sais quoi d'uniforme ou de régulier dans sa gradation. Mais le poète est plus libre. C'est lui que nous aimons à retrouver dans son œuvre; et nulle part nous ne le reconnaissons mieux que dans la variété, la complexité, l'individualité des mouvements qui rythment son langage en le conformant à la nature de son émotion. Poète et lyrique par la splendeur de son imagination, par la manière dont il intervient de sa personne dans son u'uvre, Bossuet, messieurs, l'est donc encore par la nature des mouvements qui animent son discours, et, si Je me suis bien expli({ué, vous voyez encore qu'ici je n'ai que le choix parmi les exemples. Celui que je vous propose est tiré d'un sermon sur la possibilité d'accinnplir les cojninaudrmrfils, et je vous invite, en l'admirant, à songer ce que serait devenu le sujet dans la bouche de Bourdaloue :
« Les vérités évangéliques dont la pureté incorruptible fait honte à votre vie déshonnéte, vous ne voulez pas les voir, je le sais; vous ne les voulez pas devant vous, mais derrière vous; et cependant, dit saint Augustin, quand elles sont devant vous, elles nous guident; quand elles sont derrière, elles nous chargent. Vive Dieu! ah! j'ai pitié de votre aveuglement; je veux ôter de dessus votre dos le fardeau qui vous accable et mettre devant vos yeux cette vérité qui nous éclaire. La voilà, la voih'i dans toute sa force, dans toute sa sainteté, dans toute sa sévérité; envi-
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sage/. celte beauté et ayez confusion de vous-même; regardez-vous dans cette glace, et dites si votre laideur est supportable. — Otez, ôtez vous me faites bonté ! — Eh ! c'est ce que je demande ! cette bonté, c'est votre salut. Que ne puis-je dompter cette impudence ! Que ne puis-je amollir ce front d'airain I Jésus regarde Pierre qui l'a renié et qui ne sent pas encore son crime, il le regarde et il lui dit tacitement : « 0 « bomme vaillant et intrépide, qui devais être le seul « courageux dans le scandale de tous tes frères, regarde « où aboutit cette vaillance : ils s'en sont fuis, il est « vrai : tu es le seul qui m'a suivi, mais tu es aussi le « seul qui me renies ». C'est ce que Jésus lui reprocba par ce regard et Pierre l'entendit de la sorte; il eut bonté de sa présomption et il pleura son infidélité : Flevit amare. Que dirai-je du roi David, qui prononce la sentence sans y penser? Il condamne à morl celui qui a enlevé la brebis du pauvre, et il ne songe pas à celui qui a corrompu la femme et fait tuer le mari. Les vérités de Dieu sont loin de ses yeux; ou, s'il les voit, il ne se les applique pas. « Vive Dieu! dit le M propbète Natban : cet bomme ne se connaît plus, il « faut lui remettre son iniquité devant salace. » Laissons la brebis et la parabole, u C'est vous, ô roi, qui « êtes cet homme, iu es ille vir. » Il revient à lui, il se regarde, il a bonté et il se convertit. Ainsi je ne crains pas de vous faire bonté : rougissez, rougissez en voyant votre laideur, afin que vous recouriez à la grâce qui peut etîacer les tacbes bonteuses, et qu'ayant borreur de vous-mêmes vous commenciez à plaire à celui à qui ne déplaît que le pécbé seul : Confundantur et convertanlur. »
Les strophes mêmes, ici, sont déjà toutes priâtes : saint Pierre et Jésus; David el Nalhan; el la dernière pour tirer la leçon où tendait le développement. Il n'y aurait que des rimes }\ y mettre. Insisterai-je après cela, messieurs, sur quelques autres traits? Vous ferai-je observer la brusquerie ou la soudaineté des débuts de Bossuet? Sa manière d'entrer d'abord, comme l'on dit, in médias re$f <« Le croira-t-on, si je le dis, que presque toute la nature humaine est endormie?... », ou encore : « Je reconnais Jésus- Christ à cette fuite généreuse qui lui fait chercher dans le désert un asile contre les honneurs qji'on lui prépare... », et encore : t J'étais donc encore destiné à rendre ce funèbre devoir à très haute et très puissante princesse Henriette-Anne d'Anulktkrre ». Ce sont les commencements de Lamartine et de Hugo :
Toi ()ii<> j'iii ivciicilli sur i>n bùiirhc expirante....
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.Mil luiit n-nl t)nzc, ù Ictnps où ili-s peuples sans nombre....
Non moins lyrique, ce mélange de « grandeur et de simplicité », ces oppositions de familiarité, de rudesse même, el de noblesse ou de majesté qui caractérisent le discours habituel de Bossuet. L'éloquence proprement dite a quelque chose de plus soutenu. Ni si haut, ni si bas! Elle se développe, elle déroule ses périodes dans la région moyenne el tempérée.... Mais voici qui vous paraîtra plus signincatif ou plus démonstratif, je crois : c'est si je vous fais voir que, sans la méconnaître, les contemporains n'ont cependant pas îipprécié l'éloquence de Bossuet à sa véritable valeur,
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et que le motif s'en trouve justement encore dans ce qu'elle avait de trop lyrique pour le moins lyrique de nos grands siècles littéraires, — et d'ailleurs le plus éloquent.
A la vérité, messieurs, c'est ce que l'on conteste; et la preuve, dit-on, que les contemporains n'ont pas méconnu l'éloquence de Bossuet, c'est que Loret, dans sa Gazelle, en a plusieurs fois célébré le succès. Oui ! J'en sais d'autres aussi qui comparaient couramment sa « délicatesse » à la « majesté » du révérend père Caussin, ou à la « plénitude « de Fromentières. L'abbé Bizoart excellait, lui, dans la « profondeur », et M. Le Boux dans la « magnificence ». Mais ce qui est encore plus certain, c'est que Louis XIV ayant assurément tout pouvoir d'appeler Bossuet à l'honneur de prêcher à la cour, à Versailles ou à Saint- Germain, ne l'y invita, de 16(50 à 1669, que quatre fois en dix ans, soit, messieurs, trois fois de moins que Mascaron, dans un môme laps de temps, de 1666 à 1677; une fois de moins que Bourdaloue, de 1670 à 1680; et tout juste autant que dom Cosme, « assistant général des Feuillants ». Que dirons-nous de Madame, duchesse d'Orléans, cette vive, légère et charmante Henriette, qui connaissait pourtant si bien « la beauté des ouvrages de l'esprit »? Elle pria bien Bossuet de prononcer l'oraison funèbre d'Henriette de France, sa mère, maisce fut àChaillot, dans la petite chapelle du couvent de la Visitation, tandis qu'elle en chargeait, ou qu'on en chargeait pour elle, François Faure
à Saint-Denis, elle père Senault & Notre-Dame. Quant à Mme de Sévigné, — qu'on eiU pu croire plus Bourguignonne, — le discours de Hossuel pour la profession de Mme de la Vallière lui sembla beaucoup « moins divin » que celui de Fromenlières pour la prise dhabil, etlexcès de son admiration pour Bourdaloue est demeuré proverbial. El c'est pourquoi, messieurs, Voltaire a eu raison de dire que lorsque Bourdaloue parut, Hossuet >« ne passa plus pour le premier prédicateur ». Il n'y a rien de mieux établi.
En voulez- vous cependant d'autres preuves? Nous avons d'un abbé Lambert, qui n'était pas le premier venu, une assez bonne J/isloire littéraire du rèync de Louis XIV. Elle a paru en 1751. Une section de cette /histoire, — qui ne compte pas moins de trois volumes in-quarto, — est consacrée aux orateurs de la chaire, qui sont, Je vous les cite ici sans en omettre pas un : Hardoin de Péréfixe, Jean-François Senault, Claude La Colombière, Claude de Lingendes, Jean-Louis de Fromenlières, Timoléon Cheminais, Jules Mascaron, Louis Bourdaloue, Esprit Fléchier, Cosme Uogier, Jean La Roche, Brulart de Sillery, Mathieu Hubert, Charles de la Hue , Pierre-François de la Tour, Honoré de Quiqueran de Beaujeu, Aiiloîiie Anselme, Jean-Pierre Bignon et Jean-Baptiste Massillun.... Et Bossuet? H n'y est pas! Lambert l'a mis dans la section des lliéotoijiens et controvrrsisfes. Est-ce que, peut-être, ses Sermons n'étant pas encore imprimés, ses Ch'aisons funèbres n'auraient pas pu suTlire? Et au fait, dans un Discours sur l'éloquence de la chaire, qui sert comme d'avant-propos j\ son énumération des orateurs, Lambert n'a pas mal parlé de l'oraison
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funèbre au xvii" siècle. « Il était réservé au siècle de Louis XIV de former de grands maîtres dans un genre d'éloquence qui jusqu'alors avait été l'écueil des orateurs chrétiens : l'on devine assez que je veux parler ici des oraisons funèbres que l'éloquence consacre à la mémoire des rois, des princes, des héros et des autres hommes illustres qui, par leurs vertus, ont immortalisé leurs noms.... » Il insiste alors sur les difficultés du genre, dont la plus redoutable est d'allier le caractère de « panégyriste » à celui d' « orateur chrétien », et il continue en ces termes : « Ne craignons donc pas de le dire. L'orateur qui loue un héros, s'il veut le louer dignement, doit être lui-même un héros dans l'art de louer : tels ont été les Fléchier, les Mascaron, les Bourdaloue, les La Bue. » Et Bossuet? Je vous l'ai dit, mesdames et messieurs; il occupe un rang distingué dans la section des théologiens et controversistes.
Est-ce qu'à mon tour je veux insinuer par là que Bossuet n'a pas eu de réputation en son temps comme prédicateur? Non sans doute; et je consens que ses contemporains l'aient écouté, l'aient suivi-, je consens qu'ils l'eussent applaudi, si le respect du saint lieu l'eût permis. Mais, en l'estimant, nous avons le droit de dire et le chagrin de constater qu'on ne l'a pas estimé fort au-dessus d'un Mascaron ou d'un Fléchier, on l'a même estimé plutôt au-dessous d'un Bourdaloue et d'un Massillon; et je vous en ai donné la vraie raison ou du moins la principale. Car, ni sa théologie, quoi qu'on en ait pu dire, n'avait rien qui passât les lumières de sos auditoires, les plus curieux qu'il y ait jamais eu de belles discussions, ni
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l'aulorilé de sa parole dominatrice n'avait rien de trop impérieux dans le seul temps de notre histoire où nous ayons senti le prix de l'ordre et de la discipline Mais il était trop lyrique! Son éloquence avait quelque chose de trop personnel pour un siècle où ce que l'on mettait au-dessus de tout, c'était la raison, dans ce qu'elle a de plus raisonnable, et entendez parla de plus « universel », de plus « général », de plus (' commun ». Elle avait quelque chose de trop « mouvementé », de trop libre, et par conséquent de trop irrégulier pour un siècle où l'originalité même ne consistait qu'il exprimer supérieurement les idées de tout le monde*. Et elle avait enfin quelque chose de trop éclatant pour un siècle qui, s'il avait fait quelque différence entre Pascal et le .sage Nicole, ce n'eût certes pas été pour préférer Pascal; et qui, de tant de grands écrivains, n'en a salué qu'un seul du nom de grand, et ce n'est pas Bossuet, puisque c'est .\ntoine Arnauld.
Rendons-nous donc compte à ce propos que les vrais grands hommes font toujours exception, et quo ce n'est pas en eux qu'il faut voir ni chercher l'expression de leur temps. Non, les hommes en qui le xvir siècle s'est reconnu, ce n'est pas Bossuet... ni Pascal... ni Racine.... Ce n'est pas môme La Fontaine ou Molière. Car, à ceux-ci, messieurs, si l'on n'a pas marchandé des éloges, — et encore faudrait-
1. • (ju'csl-cc qu'une pensée neuve, hrillnnle, exlraortlinnire? Ce n'est point, comme se le persuadent les ignorants, une pensée que personne n'a jamais eue ni drt avoir. C'est, au eon- Iraire, une jn'nxée qui n dil venir à tout le monde, cl que quelqu'un s'avise le premier d'exprimer. - - Hoiikm'. l'y-fnce (te 1101.
