‹ Bossuet. Préf. de V. GiraudChapitre 30 sur 47 · Wùnck, Palestine, p. 137-138. Paris, 1845, Didot · texte numérisé non relu

Wùnck, Palestine, p. 137-138. Paris, 1845, Didot

et françaises, anglaises et allemandes, — c'est que le possesseur en a sans doute l'usage? « Pour Dieul comme il l'a dit dans sa langue énergique, ne pensons pas être les seuls hommes, et que toute la sagesse soit dans notre esprit, dont nous vantons la délicatesse! » A vrai dire, toutes les difllcultés ^ue la critique de son temps, catholique, protestante, o^^ libertine, a élevées contre l'authenlicité des livres saints, Bossuet les a connues. Il en a prévu les conséquences prochaines, et il a essayé d'y parer. C'est en partie pojir i'P*^ g"'*' ^ r/imp^»;»' son njifcoursy « dont les derniers chapitrfts dft la seconde partie, nous dit l'abbé Ledieu, étaient pour lui la jnrfiiwfiTnmplète de. In nfiritA dtt la rpliginn fit dp In f/rtjiude de la révélation des Livres saints contre jes Jibertins^v. Et là enfin est la raison de la sollicitude avec laquelle, jusqu'à son dernier jour, lui qui laissait volontiers ses autres ouvrages à leur fortune, il a revu et corrigé son Histoire universelle.

A cet égard, la comparaison des trois éditions qu'il en a données lui-même — en 1681, 1082 et 1701 — est curieuse et instructive. Mais ce qui est bien plus intéressant, c'est de constater ce qu'il a laissé dans ses papiers de corrections ou d'additions au texte même de 1701. 11 y en a qui forment jusqu'à des chapitres entiers, comme celui qu'il a intitulé : Moyen facile de remonter à la source de la religion^ et d'en trouver la vérité dans son principe. C'est le vingt-neuvième de la seconde partie, dans nos éditions actuelles, où il ne figure que depuis 1806. Le début en est significatif. Bossuet vient de développer les arguments qu'il oppose à Richard Simon, et il reprend : « Mais

LA PHILOSOPHIE DE BOSSUET i75

comme tous les esprits ne sont pas capables d'un raisonnement suivi, prenons par la main les plus infirmes, et menons-les doucement jusqu'à l'origine.... » D'autres additions ne sont guère moins importantes. Mais tandis qu'elles se rapportent toutes à la seconde partie, il ne s'en est point trouvé pour les Époques, ni pour les Empires, ou de tellement insignifiantes qu'il est inutile d'en parler. Preuve assez évidente à la fois, et du prix que Bossuel attachait à cette seconde partie; et de sa préoccupation de rétablir ce qu'il croyait être la vérité contre les attaques ou les insinuations des nouveaux critiques; et des craintes enfin que lui inspirait le progrès croissant du « libertinage » ! Oui ne sait, au surplus, qu'il est mort, pour ainsi parler, sur sa Défense de la tradition, laquelle, n'étant qu'une réponse à YHisloire ~crit^que du l\ouveau Testament, ^n mémp Rir-h.ojfl Si m Ojljjl^est donc aussi gu'nn apppnHip.p on iinp pontinuation du Discours sur V histoire universelle!

C^st alors, après avoir comme balayé le terrain de tous les obstacles où pouvait se heurter le dogme de la Providence, et alors seulement, qu'il l'a développé dans la troisième partie de son Discours . Je ne rappellerai pas avec éloquence; mais je dirai plutôt avec quelle modération, quels ménagements, et quel souci, tout en ne cédant rien d'essentiel, de ne rien exagérer d'accessoire. Si bien qu'au fond, pour accepter sa philosophie de l'histoire, non seulement n n'est pas même besoin d'être chrétien, mais il sullit de convenir de trois points : ^^ premièrement^ que le christianisme est sorti du judaïsme; — secon- yf( dément, que son apparition demeure toujours, après

i~6 BOSSUET

dix-huit cents ans, le fait le plus considérable de l'histoire de rhumanité; — troisièmement et enlin. gu'avant et depuis lui, toutes choses se sont passées comme si son établissement en était la raison d'(^tre. On voudra bien faire attention que la science, même la plus prudente, n'en demande pas davantage pour édifier tant de théories ou plutôt d'hypothèses, qu'elle considère comme des certitudes? Nous ne sommes assurés ni que les corps célestes « s'attirent », ni que les formes vivantes « évoluent » et se changent les unes aux autres; mais il nous suffit, pour le croire, que Vévoludon et Vaitraction nous expliquent plus de faits qu'aucune autre théorie qu'on leur puisse opposer. C'est pour rela nue ie me suis quelquefois demandé si ce que l'on roproi-he le plus à. Bossuet sous le nom d'étroitesse et de médiocrité d'esprit ne serait pas peut-être ce que sa conception de la Providence a de plus personnel, mais surtout de plus large et de plus philosophique. On ne saisirait pas avec tant d'empressement les moindres occasions qui s'offrent de la contester, si l'on ne reconnaissait pas intérieurement ce qu'elle a de vraisemblance; et on lui reprocherait moins aigrement, à lui, d'avoir « manqué de critique » si l'on ne se rendait compte que, de la manière dont il a posé la question, il l'a pour ainsi dire élevée au-dessus des chicanes de la critique.

Non pas sans doute qu'il n'y ait plus d'une lacuna à, signaler dans son Discours; et même, s'il n'y en avait pas, ce serait à désespérer de l'érudition et de l'histoire! Ayant, par exemple, écrit quelque cent ans avant que Ton sût déchiffrer les hiéroglyphes et

LA PHILOSOPHIE DE BOSSUET i'î7

les caractères cunéiformes, il est assez naturel que Bossuet ne s'en soit pas servi pour contrôler les récits d'Hérodote et de Diodore de Sicile. Possible aussi qu'il en ait cru trop aisément Xénophon sur Cyrus, et Tite-Live sur Ancus Martius ou Tarquin le Superbe. Admettons également, si l'on le veut, que sa chronologie soit fautive : Volney, l'un des premiers, dans ses Recherches sur l'histoire ancienne, s'est donné assez de mal pour le démontrer. Il est vrai que Bossuet lui avait répondu par avance :

