‹ Bossuet. Préf. de V. GiraudChapitre 31 sur 47 · POET.E · texte numérisé non relu

POET.E

9° Philologi; 10» Grammatici ;

H" HisTORiA : a. Ecclesiaslica; b. Grœca; c. liomana; d. Byzantina; e. Gallica; f. Exlerna; 12» Chronologi, seu Historiae universales, et

13° Geograpiii. Voilà de l'ordre, assuivmenl, et voilà de la précision! 11 ny a rien de semblable dans le catalogue ou plutôt l'inventaire des livres de Boileau, par exemple, tel que l'ont dressé, « le lundi 23 mars 1711 », les sieurs Barbe, huissier présent, et Nicolas Caillou, libraire à Paris'.

On ne se propose point ici de parcourir Tune après l'autre toutes les divisions que l'on vient d'énuraérer, et autant vaudrait reproduire purement et simplement le « Catalogue des Livres de Messieurs Hossuet ». Mais puisqu'il s'agit du précepteur du Dauphin, fils de Louis XIV, ou encore de l'homme dont Désiré Nisardasi bien dit qu'il représentait au xvn« siècle « l'alliance des deux antiquités », on aimera savoir avant tout quels classiques latins et grecs figuraient dans sa bibliothèque. C'était donc, en suivant les divisions du catalogue, où les orateurs, môme (irofanes, et nous pourrions en faire la remarque, ont en quelque manière le pas sur les Portea : Démosthène, en deux éditions, Paris, 1570, et Hàle, \'6''2; Homère, en trois éditions, — plus un exemplaire de la traduction de Mme Dacier, 1711, hommage probable de la traductrice à labbé Bossuet; — Eachijk; Sophocle, Euripide, Arigtopliunc, Pindare, en grec; Anacrcon, Sapho, Ition, .Wo.Wjms, en français, 168i et 1686: Platon, gr«'Clalin, ex interprctationc Johannis Serrani, édition de Paris, 1578, chez Henri fi)slienne; Ariatote, en deux éditions : celle des Aide, Venise, 1495, et celle de Cuillaume Duval, Paris, 1619; Jamhlique, Diogène Lai'rce, Athénée, Lucien. Il va sans dire que les historiens, Hérodote et Thucydide, Polybe et Plularijue y figurent aussi, mais ailleurs, dans une autre section, et classés au litre de V Histoire (ji-ccquc . Pareillement Xénophon, Arrien, Pausanias. Ajoutons-y le recueil des fragments des poètes grecs : Poetsc Hrxci veleres canninis hemiei scriptores, 1606, Aurclix AUofiroi/um ; deux éditions de VAnthotonic, l'une in-folio : Anthologia Epiyrammatum cum annolationibus J. Brodsei, Francfort,

1. C'est d'aillriirs la olaiisincation liabiluelle du temps, vi aussi ne la signalernil-on pas. sans sa coïncidence avec la pièciqui ligure <lans la collection des Œuvres de Bossuel.

1600, et l'autre in-quarto : Florilegium dlversorum Epigrammatum in septem libris dwlsum, sans autre indication, au catalogue, de lieu, de date ou d'éditeur. Quant aux classiques latins, nous aurions plus vite fait de dire quels sont ceux qui ne se trouvent pas dans la bibliothèque de Bossuet. Il a trois ou quatre éditions de Cicéron, dont celle de Robert Estienne, Paris, 1550, et celle des Elzévirs, Amsterdam, 1642; il en a quatre de Virgile, et quatre également d'Horace : celle de Lambin, 1605, celle des Elzévirs, 1626, celle de Jean Bond, 1650, et enfin une édition variorum, de Hollande, 1658. Il a encore un Corpus omnium veterum Poctarum L'itinorum, Genève, 1627; il a un Claudien et il a un Aiisone; il a plusieurs Florus et plusieurs Suétone. Serons-nous bien téméraires si, de là, nous tirons cette conclusion, qu'il a lu ses « classiques », non seulement en amateur ou en lettré, mais en érudit, pour ne pas dire en philologue, avec le souci de se faire, de la diversité des commentaires ou de la multiplicité des « leçons » un moyen de serrer les textes de plus près? Car, d'ailleuis, il ne semble pas avoir été fort curieux de ce qu'on appelle en librairie la condition des livres : belles et rares éditions, riches reliures, ce luxe de bibliophilie semble lui être tout à fait étranger; et alors, pourquoi quatre éditions de Cicéron ou d'Horace, et justement les plus réputées?

A plus forte raison, ce même souci de l'exactitude et de la précision l'a-t-il dû porter dans l'étude des Livres Saints; et, en effet, à défaut de tout autre témoignage, c'est ce que suffit à prouver le catalogue de sa bibliothèque. Cet orateur, — puisque aussi bien l'un des grands reproches qu'on lui fasse est de n'avoir été que le plus grand de nos orateurs; et Renan, par exemple, qui luimême parlait fort mal, ne laissait pas échapper une occasion de s'en glorifier aux dépens de Bossuet, — cet orateur a été un théologien et un critique. Sans doute, il ne l'a pas été à la manière de Richard Simon, par exemple; et, du moment que le Concile de Trente avait déclaré la Vubiatt authentique en tout ce qui touche la foi et les mœurs, — 'pio imlkentica habeatur, et ut nemo'

illam rejicere quovis prsetextu audeat vel prsesumat, — Bossuet n'a pas cru qu'aucune exégèse pût se proposer, en ce qui louche les mœurs et la foi, de corriger la Viilgate au moyen de la version des Septante ou des originaux hébraïques'. Mais qu'il ail d'ailleurs été curieux des moindres variantes, ce qui est le propre du philologue, et de la raison de ces variantes, ce qui est le propre du critique, on ne saurait guère le contester; et, nous le répétons, le catalogue de sa bibliothèque en est la preuve.

Par exemple, il ne possède pas moins de vingt éditions de la Bible, en toutes les langues et de toutes les provenances, catholique ou proteslante, 11 a la grande Polyglotte d'Angleterre, donnée à Londres, par Wallon, en 1657. Il a deux Bibles hébraïques, l'une in-folio, de l'édition d'Elias Huiler, Hambourg, 1003; et l'autre en deux volumes in-octavo i^n" 960 du Catalogue) dont son catalogue ne donne d'ailleurs ni le lieu d'impression ni la date. Il possède jusqu'à trois éditions des Septante. Et il en a quatre de la Vulgate, sans compter la Bible de Robert Kstienne ' et une autre édition latine : Biblia sacra, cum glossa ordinaria Me. Lirani, Douai, 1617. Il a aussi des éditions ou traductions françaises, parmi lesquelles nous citerons : La Sainte Bible sur la version de Genève, par Samuel et Henri Desmarets, Amsterdam, Elzévir, 1669 ', et la Bible, dite de Sacy, en deux éditions, Paris, 1099, 32 volumes in-8; et Paris, 1700, 16 vol. in-12. Et il a enfin des éditions anglaises, datées de Cambridge, 1665, et une Sainte Bible en allemand, Amsterdam, 1684,

1. Voyez à ce sujet le livre intéressant et hardi de M. Margival sur Richard Simon.

2. C'est le n" 4 du catalogue, et il est ainsi décrit : Biblia Latina, Parisiis, apud Hobertum Slephanum, 1640, maroquin vert.

Je suppose que 16i0 est mis là par erreur pour 1540. qui est cfTectiveinent la dalo d'une des éditions de la ilible d'Henri Kstienne. (Cf. A. Ilenouard. Annales de l'Imprimerie des Eslienne, p. 4H et 4y.)