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il y regarder de près! — c'est qu'ils faisaient rire, ils donnaient à rire, et en France nous avons le rire singulièrement reconnaissant. Qu'était-ce d'ailleurs, aux yeux de leurs contemporains, que l'auteur de Tartufe'? un comédien, un « histrion »l et l'auleur des Fables ou des Conlesl un autre irrégulier, qui vivait en marge de la société, tous les deux gens de peu, gens de rien, qui n'avaient pas de renies sur l'Hôtel de Ville, ni d'état dans le monde, qu'on pouvait donc admirer sans que cela risquât de tirer à conséquence. Mais, au contraire, les hommes en qui le xvii" siècle s'est miré, s'est complu comme dans une image fidèle de lui-même, ceux qu'il a vraiment aimés et applaudis, c'est justement le « grand Arnauld », c'est le « sage Nicole », c'est Bourdaloue, c'est Boileau, pour ne rien dire des moindres; ce sont les « raisonneurs »; ce sont tous ceux, en deux mots, qui se sont étudiés à refréner en eux les élans de l'imagination et de la sensibilité. Esprits calmes, esprits modérés, dont la chaleur même, — car ils en ont, — ne fait point de flammes; esprits justes, esprits paisibles, qui ne fuient pas la lutte, qui la provoqueront même au besoin, qui la soutiennent quand on la leur olïre, mais qui sont contents des vérités qu'ils possèdent, qui n'éprouvent aucune curiosité d'en accroître le nombre ou d'en vérifier le titre. Nulle inquiétude en eux, nulle agitation. Quoi qu'ils fassent, il le font comme il faut, comme on doit le faire, sagement, posément, avec nombre, poids et mesure; et ils le font généralement bien. En cela, semblables ou « analogues » à Louis XIV lui-même, qui n'était pas une grande intelligence, comme son
aïeul Henri IV; ni un grand cœur; ni m<'me, {\ vrai dire, une héroïque volonté, comme Guillaume d'Orange; mais qui n'en demeure pas moins un grand roi dans l'histoire, pour la conscience à la fois très délicate et très ferme qu'il a eue des obligations de son métier de roi ; pour le souci qu'il a gardé jusqu'à son dernier jour d'en remplir les fonctions avec exactitude; pour la ponctualité dont il y a fait preuve; pour l'air entin de noblesse et de dignité dont il a comme revêtu l'idée même de la royauté. Ne dédaignons pas de tels hommes! Ce sont des hommes comme il en faut, parce qu'en elï'et ils sont le support ou le fondement de la stabilité sociale; et pour ce seul motif, quand nous les rencontrons, saluonsles; et quand nous n'en avons pas, souhaitons-en i II n'y aura jamais trop de Bourdaloue ni de Hoilean. Mais n'oublions pas aussi, que d'autres hommes sont plus rares, seuls en leur temps de leur espèce, uniques même parfois en leur genre, qui ne tiennent de leurs contemporains, qui n'appartiennent à leur siècle que par les moindres de leurs qualités, expression d'eux-mêmes avant de l'être de l'esprit de leur époque, tels enfin qu'on n'en verra pas reparaître de sitôt les semblables; et ce sont, au xvii" siècle, les La Fontaine et les Molière, mais ce sont surtout un Racine, un Pascal, un Bossuell
Kl voici, messieurs, une autre et nouvelle conlirmation de ce que nous avons dit des caractères de l'éloquence de Bossuet. Quand, en 1772, les bénédictins des niancs-Manteaux publièrent pour la première fois le recueil de ses Sfnnons, la critique du xviir siècle, La Harpe en lèto, ne craignit pas de
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déclarer Bossuet « médiocre dans le sermon »; et quelques voix protestèrent bien; mais pour qu'on rendît enfin justice à l'incomparable orateur, il fallut attendre que, nos romantiques ayant rétabli l'imagination et la sensibilité dans leurs droits, nous eussions ainsi comme retrouvé les titres longtemps oubliés du lyrisme. Je n'ai pas besoin là-dessus de vous faire voir qu'autant il y a de lyrisme dans l'éloquence de Bossuet, autant y a-t-il d'éloquence dans le lyrisme d'un Lamartine, d'un Hugo, d'un Musset même; et je dirais volontiers que si Bossuet a été le grand lyrique du xvii" siècle, l'auteur de VEspoir en Dieu, l'auteur de la Prière pour tous, l'auteur de V Immortalité sont et demeureront les vrais « sermonnaires » du nôtre '. Mais, en m'en tenant à Bossuet, de même qu'en son temps sa réputation d'orateur a soulTert d'une espèce de défiance instinctive du XVII* siècle pour tout ce qui tendait au lyrisme, de môme nous l'avons vu profiter en nos jours de la faveur de nos poètes; et les raisons que les contemporains de Louis XIV avaient eues de lui préférer Bourdaloue dans la chaire sont précisément celles qui le doivent mettre sans comparaison, — et je crois que je puis dire désormais sans discussion possible, — au-dessus de tous les orateurs.
J'espère, mesdames et messieurs, que ce jugement, qui est le nôtre, sera aussi celui du siècle qui vient; je l'espère et je le souhaite, pour beaucoup de
1. On remarquera que là même est l'un des reproches que leur font les jeunes poètes; et c'est aussi celui que Taine ne laissait pas échapper une occasion de leur adresser. Ils sont trop oratoires!
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raisons, que je ne saurais toutes vous donner, mais dont je ne puis me dispenser de vous indiquer deux ou trois.
C'est d'abord que personne, en son temps, ni du nôtre, n'ayant écrit avec plus de justesse, avec plus de précision, avec plus de force, ou avec plus d'éclat,
— et ce ne sont là que les qualités les plus apparentes ou les plus extérieures du style de Bossuet,
— personne donc n'a traité comme lui la langue française ni n'en a tiré de plus admirables effets. C'est qu'en second lieu jamais orateur n'a plus sincèrement dédaigné les artifices de la rhétorique, et, — sans affecter d'ailleurs une rudesse ou une familiarité qui n'auraient peut-être été qu'une manière de recherche moins franche ou plus subtile, — jamais écrivain ne s'est rendu moins esclave de la superstition de la forme. « Les chrétiens délicats qui, ne connaissant pas la croix du Sauveur, qui est le grand mystère de son royaume, cherchent partout ce qui les flatte et ce qui les délecte, même dans le temple de Dieu, s'imaginent être innocents de désirer dans les chaires les discours qui plaisent, et énervent par ce moyen toute l'efficace de l'Évangile. » Mais Bossuet se fAt cru coupable et vraiment indigne de la chaire s'il eiU eu la tentation seulement de sacrifier à cette « délicatesse ». Je vous ai fait observer, mesdames et messieurs, que pas une fois en plus d'un demi-siècle, la vanité littéraire n'avait mis en mouvement sa parole ou sa plume; et que, de quarante volumes que nous avons de lui, vous n'en trouverez pas un, vous n'y trouverez, pas une page qu'on puisse dire qu'il ait écrite eu songeant aux intérêts de son
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amour-propre. Fénelon a écrit son Tèlémaque et Pascal son Histoire de la roulette : mais je ne connais pas un écrit de Bossuet qui ne soit d'abord un acte, et la beauté littéraire ne s'y rencontre que de surcroît. N'est-ce pas une grande leçon? et si quelques artistes, quelques stylistes ont essayé de faire de l'art un divertissement de mandarins, n'est-il pas instructif de voir que, de tous nos grands écrivains, le plus grand soit celui qui s'est le moins soucié d'en acquérir la réputation? Bossuet ne s'est préoccupé que d'agir. L'action, et encore l'action! Et quel exemple que le sien, si vous ne nommerez pas, — en dépit de cette préoccupation ou peut-être en raison de cette préoccupation même, — si vous ne découvrirez pas dans l'histoire entière de noire littérature un « artiste » ou un « styliste » qui ne lui doive céder! N'ajouterai-je pas en dernier lieu qu'autant qu'à la littérature il a fait honneur à l'esprit français? Lorsque les étrangers cherchent parmi nos grands écrivains le vrai représentant de l'esprit français, l'homme qui résumerait symboliquement pour eux les qualités — ou les défauts — de la race, qui serait à leurs yeux ce que Dante est aux nôtres, ou Shakespeare, ou Gœthe, c'est Molière, quelquefois, qu'ils nomment, et le plus souvent c'est Voltaire. Mais ils oublient Bossuet, qui, pour s'opposer à Voltaire de toutes les manières, n'en a pas moins été, n'en demeure pas moins le représentant de ce qu'il y a peut-être de meilleur en nous. Avec deux ou trois autres, Corneille, par exemple, et Pascal, Bossuet est de ceux qui témoignent dans l'histoire que l'esprit français n'est pas toujours incapable de sérieux ou
d'élévation, et que nous avons été, que nous pouvons être autre chose au besoin que les « amuseurs » de l'Europe. Et c'est pourquoi, mesdames et messieurs, vous l'avez peut-être remarqué, toutes les fois que l'esprit français incline dans le sens de ses défauts, alors, oui, c'est du côté de Voltaire et de Molière qu'il penche, mais l'équilibre se rétablit, et l'àme française, heureusement, se hausse toutes les fois que, — sans partager pour cela des idées qui ne sont plus les nôtres, et que nous pouvons d'ailleurs passionnément discuter, — elle se laisse emporter dans les régions plus sereines et plus pures où continue de planer le génie de Bossuet.
h" Histoire des variations des Églises protestantes, qui est assurément l'un des plus beaux ouvrages de Bossuet, — le plus beau, peut-être, et le plus accompli, — en est pourtant aussi Fun des moins lus. Cela n'empêche pas qu'on en parle. On s'étonne, par exemple, et on s'indigne au besoin, que « le sublime orateur des idées communes », — c'est une expression de Sainte-Beuve ou de ce bel esprit de Charles de Rémusat, — ait conçu la pensée seulement de faire œuvre d'historien. On établit doctement qu'en sa qualité de catholique et d'évêque, ne pouvant rien comprendre à la Réforme, il eût mieux fait, plus sagement et plus prudemment de s'en taire. On ajoute qu'entraîné par son goût naturel de la déclamation.... « Cessez, princes et potentats.... Ile pacifique, île mémorable.... Venez, peuples, venez maintenant.... » il n'a pu, sous le titre à.' Histoire des variations, que fulminer un réquisitoire contre les
1. Dossuet, historien du protestanlisme, par M. Alfred Rébelliau, 1 vol. in-8. Paris, 1891 ; Hachette.
prolestanls. On insinue, d'ailleurs, qu'impiloyable aux vaincus, complaisant aux puissants, créature du prince qui venait de révoquer l'édit de Nantes, il a sans doute su qu'en écrivant son livre, c'était un service qu'il rendait, de ceux qui font la fortune, mais qui déshonorent la mémoire d'un homme. Et, de toutes ces raisons, — dont il n'y en a pas une qui résiste à l'examen, mais qui ont toutes quelque chose de spécieux, — on conclut, sans le dire clairement, mais on conclut que, pour se faire une juste idée de VJIistoire des variations, il n'on est pas de meilleur moyen que de commencer par s'abstenir curieusement de la lire. El, en effet, puisqu'il importe à une certaine opinion que Bossuet ne soit qu'un « orateur », et son œuvre elle-même, y compris le Discours sur V Histoire universelle ou les /{Idvations sur les mystères, que ce que l'on appelle assez dédaigneusement de la « littérature »>, je conviens qu'il vaut mieux en croire sur leur parole nos « penseurs » et nos « historiens », que d'y regarder de plus près....
Ce n'est heureusement pas l'avis de tout le monde, et, en particulier, ce n'est pas celui de M. Alfred Rébelliau dans son excellent livre sur liossuet, historien du protestantisme. Si quelques admirateurs sincères de Bossuet, — que l'on pourrait nommer, — ont eux-mêmes presque passé condamnation sur Vllisloire des variations, et n'en ont retenu, poiir l'admirer, que la « forme », M. Rébelliau les a trouvés, en vérité, trop lièdes, et bien peu courageux. Connaissant mieux son Bossuet, et comme tous ceux qui le connaissent, l'ayant d'autant plus admiré ou aimé
qu'il le connaissait davantage, il a voulu le venger des accusations ou des insinuations de ceux qui le connaissent moins. Il s'est proposé de montrer que, si Bossuet n'a pas compris la Réforme, c'est exactement dans la mesure où ses contemporains, — je dis les protestants, — ne l'ont pas comprise, ni depuis eux beaucoup de ceux qui croient le mieux la comprendre. Enfin, ne pensant pas que la première vertu que l'on doive exiger d'un historien, ce soit de mal écrire, ou de ne pas écrire du tout, M. Rébelliau s'est fait fort de prouver qu'après deux cents ans, V Histoire desvarialions demeurait encore l'un des meilleurs livres et des mieux informés qu'on puisse lire sur l'histoire du protestantisme. J'estime qu'il y a réussi; et son Bossuet historien, qui fait le plus grand honneur à son talent d'écrivain, n'en fait pas moins, s'il n'en fait davantage encore, à sa conscience d'érudit, à sa probité de critique, et à son courage d'esprit.
Non qu'il ait tout loué de V Histoire des variations, et que, par exemple, il y ait méconnu des traces d'impatience, d'irritation, de passion, si l'on veut, ou, pour mieux dire, d'humanité. Bossuet, — dont tous ceux qui l'ont connu d'un peu près ont vanté la douceur, et je ne parle pas de ceux qui la lui ont même reprochée, — Bossuet n'était pas un ange. Lorsque Jurieu, le pasteur Jurieu, un homme de Dieu, cependant, l'attaquait sur « son ignorance crasse et surprenante », ou parlait de son « front d'airain », nous aimerions mieux que Bossuet n'eût pas senti la piqûre, mais, véritablement, nous ne pouvons pas nous étonner ou le reprendre, s'il l'a sentie. Dans ce siècle poli, c'était avec cette aménité
ri BOSSUET
de langage que Ton discutuil Irop souvent. En plus d'un endroit deV Histoire des vanalions, on retrouvera donc riiomme sous le prêtre, et le lutteur dans le théologien, et le polémiste dans l'historien. On y retrouvera aussi le catholique.... Mais ce n'est pas là le point. Il s'agit de savoir si, dans l'entraînement de la controverse et dans l'ardeur de la bataille, Bossuel a manqué aux devoirs de l'historien; — car pour ceux du chrétien, ce n'est pas à nous qu'il appartient de nous en faire juges. VHisloire des variations n'est pas l'histoire de la Réforme ; c'est un livre de controverse ; mais la controverse est ici de lellc nalure qu'elle se lie presque par tous ses points à 1 histoire générale de l'Europe du xvi* siècle. Ces parties d'histoire générale, engagées, pour ainsi parler, dans la dispute Ihéologique, et qu'aussi hien si Hossuet avait par hasard alTecté de les négliger, on le lui reprocherait, et avec raison, comment donc les a-t-il traitées? Comment a-l-il usé des textes? A-t-il essayé, comme tant d'historiens, — qui ne font pourtant pas de théologie, — d'en faire sortir peut-élre ce que ces textes ne contenaient pas? ou a-t-il méprisé cet art de les « solliciter », qui depuis lors a fait tant de progrès parmi nous? Quels témoins, encore, a-t-il interrogés? de quelle qualité? dignes de quelle confiance? N'en a-t-il pas omis ou écarté d'essentiels? Mais ceux qu'il a retenus, comment, par quels moyens s'est-il assuré de l'authenticité, de la véracité, de la portée de leur témoignage? Voilà toute la question : elle était, sans doute, assez complexe, assez délicate; et elle est assez itnporlante pour qu'on ne puisse trop féliciter M. Rébelliau de la manière dont il l'a résolue.