« Ceux qui se trouveront trop resserrés dans [ma] supputation des années pour y ranger à leur gré tous les événements et toutes les dates qu'ils croiront certaines, pourront se mettre au large tant qu'il leur plaira dans la supputation des Septante, que r Église leur laisse libre, pour y placer à leur aise tous les rois qu'on donne à Ninive avec toutes les années qu'on attribue à leur règne; toutes les dynasties des Égyptiens, en quelque sorte qu'ils les veuillent arranger; et encore toute l'histoire de la Chine, sans même attendre, s'ils veulent, qu'elle soit plus éclaircie. »

Et, en effet, pourvu que la splendeur de Babylone ou de Ninive ait été jadis éclipsée par celle de Persépolis ou d'Ecbatane; pourvu que l'empire des Perses ait à son tour succombé sous les coups d'Alexandre, traînant après lui toute la Grèce; et pourvu qu'enfin Rome ait hérité du pouvoir encore agrandi d'Alexandre, la philosophie de Bossuet ne subsiste-t-elle pas tout entière? Les « époques », ici, n'importent guère, ni la longueur de temps, mais la

178 UOSSUBT

, seule succession des faits; — et la succession des [^ T*l faits est certaine. Pareillement, quelques fables que ' Ïite-Live ait consignées dans ses Uistoires, ou le bon Hérodote, c'est assez qu'aux journées de Marathon et d'Actium l'Occident ait vaincu l'Orient. « Du côté de l'Asie était Vénus, c'est-à-dire les folles amours, les plaisirs et la mollesse; du côté de la Grèce était Junon, c'est-à-dire la gravité avec l'amour conjugal. Mercure avec l'éloquence, Jupiter et la sagesse politique.... » Il n'y a qu'à lire attentivement le Discours de Bossuet pour y trouver ainsi une réponse à la plupart des objections qu'on lui a faites.

C'est comme encore quand "n lui rppmrhp ^. n'avoir pas fait dansja formation du Hnpmp ^»»r.'|iprL une part asse^^large à l'intluence du Kénie grec. Mais en vam s'est-on efforcé de montrer que les philosophes de la Grèce et de Rome, bien loin de partager les superstitions du vulgaire, étaient en quelque sorte déjà chrétiens avant le Christ. « Quand Socrate fut accusé de nier les dieux que le public adorait, il s'en défendit comme dun crime, et Platon, en parlant du Dieu qui avait formé l'univers, dit qu'il est difficile de le trouver et qu'il est défendu de le déclarer au peuple. » — On pourrait ajouter, si l'on voulait s'en donner le facile plaisir, que les Scherer et les Renan n'ont pas dit autre chose. La sagesse antique, dont le principe était l'orgueil, ne se serait jamais abaissée jusqu'à l'humilité, qui est le principe de la vertu chrétienne. Les Grecs et les Romains, qui tenaient la pauvreté pour honteuse, n'auraient jamais eu l'idée d'y réduire les « huit béatitudes ». Leur société, qui reposait sur l'escla-

vage et sur le patriotisme local comme sur ses deux assises, ne se serait jamais élargie d'elle-même jus-^ qu'à devenir la Jérusalem universelle des prophètes. Qu'est-ce à dire, sinon qu'en rapportant tout le christianisme au judaïsme comme à sa source Bossuet avait raison? et que, dans une Histoire de la formation du dogme chrétien, on pourrait lui reprocher d'avoir omis de parler de l'influence des philosophes grecs, mais non pas dans un Discours sur ihistoire universelle! Ici encore, la lacune est plus apparente que réelle, et la critique a pris le change; — ou peut-être a-t-elle voulu nous le donner.

Je ne reviendrai pas, après cela, sur ce que j'ai déjà dij.^ip L'nmissinn dft l'Tndft et de la Chine dans le plan de V Histoire universelle .On aura certainement remarqué ce que Bossuet en disait lui-même : « qu'il attendait que les hist"jr^» p" fnggp.ut éclaircies » ; et une fois éclaircies, j'ai tâché de montrer qu'il lui aurait été facile de les envelopper dans son Discours. Il eût encore pu, s'il l'eût voulu, les insérer au commencement de sa seconde partie, à l'endroit où il dit, un peu avant d'arriver à Moïse, que « le monde que Dieu avait fait pour manifester sa puissance, était devenu un temple d'idoles ». La Chine surtout, avec la prodigieuse antiquité dont sa civilisation se vante, eût trouvé là sa place; et l'Inde, un peu plus loin, au commencement de la troisième partie, quand il dit : « Je ne compterai pas ici parmi les grands empires celui de Bacchus ni celui d'Hercule, ces célèbres vainqueurs des Indes et de VOrient. Leurs histoires n'ont rien de certain, leurs conquêtes n'ont rien suivi : il les faut laisser célébrer aux poètes, qui en ont fait le

ISO BOSSUET

plus grand sujet de leurs fables. » Les scrupules du crilique se mêlent dans cette phrase à l'impatience du philosophe. Et qui l'aurait enfin empêché, s'il avait cru devoir le faire, au début encore de sa deuxième partie, de nous conter la longue histoire de l'humanité primitive et de nous montrer, dans le barbare ou dans le sauvage, un Adam dégénéré de son institution première? Mais il ne l'a pas fait, pour la raison qu'il vient de nous dire, parce qu'il n'aimait pas k parler de ce qu'il savait mal, et puis, et surtout parce que rien n'était au fond moins nécessaire à son dessein.

Car, encore une fois, il s'agissait pour lui de prou-, ver qu'il y a du divin dans l'histoire, ou plutôt, en un certain sens, que l'histoire est toute divine, et que, ce qu'il y a d'universel en elle, c'est précisément ce caractère dp divinité. Qtons-le, tout s'y brouille, tout s'y confond, tout s'y obscurcit; et la connaissance de son long passé ne sert à l'homme ^ que pour le convaincre de sa perversité, de son impuissance» ^t^de^^utilité de la vie. Mais, posons-le, jout s'éclaircit, tout s'ordonne, tout dans l'histoire tend vers une fin, qui devient ainsi notre raison d'être et notre loi. Que fait à une démonstration de ce genre le nombre des exemples dont on l'autorise ou dont on l'appuie? La qualité seule en est de quelque prix, et non la quantité. Si la Providence pout se démontrer par l'histoire, une seule histoire y pourrait sullire; et au fait Bossuet n'en a vraiment exposé qu'une : c'est celle du « peuple de Dieu », dans laquelle^ ayant montré la raison de toutes les autres, il lui eût si peu coûté de multiplier les exem-

pies qu'an contraire il en a trop donnés, et que, comme son Discours est tout ce qu'il est sans l'Inde ni la Chine, il le serait encore s'il n'en avait pas consacré à l'Egypte un chapitre entier.

