LA NATIVITÉ
(Londres, National Gallery.)
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s'agenouille, et la synlhèse du mouvement n'est pas faite. Sur un beau dessin des Uffizi trois anges sont surpris en plein vol, en plein ciel, légers comme des émanations de l'ail'; la fresque de Luini au musée Brera, Sie Catherine ensevelie par les anges, en surpassera seule le je ne sais (juoi de plané. Alberti l'avait écrit: « De tous les mouvements, les plus agréables et qui davantage paraissent vivre sont ceux qui s'élèvent en l'air ». Aussi les Grâces efïïeurent-elles à peine l'herbe: le dessin essaie d'échapper à son inéluctable fixité pour traduire l'instable où la danse les suspend. L'axe de leur corps penche, leur tête penche, leurs fins talons se soulèvent: ce sont trois secondes fixées. Rappelons-nous, par contraste, \&Salomé de Giotto à Santa Groce: campée fortement sur le sol, nous savons qu'elle danse, et nous le croyons parce que ses bras s'agitent et qu'on voit le musicien, mais nous ne voyons pas la danse. La Salomé de Filippo Lippi, seule, avail commencé à s'enlever, aux parois du Dôme de Prato. Mais ici, dans le Printemps^ le mouvement qui suggère le mieux l'instabilité esl préféré au mouvement réel: c'est de l'instantané. L'équilibre viendra peut-être, mais à cette sécurité définitive Botticelli préfère les modes passagers qui la précédent. De bien peu de ces altitudes on peut dire qu'elles étaient inévitables: elles sont résultat d'une analyse méthodique, delà part d'un florentin qui croit que l'intelligence abstraite a la capacité de saisir le flot mouvant de la vie que nous révèle l'intuition.
De là le malaise de ces personnages et de nous-mêmes
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qui les regardons. Sur la mer qui remue en petites vagues pressées, la conque de Vénus remue, et Vénus remue sur la conque : mobilis in mobili ! Si elle ondule, c'est que précisément elle veut personnifier la mouvance des flots d'où elle vient de naître. L'air indiscernable est lui aussi personnifié, et comme ces personnages restent des fonctions, le pinceau capte leur souffle au sortir de leur bouche gonflée, en un faisceau visible d'énergie. Leur enlacement inextricable dans la Nascita est un effort ingénu de ce dessin pour nous montrer le tourbillon des vents. Comme le voulait Alberti et parce qu'il le voulait, tout s'émeut chez cet Agoslino di Duccio de la peinture : les cheveux qui flottent, les flammes des Enfers, celle des cierges mystiques, qui décrit de longues girandoles, les fins tissus surtout, que l'on voit « ondeggiare » ou bouillonner autour des corps comme aux bas-reliefs de l'oratoire de San- Bernardino à Pérouse. Incroyable est ici, comme chez Agostino, la virtuosité des volutes où la gaze, presque aérienne, s'enroule et se déroule, puis s'affaisse lentement : les Grâces sont vêtues de paraphes diapbanes, celle de gauche semble ornée d'une petite queue chevaline que le vent gonlle ou soulève. Nous savons bien que l'antiquité a donné les modèles dans les ménades de ses bas-reliefs bachiques, sur les sarcophages ; mais, précisément, sur la nudité des Grâces et des anges ils ont jeté les tuniques des ménades. C'est de la graphie vagabonde, presque enivrée, tout en gardant du style.
Ce n'est pas que Botticelli soitphilosophiquement frappé
du fieri universel : il veut le recréer par amour de la forme rare, de l'arabesque précieuse. Ce sont les mystères de son art qu'il approfondit, non celui des choses. Mais cet art assume là ingénument, gravement, une contradiction qui gâte tout : il est précis, statique, et il affronte le dynamisme des choses ! Héritier de la technique sculpturale qui arrête la forme dans la matière dure, marbre ou bronze, il veut appréhender le moment, capter l'élan, fixer l'impondérable. Mais il est trop jeune pour ces audaces, que seul Part moderne a pu se permettre. Tout son effort aboutit à donner, non l'image, mais la simple idée du mouvement : autour de Vénus les flots restent saisis en de petits accents circonflexes; voilà la mer aux molles intumescences emprisonnée dans une vaste résille de laiton : c'est la mer d'un orfèvre ! Quand il s'agit de donner au voile des nymphes la subtilité d'un souffle, la transparence de l'air, le pinceau reste pointu : il grave des remous. Pour exprimer le llou d'une natte chaque cheveu est posé à côté de l'autre, comme un fil que l'on suit, et l'addition ne fait pas toujours un total, même à force d'amour. Là où il faudrait poser la touche Botticelli trace implacablement la ligne; ce dessinateur-sculpteur n'a donc pas pu trouver les secrets « pittoresques », puisque son arl; »|wi vise souvent à l'impression fugitive, reste obstinément déterminé.
En définitive, Botticelli, borné dans ses moyens, infini dans ses vœux, est encore plus poète qu'artiste. Toute son œuvre est un peu inadéquate à l'intention : on y sent de
l'inexprimé, de l'au-delà qui voudrait venir vers nous, une confidence qui n'a pas trouvé ses mots. C'est le principe secret de son attrait, attrait de tout ce qui suggère au lieu d'exprimer, et de son apparente mélancolie. Or nous aimons ceux qui paraissent nous prendre pour confidents, et aux œuvres de demi-mot nous prêtons beaucoup de nous-mêmes. C'est précisément la grande chance de Botticelli que l'ingénue gaucherie de son art ajoute pour nous à la profondeur du sentiment, à la subtilité de la pensée et à l'air de recherche inédite. Encore mêlée de passé, miroir de l'histoire et de l'art de son lemps, son œuvre paraît par surcroît tout près de nous. Ainsi son inquiétude, en le faisant échapper à une trop stricte chronologie, nous permet de nous approprier le mot de Léonard qui fut son ami : « 11 nostro Botticello ».