Car, de lui opposer je ne sais quel historien idéal, ou plutôt imaginaire, dont Timpartialité prétendue ne serait au fond que de Tindifférence pour les questions qu'il traite, je ne dirai pas que ce soit une moquerie... mais je le pense. Où est-il donc, cet historien? et comment s'appelle-t-il? Henri Martin ou Michelet? Mommsen ou Droysen? Carlyle ou Macaulay? Tacile ou Tite-Live? Polybe ou Thucydide? C'est peutêtre Louis Blanc, dans son Histoire de la /{évolution française, à moins que ce ne soit Merle d'Aubigné, dans son Histoire de la Ré formation! Mais le fait est que l'on n'en connaît pas; et on n'en connaît pas parce qu'il ne peut pas y en avoir, et il ne peut pas y en avoir, parce que l'histoire serait le dernier des emplois de l'esprit, s'il n'y allait que de la satisfaction d'une curiosité platonique. L'historien digne de ce nom veut toujours prouver quelque chose. Comme une monographie d'histoire naturelle n'a d'intérêt qu'autant que les conclusions en dépassent l'objet, de même la biographie d'un militaire ou d'un artiste, que dis-je! un mémoire d'archéologie, — la description d'une statue grecque ou d'une cruche étrusque, — n'ont d'intérêt que celui des rapports qu'ils soutiennent avec l'ensemble de l'histoire de l'art ou de la civilisation générale. Et l'on voudrait qu'un Bossuet , dans une Histoire des variations des Eglises protestantes^ se fût abstenu de juger le protestantisme! Que ne lui reprochons-nous plutôt d'en avoir osé parler!... Et, en y songeant, c'est efl'ectivement ce que l'on veut dire. Comme si l'on oubliait que VHisloire des variations est elle-même aujourd'hui dans l'histoire et de l'histoire, on s'efforce
de prouver que Bossuel ne puuvail pas être impartial ; que, comme catholique, ses conclusions lui étaient dictées ou imposées d'avance, et que, si Luther ou Calvin eussent eu cent fois raison, il fallait qu'H^eur donnât tort.
C'est ce que j'ose hardiment nier. « C'est la demifoi qui est craintive, dit à ce propos M. Rébelliau. Ce sont les hommes de croyance incomplète et mal assurée que la contradiction déconcerte, exaspère, et qui sont tentés de remédier par la chicane, la dissimulation ou le mensonge aux réalités qui les gênent. Hossuet, lui, a dans la vision mystique cette paix hardie qui ne craint pas la science. Ce que l'incrédulilé fait pour d'autres, la foi le fait pour lui : elle l'allranchit. » On ne saurait mieux dire; — maison peut dire autre chose encore. Quand Calvin et Luther, sur la question de l'eucharistie, par exemple, ou sur la matière de la justification, auraient eu cent fois raison contre la théologie catholique, ils auraient toujours eu tort, pour Bossuet, de s'être détachés de l'Église, parce qu'il n'y a pas d'Église sans un pouvoir absolu do définir ses propres dogmes, et que d'un autre côté, sans Église, il n'y a plus de christianisme, ni de religion peut-être. Sauf ce seul point, que l'on voudra bien remarquer que les protestants du xvir siècle ne niaient pas. qu'ils embrouillaient seulement, — ce qui était une manière de le reconnaître, — il n'y avait donc rien dans la foi de Bossuet qui bornôl sa liberté de pdiser, ni conséquemment (}ui nuisit c*i son impartialité. Mais, si d'autre part, on fait attention qu'il n'avait pas attendu pour affermir et raisonner sa foi la quarante-cinquième année de
son âge; que vivant, comme il faisait depuis déjà vingt-cinq ans, au milieu même des controverses, il n'a pas sans doute appris l'histoire de la Réforme à la veille de Técrire; et qu'indépendamment de l'autorité du concile ou des pères, il avait ses raisons à lui pour trouver que Calvin avait mal parlé de la présence réelle, ou l^uther du libre arbitre, on en conclura qu'il a écrit VHisloire des variations précisément parce qu'il estimait que Luther etCalvin avaient eu diversement, mais également tort. Lui reprocher sa partialité dans son Histoire des variations, c'est donc lui reprocher de ne pas avoir été protestant; et, sans doute, c'est une manière de trancher la question. En est-ce bien une de la résoudre?
Ce point de fait a tant d'importance, que, si j'avais quelque chose à désirer dans le livre de M. Rébelliau, c'en serait peut-ôtre une démonstration plus précise. M. Rébelliau a très bien montré que V Histoire des variations « n'était pas issue d'un dépit d'auteur, du hasard de la lecture du Syntagma confessionum fîdei... du désir presque puéril de renvoyer à ses adversaires l'un des reprochés qu'ils lui faisaient. » Bossuet n'avait pas cette vanité d'auteur. M. Rébelliau n'a pas moins heureusement montré « l'étroit rapport « des Variations avec tout ce que la controverse a produit d'ouvrages au xvii'^ siècle, et avec la préoccupation peut-être la plus constante et la plus active de Bossuet : c'est celle de la Réunion. Si VHisloire des variatio7is avait opéré seulement des effets analogues à ceux du Sermon sur l'unité de P Eglise, Bossuet serait mort content. Mais il était possible de remonter plus haut encore, de faire voir VHisloire des variations
/b BOSSUBT
s'ébauchanl, pour ainsi parler, dans V Oraison fuîxèbre d'Henriette de France, et le plan même s'en dessinant déjà dans un des premiers sermons de Bossuet, Pour la vêture d'une nouvelle catholique, prononcé à Metz en 1634. « Ecclesia ab apostolis, apostoli a Christo, Christus a Deo tradidit. 0 la belle chaîne, s'écriait le jeune prédicateur, o la sainte concorde, A la divine tissure que nos nouveaux docteurs ont rompue!... » C'est toute V Histoire des variations', et, chose curieuse! les digressions mêmes auxquelles plus tard on accusera Bossuet de s'être laissé indûment entraîner sur les albigeois et sur les hussites, elles sont déjà indiquées dans ce môme Sermon. « Car lorsqu'on nous allègue les hussites et les albigeois, chrétiens, vous voyez assez combien cette évasion est frivole. Les hussites et les albigeois venaient eux-mêmes, à ce qu'ils disaient, dresser de nouveau l'Église. Et je demanderai toujours où était l'Église avant les hussites? où était-elle avant les albigeois? » Bien loin donc, on le voit, que Y Histoire des variations soit un ouvrage de circonstance, comme par exemple les 3faximes sur la comédie, ou comme V Instruction sur lest'tats d'oraison, comme, en un certain sens encore, les Oraisons funèbres on comme le Discours sur l'Histoire universelle, cef^l ici l'ouvrage qu'avant de le produire, Bossuet a porté, qu'il a médité pendant plus de trente ans, et n'est-ce pas ce qui en explique la singulière beauté?
Parce qu'il a été longuement mûri, et comme élaboré, si je puis ainsi dire, par trente ans de méditation intérieure, le plan n'en a rien de rigide ou de compassé, mais, au contraire, quelque chose de souve-
rainement libre. C'est la manière de Bossuet, — dont on ne sent jamais si bien l'air d'inspiration et de liberté que quand on la compare à la manière logique ou seolastique de Bourdaloue, mais dont on ne saisit jamais mieux la rigueur cachée, que quand on la compare à la manière discursive et désordonnée de Bayle. Vous diriez ici qu'il suit l'ordre des temps, et quand il s'en écarte, si vous saisissez toujours le rapport de ses digressions avec ce qui les précède, peut-être en apercevez-vous d'abord moins clairemen t la liaison avec l'ensemble et Tunilé du livre. C'est qu'il faut voir qu'il a réduit sa matière à trois points i principaux, qui sont ceux de la justification, de l'eu- j charistie, de l'autorité de l'Église, et que du premier | dépend toute la morale, du second tout le dogme, et du troisième toute la discipline. Mais comme ils intéressent aussi les trois concupiscences : senlieridi, sciendi^ vivendi, la discussion s'en trouve ainsi liée naturellement à la recherche des caractères des hommes, et voici qu'il s'en trouve trois de mêlés à toute cette théologie : Luther, Henri YIII et Calvin. Cependant, pour les connaître, nous ne pouvons pas les séparer des événements qui les éclairent, et du milieu même de ces événements, c'est-à-dire de ce qu'il y a de moins pur au monde, nous voyons comme surgir les contradictions qui les retranchent de l'Église, pour ensuite les diviser entre eux. C'est ce qui nous ramène constamment à notre sujet, et l'affirmation de l'unité de l'Église, toujours immuable et toujours conforme à elle-même, qui avait fait le début de l'ouvrage, après en avoir fait la vivante unité, en fait maintenant le dernier livre et la conclu-
sion. Je ne connais rien de plus simple et de plus profond, de plus libre el do plus majestueux. Que si l'on se rend compte, après cela, de la nature et de la difficulté du sujet; si l'on considère qu'il s'agissait de rendre visibles et comme palpables les variations de la réforme sur des matières comme celle du libre arbitre et de la transsubstantiation ; qu'il fallait passer alternativement de rexposilion ou de la discussion du dogme à la narration des faits, de la narration des faits au portrait des personnes, y passer sans eflort apparent, fondre le ton du récit avec celui de la controverse, exposer, expliquer, réfuter, dogmatiser, rétorquer, raconter et peindre à la fois, el que Bossuet y a réussi, ce n'est plus assez de dire que VNistoire des variations est le plus beau de ses ouvrages, il faut dire qu'elle est le plus beau livre de la langue française. Car, pour quel autre réclamerait-on ce titre? Je ne pense pas que ce fût pour le (jénie du Christianisme, ni pour VEssai sur les mœursy ni pour VHxstoire naturelle, ni pour VEsprit des lois ; — et cependant ce sont les seuls qu'on lui puisse comparer d'un peu loin.
J'aimerais à suivre M. Rébelliau dans l'examen qu'il fait du détail de V Histoire des variations, et à montrer d'après lui ce que Bossuet y a mis de science, de patience, de conscience. Si, par exemple, Bossuet emploie moins de documents, s'il puise à moins de sources qu'on ne s'y fût peut-être attendu, c'est qu'il s'est k lui-même imposé « de ne rien dire qui ne soit tiré le plus souvent des ouvrages des réformateurs, el toujours d'auteurs non suspects; « et la loi qu'il s'était faite, il l'a fidèlement observée. C'est ainsi
qu'il ne s'est servi, pour parler de Luther, ni des biographes catholiques du réformateur, ni des historiens catholiques du luthéranisme, ni même des biographes ou des historiens calvinistes. Nos historiens de la Révolution n'ont pas tous imité cette rigueur. Pour d'autres raisons, que nous appellerions purement scientifiques, il n'a pas cru devoir user d'historiens en renom, de Mézeray, par exemple, ou de Davila, que cependant « Jurieu lui-même, dans ses ouvrages de controverse, allègue à chaque pas ». Moins difficiles que Bossuet, il nous arrive trop souvent encore aujourd'hui d'écrire l'histoire de son temps avec les Mémoires de Saint-Simon, quand ce n'est pas avec les Lettres de Mme du Noyer. Sévère dans le choix de ses textes, il ne l'est pas moins dans l'emploi qu'il en fait. « Parmi les traités, il prend les plus célèbres, ceux où il y a lieu de penser que l'auteur s'est mis le plus complètement, et se fût reconnu le mieux. » Avons-nous toujours les mêmes scrupules? et, par exemple, pour parler de lui, Bossuet, est-ce ordinairement dans son Histoire des variations que nous l'éludions? « Il ne prend pas non plus au hasard à travers les lettres. » N'est-ce pas, au contraire, ce que nous faisons, nous, quand nous parlons de Voltaire, et n'abusons-nous pas quelquefois contre lui de sa Correspondance'}
On lui adresse un autre reproche; on trouve qu'il n'a pas assez loué Luther et Calvin ; on se plaint qu'il ait mis en lumière quelques côtés plus fâcheux de leur caractère, en en laissant les plus beaux dans l'ombre. Et, en effet, quoiqu'il soit convenu lui-même, dès le début de son Histoire, de la nécessité d'une
u rérormalion de l'Ëglise dans son chef et dans ses membres », il semble bien que, dans la suite, il Tait trop oublié. Si la Ht'forme n'a sans doute rien ou de surnaturel ni de divin dans son principe, toujours est-il qu'elle a eu quelque chose de profondément moral, et en ce sens de vraiment chrétien. On voudrait que Bossuet l'eût dit plus fortement. Car, pour ce qui est d'avoir opposé la beauté des promesses à la réalité des faits, je ne sache pas qu'il y ait rien de plus légitime. Si l'on n'a pas le droit d'exiger des autres ce que l'on ne fait pas soi-même, et bien moins sans doute encore de leur reprocher ce que l'on fait, les réformateurs étaient tenus de mener une vie plus pure que ce clergé catholique dont ils se séparaient, comme aussi d'obéir à des mobiles plus désintéressés. Puisqu'ils se donnaient pour les successeurs des apôtres et puisqu'ils prétendaient ramener le christianisme h la pureté de son institution primitive, on était en droit de s'étonner ou de s'indigner même qu'ils eussent accepté, pour faire trioinplier leur doctrine, la complicité désintérêts matériels. En le leur reprochant, Bossuet ne manquait donc ti aucun des devoirs de l'historien. Peut-être seulement oubliait-il un peu lui-môme qu'il n'écrivait pas l'histoire de la Réforme, mais celle des Variations dfs ISijlises protestantes, et se lai.ssait-il emporter par l'ardeur de la polémique, non pas précisément au delà de son droit mais plutôt au delà des nécessités de son sujet.