On nous pardonnera d'avoir si longuement insisté sur le Discours sur l'histoire universelle. C'est qu'on le lit peu, et on le lit mal. C'est qu'à force d'entendre dire « qu'il y a trop de religion dans la seconde partie pour ceux qui ont la foi et qu'il y en a trop peu pour les incrédules et pour les indifférents » — ce qui n'est qu'une jolie antithèse, — il semble que l'on ne sache plus où est le centre et le nerf de l'outvrage. C'est enfin qu'il a été l'œuvre préférée de Bos-X ' suet, et par conséquent, si nous voulons connaître sa philosophie, celle qu'il nous faut toujours relire. Il nous reste à montrer maintenant qu'une fois tout à fait maître, pour ainsi parler, de cette idée de la Providence, Bossuet n'a pas cessé de la développer^ encore, et qu'elle est demeurée jusqu'à son dernier jour l'idée essentielle de sa philosophie.

Rien de plus naturel que de la retrouver dans^ne Traité du libre arbitre — qu'il composa, dit-on, comme son Discours, pour l'éducation du dauphin, ■ — si le fond même en est d'accorder ou de concilier la liberté de l'homme^ non point avec la « prescience »,

mais bien avec la « Providence » de Dieu. C'est

ce qu'il déclare en propres termes :

« Nous concevons Dieu comme un être qui sait tout, qui prévoit tout, qui gouverne tout, qui Tait ce qu'il veut de ses créatures, et à qui doivent se rapj porter tous les événements du monde^ Que si les créatures libres ne sont pas comprises dans cetordrdc la Providence divine, on lui 6te la conduite de ce qu'il y a de plus excellent dans l'univers^ c'est-à-dire des créatures intelli;;entes. 11 n'y a rien de plus absurde que de dire qu'il ne se mêle point du gouvernement des peuples, de l'établissement ni de la ruine des états, comment ils sont gouvernés, par quels princes et par quelles lois, toutes lesquelles choses s'exéculant par la liberté des hommes, si elle n'est en la main de Dieu, en sorte qu'il ait des moyens certains de la tourner où il lui plait, il s'ensuit que Dieu n'a point de part à ces événements^ eLquÊ^JCeîIc. partie du monde est entièrement indépendante..»

Et l'on connaît la solution qu'il donne de la difficullé, plus sage — plus hardie peut-être en sa sagesse même — que bien des décisions qui semblent mieux répondre aux exigences de notre logique. Également assurés de la réalité de notre libre arbitre, et de celle de la Providence, nous n'aurions aucun moyen de les concilier « qu'il nous faudrait, pour ainsi parler, tenir toujours comme fortement les deux bouts de la chaîne, quoiqu'on ne voie pas toujours le milieu par où l'enchaînement se continue ». N'a-t-il pas raison, si tout ce que prouve la contradiction, comme <.'n tant d'autres rencontres, c'est que les deux vérités qui se ^ntrarient ne sont pas du même ordre : l'une, la liberté, s'étabjissaftt en f-iï» par r^vidence du senti-

ment ou par les nécessités de rinst.if.ut.inn snr.iqlp-,^ Taulre, la Providence, ne nous étant connue que par l'autorité de la révélation?

Je ne pense pas avoir besoin non plus de montrer la liaison du dogme de la Providence avec le dessein principal de VHistoire des variations des églises •protestantes. Assurément, beaucoup d'autres intentions se mêlent, dans ce grand ouvrage, à celle que nous signalons, et nulle part on ne saurait mieux saisir, ni trouver une plus belle et plus ample occasion d'admirer, la complexité, la richesse, la fécondité de la pensée de Bossuet. Ce que la discussion du dogme a de plus métaphysique; ce que la dialectique a de plus pressant et parfois de plus audacieux; ce que la narration historique a de plus vivant et de plus coloré; ce que la critique des textes et leur interprétation ont de plus épineux, de plus délicat, de plus subtil aussi ; ce que l'éloquence enfin du pasteur qui veut conquérir ou ramener des âmes ont de plus persuasif et de plus convaincant, de plus impérieux et de plus insinuant tour à tour, la promesse et la menace, l'indignation et l'ironie, le conseil et la prière, l'adjuration et l'anathènte, tout est réuni dans ce livre qu'à peine quelques cufieux lisent encore de nos jours; — dont Hallam disait à bon droit qu'il était la plus formidable machine qu'on eût jamais dirigée contre le protestantisme; — que ceux mêmes qui l'ont lu n'osent pas admirer publiquement; et qui n'en demeure pas moins le plus beau livre de la langue française, comme joignant à ses autres mérites celui d'en être à la fois le plus sincère et le plus passionné.

184 DÛSSUET

Mais, tout en développant l'iiisloire des origines et des variations de la réforme, Bossuet y a voulu Jaire voir en méme,ternp§,^ue l'on ne peut contre Dieu que ce qu'il veut bien permettre, et que le triomphe de sa Providence est de tourner à sa gloire, en le tournant à la confusion desl'ebelles, tout ce que l'on entreprend contre lui. Lorsque Dieu se relire de nous, et qu'il lui plaît, pour des tins cachées, de nous abandonner ou plutôt de nous livrer aux inspiral ionsdejiolre sensJiumair^ Luther ni Mélanchthon, ni Henri VIII ni Elisabeth, ni l'éloquence ni la science, ni la force ni la ruse, ne sauraient empécher l'erreur de se diviser contre elle-même, de se trahir en se multipliant, et de rendre à la vérité, toujours une et toujours la même, l'involontaire hommage de ses contradictions.

