LIERAI RIE RENOUARD
HENRI LAURENS, ÉDEFEUR
6, RUE DE TOURNON (Vl»)
L'art du xviii^ siècle, par ses grâces, ses coquetteries, ses familiarités, le sourire de sa fantaisie, son maniérisme même, après les pompes et les majestés de l'époque de Louis XIV, c'est quelque peu un retour à la nature et certainement une reprise de l'esprit populaire et du goût français.
Parallèlement au mouvement littéraire qui ramène au second plan la tragédie et monte duu degré le conte philosophique, la poésie légère, qui relève le roman d'observation en le reprenant à la farce, et invente le drame bourgeois, parallèlement au goût musical qui vivilie lopéracomique, l'art pictural cessa de développer en de larges panneaux des batailles d'Alexandre et des cortèges royaux. Cette évolution ne tient pas seulement à ce qu'une cour de mœurs frivoles se plût à un art léger. 11 y a, dès la mort de Louis XIV, une dt'tente générale, une lassitude des disputes scolastiques, théologiques et des grandes guerres. La vie se fait moins austère, l'art plus libre, plus familier; l'art se « déguinde ». Les libertés flamandes vont le guider davantage que les ordonnances italiennes. ^^ aiteau dans
SCS parcs cnamoiirés, ses passages de comédiens, ses soldats, ses études d'allures et de masques féminins, adhère à la nature et amalgame de la vie à sa ciiimère. Boucher, comme lui, comme Chardin, laissera percer parfois son origine peuple ; il s'intéresse à la vie, à la vie de Paris, au mouvement de ses rues, à ses menus épisoiles, à sa foule. Il suivra des modes fragiles et éphémères, mais l'impulsion lui viendra du goût puhlic autant (|ne des désirs de la cour. Boucher est le peintre représentatif de toute cette brillante génération aimable et lettrée, dont les types sont nn Voltaire, un président Hénault, un Bernis, un Marmontcl ; il est le peintre de la grâce et d'une vie tendre et facile sans contemplation, sans rêve, et il deviendra le (h'corateur d'une épixjue de luxe et un des pcintri^s préh'-rés de M'"' de Pompadour. Dès le déclin de sa vie, une réaction commence contre lui avec Diderot ; ?lle s'accentuera à la période révolutionnaire qui nia tout le helelfort du xviii" siècle vers l'observation, le mouvemcnl, l'intelligence du moderne et cette entente d'un décor de bonluMir |diiloso})hique que ces beaux artistes avaient trouvé. 11 V eut, comme souvent, confusion entre l'art d'un temps et ses idées politicpu'S. On détesta les fanfreluches, les babioles, les atours, les chefs-d'œuvre (|u'avai('nt aimés les dirigeants d'une aristocratie vaincue, et vers (pioi les avait entraînés la bourgeoisie éclairée de leurt(nnps. La baine contre les fermiers généraux engloba les artistes qu'on leur avait fait admettre. On ne vit dans les châteaux de Louis XV que des souvenirs de débauche
et d'oppression et l'on taxa d'immoralitt'^ les jolies mytliologies et les pastorales charmantes qui les ornaient. Un rigorisme nouveau condamna la grâce toute récente ; ce fut méconnaître l'alliance intime des maîtres du règne de Louis XV avec l'esprit de leur temps et avec l'esprit parisien. Les hommes de la Révolution, les hommes de progrès reculèrent en matière d'art et les artistes les y aidèrent ; ils se reportèrent aux Romains de la période classique. On se satisfît de la réforme de David et de Talma qui montrait ces Romains en costumes exacts. Une comparaison littéraire erronée leur donna des expressions de Conciones en même temps que des gestes de bas-relief ou de théâtre. L'Empire, tout imbu de rhétorique latine, soucieux de répudier les corruptions du siècle écoulé comme sa liberté intellectuelle et la franchise de sa vision, n'eut garde de remettre le xvni^ siècle en honneur. Et à cette époque, quel esprit indépendant, quel critique eût été assez autorisé pour remonter le courant? Les écrivains libres, gonflés par la sensibilité de Rousseau, ne retiennent du siècle précédent que Greuze.
Le Génie du christianisme et les Martyrs pourchassent les galants souvenirs d'Ovide ; on s'est méfié de la douceur de Prudhon. Le romantisme littéraire naît dans l'effusion romanesque et sentimentale, dans lexotisme (reflet de tant d'exils et de tant de pays parcourus par les armées', dans les légendes chevaleresques. Les premiers romantiques, très majestueux, eussent facilement tenu, devant les élégances des Cythères et des Olympes, à peu
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près le môme langage que Louis XIV devant les Teniers. Par contre, les lecteurs du VoUaire-Touquct n'y cherchaient que des aphorismes politiques. Il n'est rien d'étonnant à ce que les œuvres des bons artistes du xv!!!*" siècle soient tombées au galetas de la brocante. Tout ce rêve délicat fut étranger aux gens de la Restauration : ils regardaient d'autres points de l'art.