Il s'est d'ailleurs quelquefois trompé, mais en historien, si je puis ainsi dire, induit en erreur par de bons témoins, comme cela peut arriver à tout le
monde. Par exemple, il a eu tort d'en croire Paolo Sarpi sur la « querelle des Augustins contre les Jacobins ». Non seulement, en effet, nous dit M. Rébelliau, « les historiens les plus autorisés, Guichardin, de Thou, Sleidan, ne savent rien de cette légende », mais, « même parmi les ennemis acharnés de Luther, nul n'attribue à son entreprise une telle origine ». 11 paraît aussi que Bossuet prête quelque part à Luther une parole d'Ulrich de Hutten, et qu'il confond ailleurs la première et la deuxième édition de \a.Visitationsaxonique. S'est-il également trompé d'une autre manière sur « le caractère foncièrement religieux des guerres civiles du xvi'^ siècle en France, et sur le caractère essentiellement protestant des troubles du règne de François II et de la minorité de Charles IX? » sur la conjuration d'Amboise? sur le massacre de Vassy? sur la connivence des chefs protestants dans l'assassinat du duc de Guise? Nous n'avons ici, pour discuter ces questions, ni la place, ni la compétence qu'il faudrait. Nous nous contenterons donc de renvoyer au livre de M. Rébelliau, mais nous ferons observer avec lui qu'il ne semble pas que, de ces erreurs, les unes « entament l'ensemble des théories de Bossuet », ni que les autres soient bien graves. « Dans la partie historique de V Histoire des variations^ conclut-il, Bossuet n'a pas seulement écrit une narration littérairement très belle, mais il a exécuté, d'une manière originale et solide, une œuvre, encore aujourd'hui considérable, de recherche scientifique. » C'est la vérité même.
Mais, de tous les reproches que l'on ait pu faire à VHistoire des variations, s'il en est un qui soit plus
injuste que tous les autres, c'est celui de « déclamation ». H n'y en a guère, en revanche, qui soit plus significatif; et nous voyons qu'en tout temps, lorsque l'on reproche à un homme d'avoir abusé de son éloquence ou de son esprit, c'est que l'on n'a rien de mieux, ni, comme l'on dit, de plus topique à lui répondre. Bossuet a été le plus éloquent des mortels, et encore aujourd'hui, comme si les hommes avaient naturellement la haine de la supériorité, beaucoup de gens lui en veulent de son « éloquence », qui ne doivent pourtant, eux, la liberté qu'on leur passe de parler ainsi de Bossuet qu'à leur « style ». Non seulement, cependant, il n'y a pas ombre de « déclamation » dans VIJistuire des variations, mais il n'y a pas même trace de « rhétorique >». S'il y en avait quelqu'une dans Bossuet, ce serait dans V Oraison funèbre de Marie -J^hcr)} se, où d'ailleurs je ne dirai pas que, pour un prédicateur chrétien, la matière fiH infertile et petite, mais où il faut cependant convenir qu'il a été moins bien inspiré. Ce serait aussi dans quelquesuns des sermons de sa première jeunesse, dans le Panégyrique de saint Bernard ou dans le Sermon sur la loi de Dieu. Comme tous les orateurs, Bossuet faisait là son éducation, et il apprenait, de la rhétorique même, à en mépriser plus tard les faux brillants ou les mouvements artificiels. Mais dans V/fisloire des variations, si Bossue! ne peut pas lui-même se dépouiller de l'air de grandeur qui lui est propre, il faut chercher, pour les y trouver, ces « apostrophes », et ces « emportements », el ces « invectives », dont ses adversaires el ses critiques voudraient nous faire croire qu'elle abonde. M. Hébelliau en cite
quelques exeuiples. « Après cela, on ose prendre les progrès soudains de la Réforme pour un miracle visible et un témoignage de la main de Dieu. Comment M. Burnet l'a-t-il osé dire, lui qui nous découvre si bien les causes profondes de ce malheureux succès? » Évidemment, pour trouver là de la « rhétorique » ou de la « déclamation », il faut avoir de bons yeux, et l'on est tenté de croire que, comme nous disions, sous le nom de son « éloquence », les Basnage et les Jurieu n'en veulent à Bossuet que de leur impuissance à lui répondre. La manière de Bossuet, dans son Histoire des variations, comme ailleurs, est oratoire, et son style, si je puis ainsi dire, est parlé. C'est une habitude, au surplus, faisons-en la remarque en passant, qui, d'une manière générale, est celle de son siècle même. La prose française, formée à l'école de la controverse, n'est guère passée du mode oratoire au mode narratif qu'à la fin du xviii" siècle, et on ne « contait » pas encore au temps de Bossuet, maison exposait, on discutait, on prouvait. Les habitudes du style oratoire ou parlé sont encore visibles dans les Caractères eux-mêmes de La Bruyère.
Si maintenant dans son livre, M. Rébelliau avait peut-être un peu plus insisté sur les qualités littéraires de VHisloire des variations, j'imagine que le lecteur ne lui en aurait pas su mauvais gré. Sans doute, il fait bien observer que l'éloquence ici « reste bien plutôt à l'intérieur qu'elle ne paraît à là surface »; et il a raison. 11 ajoute plus loin que dans les endroits où le style de Bossuet « se départ un peu du ton convenable à la discussion ou au récit, il s'empreint alors bien plutôt d'une ironie souvent familière
que d'une magnilicence encombrante ou d'un patliélique déplacé ». C'est ce que savent aussi tous ceux qui ont lu VHistoire des vajnalions. Mais le don de Bossuel, celui que j'aurais souhaité que M. Rébelliau mît en lumière, parce que c'est celui qui le « classe », en quelque sorte, ou, si l'on veut encore, qui] met comme un abîme entre les Varillas et les Maimbourg et lui, c'est le don de voir la réalité par delà ses textes ou ses documents, d'écarter tout ce qui s'interpose entre elle et lui, d'en ressaisir la sensation présente, et de loucher presque du doigt les choses et les hommes du passé. C'est ainsi que son Luther ou son Mélanchthon sont vivants pour lui. C'est ainsi que, quand il oppose les luthériens et les zwingliens sur la « présence réelle », il les voit, et les entités théologiques elles-mêmes s'animent ù ses yeux. Il a connu également Henri VllI ou Cranmer.... Et ce don si rare, qui lui a permis de ne pas succomber sous la masse des faits qu'il a dû manier, est aussi celui qui lait la vérité supérieure de son Histoire des variations. Comme Pascal a vu les jésuites, ou comme Racine a vu ses Hermione et ses Phèdre, ainsi Bossuet a vu les hommes et les choses du protestantisme, et moins « documentée », son HUloire des variations serait , encore, grâce à celte vision de génie, toute voisine de la vérité.
Aussi serait-il surprenant qu'il n'eût rien compris à la Réforme, comme on l'entend dire quelquefois encore, et, au contraire, il se pourrait qu'il l'eiH mieux comprise que beaucoup de prolestants de nos jours. Car ils ne sont pas Bossuet; et, dans la mesure oii sa foi catholique gênait sa liberté d'esprit, je me
figure que leur foi protestante gêne la leur. Si je pouvais le montrer, sans blesser ici personne, j'aurais indiqué du même coup quelle est la valeur actuelle du livre des Variations, et ce que Bossuet, en récrivant, a montré d'intelligence, non seulement de tout ce qui l'avait précédé, mais encore de ce qui devait le suivre.
Car enfin, quoi? que lui reproche-t-on? que veuton dire quand on lui reproche de n'avoir pas compris la Réforme? Est-ce de n'avoir pas entendu la vraie pensée de Luther sur le sujet de « la justification », ou celle de Calvin sur la matière de « l'eucharistie >>? Non; mais c'est de n'avoir pas vu que ces « variations », ou ces inconstances dont il croyait se faire une arme toute-puissante contre les réformateurs, elles étaient précisément la raison d'être du protestantisme, son honneur et sa gloire. Je le veux bien. Je dis seulement que celte opinion philosophique, ou même un peu libertine, sur le droit à l'inconstance, n'était pas l'opinion de Luther. Était-elle celle d'Henri VIII quand il faisait décapiter Thomas More? ou, peut-être, celle de Calvin quand il faisait brûler Michel Servet? Cent ans encore après eux, ce n'était pas non plus l'opinion du ministre Daillé quand il écrivait, en 1662 : « La religion chrétienne n'est pas un ouvrage de l'esprit humain, mais un don du fils de Dieu.... Aussi n'a-t-elle pas été formée pièce à pièce et perfectionnée peu à peu comme les productions des hommes, à qui leur infirmité ne permet pas d'achever tout d'un coup et à une seule fois ce qu'ils entreprennent. Le christianisme est sorti parfait de tout point et fourni de toutes ses parties par la main
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de son auleur. » Bossuet, dans son Histoire des variations, n'a pas dit autre chose. Mais il y a mieux encore. En 1687, c'esf-à-dire h la veille de l'apparilion de l'ouvrage de Bossuet, Jurieu lui-môme, qui devait l'année suivante écrire tout le contraire, disait encore dans les premières de ses Lettres pastorales : « C'est une absurdité sensible de croire que l'Écriture ne nous a pas dit tout ce qui fait l'essence de la religion chrétienne. Je soutiens que, pour avancer cela, il faut avoir perdu toute pudeur; — ce Jurieu, on le voit, ne ménage pas ses termes. — Y aurait-il eu de la sagesse en Dieu d'instruire si imparfaitement son Église, et de laisser à la postérité la charge d'ajouter les parties essentielles? » Si donc les protestants, en 1687, ne s'étaient pas encore avisés de mettre l'honneur de la Réforme dans la multiplicité même et dans la diversité de ses « variations », Bossuet n estil pas excusable de n'avoir pas mieux « compris » la Réforme que ne l'entendaient les docteurs eux-mêmes du parti? Ou plutôt, n'est-ce pas alors peut-être, et pour échapper à l'argumentation de Bossuet, — laquelle est cfTectivement invincible, si l'on commence par lui accorder que « la vérité venue de Dieu a d'abord toute sa perfection », — que les protestants se sont avisés de se glorifier de leurs variations? Ce serait une première conséquence de son livre, en ce cas, et il aurait obligé la Réforme à voir clair dans les conséquences de son propre principe.
Mais je conçois qu'on ait droit d'exiger d'un Bossuet qu'il voie plus profondément et plus loin que les autres. Même il n'est Bossuel pour nous qu'à cette condition. Le propre du génie est d'anticiper sur
Texpérience et conséquemment sur Tavenir. Permis à des Jurieu d'avoir des yeux pour ne point voir : nous demandons à un Bossuet de voir en esprit « ce que l'œil n'a point aperçu ». Je dis que V Histoire des variations, — dont il ne faut pas séparer ici les Avertissemens aux protesians, — répond même à cette exigence. Et qu'il fallait donc qu'une fois séparé de l'Église, on allât du luthéranisme au calvinisme, du calvinisme à l'arminianisme, de l'arminianisme au socinianisme, et du socinianisme à l'indifTérentisme, voilà encore ce que Bossuet, a vu, et voilà ce qui est arrivé.
En vain nous parle-t-on « d'évolution des dogmes », ce n'est qu'un mot dont on se paie. On x\ évolue pas sans changer de nature, et un dogme qui évolue cesse par là d'être un dogme. S'il a pu évoluer pour le devenir, il est fixé dès qu'il l'est devenu ; et si l'on dit que rien ne se fixe, je le sais bien, non, rien ne se fixe, ni ne demeure, mais tout coule; — à l'exception des dogmes, et de cette vérité que deux et deux font quatre. La confusion vient ici de ce que les dogmes ont effectivement évolué dans l'histoire; et, par exemple, il est certain que l'Incarnation ou la Trinité n'étaient pas pour les pères du i" siècle ce qu'elles sont plus tard devenues pour ceux du concile de Nicée. Bossuet l'a quelque part admirablement expliqué, d'après saint Augustin : « Plusieurs choses étaient cachées dans les Écritures : les hérétiques séparés de l'Église l'ont agitée par des questions : ce qui s'était caché s'est découvert, et on a mieux entendu la vérité de Dieu ». Je prie ici qu'on me pardonne la comparaison, mais c'est comme si je
disais que Bossiiet est le plus grand écrivain de la France, et que l'on me le disputât. Selon les raisons que l'on produirait, et si c'était Pascal, ou Fénelon, ou Montesquieu que l'on lui opposât, je serais naturellement amené à signaler en lui des qualités ditt'érentes, mais mon opinion n'aurait pas « varié » pour cela : je la soutiendrais seulement par des exemples et des mots diflérenls. Ainsi s'est opérée l'évolution du dogme, pendant les trois premiers siècles de l'Église chrétienne. Mais, depuis lors, le dogme n'a plus varié ni ne saurait varier sans cesser d'être un dogme; — et c'est avec Bossuet ce qu'il serait aisé de montrer, si je ne craignais ici de m'engagcr dans une théologie dont peut-être on ne verrait pas l'intérêt. Ce sera donc assez d'un ou deux exemples, ou même d'un seul, si l'on le veut bien. On ne peut pas évoluer sur la question de savoir si Jésus-Christ est ou n'est pas le Fils de Dieu. 11 l'est ou il ne l'est pas : cela se décide par oui ou non. Et tous ceux qui tergiversent là-dessus ne font pas de la science, comme ils se l'imaginent, ils l'ont de la scolastique, à moins qu'ils ne traitent la religion comme ils feraient l'histoire de l'art ou de la philosophie, ce qui est la déhnilion même de l'indillérentisme.