Si cette idée se retrouve partout dans l'Histoire des variations; si c'est elle peut-être qui en fait l'âme diffuse; si Bossuet n'y perd pas une occasion de la remettre en lumière, ne pourrons-nous donc pas dire avec raison qu'il se montre toujours, là, comme ailleurs, le philosophe ou le théologien de la Providence et le ministre, pour ainsi parler, des vues de son Dieu sur le monde? Le prodigieux succès de la réforme l'aurait fait trembler pour l'Église; et, ainsi qu'il le dit lui-même, « ce n'était pas sans étonnement » qu'il lisait la parole de l'apôtre : Oporlet "ÏÏœresês esse. MaisTà la clarté du tJQgF'" ^^ Iff ^fvy'dence, il a compris^ ce « terrible i7 fgut »,; et la plus redoutable épreuve qu'eut traversée l'Église s'est changée à ses yeux en un témoignage de la bonté de \ Dieu pour ses élus. En ce sens, V Histoire des variationê '

n'est qu'une application particulière du principe pogé dans le Discours sur V histoire universelle, et la jus-

tesse même de l'application achève, pour Bossuet, de démontrer la vérité du principe.

En veut-on d'autres preuves encore? On les Irou- \èt3. jusque dans le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même. Car pourquoi Bossuet n y a-t-il pas consacré moins d'un livre entier — le cinquième, qui n'en est pas le moins curieux — à démontrer « l'extrême diflerence de l'homme et de la bête »? C'est un problème actuel encore aujourd'hui, s'il en fut, et dont on peut bien dire que vingt autres dépendent, y compris celui même de l'immortalité de l'âme et de la Providence. Ëtait-ce qu'il crût bien nécessaire, comme on l'a prétendu, de réfuter le paradoxe de Descartes sur les animaux machines? En aucune façon, mais il voulait enlever aux « libertins » l'argupient qu'ils tiraient contre la Providence de l'apparente identité de l'homme et de l'animal. Ils allaient répétant le mot de VFcclésiaste : Unus est interitus hominum et jumentorum; et ils en concluaient que Dieu ne se souciait pas plus des hommes que des bœufs : Numquid de bobus cura est Deo? N'était-ce donc pas un grand point de gagné si l'on établissait contre eux, sans aucun recours à la révélation, mais par le seul secours de l'observation, que l'homme diffère extrêmement de la bête? Le cinquième livre du Traité de la connaissance de Dieu n'a précisément pas d'autre objet; et nous, les contemporains de Darwin et d'Haeckel, quand nous cherchons où est la différence, nous la trouvons où Bossuet l'a mise.

Là,, également, est l'explication de la vivacité avec

180 BOSSUKT

laquelle, dans plusieurs lettres adressées à l'évoque de Castorie, et à un disciple de Malebranche, il a pris parti contre l'auteur de la Recherche de la véj'ité ou plutôt du Traité de ta nature et de la grâce. Certes, il n'y avait pas de chrétien plus sincère — disons, si l'on veut, plus candide — que Malebranche, mais il I n'y avait pas non plus de cartésien plus naïf, ni de philosophe ou de spéculatif qui s'assurât plus tranquillement de la parfaite orthodoxie de ses sentiments, sur la droiture et la pureté de ses intentions. On pouvait dire de lui, bien plus encore que de Spinosa, que ses livres étaient pleins de Dieu; mais son Dieu, dont les volontés générales enveloppaient des conséquences quelquefois regrettables, n'était déjà plus celui de l'Écriture; et sa manière de traiter le tniracïe ne tendait à rien moins qu'à le nier, en le faisant rentrer dans des lois qu'il faut qu'il interrompe, ou qu'il contrarie, ou qu'il renverse, pour être le miracle. Bossuet vit le danger. jPeut-étre même est-ce alors, aux environs de 1685, qu'il aperçut plus clairement qu'il n'avait fait jusque-là l'incompatibilité du cartésianisme et de la religion. Mais ce qu'il vit surtout, c'est que, si la doctrine de Malebranche §c^ répandait, c'en était fait du dogme de la Provî- dence.

« Croyez-moi, Monsieur — écrivait-il au disciple de Malebranche, — pour savoir de la physique et de l'algèbre et pour avoir même entendu quelques vérités générales de la métaphysique, il ne s'ensuit pas pour cela qu'on soit fort capable de prendre parti en matière de théologie, et aûn de vous faire

voir combien vous vous méprenez, je vous prie seulement de considérer ce que vous croyez qui vous favorise dans mon Discours sur l'histoire universelle. Il m'est aisé de vous démontrer que les principes sur lesquels je raisonne sont directement opposés à ceux de votre système,... Je ne vous en écrirai ici que ce mot, qu'il y a bien de la différence à dire, comme je fais, que Dieu conduit chaque chose à la fin quil s'est proposé par des voies suivies, et de dire quil se contente de donner des lois générales dont il résulte beaucoup de choses qui n entrent qu'indh^ectement dans ses desseins. Et puisque, très attaché que je suis à trouver tout lié dans l'œuvre de Dieu, vous voyez au contraire que je m'éloigne de vos idées générales, de la manière que vous les prenez, comprenez du moins une fois le peu de rapport qu'il y a entre ces deux choses. »

On le voit, ce sont d'autres vérités aussi, mais c'est surtout le dogme de la Providence qui lui paraît menacé par le système de Malebranche. Dans une autre lettre, il ne cache pas à l'évêque de Castorie qu'il a tout fait pour empêcher la publication du l'raité de la nature et de la grâce. Et je n'oserais me porter garant que, si la préparation de son Histoire des variations — qui était sur le point de paraître — ne l'eût absorbé tout entier, il eût voulu lui-môme répondre à Malebranche, mais ce qui est certain, c'est que, non content de lui opposer Arnauld, il fit écrire par Fénelon cette Réfutation du système du père Malebranche sur la nature et sur la grâce, que l'on regarde à bon droit comme le meilleur des écrits philosophiques du futur archevêque de Cambrai. Pour

!88 HOSSUET

quelles raisons d'ailleurs celle Réfutai'wn ne vil pas le jour, c'esl ce que l'on ignore, mais c'est ce qui nous dispense aussi d'y insister. Il suffit que Bossuel, comme nous l'avons vu, l'ait corrigée de sa main, et que cette sollicitude nous soit un nouveau témoignage de l'intérêt presque personnel qu'il prenait dans la controverse. Elle en est un aussi, pour le dire en passant, de l'affection qu'il portait à l'abbé de Fénelon, et dont le défenseur de Mme Guyon devait le récompenser si mal.