Il fallut pour que Boucher revînt un peu en honneur que la seconde génération des romantiques se développât, ([u'un Théophile Gautier, à la recherche des pittoresques que n'aient point confisqués les Hugo et les Vigny, retrouvât la rocaille, la manière, l'aimable joliesse des propos xviu" siècle. Après lui, Jules Janin, dont le plafond était orné (k» paysages de Watelet et dont le xvm' siècle fut une des sources de travail, y ramena (|uel({ues esprits. Balzac y revient par les éventails, les miniatures, les objets précieux (1); les Concourt (sur qui Janin eut quelque influence) ressuscitèrent toute la période dansd'admij'ablcs études. Banville aflirma on passant son goût pour Boucher (2). Thoré, en 1860, à l'occasion d'uno exposition, en un bel article de la Gazette des Beaux-Arts, synthétise tout le mouvement d'art du xvm" siècle, prêt à considérer (jne lécolc française date du \viii''siècle, qu'au|)aravant les Poussin, les Clau(b' Lorrain vivent à Borne, liériti'nt par b'ui's études d'un styb' italien, (jue Molièi-e, glorilie Mit:iiatd en l'appelant « ce grand liomiiie devenu
(1) Cousin Pons.
(2) Souveniis : Poiirails de famille.
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tout Romain », que ce qui n'était point romain était flamand ; que Lemoyne, le maître de Boucher, appartient encore à Fart italien, qu'il est un « casseur de jambes, un tortilleur de formes, un tourmentcur de la nature, le dernier des peintres éminents qui en France aient suivi les traditions de la Renaissance perverties par les Bolonais », et que Boucher et son successeur Fragonard, tout en étant des maniéristes, le sont à leur manière et surtout à la française. Boucher, conclut-il, n'égale pasWatteau, mais, après \Yatteau, personne au xyiii" siècle n'égale Boucher.
Tout de même il y a Chardin, il y a Latonr, mais Thoré a raison d'admirer infiniment les qualités de peintre de Bouchei', ces dons rares de dessinateur ingénieux et de coloriste exquis qui faisaient dire par David à un adepte intransigeant, au moment de la pleine défaveur de l'art clair et galant : « N'est pas Boucher qui veut ». N'a pas qui veut cette proiligieiise fécondité, cette légèreté de pinceau, cette entente de la décoration, cette mise en page de l'estampe, cette verve, cette science du corps féminin, des mollesses de l'enfance. Paul Manlz, qui lui a consacré un beau travail, souligne que Boucher n'est point un peintre de pensée. Encore un peu préoccupé des accusations de fadeur et de bassesse qui ont posé sur Boucher, il indique qu'il faut s'arrêter devant des artistes comme Boucher, mais pour tout de suite revenir vers les Vinci, vers les Rembrandt, vers ceux dont l'œuvre s'entoure, de par leurs méditations, d'une marge de rêverie.
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M. André Michel, qui a écrit sur Boucher un livre excellent, voit surtout en lui le peintre de Louis XV et de M™^ de Pompadour; sans doute, ils ont raison, mais Tlioré a raison aussi quand il signale que, dans Thistoire de la peinture, Boucher apporte des nouveautés, qu'il modifie la conception de lart français par sa façon de traiter les sujets, et qu'à l'heure de ses débuts il peignait avec une incomparable clarté et donnait, chose toute nouvelle, « des ligures roses, très bien modelées, sans aucun contraste d'ombres par de légères demi-teintes insensibles ».
Boucher est un peintre-né; il est un enfant delà balle. Son père, Nicolas Boucher, nialtre-pclntre, époux d'Llisabeth Lemesle, n'a pas laissé de traces de son (aient, F. Villot, dans le catalogue du Louvre, considère Nicolas Boucher comme un dessinateur de broderies; c'est peut-être Nicolas Boucher t[ui fait, dans le Mercure de l'^raîice (\c février 1 7 i2, celte annonce : « Le sieur Boucher, inarchaml d'estampes, demeurant [)iace du Vieu.\-Lou\ re, [)roche les a[)partements (h* la reine, aux maisous d(^ ^L Capperou, vend toutes sortes d'eslampes nouvelles, gravées par les meilleurs auteurs, encadrées avec verres bancs et sans être encadrées, et fail et veud aussi toult's sorle- de dessins des [dus à la luode pour meul)les et l)r() Icries >■.
La (ialcrlc franraisc uous dit (jue Nicolas Biuiclicr tut
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