C'est encore ce que Bossuet a parfaitement vu, dans ses Varialiotis comme dans ses Àvertissemens, auxquels j'ajoute maintenant ses deux luslrw lions pastorales sur les promesses de V Église. Ou la religion est toute divine, nu toutes les religions sont humaines. Si la constitution du dogme catholique est une œuvre purement historique; si les conciles, celui de Chalcédoine et celui de Nicée, ne sont que des assemblées
de politiques ou de philosophes, si lesprilde Dieu n'y présidait pas; si les pères du i" et du ii'' siècle, si les Polycarpe, si les Athanase et les Tertullien n'étaient pas inspirés eux aussi, pourquoi les apôtres le seraient-ils? que signifie ce reste de superstition? quelle garantie enfin avons-nous que Jésus-Christ soit plus qu'un homme? et la Bible plus qu'un livre ordinaire?... On ne me persuadera pas que, d'avoir vu tout cela dans la Réforme, ce soit ne l'avoir pas comprise.
Mais a-t-il également vu ce qu'aujourd'hui même encore beaucoup de protestants ne voient pas, ou ne veulent pas voir, qu'à travers toutes ces variations, s'il y avait comme un dessein plus secret dont la Réforme ne se fiH jamais écartée, c'était celui d'émanciper du joug théologique, et, comme nous dirions, de laïciser non seulement la pensée, mais surtout la morale? Je n'oserais pas le dire. Cette idée qu'une religion n'est pas nécessairement une morale, et que même elle en peut être le contraire, on la trouve déjà formée chez quelques contemporains de Bossuet; et Bayle, par exemple, n'en a pas développé de plus hardies dans ses hardies Pensées sur la comète. Mais je doute qu'elle soit entrée dans l'esprit de Bossuet. La beauté de la morale chrétienne étant pour Bossuet, l comme pour Pascal, presque la plus forle preuve de la ; divinité de la religion, il ne pouvait voir dans l'entreprise de séparer la religion d'avec la morale que libertinage et qu'immoralité. Là serait le point faible de Y Histoire des variations. Mais alors, en posant avec plus de force que personne peut-être ne l'avait fait jusqu'à lui les conditions de lareligion ; en montrant qu'il
n'y a pas de religion sans une révélalion à son origine, sans une assistance de Dieu qui la soutienne dans sa suite, et sans une discipline, c'est-à-dire sans une Église qui en soit la manifestation visible, il aurait dénoncé, dès la fin du xvii' siècle, la dangereuse équivoque où cependant aujourd'hui même nous nous débattons toujours; et par là son livre serait toujours « actuel ». Comme le dit en effet M. Rébelliau, de « tels livres sont féconds en conséquences imprévues. Leur choc puissant ne détermine pas seulement des réactions immédiates, mais des ondulations lointaines, propres à surprendre l'auteur méme^ de qui elles dépassent l'ambition ou parfois contrarient les courtes vues ». Je souligne dans cette conclusion quatre ou cinq mots qu'il me seraitdifticile d'accepter. Les vues de Bossuet n'étaient pas si « courtes », et il a perdu la bataille, puisque la réunion ne s'est point opérée; mais s'il serait fâché de sa défaite, en seraitil vraiment « surpris»? Je crois plutôl (juilTa prévue, qu'indépendamment de son goût pour l'unité, s'il a tant travaillé à la réunion, c'est qu'il voyait venir les temps oii ce ne serait pas trop de toutes les forces de la chrétienté pour résister à la libre pensée.
Quoi qu'il en soit, félicitons encore une fois M. Rébelliau de la remarquabh» étude qu'il nous a donnée sur VJ/istoirc des variations. Comme nous avons essayé de le dire, il est de ceux qui ne croient pas que l'unique objet de la critique soit de peser des syllabes, de « regratter des mots douteux au jugement », et d'admirer des tournures de phrases. Non qu'elle doive méconnaître, et encore moins mépriser, cette partie de sa tâche. Nous estimons seulement
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qu'il y a temps pour tout. On peut étudier dans Malherbe « le pouvoir d'un mot mis en sa place » ; on le peut, et même on le doit; c'est une étude nécessaire. Mais quand on veut parler de Bossuet, c'est-àdire du seul de nos grands écrivains qui n'ait jamais écrit pour écrire, il serait honteux de ne pas le suivre sur le terrain des idées et de l'action. M. Rébelliau l'a compris, et le succès de son livre le récompensera de son courage et de sa sincérité. Ce qui le récompensera mieux encore, ce sera si, comme nous l'espérons, son livre rectifie quelques idées trop fausses que l'on se fait encore en France de l'œuvre, du caractère, et du génie de Bossuet.
15 novembre 1891.
Le pujcf — disons-le dès le début — est parmi les plus intéressants qui puissent attirer l'historien. Telle fut, en effet, dans les dernières années du xvii® siècle, la fortune de Mme Guyon, qu'ayant mis aux mains les deux plus grands hommes qui fussent alors dans l'Église, — j'emprunte les propres expressions de Voltaire, — on ne saurait parler d'elle sans prendre inévitablement parti, les uns pour Fénelon, et les autres pour Bossuet. N'y eût-il que ces deux noms en cause, et quand le fond de cette mémorable controverse du quiétisme serait plus mince encore que ne l'ont prétendu tous ceux qui n'ont pas examiné la question, c'en serait assez déjà pour y revenir encore une fois.
Mais croirons-nous aisément qu'un Bossuet et qu'un Fénelon aient pu, sept ou huit ans durant, s'acharner
1. Madame Guyon, sa vie, sa doctrine et son influence, d'après les écrits originaux et des documents inédits, par M. L. Guerrier; Paris, 1881, Didier.
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sur des subtilités indignes de leur génie? Si de vieux mots recouvrent quelquefois des idées toujours vivantes, sachons plutôt briser l'écorce; et certes, comme nous le montrerons, c'en est ici le cas ou jamais. On dit : Ce sont les rêveries d'une visionnaire ou les extravagances d'une malade; et on a raison; après quoi, quand on l'a dit, c'est exactement comme si l'on n'avait rien dit. Car, je vous prie, la question est-elle de savoir si Mahomet était épileplique?Non pas; mais de se souvenir qu'il existe un monde musulman, avec lequel il ne se peut pas qu'on ne compte. Pareillement, il n'importe qu'à peine si . Mme Guyon était malade ou folle : le fait est qu'elle a / formé des disciples, et que son en.seignemcnt a porté des conséquences. Il n'y a rien de si plaisant aux yeux de Voltaire et de sa séquelle, que de voir doux prélats s'eutre-disputer sur « le silence intérieur », sur « le pur amour », et sur « l'acte continu » et, cd | effet, cela est risible ! Mais quoi I si, par hasard, «< l'acte continu » mettait en question la liberté de faire ou de ne pas faire? si le « pur amour » supprimait les motifs d'agir ou de ne pas agir? et si « le silence intérieur » anéantissait le pouvoir d'exécuter ou de n'exécuter pas? — C'est de toute la morale qu'il y va, de toute la conduite, et de toute l'existence.
Et puis, dans une controverse, en plus et indépendamment de la nature originelle ou essentielle du I débat, il y a ce que les circonstances y introduisent, selon les temps et les lieux; il y c. encore, il y a surtout ce que les adversaires y apportent. Tant vaut ! l'homme et tant vaut la cause î Je ne veux certes I pas dire par là que la probabilité des opinions
dépende uniquement du talent de ceux qui les soutiennent : elle n'en dépend que dans une certaine mesure. Mais je veux dire qu'en même temps qu'une • grande querelle se prolonge, elle s'élargit: — que les arguments nouveaux, chez deux adversaires également animés de l'ardeur de vaincre, s'engendrent, et, pour ainsi parler, se multiplient les uns des autres; — que, de proche en proche, la discussion se communique et s'étend à des problèmes dont on ne soupçonnait pas les rapports cachés et la solidarité secrète avec le premier objet du débat; — que les principes eux-mêmes, brusquement ébranlés par quelque manœuvre hardie de l'un des combattants, chancellent, et ne peuvent être rafTermis que si l'on va les reprendre ! pour les consolider jusque dans leurs fondements; — et qu'ainsi, lorsqu'un Bossuet lutte contre un Fénelon, quels que soient le point de départ et la matière du rlitige, on peut être assuré qu'ils élèveront la controverse jusqu'à la rendre digne d'eux-mêmes, digne de leur génie, digne de l'éternelle attention de l'histoire. Ils y mettront du Fénelon, c'est quelque chose; ils y mettront du Bossuet, c'est mieux encore; ils y mettront surtout cette connaissance approfondie qu'ils ont eue tous les deux de l'homme : Bossuet, de ' l'homme extérieur, si je puis m'exprimer ainsi, de l'homme fait pour agir, pour vivre, pour se rendre utile dans la société de ses semblables, pour travailler; Fénelon, de l'homme intérieur.
Oui, quel sujet! M. Guerrier a raison de le dire. Mais, en revanche, quel dommage qu'il l'ait manqué! Car il l'a manqué. Je ne nierai point qu'il y ait dans son livre des renseignements curieux, ou môme quel-
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qucs pages vr.aiment inlérossanles, mais elles y sont ce qu'on appelle noyées, noyées dans l'abondance des citations inutiles, et encore plus noyées, s'il se peut, dans le fatras mystique de MmeGuyon. N'est-ce pas une plaisanterie que de nous analyser en plus de vingt pages le Moyen court de faire oraison et le livre des Torrents spirituels? M. Guerrier n'a pas assez vu que son illuminée ne nous intéresse qu'autant qu'elle a mis Bossuet et Fénelon aux prises. Car ôtez Bossuet, ôtez Fénelon : que reste-il? Une visionnaire comme il y en a, non pas une, mais dix, mais vingt, mais cent dans les annales de la folie mystique, à qui les deslins n'auraient peut-être même pas fait la fortune de Marie Alacoque, la religieuse de Paray-le-Monial, et dont je ne sais seulement si les ouvrages auraient été jugés dignes de la moindre mention dans la littérature de l'ascétisme. En effet, je ne vois pas ce qu'ils contiennent qui ne doive se retrouver, et qui de fait ne se retrouve, un peu partout chez les mystiques. Et ni la copieuse analyse des Torrents spirituels que M. Guerrier nous donne, ni la lecture attentive du Moyen court que je viens de faire ne m'ont ouvert les yeux sur ce point. 11 ertt donc amplement suffi de réduire à quelques principes toute la doctrine de Mme Guyon, et grâce b. Bossuet, grâce à Fénelon, c'eût été l'affaire de trois ou quatre pages.
Nous n'avons pas après cela l'intention de nous attarder à relever dans le livre de M. Guerrier quelques-unes de ces fautes que l'humaine faiblesse laisse toujours échapper, — et jusque dans des livres beaucoup mieux faits que le sien. Les erreurs, si graves qu'elles soient, ne valent vraiment la peine d'être
signalées qu'autant qu'elles trahissent le vice de la méthode et l'insuffisance de la critique. Si donc un auteur met quelque part une note pour nous apprendre que le treizième livre de la Défense de la tradition et des saints Pères n'a jamais été publié, mais que le manuscrit en est à la bibliothèque du grand séminaire de Meaux, il n'y a rien là qu'inadvertance légère. Le treizième livre de la Défense de la tradition et des saints Pères est publié depuis dixneuf ans; M. Guerrier pouvait le lire au tome IV de l'édition de M. Lâchât, à moins encore qu'il n'aimât mieux consulter l'une des trois ou quatre éditions qui se sont succédé depuis 1862. On peut ne pas avoir tout lu. Ce qui m'inquiète seulement, c'est quand je vois l'école historique nouvelle si familière avec les manuscrits, mais si fort brouillée avec les imprimés. Et cette petite noie me rappelle aussitôt l'aventure d'un autre érudit, qui, l'an dernier, publiaitlei¥é?no*?'e donné à Bossuet par Mme de Motteville pour servir à VOraison funèbre dllenrieite de France. A la vérité, dans sa préface, il voulait bien convenir que son document « n'était pas absolument inconnu du public », et môme il signalait les mentions ou citations que tel ou tel en avaient faites. Mais il n'ignorait qu'un point, qui est que le Mémoire était intégralement publié depuis huit ans au tome second des Orateurs sacrés à la cour de Louis X/V, par M. l'abbé Hurel. Et voilà ce que c'est que de connaître trop bien les manuscrits 1
Revenons à M. Guerrier. M. Guerrier n'aime pas Bossuet; c'est son droit; beaucoup de gens penchent, comme lui, pour Fénelon contre Bossuet. Là-dessus
je prévois ce qu'il me répondra : que ce n'est point ne pas aimer Bossuet que vouloir lui faire stricte justice, et que, s'il l'a malmené d'un bout à l'autre de son livre, il en fait, au surplus, à la page 48G, un magnitique éloge. C'est comme l'auteur des Hecherches historiques sur l'assemblée du clergé de France de 1682^ un livre que nous n'aimons guère, mais, il faut le reconnaître, très consciencieux, très savant, et surtout très habilement fait. L'auteur, M. Charles Gérin, s'efforce d'y prouver qu'en toute circonstance Bossuet aurait joué le rôle d'un très adroit courtisan, indulgent aux grands, dur aux petits; il ramasse, pour Olayer sa thèse, jusqu'à des notes que l'on peut considérer comme des notes de police ; il fait une longue énumération, bien complète et bien détaillée, des bienfaits ou des faveurs dont la cour de Rome aurait comblé Bossuet', à laquelle il oppose, naturellement, les témoignages d'une ingratitude odieuse dont Bossuet aurait payé le saint-siège; et finalement sa conclusion est « que Bossuet n'en demeure pas moins au-dessus de toute louange et de toute vénération ». N'aurons-nous donc jamais jusqu'au bout le courage de notre opinion? Or, si M. Charles Gérin a correctement interprété les faits qu'il apporte, il n'est pas vrai que Bossuet demeure
4. A ce propos, je dois dire que, parmi tanl de manières diverses d'apprécier les mêmes faits, il en est cependant que l'on a peine à comprendre. C'est ainsi que, dans son énumération, M. Gérin, entre autres faveurs, n'hésito. pas à compter l'approbation donnée par le pape à VExpotition de la doctrine catholique. Hemercier les gens de vous avoir rendu service, cela peut s'appeler être poli, reconnaissant, si l'on veut; mai» n'admettons pas que cela s'appelle leur faire une faveur.
au-dessus de toute louange et de toute vénération. Mais, pareillement, si Bossuet a mérité, dans l'affaire de Mme Guyon, toutes les duretés dont M. Guerrier lui est prodigue, il n'a pas droit aux grands mots d'éloge emphatique dont M. Guerrier l'accable à la page 486 de son livre.