Ce n'était pas pourtant que les libertins eussent quitté la lutte; et, sans parler de ceux qui prome^ naient leur incrédulité dans les salons ou dans les cabarets et les cafés du temps, Bayle venait de donner ses Pensées alvèi'm S»V ia ivrnèU', et Fuutcnëïïe allait écrire son Histoire des oracles^ — deux de ces livres où Voltaire, quelques années plus tard, devait apprendre à lire. Mais on sait, d'autre part, qu'à peine Bossuet avait-il terminé son Histoire universelle^ il lui avait fallu s'occuper des affaires du gallicanisme. V Histoire des variations était alors survenue, qu'il avait dû défendre, après l'avoir écrite, et justifier tour à tour contre les attaques des Basnage et des Jurieu. Grâces leur soient rendues de leurs attaques! Nous devons au premier la D(^fense de l'Histoire des variations ; et, sans le second, nous n'aurions pas les six Avertissements aux protestants^ qui valent sans doute \Q.Critique de l'/ùole des femmes ou la Défense de l' Esprit des lois. Enfin, bien malgré lui, sur les instances réitérées de Fénelon et des amis de Fénolon, il était intervenu dans la querelle du quiétisme, dont au bout d^unan il s'était trouvé seul à porter Tout le poids. A

quoi, si l'on ajoute un important diocèse à gouverner, un temporel à administrer, des religieuses à diriger, qui le fatiguaient de leurs infinis scrupules, ses fonctions aussi d'aumônier de la Dauphinc, on comprendra que, de 1G81 à 1700, il n'ait pas pu donner aux progrès H 11 lihprfinngft toute l'attention qu'il j^

aurait voulu. Mais il ne fut pas plus tôt délivré de ^ v\

tant de soins divers, qu'il revint à son idée maîtresse, et que, résumant toute sa morale dans ses MéditationssuFTivangile, toute^a politique dans la Politigue tirée de VÉcnture sainte, et tout le dogme enfin dans ses Élévations sur les mystères, c'est à rendre sa philosophie de la t^rovidence plus claire encore qu'il employa ses dernières années.

^rVvntpnions-noiig i>i Hp 1p mnntrnr pMr Tpxpmple de

QQ; Politique. On a loué souvent, de nos jours même — avec autant de courage que de raison, — le bon sens, la sagesse, l'esprit de modération et de paix que, sous sa forme un peu scolastique, ce beau livre respire. Qui a mieux parlé que Bossuet de l'amour de la patrie^ avec plus d'éloquence, et je dirais volontiers avec plus de tendresse?

« La société humaine demande queTonaime la terre où l'on habite ensemble; on la regarde comme une mère et une nourrice commune, on s'y attache, et cela unit. C'est ce que les Latins appellent caritas patrii soli, l'amour de la patrie, et ils la regardent comme un lien entre les hommes.

« Les hommes, en eflet, se sentent liés par quelque chose de fort lorsqu'ils songent que la même terre qui les a portés et nourris étant vivants, les recevra

dans son sein quand ils seront morts : — « Votre « demeure sera la mienne, disait Rulh à sa belle- « mère Noémi, votre peuple sera mon peuple, je mour- « rai dans la terre où vous serez enterrée et j'y choi-

« sirai ma sépulture »

« C'est un sentiment naturel à tous les peuples. Thémistoele, Athénien, était banni de sa patrie comme traître; il en machinait la ruine avec le roi de Perse, à. qui il s'était livré; et, toutefois, en mourant,... il ordonna à ses amis de porter ses os dans TAtlique pour les y inhumer secrètement, à cause que la rigueur des décrets publics ne permettait pas qu'on le fit autrement. Dans les approches de la mort, où la raison revient et où la vengeance cesse, l'amour de la patrie se réveille; il croit satisfaire à sa patrie; il croit être rappelé de son exil après sa mort, et, comme ils parlaient alors, que la terre serait plus bénigne et plus légère à ses os. »

La Politique tirée de l' Ecriture sainte est pleine de ces leçons; et si j'ai tenu à rappeler celle-ci, c'est pour que l'on sache bien que, ce qu'il avait dit de son vieux maître, Nicolas Cornet, nous pouvons, nous devons, nous, le dire de Bossuet : que, si son prince n'a pas eu de sujet plus fidèle, « la France aussi n'a pas eu de cœur plus français que le sien ».

Pour l'idée de la Providence, on la retrouve ici partout : dans cette phrase de son Avant-Propos : «Dieu, par qui les rois régnent, n'oublie rien pour leur apprendre à bien régner,... c'est une partie de la morale chrétienne que déformer la mauislrature uar des lois : Ùieu a voulu tout décider^ c'est-à-dire donnet

des décisions â tous les états — nous dirions ^iiinnr. d'hui : des refiles de condnit.ft à foutes les conditions, — et, à plus forte raison, à celui d'où dépendent toiis les autresj). On la retrouve encore dans les chapitres qu'il a intitulés : // n'y a point de hasard dans le gouvernement des choses humaines, et la fortune n'est quun mot qui na aucun sens\N\\, 8, proposition 5]; Comme tout est sagesse dans le monde, rien n'est hasard [VII, 6, proposition 6] ; Il y a une providence particulière dans Je gouvernement des choses humaines [VII, 6, proposition 7]; Dieu décide de la fortune des états [VII, 6, proposition 3]; Dieu forme les princes guerriers [IX, 1, proposition 1]; Dieu faisait la guerre pour son peuple du plus haut des deux, d'une façon extraordinaire et miraculeuse [IX, 4, proposition 1], jt on la retrouve enfin jusque dans les caractères qu'il assigne à l'autorité légitime, lesquels sont précisément ceux qu'il reconnaît et qu'il ad or^lârPIeu : « Premièrement, l'autorité royale est sacrée ; secondement, elle est paternelle; troisièmement, elle est absolue — ce qui veut dire indépendante ; — et quatrièmement, elle est soumise h la raison ». Ce sont là les traits mêmes dont il a représenté la Providence, et ainsi le gouvernement des hommes n'est qu'une imitation de celui de Dieu sur le monde.