3. Voyez Alphonse Willems, Les EUevier, Histoire et Annales tyiwgraphiquet, n" 1402.

in-4. Est-ce une édition de la version de Luther? Si toutes ces éditions, comme je le crois, ont fait partie de la Bibliothèque de Bossuet, apparemment il a dû s'en servir. Si quelques-unes d'entre elles, comme la Bible de Sacy, ont pu lui être ofTertes en hommage par MM. de Port- Hoyal, ce ne sont pas les éditeurs anglais de la Polyglotte de Walton qui ont pu lui offrir la leur, en 1637, quand à peine commençait-il d'être connu dans les chaires de Paris. Et pour peu que l'on se rappelle ici la nature des controverses qu'il a soutenues, ne voit-on pas comment, par quelles raisons, s'explique la présence de toutes ces éditions dans sa bibliothèque? Ajoutez-y de nombreuses éditions de telle ou telle partie de la Bible, du Livre des Psaumes, par exemple, et les gloses de tous les commentateurs, — interprètes, — orthodoxes ou hétérodoxes, catholiques, juifs ou protestants, y compris Louis Capelle, Spinosa et Richard Simon.

J'ai tâché de montrer ailleurs, dans une étude sur la Philosophie de Bossuet, comment et en quoi la deuxième partie de son Discours sur rhistoire universelle était une apologie, contre Spinosa *, du rapport des Testaments et du caractère miraculeux de l'histoire du peuple de Dieu. N'est-il pas intéressant, à ce propos, de trouver le Traité théologico-politique dans la bibliothèque de Bossuet : Tractatus theologico politicus, auctore Spinoza, Hamburgi, 4670, Kunrath (n» 638 du catalogue) ? Il possédait aussi ['Éthique (n" 666), Opus posthumum Benedicti de Spinoza, — et même en manuscrit, nous dit expressément le catalogue, — et en effet l'édition originale de VÉthique n'a pas pour titre

d. M. Margival, à ce propos, dans le livre que j'ai cité, me reproche vivement d'avoir rapproché la « critique » ou 1' « exégèse » de Spinosa, de celle de Richard Simon, et il veut bien ni'apprendre qu'elles n'ont entre elles aucun rapport. 11 se trompe; et l'analogie que j'ai voulu mettre en lumière entre le Traité théologico-politique et V Histoire critique de l'Ancien Testament, est celle qui consiste à s'être proposé de « rabattre », si je puis ainsi dire, l'histoire du peuple de Dieu sur le plan des autres histoires. Traiter ta Bible comme Vlliade ou comme le Ramayana, voilà le dessein commun et fondamental, voilà le point de départ de tous les exégèles : Spinosa en fut le premier.

Opus posthumum Benedicti de Spinoza, mais Ini-ii » li. d. S. Opéra poslliuma ». Spinosa étant mort en 1677, à la (in du mois de février, faut-il croire que Bussuet fût tellement attentif à l'œuvre du philosophe que de n'avoir pu prendre patience jusqu'à la publication du livre? On n'oserait l'affirmer que si l'on connaissait la datf précise do la publication des Opéra posthuma, qui ont paru on i677, il est vrai, mais à quoi moment de l'année? 11 serait encore intéressant de rechercher, à ce propos, comment Hossuet a connu Spinosa? si quelque Spanheim, par exemple, à moins que ce ne soit le prince de Condé, lui a sifinalé le penseur d'Amsterdam, ou si c'est lui-même, Bossuet, qui, dans l'auteur du Traite théotoijico-politiqite, a discerné d'abord le plus dangereux peut-être de ses adversaires? Mais l'examen de cette question nous entraînerait sans doute un peu loin du catalogue de sa bibliothô(iue; et tout ce qu'il nous importait ici de noter, c'est la prouve de fait qu'aucun des progrès de la critique de son temps n'a laissé Hossuet indifforont. On répète encore trop souvent le rontrairo, et, supposé que l'on no diminuAt point ainsi la portée de son « exégèse », toujours est-il qu'à tout le moins on en altère la signification.

On pense bien, après cela, que si les hétérodoxes ont leur place dans sa bibliothèque, les orthodoxes y ont aussi la leur. Et en effet on y trouve non seulement tous les Pères, les Chrysostome et los Athanase, les Jérôme et les Augit^ilin, dont il possède les deux grandes éditions : celle de Louvain, ITiSG [ou des théologions de l.ouvain], en onze volumes in-folio; et celle des Hétiédiclins, en huit volumes, Paris, 1070; mais la plupart aussi des grands scolastiques : Saint Thomivi, de l'édition d'Anvers, 1612; Saint Bonaventure, de l'édition de Lyon, 1639; Dans Scot, de l'édition de Lyon, 1639. Il possède encore los Suarc:, les Pctiiit, les Thomassin. Et, à la vérité, je ne sais s'il les a tous lus, ni couiment il les a lus, — c'est la question qu'on pose volontiers à tous «eux que l'on voit entourés de beaucoup do livres, et il n'y en a guère de plus sotte! — mais quil ait tenu à les posséder; à les avoir là, comme on dit, sous la main; à pouvoir en toute occasion

se reporter aux sources, c'est ce qu'il est utile de constater. Qui scit ubi scientia sit, a-t-on dit, ille est proximus habenti : c'est le principe qui préside à la formation de toutes les bibliothèques de travail. Une bibliothèque de travail est comme un Dictionnaire élargi, développé jusqu'aux proportions de quinze ou vingt mille articles dont chacun forme un ouvrage entier. On en lit quelques-uns, ce qui s'appelle « lire » : on consulte les autres et selon besoin qu'on en a. La bibliothèque de Bossuet était une bibliothèque de travail ; et, naturellement, avec tous ces secours, il a pu d'ailleurs se tromper, en plus d'une occasion, mais ce qu'on peut le moins lui reprocher, c'est d'avoir cru que l'éloquence fût capable de remplacer les raisons ou de suppléer la critique. Avec le catalogue de sa bibliothèque sous les yeux, nous pouvons l'affirmer, — et rien ne le distingue plus expressément de Pascal, dont l'éducation première fut celle du mathématicien, — il s'est toujours efforcé de mettre dans toutes les questions ce que l'étendue de l'information, la connaissance personnelle des textes, et une critique judicieuse y peuvent introduire de lumière, d'exactitude et de précision.

C'est ce que l'on achèvera de croire, avec et comme nous, si l'on fait attention au nombre et à la qualité des livres d'histoire qui figurent dans sa bibliothèque. Le catalogue en est effectivement plus instructif encore que le plan qu'on a vu qu'il en avait tracé; les subdivisions en sont plus nombreuses, la classification plus remarquable. Par exemple, une première section d'in-folio est consacrée à Vllistoire ecclésiastique. Vient ensuite une seconde section pour VHistoire des ordres religieux, et une troisième pour les Vies des saints. Une quatrième section est consacrée à VHistoire grecque, une cinquième à VHistoire romaine, une sixième à VHistoire byzantine, dont le premier numéro [n° 429] est le Corpus historix bizantinx, Parisiis, e Typographia regia, 1648 et années suivantes, en 23 Volumes. Notons ici, pour compléter l'histoire ancienne, une dernière section de numismatique : Huherti Goltzii Numismata, Hruges, l'dOS; et d'épigraphie, Jani Gruteri Inscriptiones Romanx, 1610. L'histoire moderne est subdi-

ÎIO BOSSUET

visée de la manière que voici : 1» llisloire tritalic; 2" Histoire de Fiance, histoire générale d abord, el hisloire des provinces et des villes; 2"^ Histoire d Allemagne; 4" Histoire des Provinces lictgiques; 5" Histoire dKapai/nc; 6" Histoire des l'ays du S'ord; et enfin 7" Histoire de IWsie et de r Afrique. Il n'y a de section pour V Hisloire d' Angleterre que dans la classe des in-oclavo el des in-douze, et la section ne comprend que quatre numéros, dont les Annales llerum Anglicarum et Hibcrnicaruni, de Camden, Leyde, 1627; et la lltrum Scoticaruin historia, de Buclianan, Edimbourg, l(U:t. En revanche, on ne peut s'empt^cher de remarquer qu'indépendamment des ouvrages d'Adrien de Valois et des histoires générales de liellefonst, de Du Haillan, Scii'ion Uupleix, Mézerai/ el Cordenwy, — celle dernière en grand papier el reliée en maroquin rouge, — nous trouvons dans sa bibliothèque les histoires particulières de presque tous les rois de France de la race des Valois, et pres(iue tout ce qu'il y avait de .Wt'moircs publiés de son temps.