Que dira-t-on maintenant si nous montrons, à des signes irrécusables, la partialité singulière contre Bossuet dont le livre de M. Guerrier porte les traces à chaque page? Par exemple, où M. Guerrier prendil le droit d'écrire « qu'autrefois », c'est-à-dire avant d'entrer dans l'examen de la doctrine de Mme Guyon, Bossuet « avait lu le Moyen court sans en manifester aucun déplaisir »? S'il a une preuve, qu'il la produise, un témoignage, qu'il le cite, une présomption, qu'il l'articule : mais sinon, que veut dire cette insinuation*? Il fait cette remarque, ailleurs, que Bossuet, « tout opposé qu'il est, en certains points, à la doctrine du Moyen court, ne peut s'empêcher de dire que c'est un livre séduisant, répandu par tout le royaume et au delà ». Vous l'entendez bien : c'est comme qui dirait un éloge tempéré, mais enfin, tel quel, un éloge du Moyen court arraché par la force de la vérité à la prévention de Bossuet. Seulement c'est la prévention de M. Guerrier qui l'aveugle sur le vrai sens de la qualification dont use ici Bossuet. Les mots séduire, séduisant, séduction ue se sont purgés
1. Je crois bien qu'il parle d'après Ramsay, le premier historien de Fénelon; mais, outre qu'il force un peu le texte de Ramsay, le témoignage est de ceux qui veulent être discutéSt
de ce qu'ils retenaient d'infamant qu'au commencement du xviu* siècle.
C'est peu de me quitter, tu veux donc me séduire?
^it Pauline à Polyeucte : me séduire, c'est-à-dire, scducerc, me détourner de mes dieux, de mon devoir, de mon père. Il y a là, dans l'histoire dun seul mol, toute une petite révolution des mœurs en raccourci. Au wii-^ siècle, séduire quelqu'un, c'était encore, dans l'ancien sens, dans le sens étymologique, j'ai envie de dire dans le bon sens du mot, œuvre impie, criminelle, condamnable; au xviii" siècle, c'était œuvre d'adresse, d'habileté, de ruse encore, mais œuvre excusable déjà, quoique l'idée d'artifice y fût toujours impliquée; au xix" siècle, enfin, c'est tout simplement faire œuvre de mérite personnel, n'avoir qu'à se montrer pour vaincre, réussir à triompher de la malveillance et de l'indifférence par des qualités si certaines que dire d'un homme du monde, ou môme d'un livre, qu'il est séduisant, c'est en avoir fait l'éloge aujourd'hui presque le plus envié. Bossuet le prenait autrement. Quand il écrivait que le Moyen court était un livre séduisant, il voulait dire que celait un livre dangereux, dont on ne pouvait donc trop se délier, et non pas, d'ailleurs, que ce livre eût en lui-mùme aucune qualité, mais parce qu'il était infecté de quiétismc, et conséquemment d'immoralité.
Voici qu'on trouvera plus grave. M Guerrier cite quelque part un passage de la Relation sur le quiétismc, où Bossuet s'exprime en ces termes : « Reconnaître une erreur, ce n'est pas là se diffamer, c'est
s'honorer au contraire et réparer sa réputation blessée. Éiait-ce un si grand malheur d'avoir été trompé par une amie? » Et de mettre la note suivante : « Ce mot est perfidement souligné dans l'édition originale. Il devait produire un fâcheux effet à Rome, où le mot correspondant arnica est habituellement pris dans un mauvais sens. » Je n'accuserai pas l'historien de perfidie, mais à tout le moins d'une étrange légèreté. Rétablissons d'abord le passage dans son intégrité : « ... par une amie. Mgr larehevêque de Cambrai sait bien faire dire encore aujourd'hui à Rome qu'à peine il connaît Mme Guyon. Quelle conduite! à Rome, il rougit de son amie; en France, oti il n'ose dire qu'elle lui est inconnue, plutôt que de laisser flétrir ses livres, il en répond et se rend garant de leur doctrine. » Est-il besoin de s'y reprendre à deux fois pour voir que ce que Bossuet incrimine, — à tort ou à raison, je n'en sais ni n'en veux rien savoir pour le moment, — ce n'est certainement pas les mœurs, mais bien la duplicité de Fénelon? Comment! lui dit-il, ici, en France, toutes les difficultés entre nous viennent de ce que vous ne pouvez pas consentira diffamer votre amie! et cependant, à Rome, vos agents s'en vont protestant qu'elle vous est inconnue! Mais, en vérité, quel personnage faites vous donc? Est-elle ou n'est-elle pas votre amie? Si elle est votre amie, pourquoi la reniez-vous à Rome? et, si elle ne l'est pas, que signifie ce refus d'accommodement par peur de diffamer votre amie? Le lecteur demandera maintenant pourquoi le mot amie est souligné? La réponse est facile. Il est souligné comme aussi bien dans le même paragraphe les
expressions se diffamer..., un monstre sur la terre. ..^ être bruire avec ses livres..., et comme généralement, dans la Relation sur le quiétismc, les propres expressions de Fénelon partout où Bossuel les cite. C'est ce que nous faisons tous, et, notamment, c'est ce que faisait M. Guerrier tout à l'heure, quand il soulignait les mots un livre séduisant, lesquels ne sont soulignés ni dans l'édition originale ni ailleurs.
Citerai-je un autre exemple de la singulière liberté dont M. Guerrier en use avec les textes quand il croit pouvoir en exprimer quelque chose de défavorable èi Bossuet? On lit, dans une lettre de Mme de Maintenon, du 9 janvier 1696, adressée à M. de Noailles, archevêque de Paris : « Le roi m'a dit, dès qu'il m'a vue, ce qui s'était passé entre vous, et ce qu'il dira demain à M. de Meaux.... Il était tout scandalisé du procédé de M. de Meaux, et me parut bien aise de ce que vous no romprez point l'un avec l'autre. » M. Guerrier tronque la phrase : « Il était tout scandalisé du procédé de M. de Meaux »; et, sans balancer, il en fait application àl'afTaire de MmeGuyon. Cependant non seulement rien ne prouve que ce soit ici de Mme Guyon qu'il s'agisse, mais tout semble indiquer, et plus particulièrement ce dernier membre de phrase : <> Il me parut bien aise de ce que vous ne romprez point l'un avec l'autre », qu'il s'agit du titre de Conservateur des Privilèges de l'Université de Paris, que M. de Noailles et Bossuet se disputaient ou plutôt s'étaient disputé. Ce fut Bossuet qui l'emporta. Mais mieux encore : on lit, dans une autre lettre de la même au même datée du 25 septembre 1096 : « En envoyant à M. de Meaux, il y a deux jours, le paquet
LA QUERELLE DU QUIÉTISME. d03
d'une dame de Saint-Louis, je lui mandai qu'on pensait à mettre Mme Guyon auprès du curé de Saint- Sulpice. Nous n'aurons pas là-dessus son approbation; mais pour moi je crois devoir penser comme vous le plus possible. » Tel est le texte donné par M. Lavallée, — d'après l'autographe du cabinet de M. de Cambacérès, — texte authentique, par conséquent, et seul texte vrai jusqu'à démonstration du contraire. Que fait M. Guerrier? Il s'en va rouvrir le recueil de La Beaumelle, et nous donne la phrase que voici : «Nous n'aurons pas son approbation; mais, pour moi, je crois de mon devoir de dégoûter des actes violents le plus quil est possible. » En voilà Bossuet convaincu d'actes violents, et violents jusqu'à soulever les scrupules de Mme de Maintenon! Qu'est-ce à dire? M. Lavallée aurait donc falsifié le texte? Mais où sont les preuves de M. Guerrier? A-t-il, par hasard, été collationner l'autographe et l'imprimé? Si oui, qu'il le dise; mais sinon, quelle manière de citer!
Et c'est un système. Il n'est pas absolument dé- 1 montré, je l'avoue, que toutes les lettres de Mme de Maintenon à Mme de Saint-Géran soient fausses, et de la fabrication de La Beaumelle, mais elles sont terriblem.ent suspectes, et, si l'on s'en sert, il n'est donc permis de le faire qu'avec d'infinies précautions '.M. Guerrier, lui, s'en sert couramment, avec la parfaite sécurité comme avec l'entière liberté d'un historien qui se servirait de documents d'archives. Pas une note, pas un seul petit mot qui mette le lec-
\. La question a été traitée à fond par M. GefTroy dans la tievue des Deux Mondes du IS janvier 1869.
leur en garde! Encore, s'il ne s'en servait que pour conter, je veux dire pour illustrer de loin en loin son récit d'une anecdote; mais il s'en sert pour prouver, et pour prouver des faits qui ne laissent pas d'avoir leur importance, comme celui-ci, par exemple, que, dès 1689, Mme de Maintenon aurait fait lire au roi lo Moyen court de Mme Guyon! On ne s'explique vraiment pas l'espèce de crédit que semble conserver encore le recueil de La Beaumellc. Écrire l'histoire du XVII* siècle avec les prétendus documents de La Beaumelle, c'est pourtant l'écrire avec les Mémoires de CŒU-de-Bœuf, de feu Toucbard-Lafosse. La Beaumelle n'est pas un historien; ce n'est qu'un mauvais romancier. Ce qu'il ne sait ni ne peut savoir, il Tinvente; ce qu'il sait ou devrait savoir, il le travestit. Mais écrire d'après La Beaumelle, serait-ce là ce que l'auteur de Madame Guyon appelle composer « d'après les écrits originaux »?
Il a toutefois été puiser à d'autres sources, et il a joint aux « originaux » de La Beaumelle, non seule- , ment les « inédits » de Mme Guyon, mais encore la Vie de laprophétesse, écrite par elle-même, imprimée depuis longtemps, cl depuis longtemps traduite en plusieurs langues. Ce n'était tout à l'heure que l'ignorance des règles élémentaires de la critique historique : c'en est ici le parfait mépris. Voilà donc une visionnaire, une extatique, une illuminée, — je dirais une folle, si je savais précisément où finit la sagesse et la folie commence, — que nous appelons à nous renseigner sur elle-même et contre Bossuet. Son autobiographie nous devient un document historique. Il n'importe qu'à chaque page, au récit de ses perse-
cutlons, elle mêle le récit de ses « plénitudes -> et de ses « regorgements »; il n'importe qu'à chaque page, aux expansions de son mysticisme, elle donne pour autorité ses « révélations » et sa « mission »; il n'importe enfin qu'à chaque page elle écrive dans le sens et par conséquent sous l'impulsion de sa monomanie; nous l'acceptons comme témoin véridique! Mais, répondra son historien, ayant reçu son témoignage, je le contrôle, et ne le tiens pour indubitable qu'autant qu'il est conflrmé par le témoignage de ceux qu'elle appelle ses ennemis et ses persécuteurs. Oui, vous l'avez fait une ou deux fois, j'en conviens; mais, au reste, et d'une manière générale, sous ce prétexte inattendu qu'elle est acteur dans sa propre cause, vous l'en croyez, par préférence, et c'est elle que vous suivez. Au surplus, et quand vous soumettriez au plus rigoureux contrôle chacune de ses assertions, il resterait que vous vous méprenez sur le caractère même de la bonne critique historique : expliquonsnous brièvement sur ce point.