A la vérité, ce qui faisait à ses yeux la force de sa Politique est ce qui en fait aujourd'hui la faiblesse pour nous. Si nous sommes chrétiens, il nous faut d'autres garanties que la crainte de Dieu contre l'incréduTité du prince, ou, pour mieux dire, du souverain. A plus forte raison, si nous ne sommes pas chrétiens, nous en faut-il en ce cas contre l'excès de la

piété même. Et Bossuet l'a bien senti^ puisqu'il a essayé d'en trouver ou de nous en donner. C'est ainsi qu'il s'est efforcé de distinguer nettement le pouvoir absolu du pouvoir qu'il appelle arbitraire :

« Quatre conditions accompagnent le gouvernement arbitraire :

« Premièrement, les peuples sujets sont nés esejaves, c'est-à-dire vraiment serfs, et parmi eux il n'y a point de personnes libres;

« Secondement, on n'y possède rien en propriété, mais le fond appartient au prince, et il n'y a point de droit de succession, pas môme de fils à père;

« Troisièmement, le prince a le droit de disposer à son gré, non seulement des biens, mais encore de la vie de ses sujets, comme on ferait des esclaves;

« Et, enfin, en quatrième lieu, il n'y a de loi que sa volonté.

«C'est autre chose que le gouvernement soit absolu et qu'il soit arbitraire. Il est absolu par rapport à la contrainte, n'y ayant aucune autorité capable de forcer le souverain, qui, en ce sens, est indépendant de toute autorité humaine. Mais il ne s'ensuit pas de là que le gouvernement soit arbitraire.... C'est qu'il y a des lois dans les empires contre lesquelles tout co qui se fait est nul de droitj et il y a toujours ouverture à revenir contre, ou dans d'autres occasions ou dans d'autres temps. »

Mais il a beau faire, le vice est toujours là, dans le caractère sacro-saint dont il investit le souverain, quel qu'il soit, prince ou peuple, république ou

monarchie : il est dans cette étroite et mutuelle dépendance de la politique et de la religion, qui devient trop aisément l'instrument de la pire tyranniej il est enfin, non point où on le veut voir — en tel ou tel endroit du livre et du système, — mais dans la conception même que Bossuet se fait du fond des choses. Il n'en était peut-être que plus intéressant de le montrer poursuivant son idée jusqu'aux applications pratiques, et risquant ainsi, « pour la vouloir outrer et pousser trop avant », de nous la rendre inacceptable.

Que vaut-elle cependant, et qu'en penserons-nous, au moment de conclure ? C'est ce qu'il est assez difficile de dire; et, de la manière que Bossuet a posé la question, il nous faudrait, pour y répondre, discuter avec lui la possibilité du miracle, la vérité des prophéties, et l'authenticité de la révélation. On conviendra que de tels problèmes ne se traitent point occasionnellement, et — si j'ose l'avouer, — ne les ayant pas décidés pour ma part, ni ne sachant si je les déciderai jamais, il y aurait sans doute à les trancher plus de légèreté que de franchise, moins de courage que de présomption, et moins de liberté que d'improbité philosophique. Je me contenterai donc d'une seule remarque.

SM[ ftst. vrai, r.nmmp ]p. croit Bossuet —^ et on ne peut guère le lui disputer, — « qu'il n'y a pas de puissance humaine qui ne serve malgré elle à d'autres

vi/

desseins que les siens ». c'est-à-dire^^ si l'histoire de l'humanité n'a sans doute en soi ni sa raison d'être. ni sa loi, ni même sa condition d'intelli;;ihilité, l'idée jejajrovidenre ne l'explique pas mieux, mais ne l'explique pas moins aussi, n'a rien qui répugne davantage à la raison, ne soulève pas enfin plus de difficultés ni de plus insurmontables que les idées qui l'ont remplacée pour nous : l'idée du Progrès, ou celle de l'Evolution. Ce sont trois hypothèses. La dernière, celle de l'Évolution, a d'ailleurs pour elle d'être plus conforme aux données de la science contemporaine. La seconde, celle du Progrès, a quelque chose de plus consolant mais aussi de plus douteux, et, pour ainsi parler, de moins autorisé par l'histoire. La première a surtout contre elle de nous rengager dans l'anthropomorphisme, et, conséquemment, d'abaisser, en la rapprochant de nous, l'idée de la divinité. Les philosophes, qui savent les moyens d'épurer les idées de ce que l'imperfection du langage humain y môle inévitablement de sensible ou de matériel, ont en général préféré l'hypothèse de la Providence aux deux autres. Les politiques, les hommes d'action, eux, se rangent plus volontiers à l'hypothèse du Progrès, laquelle en effet a ce grand avantage de mettre dans l'humanité le principe de son mouvement et le terme idéal de son activité. Enfin, les savants — qui en sont les auteurs — préfèrent assez naturellement l'hypothèse de l'Évolution. Mais aucune de ces trois hypothèses, aucune de ces trois idées n'est parfaitement claire; et, d'un autre côté, si cependant l'histoire a besoin de l'une ou de l'autre d'entre elles pour prendre conscience de soi,

comme aussi l'humanité pour ne pas mettre le dernier mot de la sagesse dans l'inertie des épicuriens, il est, je le répète, assez difficile de décider entre elles. Aussi bien, dans les pages qui précèdent, nai-je point du tout voulu prendre parti dans la question de la Providence, mais seulement mettre en lumière les trois points que voici :

J'ai voulu montrer d'abord qu'une grande idée, celle de la Providence, dominait ou commandait le système entier des idées de Bossuet. Chrétien sincère, et, si je l'ose dire, catholique passionné, nourri de la moelle des Chrysostome et des Augustin, tous les dogmes de sa religion, Bossuet les a touchés, selon les occasions et les temps, il les a expliqués, il les a éclairés de la lumière de son génie, qui peutêtre ne s'est nulle part déployé plus à l'aise que dans l'expression de « ce que l'oeil n'a jamais aperçu, de ce que l'oreille n'a jamais ouï, de ce qui n'est jamais entré dans le cœur de l'homme ». Voyez-le plutôt, dans son Histoire des variations, élucider le mystère de la transsubstantiation, ou dans ses Elévations sur les mystères, le dogme de la chute. Mais, de tous les dogmes, s'il en est un auquel il se soit particulièrement attaché, qu'il ait en quelque sorte fait sien, j'ai tâché de le montrer, et je voudrais qu'on en fût convaincu, c'est le dogme de la Providence. Plus ami, comme je l'ai dit aussi, de la sévéjdté de la discipline romaine que de la liberté grecque, c^t sur le dogme de la Providence qu'en fondant ^l'assurance de l'ordre, qui est le premier besoin des sociétés humaines, il a fondé l'apologie de la religion. Et comme il n'y avait pas d'ailleurs une seule mani-

196 B088UET

feslation de rintelligence ou de l'aclivilé qui ne fût enveloppée dans les replis de sa religion, c'est ainsi que toute sa politique^ toute sa morale, toute sa philosophie s'est trouvée exprimée en fonction de la Providence. Si ce point était bien établi, Bossuet, dans^liistoire de la philosophie, et peut-être dans celle de l'Église, n'aurait-il pas sa place, qui ne serait qu'à lui, comme l'un de ces anciens Pères auxquels de son temps on ne craignait pas de le comparer? Ne le craignons pas davantage; et si tel d'entre eux a été, comme Athanase, le théologien de la Trinité, ou tel autre, comme Augustin, le théologien de la Grâce, disons que — dans cette longue histoire du développement du dogme catholique — Bossuet a été celui de la Providence.