Il possède encore quelques , ouvrages d'astronomie, d'histoire nalurrlle, de médecine, »le philosophie. Ce sont vraisemblablement ceux qui lui ont servi pour l'éducation du Dauphin, et, en particulier, pour la composition de son Traité de la cunnaissance de Dieu et de soi-même. J'y remarque le dialogue de Si/sicmate Mundi, de (lalilée, sous la date de 1041 ; et les Ubsenations et reflexions de Cassini, sur la Comète de 1680, celle qui a donné lieu, comme on sait, mais dans un tout autre genre, aux observations et réllexions de Hayle. Notons également, dans sa bibliothèque, l'abondance des chronographes el des annalistes le Chronicus Canon Eijijf-tiacus, Hebraicus, Grœcus, de Marsham, Londres, 1672; et les deux volumes de l'/Z/stoire universelle d'Aboul-Farage, traduite en latin par Edouard Pocock, Oxford, 16b3. Les deux derniers livres de cet ouvrage étant consacrés à l'histoire des Arabes el à celle des Mongols, on en pourrait tirer la conséquence que Bossuet a eu ses raisons de ne pas parler de l'Orient dans son Discours sur l'histoire universelle, et si d'ailleurs nous ne le savions par un passage de la seconde Instruction

pastorale sur les promesses de l'Eglise : « Allez donc chicaner saint Pierre et Jésus-Christ, dit-il, et alléguez-leur la Chine, comme vous faites sans cesse, et si vous voulez les terres australes, pour leur disputer la prédication écoutée par toute la terre : tout le monde, malgré vous, entendra toujours ce langage populaire qui explique par toute la terre le monde connu, et dans ce monde connu, une partie considérable et éclatante de ce grand tout. » C'est à peu près ce qu'a voulu dire de nos jours Ernest Renan quand il a écrit, dans la Préface de son Histoire d'Israël, qu'il n'y avait au monde que trois histoires de « premier intérêt », lesquelles sont l'hébraïque, la grecque et la romaine. On trouve enfin, après cela, dans la bibliothèque de Bossuet, assez d'ouvrages, d'histoire naturelle, d'anatomie ou de botanique pour que les rédacteurs du Catalogue en aient cru devoir faire une section spéciale, mais elle ne contient rien qui soit particulièrement intéressant.

Il en est autrement de la section des Dictionnaires, au nombre desquels nous signalerons le Thésaurus lingux grœcœ, d'Henri Estienne, de l'édition de l;i72;le Lexique grec-latin, de Scapula, de l'édition de Lyon, 1663, les deux Glossaires de Du Gange ; ad scriptores médise et infimœ Grsecitatis et ad scriptores médise et infimse Latinitatis] un Dictionnaire anglais; un Dictionnaii'e espagnol; et, en fait de Dictionnaires français, deux éditions de celui de Furetière ; le Dictionnaire Étymologique de Ménage; et le Dictionnaire de V Académie.

Celui ci, tout naturellement, nous fait penser aux écrivains contemporains de Bossuet, et il faut le dire ici tout de suite que le peu qu'on trouve de leurs œuvres dans cette grande bibliothèque, si complète à de certains égards, nous permet de croire : premièrement, que les libraires chargés de la vente n'y ont pas introduit trop de livres de leur fonds : et, en second lieu, nous explique la sévérité peut-être excessive avec laquelle ce grand écrivain, — dans plusieurs de ses Sermons et dans une page bien connue de son Traité de la concupiscence, — a parlé des « gens de lettres ». Pascal même et Calvin l'ont

à peine fait plus durement. Bossuet possède donc les Œuvres de Descartes, qui relèvent de la science ou de la philosophie plutôt que de la « litti^rature », et il possède les Œuvres de M. Molière, de l'édition de 1682 [la date ici a son importance]; mais il ne possède ni celles de Corneille, ni celles de Racine, ni les Fables de la Fontaine, ni, sauf erreur, les Caractères de l.a Bruyère, ni même les Pensées de Pascal. Pascal n'est représent»'-, dans la bibliothèque de Bossuet, que par ses Provinciales et par son Traité de Véquilibre des liqueurs. Supposerons-nous làdessus que, comme il arrive assez fréquemment, les ayants droit de l'évêque de Troyes auront retiré de la vente ce que la bibliothèque de « Messieurs Bossuet » pouvait contenir d'intéressant pour des « gens du monde »? Il se peut! et le Catalogw^ d^une bibliothèque ne saurait évidemment nous inspirer la môme confiance qu'un Inventaire. Cependant nous y rencontrons deux éditions de Boileau, celle de 1G74 et celle de 1701, qui, à leur valeur propre, devaient joindre celle d'être des envois d'auteur, comme aussi bien les trois premiers volumes des Parallèles de Charles Perrault. On en peut dire autant de Vllistoire des oracles, de Fontenelle, et du Traité de la satire, de l'abbé de Villiers. Si nous ajoutons à ces quelques livres, égarés parmi tant d'Iiisloriens et de théologiens, la Madeleine au désert de la Sainte-Baume de Provence, Lyon, 1694; les Bergeries, de M. Malherbe, Paris, in-octavo, sans date indiquée au catalogue, n" 1316, de telle sorte que nous ne saurions dire s'il s'agit des Bergeries <le Bacan, ou des Poésies de Malherbe; le Claris, de Desmarets de Saint-Soilin ; le Recueil des Œuvres poétiques, de Berlaut; les Œuvres de Balzac, en deux volumes in-folio, de la grande édition de 1065; et, je ne sais enfin par quel hasard, le Vergier d'honneur, d'Octavien deSaint- Gelais, en caractères gothiques, n" 788, nous aurons fait la part de la littérature française dans la bibliothèque de « Messieurs Bossuet >». Elle n'est pas très eonsidérable, on le voit, et il est vrai que je n'y compte pas les hialogues posthumes du sieur de la Bruyère sur le Quiélisme, non plus que le Traité de morale, de Maiebranche. Je n'y compte

pas davantage un exemplaire des Sermons de Bourdaloue, au millésisme de 1707, Bossuet, à cette date, étant mort depuis déjà trois ans.

