SUPPURATIONS DES LÈVRES ET DES JOUES
dont on connaît les fâcheuses propagations aux veines de l’orbite et aux sinus crâniens.
Au niveau du menton^ se développent parfois des abcès dont la physionomie est assez spéciale. Ils siègent juste sur la ligne médiane, au niveau de la partie antérieure du menton. Qu’on les laisse s’ouvrir spontanément, où qu’on donne issue au pus par une incision, ils se terminent par une fistule. Mon éminent maître Richet, les considérait comme des hygromas suppurés. Il décrivait à ce niveau une bourse muqueuse, multiloculaire à parois très épaisses, qu’il appelait bourse prémentonnière. Son inflammation donnerait lieu à ces abcès. Il n’est pas impossible en effet que chez certains sujets il existe en cette région un organe séreux, et je ne voudrais pas mettre en doute une disposition constatée par un anatomiste tel que l’était Richet. Cependant je dois dire que je l’ai recherchée avec beaucoup de soin sur presque toutes les têtes qui ont été disséquées dans mon pavillon de prosecteur à l’École pratique, sans avoir jamais rencontré rien de semblable. Si donc il y a là une bourse séreuse, je crois qu’elle doit être bien rare, et que ses hygromas sont encore problématiques. Ces abcès sont sans aucun doute d’origine dentaire, et reconnaissent pour cause une lésion radiculaire d’une des incisives médianes, bien que parfois ces dents soient saines en apparence. En pressant sur leur couronne on détermine généralement de la sensibilité au niveau de l’une d’elles, et un stylet introduit par la fistule conduit, dans la majorité des cas, sur la racine altérée. Il faut se résoudre à extraire la dent, bien que la couronne soit saine; mais quand la lésion radiculaire est limitée, on peut, après résection de l’extrémité malade, tenter la réimplantation.
Parmi les inflammations de la joiie^ les plus communes de beaucoup sont consécutives à des périostites du maxillaire supérieur ou du maxillaire inférieur, elles-mêmes sous la dépendance de lésions dentaires. Les accidents revêtent tout d’abord les caractères de la périostite (1) : tuméfaction, rougeur, œdème. Les abcès, qui sont la terminaison commune de ces infections d’origine dentaire, peuvent siéger au contact de l’os, sous le périoste, mais fréquemment la suppuration envahit la joue, et quand un traitement hâtif et bien compris ne vient pas mettre fin aux accidents, il peut persister une fistule génienne, à bords déprimés, qui durera tant qu’on n’aura pas supprimé la dent ou le petit point de nécrose du maxillaire qui a été la cause première de l’abcès et qui tient la fistule sous sa dépendance. Il faut savoir que, dans certains cas, la relation entre une fistule ou un abcès de la joue et cette lésion dentaire n’est pas immédiatement évidente. .J’ai examiné récemment, dans le service de M. Le Dentu, un jeune homme de seize ans, qui portait au centre de la joue gauche un abcès du volume
(1) Voy. Trnilé de chirurgie clinique, t II, p. COI.
d’une noisette. La peau au niveau de cet abcès était amincie et violacée, la collection paraissait froide et n’était pas douloureuse. Les dents au premier abord semblaient magnifiques, et il fallait un sérieux examen pour constater une sorte de petit cordon qui de la partie supérieure de l’abcès semblait se diriger vers la mâchoire et la deuxième petite molaire. Le jeune homme en avait un peu souft'ert quelque temps auparavant et ces douleurs s’étaient spontanément calmées. 11 y avait eu dans ce cas migration du pus dans l’épaisseur de la joue.
Une autre variété beaucoup plus rare de suppuration de la joue a son siège dans un ganglion lymphatique situé dans l’épaisseur de la joue, au-devant du bord antérieur du masséter, sur la face extérieure du buccinateur. Ce ganglion signalé par Cruikshank (1), plus récemment par Poucet et Verdier (2) qui, dans ces dernières années, ont bien étudié les adénites géniennes, est susceptible de s’enflammer sous l’influence d’une lésion du grand angle de l’œil et des paupières, ou bien d’une lésion de la cavité buccale.
La collection occupe la partie postérieure de la joue, et l’œdème s’étend sur la face externe du masséter et du maxillaire. Quand on est prévenu de l’existence de cette variété, on n’aura pas de peine à en faire le diagnostic.
Un peu plus bas, sur la faceexterne du maxillaire, immédiatement au-devant du masséter, et en contact avec l’artère faciale, se trouve un autre ganglion lymphatique, à peu près constant.
L’adéno-phlegmon de ce ganglion est très fréquemment confondu avec la périostite du maxillaire inférieur. J’ai entendu Verneuil, dans ses cliniques, insister sur cette confusion. Celle-ci s’explique facilement, la tuméfaction siégeant à son maximum, sur le corps de la mâchoire, et l’inflammation diffusant autour du ganglion, œdématiant les tissus de la joue, gênant les mouvements de la mâchoire. Toutefois, dans ce dernier cas, le sillon gingivo-génien restera à peu près libre, la pression sur le maxillaire et sur les dents voisines ne déterminera pas de douleurs. Enfin, dans certains cas, on pourra établir d’une part l’intégrité du système dentaire, d’autre part reconnaître à la maladie une porte d'entrée non buccale, comme une lésion des paupières, une inflammation de la conjonctive ou du sac lacrymal.
Le pldegmon de la joue est parfois la conséquence de lésions traumatiques et en particulier d’une plaie de la muqueuse. J’ai été, il y a quelques années, témoin d’un fait de ce genre. Le sujet de l’observation avait été, sous le chloroforme, l’objet de tentatives opératoires multiples ayant pour but l’extraction d’une molaire dont l’implantation était, paraît-il, d’une solidité tout à fait anormale. Au cours de ces manœuvres, la muqueuse de la joue fut, à diverses reprises, contusionnée etdilacérée. Le soir même, un œdème énorme
(1) Cruiksankh, Traité des vaisseaux lymphatiques.
(2) Verdieu, thèse de Lyon, 1892.