J'ai voulu montrer, en second lieu, qu'^n lui faisait tort de sa jlus grande part d'invention personnelle et d'originalité quancT on ne cherchait sa philosophie" que dans ses œuvres « philosophiques ». C'est au surplus une idée qui ne fût venue, je pense, à l'esprit de personne avant Victor Cousin, que de prétendre distinguer, dans l'œuvre d'un Pascal, d'un Bossuet, ou d'un Fénelon, leur « philosophie » d'avec leur « religion ». Comme on ne croyait pas de leur temps que la philosophie fût une enseigne ou une profession, il n'y avait pas alors de questionnaire ou de formulaire sur lequel on interrogeât un homme avant que de l'inscrire au rang des philosophes, et sa philosophie, c'était tout simplement sa conception générale du monde, de l'homme, et de la vie. Un Voltaire, en ce sens, un Rousseau, que dis-je! un La Fontaine ou un Molière même avaient leur philosophie. Nous

avons changé tout cela. Nous ne tenons plus aujourd'hui pour philosophes que ceux qui font métier d'argumenter en règle sur la métaphysique; et l'histoire même de la philosophie ne se soucie d'un grand écrivain qu'autant qu'il lui est arrivé, comme à nos nouveaux scolastiques, d'en disserter en forme. Ne sais-je pas bien des Histoires de la philosophie où tout ce qu'ont pu proposer sur le libre arbitre, dans leurs dissertations inaugurales, les Allemands les plus ignorés, on l'y trouve, mais rien en revanche de ce qu'en ont dit les Luther, les Calvin, ouïes Jansénius? Si j'avais aidé quelques philosophes à se faire de leur science une idée plus large, et moins « scientifique », je ne leur aurais pas rendu, non plus qu'à leurs études, un médiocre service; et je ne leur demande pas après cela de saluer en Bossuet ce qu'ils appellent pompeusement « un penseur », mais d'y voir seulement quelque chose de plus que l'auteur de sa Logique et de son Traité de la connaissance de Dieu. Et j'ai voulu montrer enfin que rien n'était plus faux que de se représenter Bossuet, comme on le fait trop souvent encore, sur l'autorité de Voltaire, de Sainte-Beuve, et de M. Renan, « tranquillement installé dans sa chaire d'évêque, au moment le plus solennel du grand règne » ; aveugle aux progrès du libertinage, sourd aux bruits précurseurs de la tempôte prochaine; et mourant, en 1704, sans se douter « lui, prophète », que Voltaire était né. Car on ne l'a donc pas lu? On n'a donc lu ni ses Sermons, ni ses Oraisons funèbres, ni ses Avertissements aux protestants, ni sa Défense de la Tradition et des Saints Pérest Mais, au contraire, toute sa vie publique na été

qu'un long combat contre les libertins — auxquels miîme on a vu qu'il fallait joindre les critiques, — et, de 1632 à 1704. on pourrait dire qu'à l'exception de ses écrits dans l'affaire du quiétisme, Bossuet n'a rien publié que contre les critiques et contre les libertins. Si l'on permettait à Richard Simon, au nom de son grec et de son hébreu, de « faire dans l'Église le docteur et le théologien », nul n'a mieux vu que Bossuet qu'il y allait de la tradition tout entière et, avec la tradition, de la religion méme.^ul n'a mieux vu que lui, ni ne l'a dit plus clairement, que, du luthéranisme au calvinisme, du calvinisme à l'arminianisme, de l'arminianisme au socinianisme, l'évolu tion nécessaire du^ETotestantisme tendait, avec une rapidité de jour en jour croissante, à l'indifférentisme. Que voudrait-on qu'il eût^ fait davantage? Quelle est cette « crise » dont on parle et qu'on lui reproche de n'avoir pas prévue? Que veut-on dire enfin quand on dit que « son coup d'œil aurait sauté par-dessus Voltaire »? Il n'y a rien dans Voltaire, j'entends rien de sérieux, qui ne fût déjà dans Bayle ou dans Spinosa — qu'on a vu si Bossuet connaissait; — il n'y a que des bouffonneries ou des grossièretés. Mais de tous les arguments qu'on opposait à la religion, s'il n'en est pas un seul que Bossuet ait laissé sans réponse, on peut donc lui reprocher d'avoir manqué de tolérance, de ménagements, de prudence, de critique même, si l'on veut, et de largeur d'esprit, en un certain gens, — mais non pas de perspicacité.

Le siècle suivant ne s'y est pas trompé. Non seulement c'est bien en Bossuet qu'il a reconnu son

principal adversaire, mais c'est au dogme de la Providence, que Bayle, dans ses Pensées diverses sur la comète, au lendemain même de la publication du Discours sur Ihistoire universelle, que les libres penseurs anglais, que Voltaire à leur suite, se sont d'abord attaqués. Pendant près d'un demi-siècle. c'est sur le dogme de la Providence que la controverse philosophique a roulé. Même le dogme de la chute, il a fallu, pour pouvoir le prendre corps à corps, et le combattre à son tour, qu'on eût ruiné celui de la Providence. Il a fallu qu'avant de pouvoir utilement nier la corruption originelle et la perversité foncière de l'homme, on eût établi l'indifférence du créateur pour sa créature ; et, comme si le dogme de la Providence eût été contre les libertins l'ouvrage avancé de la religion chrétienne, on n'y a pas eu plus tôt fait brèche que Je déisme s'est trouvé au cœur de la place. Qu'est-ce à dire? Sinon que Bossuet, en essayant de le fortifier, a été mieux inspiré peut-être que l'auteur lui-même des Pensées?... Mais il ne s'agit pas de les opposer l'un à l'autre, il faut plutôt les réunir; et après avoir dit ce qu'ils ont fait pour arrêter les progrès de l'incrédulité, il faut essayer de dire comment, pour quelles raisons, dans quelles conditions ils y ont échoué. C'est l'objet du chapitre qui suit, où j'ai tâché de faire à Bayle la place qu'il mérite et qu'il ne me semble pas qu'on lui ait faite encore dans l'histoire des idées.