On a dit, — et le mot a fait fortune, grâce à une fausse interprétation, laquelle même est un vx^ai contresens, — (; qu'un paysage était un état d'âme » ; on peut dire, avec bien plus de vérité, qu'une bibliothèque est « un état d'esprit ou une forme d'intelligence ». Les livres que nous possédons, et la manière dont ils sont classés, sont révélateurs, non seulement de nos goûts, mais de notre profession, et de la manière dont nous la pratiquons. Il nous a semblé intéressant, quoique d'ailleurs un peu hasardeux, de chercher, dans la composition et dans la disposition de la bibliothèque de Bossuet, quelques renseignements sur la préparation ou, comme on dit aujourd'hui, sur les dessous de son œuvre. Évidemment cette bibliothèque était une bibliothèque de travail, où à peine trouve-t-on quelques volumes reliés en maroquin ; et nous serions heureux si ce que nous en avons dit réussissait à déranger quelques-unes des idées que l'on s'est formées sur Bossuet et sur sa manière de travailler. M. Alfred Rébelliau, dans son beau livre sur Bossuet, historien du Protestantisme, en remontant aux sources où Bossuet a puisé, nous a montré qu'il y avait eu dans le grand orateur un véritable historien. Nous aurions pu montrer également qu'en écrivant sa Politique tirée des propres paroles de ^Ecriture sainte, Bossuet avait eu sous les yeux, sans compter l'ouvrage du père A. Contzen : Poiiticorum libri decein, Cologne, 1639, les ouvrages de Grotius, de Spinosa, de llobbes, et Tutte le opère di Nicolo Machiavelli. N'est-ce pas comme si nous disions qu'en dépit de ce que l'on répète, l'emportement naturel de son éloquence n'a jamais étouffé chez lui les scrupules du critique, la patience du chercheur, et la conscience de l'érudit? Mais c'est comme encore si nous disions que, jusqu'à son dernier jour il n'a cessé de vouloir s'instruire, et que personne moins que lui n'a vécu d'idées toutes faites. On ne rassemble pas 1 500 ou 2 000 in-folio pour ne pas s'en servir; on n'a pas vingt ou vingt-cinq

éditions de la Bible pour n'en lire ou n'en pratiquer ordinairement qu'une seule; et on n'a pas la prétention de vivre de son fond quand on réunit autour de soi, comme Bossuet, tout ce qui peut servir à fortifier quelquefois nos opinions, mais aussi et plus souvent à les contredire et donc à les modifier.

1" avril IVOl.

Éminence,

Messeigneurs, Mesdames et Messieurs,

« Le Français qui le vante n'apprend rien à l'étranger, et quoi que je puisse aujourd'hui vous en dire, toujours prévenu par vos pensées, j'aurai encore à répondre au secret reproche que vous me ferez d'être demeuré beaucoup au-dessous. >> Ce sont presque les premiers mots de Bossuet dans son oraison funèbre du prince de Condé; et je ne sais, après deux siècles, maintenant écoulés, s'ils ne sont pas plus vrais de lui que de son héros même. Non, en vérité, « le «Français qui le vante » ne saurait rien apprendre à l'étranger, et sans doute ici moins que partout ailleurs, — à Rome, au centre de l'unité catholique, dans la ville où l'on respire ces deux

d. Conférence prononcée le 30 janvier 1900 à Rome, au Palais de la Chancellerie ponlilicale. — Celle conférence figurait déjà dans la deuxième série des Discoîirs de combat : ce volume a été publié en 190", par la librairie Perrin, qui en a gracieusement autorisé la reproduction.

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antiquités dont Bossuet fut tour à tour l'éloquent interprète : — où tout parle encore de ce peuple-roi, populum late regem, qu'il a loué lui-même si magnifiquement avec une sincérité si conforme à la nature même de son génie; — et à Rome enlin d'où, pour me servir de ses propres expressions, le successeur de saint Pierre, depuis dix-neuf cents ans, ne cesse nuit et jour de crier aux nations les plus éloignées, affn de les appeler au banquet où tout est fait un.

Mais, Messeigneurs, si ce grand nom de Hossuet qui m'avait d'abord effrayé, me rassure, parce que, comme je l'espère, ce n'est pas à moi qui vous parle, mais à lui dont je vous parle que vous serez ce soir uniquement attentifs, c'est à la condition que Je ne sorte pas de mon domaine.

Vous n'attendez pas assurément de moi que je vous dise ni quel fnt l'évêque, ni quel fut le théologien! C'est l'homme seul, c'est le philosophe qui m'appartiennent, c'est le grand orateur! Ou mieux encore et plus modestement, c'est le guide et c'est le maître, c'est le conducteur d'àmes, c'est le directeur d'esprits, je dirais volontiers le directeur d'études, c'est le penseur dont les leçons n'ont pas cessé ni jamais ne cesseront d être actuelles, d'être vivantes ; et en me proposant de vous parler de la « modernité de Bossuet », je ne me suis pas proposé d'autre but que de vous en rendre juges. Il nous arrive trop souvent, à nous autres Français, d'ensevelir nos morts fameux dans le linceul de leur propre gloire. Nous ne les oublions certes pas, mais nous ne les fréquentons plus. Contents de savoir qu'ils ont vécu, nous vivons à notre tour, et ils ne nous deviennent pas précisé-

ment indifférents, mais nous ne vivons pas avec eux dans cette intimité quotidienne, étroite et familière, qu'à défaut même de la religion, l'amour de la patrie devrait suffire cependant à entretenir.

Le croiriez-vous, Messeigneurs, vous dont les églises sont toutes pleines des tombeaux de ceux qui ont honoré l'Italie; le croiriez-vous, que ni à Dijon oîi il est né, ni à Meaux, dans cette cathédrale qu'il a à jamais illustrée, ni à Paris, Bossuet n'a encore de tombeau? Mais nous, voulant lui en dresser un, nous n'en avons pas imaginé de plus sûr moyen, que de commencer et avant tout, par réveiller le souvenir de son œuvre dans les mémoires. Si quelquesuns de nos contemporains ne connaissent de lui que son grand nom, nous voudrions essayer de leur dire ce qu'ils trouveraient d'actualité, de profit, d'instruction dans son œuvre. Et vous concevez aisément les raisons que nous avons eues de le dire à Rome, et de Rome, afin de placer ce que nous en dirons sous l'invocation du Saint-Siège.

Qu'il me soit donc permis d'en exprimer ma profonde reconnaissance à Sa Sainteté le pape Léon XIII. Aussitôt qu'elle a eu connu notre projet, Sa Sainteté a voulu l'encourager par une lettre adressée au cardinal Perraud et, depuis, Messeigneurs, vous n'avez pas oublié en quels termes, dans une de ses dernières encycliques, elle a parlé de Bossuet. Elle a daigné faire davantage, en approuvant l'idée de cette conférence, en nous permettant de la tenir en territoire pontifical. Honneur insigne, mais honneur périlleux! dont je serais, Messeigneurs, presque moins lier qu'accablé, si je ne me sentais soutenu par la bien-

veillance de l'illuslre Pontife; et si mon unique ambition n'était pas d'y répondre en faisant passer, en essayant de faire passer, dans ce discours, un écho bien lointain et bien affaibli de sa propre pensée et de sa sympathie pour la France.

Gallicse génies, jubaris vetusti Ne quid obscuret radios, cnvete Neve su/fundal malesuadus error Mentibus umbras.

Ce qu'il y a d'abord, Messeigneurs, de tout moderne et de contemporain, dans Bossuet, je ne craindrai pas de dire, après vous avoir rappelé des vers de Léon XIII, que c'est la nature même de son style et l'accent poétique de son éloquence. Si jamais une langue a été fixre quelque part, c'est dans les monuments de l'éloquence de Bossuet, et rien n'en a fléchi, ni vieilli, ni ne s'en est seulement, comme on dit, démodé. Cela tient-il peut-être à ce que personne, moins que lui, ne s'est soucié de « tlatler par des cadences harmonieuses » les oreilles de ses contemporains? Je le voudrais, car en vérité, ce serait une grande leçon! Mais le fait est que la langue de Bossuet est celle que nous parlons et que nous écrivons encore... quand nous le pouvons. Dans ses sermons eux-mêmes, qu'il n'a pas lui-même recueillis, dans son Discours sur V Histoire universi'llr, dans ses h'ii'vnliotus sur les Mi/stèn\s, dans ses Mrdilntions sur VEiuiujile^ qu'il n'a pas lui-même revues et imprimées, nous ne trouvons pas un mot, pas un tour de phrase qui nous