On dirait, en effet, à voir comme certains historiens s'y prennent, que ce qui fait question et de quoi l'on dispute ordinairement, c'est la vérité matérielle des allégations et des faits. Que la tâche alors serait facile, et que nous en aurions vite fini des controverses et des doutes ! Mais le délicat, c'est de démêler, entre trois ou quatre versions d'un même fait, identiques au fond, diverses dans la forme, je ne dirai même pas s'il en est une qu'il faille adopter à l'exclusion de toutes les autres, mais si par hasard chacune d'elles, imperceptiblement fausse en un point, ne serait peut-être pas la seule exacte en un
autre, et réciproquement. Car les faits ne se sont pas plus tôt produits, ils ont à peine commencé d'être, qu'ils se sont déjà déformés selon ce qu'on pourrait appeler la courbure originelle des esprits qui les reçoivent. Fontenellc a dit excellemment : « Il faut être si fort en garde contre soi-même pour raconter un fait précisément comme on l'a vu, sans y rien ajouter ou diminuer, que tout homme qui prétend à cet égard qu'il ne s'est jamais surpris en mensonge est un menteur. » Le faux matériel, voulu, prémédité, commis enfîn délibérément, est aussi rare en histoire, par rapport aux altérations insensibles et involontaires de la vérité vraie, que peut l'être dans la vie, par rapport au chiffre des escroqueries vulgaires ou des mille petites malhonnêtetés imprévues par le code, le faux en écriture authentique. Le témoin ou l'acteur même d'une scène, l'acteur surtout, n'en voit presque toujours que la part qu'il y prend. Imagine?, la bataille racontée par le simple soldat : voilà l'origine des pires difticultés que rencontre la critique historique '.
Là-dessus, demandez donc au vaincu si ce n esl pas qu'il aurait manqué de capacité, de prévoyance ou de courage ; s'il n'est pas peut-être battu par sa propre faute, pour avoir trop présumé de lui-même, et trop peu de l'ennemi; s'il n'a pas la conscience enfin des erreurs qu'il a commises, et s'il ne devrait pas désormais, par-dessus tout, songer à les répa-
1. J'ai repris ailleurs cette question du degré de conliance que méritent les témoins oculaires. Voir Histoire et littérature, t. m : Un historien de la Révolution.
rer. Telles sont à peu près les questions que M. Guerrier pose à Mme Guyon en interrogeant Mme Guyon sur Mme Guyon, Ajoutez, et ce sera le dernier trait, que la monomanie de Mme Guyon est de celles qui sont essentiellement caractérisées par l'excès de Torgueil et l'invincibilité de l'obstination.
Je n'ai pas lu la Vie de Mme Guyon par elle-même; et je n'eu connaissais, avant d'avoir lu le livre de M. Guerrier, que le peu que Bossuet en a cité dans sa lîelalion sur le quiétisme. On lui a reproché vivement d'avoir, dans cet opuscule célèbre, ridiculisé sans pitié la pauvre femme. Car, pour le dire au passage, on l'ignore, mais Bossuet est un maître dans le maniement de l'ironie grave. Lisez plutôt, dans YHisloire des variations^ le récit de la rupture de Luther et de Carlostadt; ou, dans les Avertissements aux protestants, les railleries qu'il fait des prophéties de Mode et de Jurieu. Je m'assure aujourd'hui que quiconque lira le livre de M. Guerrier conviendra que Bossuet a traité laprophétesse encore bien charitablement.
Une fois, Mme Guyon avait la toux. « Il fut convenu qu'elle irait chez les Ursulines de Thonon, où elle avait mis sa fille, pour y prendre du lait pendant quinze jours. Elle partit donc avec le P. La Combe. Quand ils furent embarqués sur le lac de Genève, le P. La Combe dit : Que votre toux cesse,
iOB BOSSUET
et elle cessa. » M. Guerrier nous apprend que les annales de la médecine sont pleines de semblables guérisons. C'est, ditil, un effet de rinfluence du moral sur le physique. Une autre fois, Mme Guyon, avec deux filles, traversait un bois « que les brigandages et les assassinats avaient rendu célèbre. Le muletier tremblait de frayeur. Les voleurs, en effet, arrivèrent. Mme Guyon, qui ne craignait rien, les salua d'un gracieux sourire, et les bandits, peu habilucs à un pareil accueil, s'inclinèrent respectueusement et s'en allèrent. » Tant il est vrai que celte femme savait se gagner tous les cœurs! Une autre fois, elle eut un songe : « Elle rêva qu'elle se trouvait avec une amie sur une montagne.... Au sommet de la monlngne était un jardin environné de haies et qui avait une porte fermant à clef. Nous y frappâmes.... Le maître me vint ouvrir la porte, qui fut refermée à l'instant. Le maître n'était autre que l'époux, qui m'ayanl prise par la main, me mena dans le bois. Il y avait dans ce bois une chambre, où l'époux me mena, et dans cette chambre deux lits. Je lui demandai pour qui étaient ces deux lits. Il me répondit : « Il y en a un pour ma môre, et l'autre « pour vous, mon épouse... ». Je me réveillai làdessus. »
Bossuet a rapporté ce songe, mais uniquement, comme il le dit, parce que Mme Guyon en faisait le fondement d'une oraison. Il a généreusement omis la conversation des voleurs et la guérison miraculeuse et sans doute, si nous en jugeons par les extraits de M. Guerrier, combien d'autres extravagances encore! Mais comme on comprend, — ce
sont SCS propres expressions, — que son cœur se soulevât à la lecture de ce fatras mystique ! En voilà assez des singularités de Mme Guyon.
C'est au mois de juillet 168G, accompagnée, comme toujours, du P. La Combe, son barnabite, que la prophétesse vint se fixer à Paris. Elle avait alors près de quarante ans. Il est utile de noter ce détail, et aussi qu'elle avait été, dans l'âge de vingt-trois ans, dcliguréc par la petite vérole, attendu que trop d'historiens ont expliqué le succès de son apostolat par le charme de sa jeunesse et l'éclat de sa beauté. Cette remarque était importante, nous la devrons à M. Guerrier; elle renverse à peu près tout ce que Michelet, dans son Histoire de France^ a imaginé sur le quiétisme. Nous passerons rapidement sur le récit d'une première captivité que Mme Guyon subit aux Visitandines de la rue Saint- Antoine. S'il en fallait croire le récit de la victime, ce serait son propre frère, le P. de la Motte, barnabite, et même provincial des barnabites, qui, d'une part, avide d'administrer les biens de sa sœur, et de l'autre, jaloux des succès oratoires du P. La Combe, aurait suscité la persécution contre la dévote et le directeur. Il se peut. M. Guerrier, pourtant, trop confiant en Mme Guyon, ne nous parait pas avoir assez éclairci cette histoire. L'archevêque de Paris, Harlai de Chanvalon, prélat galant, homme de peu de foi, mais de grandes manières, y joue, toujours selon la victime, un rôle tortueux, malpropre, vilain, qui ne répond pas plus à ce que nous savons de lui qu'à ce que l'on connaît en général de la psychologie des débauchés. Tout ce que nous pouvons dire, c'est
qu'au bout de six mois, Mme Guyon fut délivrée par rinlervenlion d'une sainte femme, cette Mnic de Miramion, dont on nous a conservé la belle parole à ses filles : « Nous avons, pour contempler, l'éternité tout entière : cotte vie est faite pour le travail »; maxime tout justement la plus opposée qu'il se puisse auquiétisme de Mme Guyon,
Cependant, parmi d'autres amitiés à la fois dévoles et mondaines que Mme Guyon avait soigneusement entretenues à Paris, se trouvait la duchesse de Béthune-Charost. La duchesse de Béthune, quoique lille de Fouquel, était liée fort étroitement, à co qu'il semble, avec les filles de Colbert : la duchesse de Chevreuse et la duchesse de Beauvilliers. L'éloge de ces nobles femmes n'est plus à faire. Au milieu de cette cour, si brillante jadis ou même si galante, et maintenant infectée d'hypocrisie, elles représentaient, — non pas peut-être sans quelque excès de scrupules et quelque raffinement de spiritualité, — l'incarnation de la vertu même. « Si j'avais fait pour Dieu ce que j'ai fait pour le roi, disait Colbert à son lit de mort, je serais sauvé maintenant, et je ne sais ce que je vais devenir!». On eiU dit qu'au milieu du monde et de leur grand état de maison, inaccessibles aux suggestions de la vanité comme aux ardeurs de l'ambition, ce gémissement de leur père continuât de retentir k l'oreille des filles de Colbert. C'était leur cercle familier que Mme de Maintenon, par goiU de piété solide et sincère autant que par politique et par intérêt de pruderie, fréquentait en ce temps-là plus que pas un autre. On voit comment Mme Guyon fut mise en rapport étroit avec Mme de Maintenon.
Mme de Maintenon commit l'imprudence de l'introduire à Saint-Cyr. Aussitôt toutes les jeunes filles, avec la naturelle avidité de leur âge pour le romanesque, se précipitèrent sur la doctrine de la visionnaire; le Moyen court devint le bréviaire de la maison, et Mme Guyon, par-dessus tous confesseurs ou directeurs, l'oracle de la communauté.
Ce ne fut pas Bossuet, notez-le bien — alors occupé de rassembler toutes les forces de la tradition contre l'exégèse naissante qui s'insinuait en France par les livres de Richard Simon, — ce fut le directeur de Mme de Maintenon, Godet des Marais, évêque de Chartres, fort honnête homme, qui découvrit et signala le danger. Mme de Maintenon, sur le conseil du prélat, dut interdire l'accès de Saint-Cyr à Mme Guyon. A la vérité, dans le même temps que Godet des Marais découvrait à Saint-Cyr les progrès de la nouvelle spiritualité, Bossuet, de son côté, commençait à s'étonner et s'inquiéter un peu du soin avec lequel Fénelon se dérobait toutes les fois qu'il était par hasard question entre eux de ces matières délicates, subtiles, dangereuses. Il savait, comme tout le monde, les liaisons de Fénelon avec Mme Guyon. Mais il avait trop de confiance, de naïve confiance, dans les lumières de ce disciple de choix pour soupçonner que, si la spiritualité de Mme Guyon allait à des excès, Fénelon ne s'empressât pas de la réduire entre de justes bornes. Il était loin en tous cas d'imaginer qu'il se fût formé de la prophétesse du quiétisme au précepteur des enfants de France « comme une filiation spirituelle »; et qu'un homme de tant d'esprit pût voir « un prodige de doctrine et de sain-
teté » dans une Temme sans nom, sans influence, à ce qu'il croyait encore, et sans autorité. Aussi quand, sur ces entrefaites, et par le conseil de Fénelon, on vint soumettre à son examen les livres de Mme Guyon, fut-il tenté d'abord d'en décliner l'honneur, et n'accepta-t-il enfin que sur les instances réitérées, tant de Mme Guyon elle-même que du duc de Chevreuse. L'examen dura plusieurs mois, pendant lesquels Bossuet, lisant et faisant des extraits, ne voulut pas voir Mme Guyon avant d'avoir fixé ce qu'il devait penser de la doctrine. Le biographe (c'est M. Guerrier que je veux dire) essaie ici de nous faire entendre que Bossuet sans doute eut peur de tomber sous le charme de cette femme extraordinaire. Mais la gloire de cette belle invention ne lui appartient pas, et, s'il le dit, c'est qu'il Ta su de La Beaumelle, toujours.
On pense bien que nous n'allons pas entrer dans le fond de la controverse. 11 importe toutefois à ce que nous voulons dire d'établir nettement trois points, que voici. Le premier, c'est que la soumission de Mme Guyon fut d'abord entière et, comme celle de Fénelon, non seulement sans restriction, mais presque plus humble qu'on ne le voudrait. « Permettez-moi, Monseigneur, avant d'être examinée, que je vous proteste que je ne viens pas ici pour me justifier ni pour me défendre...; que je condamne de tout mon cœur, en présence de Dieu, sans aucune restriction, tout ce que vous condamnez en ma conduite et mes écrits.... Faites-vous remettre en main les originaux et les copies, je vous les résigne si absolument que, quoi que vous en puissiez faire, je ne m'en informerai jamais. » Ainsi, d'elle-même, s'adressail-elle &
Bossuet. Mais Fénelon, de son, côté, écrivait à son protecteur : « Ne soyez pas en peine de moi, je suis dans vos mains comme un petit enfant. Je puis vous assurer que ma doctrine n'est pas ma doctrine : elle passe par moi, sans être à moi, et sans y rien laisser.... J'aime autant croire d'une façon que d'une autre. Vous avez la charité de me dire que vous souhaitez que nous soyons d'accord, et moi, je dois vous dire davantage : nous sommes par avance d'accord, de quelque manière que vous décidiez.... Quand même ce que je crois avoir lu me paraîtrait plus clair que deux et deux font quatre, je le croirais encore moins clair que mon obligation de me défier de mes lumières, et de leur préférer celles d'un évêque tel que vous. » Je ne sais; mais il me semble qu'une sincère déférence ne s'abaisse pas si bas, et qu'un redoutable orgueil transparaît sous cette humilité quasi servile. Mais il résulte au moins de là qu'il n'est pas vrai, comme on le répète couramment, sur la parole de Fénelon, que Bossuet tout d'abord ait évoqué la question à lui pour la trancher souverainement; — et il faut dire que Mme Guyon, les amis de Mme Guyon, et Fénelon, tout le prem.ier, la remirent eux-mêmes à Bossuet, et pour qu'il en décidât sans appel.
Le second point, c'est que parmi tous ceux que Mme de Maintenon, sérieusement alarmée par l'évêque de Chartres, crut devoir consulter, l'accord fut unanime pour condamner absolument les livres et la doctrine de Mme Guyon. Il est d'ailleurs tout à fait indifférent que des personnes laïques, d'une piélc droite, n'aient pas vu dans l'enseignement de.
la prophétesse l'ombre seulement d'un danger. Cela est vrai : ni la duchesse de Bélhune, ni le duc et la duchesse de Chevreuse, ni le duc et la duchesse de Beauvilliers, ni hi duchesse de Morlemart, ni la comtesse de Guiche, non plus que Mme de Maintenon elle-même, ni tant d'autres, n'aperçurent dans le Moyen court quoi que ce soit de répréhensible. Mais les juges naturels de la cause le condamnèrent sans un instant d'hésitation; et ces juges, c'étaient Joly, supérieur général de Saint-Lazare, les abbés Tiberge etBrisacier, des Missions étrangères, Tronson, supérieur de Saint-Sulpice, Nicole, parmi les jansénistes, Bourdaloue, parmi les jésuites, et par-dessus tous les autres Bossuel. Il n'est donc pas vrai de dire que, moyennant explications, atténuations, restrictions, et corrections de l'auteur, la doctrine du Moyen court pouvait présenter un sens acceptable; — mais il faut dire qu'ayant été déclarée fausse et pernicieuse par tous les théologiens que nous venons de nommer, c'est qu'elle l'était.