!•' août 1891.

Le lundi 3 décembre 1742, à Paris, dans « une des salles du couvent des RR. PP. Augustins », on vendait la bibliothèque de <( Messieurs Rossuet, anciens évoques de Meaux et de Troyes ». Nous avons le catalogue de cette vente, une plaquette-de 104 pages, imprimée pour les libraires Gandouin, Piget et Barois fils. Si l'on est bien aise d'apprendre, par un article de VInventaire dressé les 13- 20 mars 1G73, au lendemain du décès de Molière, que l'auteur des Femmes savantes possédait le « gros Plutarque » où Chrysale met ses rabats; et s'il est sans doute intéressant, pour l'bistoire de la littérature et de l'art, de découvrir un Vnsari dans la bibliothèque de Boileau-; il ne saurait l'être moins de feuilleter le catalogue de la bibliothèque de « Messieurs Rossuet » ; et il est surprenant que personne, à notre connaissance du moins, ne s'en soit encore avisé. Il s'agit en eiîet d'une bibliothèque assez importante, — qui ne formait pas moins de 5 000 à 6 000 volumes, sous 1 457 numéros, — et nous serions vraiment bien malheureux si nous ne réussissions à en

1. Nous croyons devoir placer ici celle élude d'un caractère en apparence plus « spécial » que les précédentes, mais qui les complète et les précise sur plus d'un point.

2. N" 2fil de l'inventaire : « Item, un paquet de 9 volumes in-4, dont Vasari, et un volume de figures. » {Bulletin de la Société' de Vhisloire de Paris, seplembre-oclobre 188'J.)

202 BOSSUBT

tirer des renseignements utiles sur quelques parties de l'œuvre de l'évêque de Meaux.

Car, pour l'évêque de Troyes, — celui que Joseph de Maislre a quelque part appelé « le petit neveu d'un grand homme », — nous le connaissons; et, le connaissant, nous pouvons tenir pour certain qu'il n'aura pas ajouté grand'chose à la bibliothèque de son oncle. Le calomnierons-nous si nous le soupçonnons cependant d'y avoir introduit des poèmes comme VOrlando furioso, de l'édition de Lyon, 1651, ou // Decameron, di Messer Giovanni Boccaccio, de l'édition d'Amsterdam, 1665? Bossuet ne doit jamais avoir éprouvé la tentation ou la curiosité de lire le Basilic ni la Fiancée du roi de Garbe. Nous ne nous figurons pas non plus le grand orateur des Oraisons funi^bres faisant l'acquisition des Satires de Salvator Hosa, en italien. Mais, tandis que le futur évéque de Troyes, n'étant alors que l'abbé Bossuet, représentait son oncle à Rome, et y poursuivait en son nom la condamnation du quiélisme, nous pouvons supposer qu'avec le goùl de la vie facile, qui était en ce temps-là celle de Rome, il y aura pris aussi quelque teinture de littérature italienne; et ainsi s'explique, dans la bibliothèque de « Messieurs Bossuet », la présence des livres dont on vient de rappeler les titres. Il n'y en a guère plus d'une douzaine de cette nature, dont les plus curieux à signaler seraient, après ceux que l'on vient de citer, VAdone, du cavalier Mario, Amsterdam, 1678; et rÉn<'*«d«^rauM<i?, du signor Giovanni Batlista Lalli, Venise 1633. Ce travestissement de VÉnéidc a précédé, comme on voit, ceux de Scarron et des frères Perrault.

Mais si l'on peut ainsi faire assez aisément, dans la bibliothèque de « Messieurs Bossuet », le départ des livres de l'oncle et de ceux du neveu, il est plus difficile et plus délicat de dire si les libraires Gandouin, Piget et Barois n'ont pas mêlé, parmi ces 1 457 numéros, quelques livres de leur fonds ou d'une autre bibliothèque. C'est ce qu'on voit faire parfois aux libraires rhargés d'une vente; ils en profitent pour écouler les plus invendables de leurs invendus; et comme, après tout, ce n'est pas en vue de

l'histoire littéraire qu'ils rédigent leur Catalogue, on ne peut pas très sévèrement leur reprocher cette supercherie. On voit du moins quel en peut être, en un cas donné, le danger. Mais pourquoi, sans en avoir aucune preuve, mettrions-nous en doute la probité professionnelle de Barois fils ou de Pierre Gandouin? Ce qu'en tout cas nous pouvons dire, et ce qui est une sorte de garantie, c'est que la disposition du Catalogue des livres de la bibliothèque de Messieurs Bossuet est conforme, jusque dans le détail, au classement réel de la bibliothèque de l'évêque de Meaux.

C'est dans le programme d'un Cours de théologie, rédigé par Bossuet lui-même, — à l'époque, peut-être, oii il s'occupait avec Fleury de la réforme des études ecclésiastiques. — que nous trouvons l'indication de ce classement : Bibliothecœ ordinandae séries. Les livres y sont distribués par grandeur de format : les in-folio d'abord, les in-quarto ensuite, et finalement et ensemble, ou en tas, les in-octavo et les in-douze. Cette distribution se retrouve dans le Catalogue de Barois et Gandouin : infolio du numéro 1 au numéro 575, inclusivement; inquarto, de 576 à 939;- et in-octavo et in-douze de 960 à 1 457. On y retrouve également dans chaque classe, in unaquaque classe, Tordre suivant :

1° BiBLIA ET BIBLIORUM INTERPRETES;

2° Patres; a. Grseci; b. Latini;

3" Theologi; a. Scholastici: b. Morales; c. Polemici et Heterodoxi ;

4° Concionatores ;

5» lus : a. Canonicum; h. Civile; c. Gallicum; d. Externum;

6° PuiLOSOPHi;

7" Oratores ;

Page 1