arrête, ou qui nous surprenne. « Ma vie est de quatre-virigts ans, tout au plus : prenons-en cent! Qu'il y a eu de temps où je n'étais pas! Qu'il y en a où je ne serai point! Et que j'occupe peu de place dans ce grand abîme des ans! Je ne suis rien; ce petit intervalle n'est point capable de me distinguer du néant où il faut que j'aille. Je ne suis venu que pour faire nombre; encore n'avait-on que faire de moi et la comédie ne se serait pas moins bien jouée, quand je serais demeuré derrière le théâtre! » Il y a deux siècles et demi que Bossuet, âgé de vingt et un ans alors, traçait ces quelques lignes dans sa petite cellule du collège de Navarre, et ne les diriez-vous pas écrites et pensées d'hier? Les pensées éternelles font sans doute le style durable. On a comparé quelquefois Bossuet avec Cicéron ou avec Démoslhène, et on a cru très ingénieux de dire qu'à tout le moins Démosthène et Cicéron, avaient-ils une supériorité sur Bossuet x qui était, dans leurs discours, de n'avoir point fait de théologie ». Mais c'est précisément le contraire qu'il faut dire! Parce qu'ils n'ont point fait de théologie, c'est-à-dire parce qu'ils ne se sont point souciés, dans leurs discours, de nos relations éternelles, parce qu'ils y ont mis le temporel avant le spirituel, la « figure du monde qui passe », avant les seules réalités qui durent, c'est pour cela que toute leur éloquence n'a jamais atteint les hauteurs où se meut le génie puissant et varié de Bossuet. Mais n'est-ce pas aussi pour cela qu'une partie de leur œuvre est devenue caduque et n'intéresse plus aujourd'hui que les érudits et les curieux? La modernité de Bossuet, Messeigneurs, une partie

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de sa « modernité », celle qui nous attire à lui d'abord, et ensuite qui nous relient, c'est qu'il n'a pas eu d'autre souci littéraire que d'exprimer, dans un style définitif, des vérités éternelles : Qvod iibique, quod semper, quod ab omnibus. Ce qui le rend plus moderne encore, et tout à fait notre contemporain, c'est que les autres, ceux qu'on lui compare, peuvent bien être comme lui de grands orateurs, mais il est de plus qu'eux, lui, Bossuet, un poète, un grand poète, et l'un des plus grands qu'il y ait dans l'histoire de la littérature française. Les litres seuls de quelques-uns de ses ouvrages ne le disent-ils pas assez clairement, je serais tenté de dire presque naïvement : Elévations sur les Mystères^ Médilalions sur l'Evangile? Ce ne sont pas ici, vous le savez, Messeigneurs, de froids raisonnements, de la dialectique, ni des réflexions, mais ce sont des ollusions du cœur, ce sont des élans du chrétien vers son Dieu, ce sont des odes, ce sont des kymnes : «< Seigneur, je laisse toute créature, et je vous regarde comme étant seul avant tous les siècles! 0 la belle et riche aumône que vous avez faite en créant le monde! Que la lerre était pauvre sous les eaux, et qu'elle était vide dans sa sécheresse, avant que vous en eussiez fait germer les plantes, avec tant de fruits et de vertus différentes, avant la naissance des forêts, avant que vous l'eussiez comme tapissée d'herbes et de fleurs, et avant encore que vous l'eussiez couverte de tant d'animaux! Que la mer était pauvre dans la vaste amplitude de son sein! Et qu'y avait-il de moins animé et de plus vide que l'air! Mais combien le ciel lui-même était-il pauvre avant que vous ne l'eussiez semé d'étoiles!

Que toute la masse de l'univers était informe et que le chaos en était affreux! Mais vous, Seigneur, qui étiez et qui portiez tout dans votre toute-puissance, vous n'avez fait qu'ouvrir votre main et vous avez rempli de bénédictions le ciel et la terre. » Splendeur des images, intensité du sentiment, grandeur, variété du mouvement; rien ne manque ici de ce qui fait proprement la poésie lyrique, ni dans les Sermons de Bossuet, ni dans ses Oraisons funèbres, ni dans vingt autres de ses ouvrages. Il a encore du poète lyrique, ces commencements brusques et soudains, ces exordes qui n'en sont point, mais qui s'emparent d'un auditoire et qui le transportent au cœur même du sujet. — « Sire, ce que l'œil n'a point vu, ce que l'oreille n'a pas ouï, ce qui jamais n'est entré dans le cœur de l'homme, c'est ce qui doit faire le sujet de cet entretien. » Tel est le début d'un de ses Sermons pour la Toussaint. Il en a l'infinie variété de ton, la liberté dans la grandeur, la familiarité dans le sublime. Il en a aussi, Messeigneurs, la sensibilité profonde, celte manière de prendre lui-même tout le premier, sa part des leçons qu'il donne, et de s'intéresser, d'intervenir, de se mêler de sa personne dans l'application des vérités qu'il exprime.

N'est-ce pas là, précisément, ce que nous aimons aujourd'hui dans nos poètes? Et qui sait si ce n'est pas là même une des raisons pour lesquelles, tout en admirant beaucoup l'orateur cependant, il ne semble pas que ses contemporains aient senti tout le prix de cette incomparable éloquence? Écoutez-le dans son Sermon sur la mort :

« 0 éternel roi des siècles, vous êtes toujours à

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vous-môme, toujours en vous-même; votre être éternellement immuable ni no s'écoule, ni ne se change, ni ne se mesure! El voici que vous avez fait mes jours mesurables, et ma substance n'est rien devant vous. Non! ma substance n'est rien devant vous; et tout être qui se mesure n'est rien, parce que ce qui se mesure a son terme, et lorsqu'on est venu <\ ce terme, un dernier point détruit tout, comme s'il n'avait jamais été. Qu'est-ce que cent ans! qu'est-ce que mille ans! puisqu'un seul moment les efl'ace? Multipliez vos jours, comme les cerfs que la fable ou l'histoire de la nature fait vivre pendant tant de siècles; durez autant que ces grands chênes sous lesquels nos ancêtres se sont reposés et qui donneront encore de l'ombre à notre postérité; entassez dans cet espace qui parait immense, honneurs, richesses, plaisirs; que vous prolilera cet amas, puisque le dernier souffle de la mort, tout faible, tout languissant, abattra tout à coup celte vaine pompe avec lu même facilité qu'un château de cartes, vain amusement des enfants I » — N'est-il pas vrai, que nous ne le lisons pas seulement, ici, nous l'entendons vraiment, nous le voyons! et nous nous livrons alors, parce que lui-môme il se donne à nous. Nous ne nous contenions plus de l'admirer, nous l'aimons. C'est que nous avons senti son cœur vibrer dans ses paroles, sa sensibilité s'épancher dans son discours, le déborder par instants! Hommes de notre temps, ce genre d'éloquence qu'on n'appréciait guère au xvir siècle, nous touche et nous émeut. Voilà comme nous aimons qu'on nous parle. Et nous reconnaissons dans ce prédicateur qu'on nous a si souvent et si

faussement repi-ésenLé comme un dominateur ou un tyran des intelligences, un homme comme nous, notre semblable, un moderne et un contemporain.

