Botticelli
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SANDRO BOTTIGELLI
Ce petit livre est une grosse enlrcprise. Ruskin et les préraphaélites, les esthètes de la fin duxix6 siècle, les gens du monde, ont épuisé sur Botticelli pâmoisons et analyses sentimentales. L'histoire de l'art, depuis Vasari jusqu'à MM. Diehl, Horne, Venturi et Supino, a accumulé d'excellentes recherches érudites et critiques. Lui-même, bien qu'on ait exagéré à plaisir sa complexité, nous déconcerte. Regardons dans Y Adoration des Mages des Offices ce grand jeune homme vêtu de jaune, en qui les historiens, sauf Steinmann, s'accordent à dire qu'il a voulu nous faire confidence de lui-même : les traits sont arrêtés avec précision, mais les grands yeux rêvent; cet inquiet s'est venu joindre à la foule florentine, et il s'en isole ; il est là pour assister à un mystère, et il s'en détourne ; sur ces joues et ce menton un peu lourd traîne l'incertitude de la volonté.
A consulter son œuvre et Vasari, tous les contrastes se heurtent dans son àme, dans sa vie, dans son talent.
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« Personamolto piacevole », il crée quelques figures d'une ineffable mélancolie. Il est un peintre exquis de la femme, de la florentine, du moins en sa grâce nerveuse et fine, et il est misogyne, comme Léonard. Toujours frémissant et passionné, il voue son pinceau tour à tour à la Madone, qu'il fait rêver comme Vénus, et à la fille de la mer, qu'il fait parfois presque aussi chaste que la Vierge. 11 célèbre la volupté païenne, et finit dans le mysticisme. Ce familier de Laurent de Médicis au temps où Florence goûtait l'ivresse du bonheur, se jettera dans les bras de Savonarole, et delà Giostra d'amour ira au bûcher des vanités. Son art, qui s'abandonne parfois au réel, raffine sur l'allégorie; il est à la fois maladroit et recherché, archaïque et médiéval par bien des aspects, et pourtant d'un modernisme si aigu, que le xixe siècle finissant y a cru trouver l'image de ses propres morbidesses. Les vicissitudes de sa renommée nous sont un autre problème : l'agent du duc de Milan, Ugolino Verino (1), Vasari, d'autres témoignages encore, nous ont dit combien il fut admiré ou aimé de ses contemporains, d'un Mécène comme Lorenzo de' Medici, d'un pape comme Sixte IV, d'artistes comme Léonard; mais, six ans avant de mourir, dès 1504, l'ombre se fait si épaisse autour de lui, que nous ne savons plus rien, que sa mort. La légende d'un lamentable déclin croît immédiatement sur son tombeau ; puis, après 1830, presque tout d'un coup, c'est le réveil dans la gloire, sous
(1) Pour ces deux documents voir lafîey. Archèol., 1901, 1, et le curieux manuscrit de la Laurentienne, à Florence. XXXIX, 40, fol. 26-28.
BOT TIC EL LI. 7 les brumes de Londres. Aujourd'hui, s'il plaît aux jeunes femmes, aux humanistes, à tous ceux qui ont de l'art une conception littéraire, il agace des artistes de profession. Précisant avec humeur la timide impression de quelquesuns, rares heureusement, un fin critique ose reléguer au « troisième ordre » (1) ce dessinateur aigrelet.
Pour expliquer en de brèves pages tant de difficultés il faut bien renoncer aux discussions de dates, d'attribution et d'exégèse. C'est parce qu'on a pris la peine de s'en informer qu'on a le droit de les éviter ou plutôt de n'en laisser affleurer que le résultat, et la faculté de choisir le certain ou le plus probable. Nous n'admettrons ici que les œuvres non discutées, en prenant pour base le catalogue si slrict de M. Berenson, que les récentes découvertes de M. Yenturi et le goût perspicace de M. Supino ont un peu élargi. Pour extraire d'elles l'essentiel, c'est aux portraits qu'il faudrait demander la méthode : fine précision dans la sobriété. A la richesse d'âme, à la profondeur d'expression quelques traits lui suffisent, parce qu'ils sont bien choisis et opportunément placés. Pour saisir à notre tour celle physionomie ondoyante, prenons Botticelli entre l'histoire et l'analyse. Puisqu'il fut la proie des événements et des influences, comme une feuille au vent, suivons-le pas à pas dans son évolution. Mais de 1460 à 1510 il reste bien lui-même dans cette diversité : c'est toujours le Botticelli, le Sandro délectable, qui a laissé dans le public une idée nette, bien que complexe; elle nous reste même
(i) L. Gillet, Raphaël, p. 17b.
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si chère, que les rectifications de la critique nous bousculent comme une brutalité. Il faudra donc finir par prendre à part son génie si personnel et solliciter son secret.
Alessandro di Mariano dei Filipepi, Sandro en diminutif florentin, Botticello en surnom familier, naît en 1444 dans la via Nuova. Après une enfance fragile, que l'étude livresque ne passionne pas, son père le place chez un orfèvre. Un de ses frères était déjà orfèvre. Voilà le petit florentin mis à la discipline de l'art délicat qui a formé les plus grands artistes du Quattrocento. D'avoir ciselé l'or, serti le joyau, tressé le filigrane, sa peinture gardera le goût de l'ornement précieux, une « finitissima diligenza » du détail, et surtout la pratique de la ligne précise, posée comme un fil de métal. Dans les loisirs de la bottega il dessine, spontanément : cette vocation précoce du dessin déterminera aussi la qualité de son art. C'est elle du reste qui décide de sa vie, puisque son père, pour y répondre, le mène apprendre l'art de peindre chez maître Filippo del Carminé.
C'est vers l'année 1460. Florence, selon le mot de M. Varenne, semble borner sa pensée à la réalité immédiate, et l'art fait comme Florence. Paolo Uccello a décoré le chiostro verde, à Sta Maria Novella, de son dessin énergique et rude, excellent au raccourci ; Andréa del Castagno campe brutalement ses condottières et donne à ses saints des faces d'assassins ; Benozzo Gozzoli, dans