Le troisième point enfin, c'est que, aussitôt que Fénelon devint archevêque de Cambrai, l'aiïaire changea de face. M. Guerrier ne craint pas do nous présenter cette nomination à l'archevêché de Cambrai, — lequel valait alors de loO 000 ii 200000 livres do rentes, et conférait les litres de duc et de prince de l'empire, — comme une marque de défaveur, pour ne pas dire un commencement de disgrâce. Le petit troupeau s'attendait qu'on nommerait Fénelon à Paris. Mais comment M. Guerrier n'a-t-il pas vu que si l'insinuation vaut pour Fénelon, elle vaut bien plus pour Bossuet? et que, si c'est avoir mal reconnu
le mérite éminent do Fénelon que de l'avoir installé dans le siège archiépiscopal de Cambrai, je suis bien obligé de remarquer à mon tour que, de n'avoir pas trouvé pour Bossuet d'autre siège épiscopal que celui de Meaux, lequel pouvait valoir environ 30 000 livres, c'est avoir reconnu bien plus mal un mérite, à mon avis, encore plus éminent*. Laissons ce détail. Voici donc la situation. Mme Guyon et Fénelon s'en sont remis, comme on l'a vu tout à l'heure, au jugement de Bossuet. Ce jugement, d'accord avec M. de Noailles et M. Tronson, Bossuet le formule. C'est ce que ion appelle les trente-quatre articles d'Issy. Fénelon devient archevêque, signe les trente-quatre articles, et part pour son diocèse. Comme on veut en finir, on lui demande, à l'exemple de Bossuet et de M. de Noailles, de publier une ordonnance qui condamne les livres de Mme Guyon. Il refuse, et produit des raisons, des raisons de peu de valeur, et auxquelles pourtant on se rend. Bossuet alors lui propose d'approuver au moins son Instruction sur les •états d'oraison, qui va prochainement paraître, et où l'on parlera des livres de Mme Guyon, il est vrai, mais sans en nommer l'auteur, et sans faire la moindre allusion à ses extravagances. Fénelon refuse encore. Je ne discute pas ses motifs, je constate qu'il refuse. Il fait plus : il déclare qu'il soutiendra maintenant Mme Guyon jusqu'au bout, et, gagnant Bossuet de vitesse, il compose le livre des Maximes des Saints.
1. On Irouve dans VAlmanach royal la taxe en cour de Rome des évêchés et archevêchés, aussi leurs revenus. En 1789, les revenus de Cambrai sont comptés à 200 000 livres, ceux de Meaux à 22 000.
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El je tire de là celle conclusion qu'il n'est pas vrai de dire que Fénelon ait épuisé tous les moyens de conciliation; — mais au contraire, il faut dire que tout était ou pouvait êlre terminé quand il lui i)lut de ranimer la controverse expirante, et d'en faire relenlir l'Europe.
Il y aurail beaucoup à dire sur Fénelon. On n'a peut-être pas assez loué l'écrivain, mais, sûrement, on a trop vanté l'homme. Écrivain, Fénelon est de ceux qu'il faut appeler uniques. Il y en a de très grands qui ne sont pas « uniques »; Bourdaloue, par exemple, n'est pas unique; il est le premier dans son genre; il se détache en avant d'un groupe; mais, dans ce groupe, ils sont dix qui, de plus près ou de plus loin, lui ressemblent. Fénelon est unique. Les légères imperfections elles-mêmes de son style, — une grâce abandonnée jusqu'à la mollesse, et cette inimitable fluidité qui le caractérisent partout, — bien loin de diminuer son originalité, y ajoutent, et concourent à faire de lui, dans l'hisloire de notre liltérature, le plus curieux modèle peul-ôtre et le plus rare qu'il y ait de la souplesse infinie de l'esprit. Autant de facilité naturelle, autant d'aisance, autant de laisser-aller apparent que Voltaire, mais plus de profondeur, plus de sensibilité, plus d'art, et toute la pénétration morale d'un homme du xvii' siècle.
Le style, dit bulfon, c'est l'homme, et quelquefois c'est possible; mais quelquefois aussi ne serait-ce pas le contraire de l'homme? Tous les témoignages, depuis celui do la libre Mme de la Fayette jusqu'à celui du rigide Saint-Simon, s'accordent à louer dans
Bossuet la douceur et la bonté*. Même quelques-uns, dans le temps, en faisaient une moquerie. « Il n'a pas d'os », ripostait Tréville, à qui Bossuet reprochait de n'avoir pas de « jointures »; c'est-à-dire : il ne sait pas résister et se raidir, il donne trop facilement prise, il cède, il recule, il plie. Est-ce l'idée que suggèrent de Bossuet les Avertissements aux protestants, par exemple? Mais, au contraire, l'aimable auteur de Télémaque et surtout de ces Lettres de direction, si peu connues, si dignes d'être lues, relues, et méditées, sous la plume de qui les expressions les plus flatteuses et, si j'ose dire, les plus caressantes, naissent d'elles-mêmes, regardez-y de près : c'est le grand seigneur le plus net sur les privilèges de sa naissance, le haut prélat le plus absolu sur les prérogatives de sa dignité, le philosophe le plus obstinément entêté de son sens personnel, enfin le dominateur le plus entier, le plus autoritaire, le plus tyrannique des consciences et des cœurs. On ne sait pas assez ce qu'il y a de paroles de lui qui passent inaperçues au courant de la lecture, mais qui, pour peu qu'on les arrête au passage et qu'on les examine,
1. Mme de la Fayette écrit, le 19 septembre 1670, à Huet, qui vient d'être nommé sous-précepteur du Dauphin : « M. de Condom est fort de mes amis, et je puis vous répondre qu'il sera des vôtres. Nous avons déjà parlé de vous. C'est l'homme le plus honnête, le plus droit, le plus doux et le plus franc qui ait jamais été mis à la cour. » {Lettres extraites de ta correspondance de Iluet, par M. Ch. Henry, Paris, 1879, Hachette.) Saint-Simon écrit de son côté : « Doux, humain, affable, de facile accès, humble,... loin d'austère, de pédant, de composé, gai, poli, aimable,... ne faisant jamais sentir aucune espèce de supériorité à personne. » {Écrits inédits de Saint-Simon, publiés par M. Faugère, t. H, Paris, 1880, Hachette.)
font frémir d'élonnement et d'indignalion. Parcourez les lettres qu'il écrivait de sa mission de Saintonge; ce n'est pas dans le livre de M. Guerrier que vous les trouverez, et jaccorde qu'elle» n'étaient pas de son sujet. Mais enfin, aussi soigneusement qu'il a réuni tous les textes qui pouvaient plaider contre Bossuet» aussi scrupuleusement s'est-il abstenu de remettre au jour ceux qui parlent contre Fénclon. Il en a laissé pourtant échapper un. On voulait faire de Mlle de La Maisonfort, cousine de Mme Guyon, une religieuse. La malheureuse jeune femme, — elle avait vingttrois ans, — résistait, se débattait et pleurait. Et Fénelon lui écrivait : « Tout ce que j'ai à vous dire, madame, se réduit à un seul point, qui est que vous devez demeurer en paix avec une pleine confiance.... La vocation ne se manifeste pas moins par la décision (Tautruique par votre propre attrait. Quand Dieu ne donne rien au dedans pour attirer, il donne au dehors une autorité qui décide. » Éprouvez tous ces mots l'un après l'autre, et vous sentirez si ce directeur est un dominateur.
Ce sont des indications sur lesquelles il faudra revenir, c'est un portrait qu'un jour nous essayerons d'esquisser. En attendant, tel il est dans celle phrase que nous venons de citer, tel il nous apparaît dans celle controverse duquiélisme : décisif et absolu. 11 y mit moins de passion que Bossuet peut-être, mais parce qu'il y mit plus de politique. Avec un singulier mélange d'adresse et de fierté, il prit d'abord, aussitôt la lutte engagée, l'altitude orgueilleuse de quelqu'un i\m ne cédera jamais sous les coups de ceux qui l'atlaqueDl. Ce qui est admirable dans la dispute.
ce n'est pas sa modération, — il n'est pas modéré, — c'est sa froide, constante, imperturbable possession de soi-même. Il le déclare quelque pari : « Mon cœur n'est point ému »; c'est bien dit, et c'est lui qui le dit. Aussi Bossuet peut-il de loin en loin s'emporter à quelque parole trop rude, et que, pour l'honneur de sa charité chrétienne, on voudrait adoucir. Mais, au contraire, pour la plus grande gloire de l'art du persiflage, il n'y a rien de plus élégamment lancé que les impertinences de grand seigneur par où Fénelon répond aux violences de Bossuet, et l'on se surprend plus d'une fois à regretter qu'il n'y en ait pas encore davantage. « Quoique vous ayez l'esprit plus éclairé qu'un autre, lui écrit-il dès le début de la controverse, je prie Dieu qu'il vous ôte tout votre propre esprit pour ne vous laisser que le sien. » Peut-on plus joliment avertir le grand controversiste que toute sa science, et toute son éloquence, et toute son autorité ne feront rien contre l'inébranlable résolution de son adversaire? Ou encore : « Je crus plus apprendre sur la pratique des voies intérieures en examinant avec Mme Guyon ses expériences que je n'eusse pu faire en consultant des personnes fort savantes, mais sans expérience pour la pratique. » Peut-on piquer d'un air plus négligent et sans avoir l'air d'y loucher? car il paraîtrait qu'un instant, par manque « d'expériences », Bossuet avait failli dans ses condamnations, envelopper les sainte Catherine et les sainte Thérèse, voire les Taulère et les Ruysbroeck.
Que ce sang-froid même ait étonné d'abord, puis irrité, puis exaspéré Bossuet, on le comprend sans
peine. Il eut le tort de le laisser trop voir, et le tort plus ^rand de rendre Mme Guyon en quelque sorte matériellement responsable de la longue résistance de Fénelon. Emprisonnée dès le mois de décembre 1693, avant même la publication du fameux livre des Maximes des saints, la visionnaire, plus enfoncée que jamais dans sa doctrine, subissait les contre-coups de la querelle dont elle avait été la première occasion. Il est vrai qu'elle refusait de se rétracter. On dressait des déclarations, on lui soumettait des formulaires; elle signait, mais en signant, elle ajoutait : «< Je dois néanmoins, devant Dieu et devant les hommes, ce témoignage à la vérité que je n'ai jamais prétendu insinuer, par aucune de ces expressions, aucune des erreurs qu'elles contiennent »; et tout était à recommencer. On la transférait alors de Vincennci» à Vaugirard. Cependant on la torturait d'interrogatoires. A Vincennes, c'était ce terrible La Reynie; c'était le bon M. de Noailles à Vaugirard. On soumettait sa vie d'autrefois, ses aventures, ses voyages, ses relations avec le P. La Combe à une minutieuse enquête, sur chaque point nouveau de laquelle on venait l'attaquer de questions pénibles, douloureuses, inutiles surtout. Enfin, le 31 mai 1G9S, on la transférait à la Bastille. M. Guerrier déclare ici qu'elle n'était coupable d'aucun crime ni d'aucune faute, et se porte garant, particulièrement, de la pureté des relations du P. La Combe et de Mme Guyon. C'est trop dire, beaucoup trop dire. Il n'en sait rien, ni moi non plus, ni personne. Et, puisqu'il s'agit de répartir et de fixer des responsabilités, la question n'est pas de savoir si Mme GuyoD était oa non coupable des fautes qu'on
lui imputait, mais bien si ceux qui l'en accusèrent furent fondés à croire qu'elle les avait commises. Il serait facile de prouver qu'ils l'étaient. Ce n'est que la nature même de l'accusation qui nous interdit de reproduire ici les textes.
La captivité dura jusqu'en 1703. Une mise en liberté provisoire, du 21 mars 1703, devint définitive au commencement de 1704. Exilée d'abord à Diziers chez sa belle-fille, — qui sollicita de la bienveillance de M. Noailles la faveur d'en être débarrassée, — Mme Guyon, en 170G, obtint la permission de s'établir enfin à Blois. Elle y mourut le 9 juin 1717. Ces dates, et quelques autres, désormais assurées, sont ce qu'il y a de plus intéressant dans le livre de M. Guerrier. Après quoi, il ne sera pas inutile de faire une observation pour quelques personnes dont les infortunes de Mme Guyon risqueraient d'émouvoir trop vivement la sensibilité. Si Mme Guyon eût vécu de nos jours, que fût-il advenu d'elle? On l'eût mise à la Salpêtrière, selon toute vraisemblance; et, comme « la durée de la monomanie religieuse est ordinairement longue »; comme les individus qui en sont atteints sont « extrêmement dangereux »; comme enfin « la terminaison par la guérison en est relativement moins fréquente que pour d'autres formes d'aliénation • », il est probable qu'elle fût morte à la Salpêtrière. Elle porta donc la peine d'être crue saine d'esprit et de corps. Mais d'ailleurs, au régime de la Bastille, elle gagna, sur le régime de la Salpêtrière, dix ans de liberté.