Il ne l'est pas moins, Messeigneurs, en tant que préoccupé des grandes questions qui nous occupent toujours, et, particulièrement, de la question si délicate et si grave de la réunion des Églises, La réunion des Églises, le retour des protestants de France et d'Allemagne à Tunité catholique, oui, telle a été, pendant un demi-siècle, depuis ses débuts à Metz jusqu'à sa mort, la grande préoccupation de Bossuet. En connaisse/.-vous aujourd'hui de plus éternelle, et, de toutes celles qui ont rempli le glorieux pontificat de Léon XIII, en est-il une qui lui tienne toujours plus à cœur? Parmi tant de témoignages de la sollicitude de l'illustre Pontife, lesquels choisirai-je pour les rappeler ? La letlre au cardinal Rampolla , du 15 juin 1887? — ou sa lettre aux Polonais, du 19 mars 1894? — celle du 20 juin de la même année : Principibus populisque universisl — la lettre aux Anglais, du 14 avril 1895? — l'Encyclique sur l'unité de l'Église, du 29 juin 1896? — Certes, si jamais le monde voit se réaliser quelque jour le miracle de l'unité chrétienne, — et pourquoi ne le verrait-il pas? — sa reconnaissance n'hésitera pas; et au premier rang de ceux qui l'auront préparé, ce bienlait dont on ne saurait calculer les suites, elle mettra le Pape Léon XIII. Pourquoi, Messeigneurs, me refuserai-je ici la douceur de croire qu'une des choses que

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Léon XIII admire et aime dans notre Bossuel, parmi tant d'autres qualités, c'est peut-être et surtout l'ardeur dont Bossuet a fait preuve pour écarter les préjugés, pour détruire les obstacles, pour aplanir les difficultés qui empêchaient cette union? Personne encore, Messeigneurs, ne s'est placé à ce point de vue pour écrire ou pour étudier l'histoire de la pensée de Bossuet, et n'ayant moi-même rien de ce qu'il faudrait pour essayer de le faire, vous me croirez aisément si je vous dis combien je le regrette! Mais si quelqu'un voulait en tenter la difficile entreprise, quels services ne rendrait-il pas à la mémoire de Bossuet lui-même, à la cause de la réunion des Églises, et au progrès de l'humanité future I

C'est à Metz, en 1653, que Bossuet a commencé do travailler à la réunion, et le premier ouvrage que nous ayons de lui, c'est sa liéfulation du catliécliism*' df l'nul Ferri. Paul Ferri, qui exerçait son ministère à Metz était un des docteurs les plus écoutés du protestantisme français. Du même temps aussi date un sermon de vêlure, où, comme on l'a dit. nous voyons Bossuet en possession de l'argument capital qu'il développera plus lard dans son Histoire des varialions. « Nous enseignons ce que nous ont appris nos prédécesseurs, et nos prédécesseurs l'ont appris des hommes apostoliques, et ceux-là des apôtres, et les apôtres de Jésus- Christ, et Jésus-Christ de son Père. C'est à peu près ce que veulent dire ces paroles du grand Tertullien : Ecclesia ab apostoiis, apostoli a Christo, Christus a Deo tradidit. 0 la belle chaîne, ô la sainte concorde, û la divine tissure, que nos nouveaux docteurs ont rompue! » C'est de cet argument qu'il va Taire une

arme. Ou plutôt non, j'ai tort de dire une arme! C'est un moyen de conciliation qu'il s'en est fait en y ramenant et en y subordonnant toute la controverse. Car telle est sa manière, simple, large et si franche ! Je me rappelle un beau passage dans son Discours sur rhistoire universelle. Il y examine les objections que l'on tire contre l'Écriture de la variété des textes et des versions des Livres saints, et il conclut : « Mais laissons là les vaines disputes et tranchons la question par le fond. Qu'on me dise s'il n'est pas constant que, de toutes les versions et de tout le texte, quel qu'il soit, il n'en reviendra pas toujours les mêmes lois, les mêmes miracles, les mêmes prédictions, la même suite d'histoire, le même corps de doctrine, et enfin la même substance? » Pareillement, dans cette grande affaire de la réunion, il va droit au principal. Tous les points qui font difficulté entre catholiques et protestants, il les dégage, il les éclaircit, il les réduit à ce qu'ils ont d'essentiel, et pour y réussir, il ne demande que la liberté de les exposer. C'est l'objet de ce livre célèbre : L'Exposition de la Doctrine catholique sur les matières de controverse, écrit pour convertir Turenne, publié pour la première fois en 1670, traduit dans toutes les langues, et qui fit, non seulement en France, mais en Allemagne et en Angleterre, un si grand effet parmi les protestants, que ce qu'ils trouvèrent de plus solide à lui opposer, c'est que« Bossuet avait adouci la doctrine de l'Église dans la rigueur de ses dogmes ». Vous save^ qu'il n'en était rien et le Saint-Siège l'a déclaré lui-même. Cependant quelques années s'écoulent, et Bossuet fait un pas de plus. Il ramène toute la controverse à

la question de l'Église, quil traite à fond, dans la lielntlon de sa conférence avec le ministre Claude, en 1G82; qu'il reprend dune autre manière, en historien de la Réforme, dans son Histoire des variations des Églises prolestantes, le plus beau livre de la langue française; et où ce n'est plus seulement l'aulorilé de l'Église, mais l'autorité de l'Écriture elle-même, et généralement toute espèce d'autorité, philosophique, politique, morale, qu'il montre être mise par le protestantisme au hasard des décisions ou des caprices individu«'ls. Autant d'Églises que de paroisses et, par conséquent, de chapelles que de têtes! Est-ce là le signe de la vérité?

En posant ainsi la question, s'il a vu juste et profondément, Messeigneurs, l'histoire du siècle qui (init est là pour nous le dire! Assurément, aucun de vous, aucun de nous ne méconnaîtra, n'a jamais méconnu ce qu'il pouvait y avoir, ce qu'il y a de vertus privées, de vertu laïque ou philosophique dans les communions protestantes, et n'est-ce pas Bourdaloue, le père Bourdaloue, un jésuite, qui n'a pas craint de donner les prolestants de son temps en exemple à quelques catholiques? Hossuet, non plus, n'était pas incapable de ce sentiment de justice, et je n'en voudrais pour preuve que sa correspondance avec le ministre Ferri. On ne saurait être plus courtois dans la forme, ni mêler plus de déférence à plus de charité. Mais ({ue le protestantisme suit une atténuation au principe d'autorité; qu'il tente à faire de l'individu la mesure et le juge do toute vérité; que par la diminution du dogme il tende, ou si l'on veut, qu'il aboutisse inévitablement h. la sécularisation, et, comme Ton dit

de nos jours, à la « laïcisation » de la morale; qu'il relâche par là le lien que la « religion » formait naguère entre les hommes; qu'il lui enlève son caractère d'universalité et qu'avec la catholicité dogmatique il énerve ainsi la vertu sociale du christianisme, je ne crois pas qu'on puisse le nier, et depuis deux cents ans, c'est le danger que Bossuet, dans son Histoire ou dans ses Avertissements aux protestants, a éloquemment signalé. N'est-ce pas cela qui est grave dans la division et la séparation des Églises? Mais si Bossuet l'a senti, Messeigneurs, et s'il a fait mieux que de le sentir, s'il l'a montré; s'il a fait preuve, en le montrant, d'une science, d'une loyauté, d'une modération, d'une conscience d'historien qu'il faut bien aujourd'hui reconnaître; si la controverse en est presque au même point; si ce que Ton discute aujourd'hui plus âprement que jamais, c'est la question de savoir « si la vérité venue de Dieu a eu d'abord toute sa perfection », si c'est le principe de ses Avertissements comme de son Histoire des Variations et, philosophiquement, si l'on ne peut le lui refuser ou le lui contester sans nier le concept môme de la religion, qu'y a-t-il de plus actuel, de plus moderne, qui réponde mieux aux préoccupations de l'heure présente, et qui nous donne enfin une plus haute idée de la perspicacité de son génie? / Ce qui d'ailleurs ne fait pas moins d'honneur à son caractère qu'à son génie, c'est que les attaques violentes, déloyales, injurieuses même, dont son Histoire des Variations fut l'objet, ne l'ont pas détourné de travailler à la réunion. Il y travaillait activement en 1691, dans le temps même qu'il ache-

vait ses Avertissements aux protestants, et on ne saurait rien lire de plus conciliant que sa correspondance avec Molanus, abbé de Lokuni, si ce n'est la correspondance où il n'oppose que la charité de son zèle avec la force de son éloquence aux vivacités et aux subtilités de l'illustre Leibniz. C'est le philosophe, non l'évoque, en celte occasion, qui manqua quelquefois de patience et même de politesse. Bossuet ne se découragea pas. Dans le même temps que Leibniz le harcelait de ses chicanes ou de ses cavillalions, comme on disait alors, il écrivait son Instruction pnstoralc sur les promesses de l Eglise, pour y montrer, disait-il, par <> l'expresse parole de Dieu, que le môme principe qui nous fait chrétiens, doit aussi nous faire catholiques ». Celait, Messeigneurs, en 1700 et, vous le voyez, c'était toujours la même argumentation, mais une fois encore présentée sous une forme nouvelle et singulièrement saisissante. En connaissez- vous de plus actuelle? et à l'heure qu'il est, la question ne se propose-t-elle pas dans les mêmes termes : « Le même principe qui nous fait chrétiens doit-il ou non nous faire catholiques? » .le le disais donc bien ; pendant un demi-siècle, de 1(553 à 1704, la réunion des Églises a été le principal objet de l'attention de Bossuet.

