‹ BotticelliChapitre 2 sur 42 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

jEPUis le jour où Ruskin découvrit Botticelli et où les préraphaélites saluèrent en lui un ancêtre, le grand peintre florentin a retrouvé parmi nous une gloire égale, sinon supérieure, à celle que jadis il connut parmi ses contemporains. Peut-être pourtant, dans l'admiration dont nous l'entourons, entre-t-il plus de snobisme que de connaissance exacte et approfondie de son œuvre, et peut-être aussi, dans les trois ou quatre tableaux fameux auxquels on revient sans cesse quand on prétend le juger, les commentateurs ont-ils introduit beaucoup plus d'intentions, subtiles ou profondes, que l'artiste n'en voulut mettre en réalité. On s'est donc efforcé ici de se dégager des idées toutes faites, des phrases convenues qui ont cours sur le Printemps et sur quelques Madones célèbres ; et en étudiant sans parti pris l'ensemble des ouvrages du maître, peut-être l'a-t-on trouvé quelque peu différent de ce qu'on nous le représente d'ordinaire, plus complexe, plus varié, plus inégal, et d'ailleurs non moins intéressant. Il est piquant de constater que

Botticelli, dont nous louons si volontiers les délicatesses presque maladives, les fragiles élégances, l'inquiète et mystérieuse nervosité, fut jugé par ses contemporains, au temps où il était à l'apogée de sa gloire, comme « un peintre excellent, dont les créations ont U7i air viril », et qu'il mérita ce jugement. Non sans doute que je veuille méconnaître tout ce qu'il y eut en lui de fantaisie poétique, de rêverie tendre, de mystique mélancolie : on ne saurait oublier pourtant que, pendant une période notable de sa vie, le maître se révéla l'égal des réalistes les plus illustres de son temps. Ce n'était point là sans doute, je le veux bien, le fond intime de sa nature ; mais cela montre à quel point son souple et impressionnable génie ressentait les influences des milieux qu'il traversait.

C'est précisément pour cela qu'on s'est appliqué ici à replacer Botticelli dans le cadre historique où il vécut. Ce n'est point, en effet, une chose banale que le même homme ait été tour à tour le familier des Médicis, l'ami des humanistes épris de l'antiquité païenne, et le disciple passionné de Savonarole, un poète épris d'idéal et le rival de Ghirlandajo, qu'il ait, du même pinceau, représenté les visions charmantes de la mythologie classique, les effigies sincères et précises de ses contemporains et les conceptions tendres ou douloureuses du christianisme. Sans doute, de cette facilité à se transformer et à s'adapter on sera tenté de conclure peut-être que ce peintre

original et délicieux fut un penseur moins profond qu'on ne le croit communément. Il n'importe. Ce qui fait l'intérêt de Botticelli, c'est justement d'avoir^ mieux que tout autre, représenté les aspects, parfois contradictoires, de l'àme florentine du Quattrocento^ d'avoir, mieux que tout autre, symbolisé l'esprit de cette Renaissance, qui à l'enthousiasme pour l'antiquité retrouvée unissait toujours la ferveur mystique et l'inquiète mélancolie de la religion chrétienne.. Et c'est pourquoi aussi, pour bien comprendre le caractère de l'homme et l'évolution de son génie, il a sem blé essentiel, si difficile et si pleine d'incertitude que soit parfois cette étude, d'étudier l'œuvre de Botticelli dans son développement chronologique. Ainsi on saisira mieux, je pense, les raisons qui, dans l'histoire de l'art, font de Sandro un artiste unique, et l'on comprendra comment cette monographie de peintre peut apporter quelques clartés sur l'histoire de la civilisation.

Cliché Alinîri,

Le Retour de Judjth (entre 1470 et 1474' Musée des Offices, Florence.

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