Pour procurer celte réunion, il s'est efforcé d'ôtor d'abord de la controverse tout principe d'aigreur, et de la ramener à ses termes essentiels. Que ce fAt avec les protestants de Metz ou avec ceux de Paris, ou avec ceux de Hanovre, il ne s'est refusé à aucune des propositions d'entente ou de conciliation qu'on lui soumettait. Uialectioicn consommé, il a fait preuve

pendant cinquante ans de non moins de souplesse ou d'ingéniosité que d'éloquence, et d'autant de charité que de fermeté. Permettez-moi, Messeigneurs, d'appuyer sur ce dernier point et d'achever ainsi de préciser l'attitude qui a été la sienne pendant ce demi-siècle : « Pendant que nous représenterons à nos frères errants, écrivait-il dans son Instruction sur les promesses de l'Eglise, ces vérités adorables, joignez-vous à nous, peuple fidèle.... Concevez avant toutes choses un désir sincère de leur salut, témoignez-le sans affectation et de plénitude de cœur; tournez-vous en toutes sortes de formes pour les gagner. « Reprenez les uns », comme dit saint Jude, en leur remontrant, mais avec douceur, que ceux qui ne sont pas dans TÉglise sont déjà jugés. Quand vous leur voyez de l'aigreur, sauvez-les en les arrachant du milieu du lac. Ayez pour les autres une tendre compassion, avec une crainte de les perdre ou de manquer à quelque chose pour les attirer. Parlezleur, dit saint Augustin, amanter, dolenter, fraterne, placide^ avec amour, avec douceur, sans dispute, paisiblement, comme on fait à son ami, à son voisin, à son frère.... » Je le demande aux adversaires les plus acharnés de Bossuet; y a-t-il un mot dans ces lignes qui n'honore autant la charité du chrétien que la fermeté du docteur de l'Église; et pourquoi faut-il, après cela, que dans cette grande entreprise, conçue avec tant de générosité, conduite avec tant de prudence en même temps que de génie, et dont il attendait lui-même tant d'effets, il ait échoué?

Mais a-t-il échoué? C'est ce que l'on pourrait se demander, et s'il a échoué, d'autres échoneronl-ils

toujours? Messeigneurs, je ne le crois pas. Seul ou presque seul en son temps, Bossuet a senti la nécessité de s'unir. Qui niera que cette nécessité soit aujourd'hui universellement sentie? Nous le voyons en Angleterre, en Allemagne, en Amérique. 11 y a de cela quelques années, non seulement on ne contestait plus à Bossuet la réalité des variations des Églises prolestantes, le protestantisme s'en faisait gloire! Vous nous accusez d'avoir varié! disait-on. Soit! .Mais varier, c'est progresser, et c'est grâce {\ ces variations que nos communions s'adaptent à la fois aux besoins des individus et aux nécessités des temps. Il y en avait même qui voyaient ou qui croyaient voir dans la multiplicité des sectes un signe de ce qu'il appelaient la fécondité du senliment religieux ; et celait le temps où, dans un autre ordre d'idées, l'impossibilité de se fixer, passait, vous vous le rappelez, pour la suprême élégance intellectuelle. On évoluait, donc ou existait; on se contredisait, donc on pensait; on se divisait, donc on progressait. Que <lis-je! Le progrès consistait dans la division ou dafis la dllFérenciation niémc; et si par hasard deux « intellectuels » s'apercevaient qu'ils pensaient de la même manière, ils s'affirmaient à eux-mêmes leur intellectualisme, en essayant de penser... autrement. Mais ces temps sont maintenant passés, et il faut souhaiter, Messeigneurs, et il faut espérer, et j'espère qu'ils ne reviendront plus. On a recommencé, et heureusement, de sentir le prix de l'unité. On a compris que ce qui fait en tout genre la valeur de l'individu, c'est le coefficient social. La « morale indépendante » n'est qu'un mot, et l'action est tou-

jours gouvernée par l'idée. Comprendra-t-on aussi, sentira-t-on le prix de l'autorité? Si nous avons besoin d'une main qui nous gouverne, combien plus avons-nous besoin d'une tête qui décide! Mais le jour où nous l'aurons compris, à qui nous adresserons-nous? Quelle Église trouverons-nous dont l'immutabilité nous garantisse les conditions hors desquelles il n'y a pas de société spirituelle possible, ni peut-être de société matérielle? Messeigneurs, il n'y en a qu'une, et ce jour-là qui verra le retour des Églises au centre de l'unité catholique, ce jour, s'il doit luire sur l'humanité, sera le jour aussi du triomphe de Bossuet.

Ce n'est pas tout encore, Messeigneurs, et après vous avoir montré ce qu'il y avait, ce que je crois voir d'actuel et même de futur dans l'œuvre littéraire et dans l'œuvre polémique de Bossuet, je voudrais vous faire voir, avant de terminer, ce que je trouve aussi, dans son œuvre philosophique, de moderne ou de contemporain. « Je ne veux point, a-t-il dit quelque part, élever un Père au-dessus des autres par une comparaison odieuse, ni prononcer des arrêts de préférence. Mais c'est un fait qu'on ne peut nier que saint Athanase, par exemple, qui ne le cède en rien à aucun des Pères en génie et en profondeur, et qui est pour ainsi dire l'original de l'Église, dans les disputes contre Arius, ne s'étend guère au delà de cette matière. Il en est à peu près de même des autres Pères, dont la théologie paraît renfermée dans

les matières que les besoins de l'Église leur ont présentées.... » Ne pourrail-on pas dire de lui pareillement que, de toutes les matières que les besoins de rËglise et l'occasion lui ont présentées, il n'y en a peut-être pas une que Bos.suet ait traitée avec plus d'ampleur, avec plus de complaisance et avec plus d'autorité que la matière de la Providence? Il n'y en avait pas alors qu'il fût plus nécessaire de défendre, d'éclaircir, de développer. C'est ce que Bossuet a bien compris. L'un des premiers en son temps, il a vu d'une vue singulièrement pénétrante où tendait le spinosisme naissant. Autant ou plus que Luther et Calvin, c'est Spinosa qu'il a voulu réfuter dans la seconde partie de son Discours sur l'histoire universelle, et ce seul fait, Messeigueurs, que, pour beaucoup de nos contemporains, Bossuet avant tout et surtout est l'auteur de son Discours sur Chistoire universelle, suffirait à nous permettre de reconiinîln» en lui le théologien de la Providence.

Nous le retrouvons également dans la suite entière de ses sermons : « Scmpcr humana <jcns tnala de Deo meruit.... De toutes les perfections infinies de Dieu, celle qui a été exposée èi des contradictions plus opiniâtres, c'est sans doute celle Providence éternelle qui gouverne les choses humaines. Rien n'a paru plus insupportable à l'arrogance des libertins que de se voir continuellement observés par cet œil toujours veillant de la Providence; il leur a paru, à ces libertins, que c'était une contrainte importune de reconnaître qu'il y eftl au ciel une force supérieure qui gouvernât tous nos mouvements et chc^tiàl nos actions déréglées avec une autorité souveraine. Ils

ont voulu secouer le joug de cette Providence qui veille sur nous, afin d'entretenir dans Tindépendance une liberté indocile qui les porte à vivre à leur fantaisie, sans crainte, sans retenue et sans discipline. »

Nous le retrouvons encore dans ses Oraisons funèbres, celles d'Henriette de France, de Madame, d'Anne de Gonzague. S'il fait moins de place à la Providence dans V Histoire des variations des Eglises protestantes^ c'est que, de toutes les doctrines que Calvin avait retenues de l'enseignement de l'Église, à peine en nommerait-on une qu'il ait crue plus fermement que celle de la Providence. Et n'y a-t-il pas mieux encore, Messeigneurs, si Fénelon ayant quelque part prononcé dans son sermon pour la fête de l'Epiphanie, cette parole devenue presque proverbiale : « L'homme s'agite, mais Dieu le mène », c'est à Bossuet qu'on l'attribue? Et en effet, il n'y en a pas qui résume mieux sa pensée d'une manière plus exacte ou plus brève, ou plus saisissante. Eh bien! maintenant, Messeigneurs, depuis Bossuet, depuis cent cinquante à deux cents ans bientôt, quelle doctrine a été, est toujours plus attaquée? Avec encore plus de perspicacité que les libertins du siècle précédent, et grâce à Bossuet peut-être, les philosophes du xviii'= siècle ont compris, Voltaire en tête, que la doctrine de la Providence était, en quelque sorte, « l'ouvrage avancé » de la religion, celui qu'il fallait démanteler avant d'attaquer le corps de la place; et ils y ont donc porté tout leur effort. Plutôt que de la reconnaître, celte Providence, ils ont mieux aimé livrer au hasard Thistoire de l'humanité, les

révolutions des empires, et la destinée des simples particuliers. Vous me dispenserez de rappeler ici leurs sarcasmes! De plus savants sont venus ensuite, ou de plus prétentieux, qui ont essayé de limiter la Providence de Dieu par le moyen de l'immutabilité des lois de la nature; et il s'est trouvé que dans son Traité du libre arbitre, si l'on y change quelques mois seulement, Bossuel leur avait déjà répondu. L'immutabilité des lois de la nature ne saurait faire échec à l'auteur des lois de la nature; et d'ailleurs, pour en faire la remarque en passant, comment ces logiciens, qui ne sauraient concilier la Providence de Dieu avec l'immutabilité des lois de la nature, concilient-ils donc l'immutabilité des lois de la nature avec leur hypothèse du progrès continu? Vous rappellerai-je après cela que, jusque de nos jours, la doctrine de la Providence n'est pas quolidiennenient en butte à de moins furieux assauts? Toute la question du surnaluml n'en dépend-elle pas? Toute la question du sens de l'histoire? Toute la question de la conduite et de l'objet de la vie? Naturalistes ou panthéistes, fatalistes ou déterministes, que nient-ils tous, avec des arguments tantôt semblables et tantôt contraires, si ce n'est la Providence? et même en me plaçant, pour un moment, à leur point de vue, qu'y a-l-il donc de plus actuel, de plus contemporain qu'une œuvre comme celle de liossuet, remplie pour ainsi dire de la doctrine de la Providence?

Or, Messeigneurs, vous le savez, les solutions de ces grands problèmes ne sont pas aussi nombreuses qu'il plaît à notre vanité de le croire; il n'y en a pas plus de deux ou trois, entre lesquelles il nous faut

choisir. C'est, aussi bien, ce que reconnaissent même les libres penseurs, et j'en sais qui les ont cataloguées, ou inventoriées, ces solutions. La doctrine de la Providence en est une. Quand la vérité n'en serait pas garantie au chrétien par Tautorité de la révélation, je dis que celte solution serait encore la plus consolante.

Tout commence ici-bas, mais tout finit ailleurs!

Ne fût-elle pas la plus consolante, je dis qu'elle serait encore la plus morale et, au contraire, quelle morale fonderait-on sur la concurrence vitale, ou sur la dangereuse illusion du progrès continu? Si elle n'était pas la plus morale, je dis encore qu'elle serait la seule capable d'éclairer les obscurités de l'histoire et de communiquer un sens aux agitations des hommes. Mais, Messeigneurs, si l'histoire, si la morale, c'est-à-dire la charité, si la consolation, c'està-dire l'espérance, et si la révélation, c'est-à-dire la foi, doivent sombrer ensemble dans le naufrage d'une doctrine, que faut-il davantage; et que sera-ce que la vérité? Quand Bossuet n'aurait fait que poser la question en ces termes, nous ne saurions lui en savoir trop de gré, et c'en serait assez pour ne lui refuser ni le nom de « philosophe », ni celui de « penseur ».

On le lui a refusé cependant, on lui a reproché de n'avoir eu d'autre philosophie que celle de ses « vieux cahiers de Navarre ». On lui a reproché de n'avoir pas prévu Voltaire et le siècle de V Encyclopédie! Comme si la philosophie n'était qu'un badinage, une espèce de sport, l'art de jongler avec les idées, ou comme si la profondeur, l'étendue, la force de la

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pensée se mesuraient à son inconsistance! Nous pouvons juger de la valeur et de la sincérilé du reproche ! L'œuvre de Bossuet est là pour y répondre. Car en terminant, Messeigneurs, si nous ramassions sous un seul point de vue tout ce que jai tâché de vous en dire, c'est alors et de là qu'il nous apparaîtrait mêlé de toute sa pensée aux controverses de l'heure présente. L'idolâtrie du sens propre, c'est-à-dire ce que nous nommons aujourd'hui du nom de subjeclivisme, voilà ce qu'il a toute sa vie combattu ! La tendance de l'homme à ne se servir de la sociélé que comme d'un moyen d'en sortir, c'est-à-dire ce que nous nommons aujourd'hui du nom d'individualisme, voilà le grand danger qu'il a essayé d'écarter! La déiiance de nousmêmes, voilà enfin ce qu'il nous a toute sa vie enseigné! Qui dira que sa leçon nous soit inutile? et de quels maux nos sociétés sont-elles, aujourd'hui, plus profondément travaillées?

Éminences, Messeigneurs, Mesdames et Messieurs,

Que la gravité de ces maux ne nous soit pourtant pas une raison de désespérer. Bossuet n'a jamais connu le découragement; et certes, nous l'aurions bien mal entendu, je vous l'aurais bien mal représenté, ou plutôt, je l'aurais trahi si, dans tout ce que je vous en ai dit, vous n'aviez senti sa confiance dans la bonté, dans le succès, dans le triomphe de sa cause. Oserais-je ajouter que, si l'on respire quelque part la même confiance, c'est ici, dans Home, où, j'ai plaisir à le répéter, l'insigne bienveillance du Souverain

Pontife m'a permis de rendre cet hommage moins encore peut-être à l'incomparable orateur qu'au lutteur de tant de combats? Et pour en témoigner ma profonde reconnaissance, je voudrais être autre chose ici qu'un « homme de bonne volonté », sans mission ni mandat de presque personne; je voudrais être ce soir la voix de tout un peuple et de tout un pays; mais si cette ambition m'est interdite, je craindrais que ce n'en fût une autre, plus subtile peut-être sous son apparente modestie, que de vouloir être seul à remercier le Saint-Père. Et c'est pourquoi je terminerai ce discours, en suppliant le Pape Léon XIII de daigner agréer, avec mon humble hommage, l'hommage de tous ceux qui verront avec moi, dans l'accueil qu'il a fait à l'idée de cette glorification de Bossuet, une preuve nouvelle des sentiments particuliers du chef de la catholicité pour tout ce qui touche les intérêts, le rôle et l'avenir de la France.

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