Bharlrihari
Introduction. VI. Le Yoga.
donné, en gardant la continence, en n’ayant rien à soi, en ne mangeant pas la nuit. Comme un grand étang, tout afflux d’eau étant intercepté, se dessèche'petit à petit par l’évaporation; ainsi le karman du moine illuminé, dette amassée durant des millions d’existences, est détruit par les austérités. — Les pratiques suivantes contribuent à détruire le karman. Obéir au Supérieur (Guru) et aux Anciens. Se repentir de tous ses manquements. Confesser ses fautes au Supérieur. Etudier et réciter les textes sacrés. Interroger sur la doctrine et la méditation. Demander pardon quand on croit avoir offensé quelqu’un. Tenir des discours édifiants. Pratiquer une renonciation parfaite. » Ùttaradhyâyana-Sàtra XXX et XXIX.
Ë. — ■ Formule des cinq vœux
1. J’éxècre toute mise à mort d’un être vivant, petit ou grand, doué de mouvement ou non. Je ne tuerai jamais ; je n’induirai personne à tuer, ni ne consentirai à aucune tuerie. Je me repens des fautes que je puis avoir commises en cetle matière, d’esprit, par parole, ou de fait. — Glose: Marcher avec précaution, pour ne pas tuer ou blesser un être vivant. Eviter toute pensée, toute parole, pouvant produire une offense, une querelle, et par suite la lésion d’un être vivant. Ne déposer un objet, qu’aprés avoir bien examiné s’il n’écrasera pas quelque être vivant. Ne manger, ne boire, qu’après avoir dûment constaté que la nourriture et la boisson ne contiennent aucun insecte.
2. J’éxécre tout mensonge, et les causes du mensonge, qui sont, la colère, l’avarice, la crainte, la plaisanterie. Je ne mentirai jamais; je n’induirai personne à mentir, ni ne consentirai à aucun mensonge. Je me repens des fautes que je puis avoir commises en cette matière, d’esprit, par parole, ou de fait. — Glose: Ne parler qu’après réflexion préalable, de peur qu’un mensonge n’échappe. La colère enfante les calomnies, l’avarice est mère des fourberies, la crainte pousse à mentir pour se disculper, la plaisanterie fait mentir pour faire rire.
3. J’éxècre l’action de s’appropiier ce que le propriétaire n’a pas donné; en ville, au village, dans la forêt; que ce soit beaucoup ou peu, grand ou petit, vivant ou inanimé. Jamais je ne m’approprierai quoi que ce soit, qui ne m’aura pas été donné; je n’induirai personne à faire cela, ni n’y consentirai. Je me repens des fautes que je puis avoir commises en celle matière, d’esprit, par parole, ou de fait. — Glose: Ne jamais demander la charité, qu’aprés mûre réflexion, et pour un besoin déterminé; de peur de se faire donner ce qui ne serait pas légitime. Ne manger ou boire, qu’après en avoir demandera permission au Supérieur (si l’on vit en communauté)1 ; de peur de glisser sur la pente, et de finir par se permettre le non-indispensable. Ne mendier un emplacement pour y dresser sa hutte, qu’après délibéialion ; «’user que d’une partie du terrain concédé, et renouveler souvent la permission donnée par le propriétaire. Celui qui se surveillera de la sorte, n’ira jamais jusqu’à s’approprier rien indûment.
4. J’éxècre tout rapport sexuel, avec les dieux, les hommes, les animaux. Je ne ferai jamais cela, ni ne le permettrai, ni n’y consentirai. Je me repens des fautes que je puis avoir commises en cetle matière, d’esprit, par
\. Os jeûneurs ne faisaient jamais rie repas réguliers. Ils mangeaient nu buvaient une fois, quand ils se sentaient mourir d’inanition. Et ainsi de fois en fois. — Les couvents des Yogis paraissent avoir rie sm tout îles maisons de formation pour les jeunes, et de retraite pour les vieillards. Errer isolément, était la logic pour les valides.
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parole, ou de fait. — Glose: Ne jamais parler des femmes. Ne jamais les regarder. Ne pas se rappeler celles qu’on a connues jadis. Ne jamais user de la couche d’une femme, d’un eunuque, d’un animal. Ne pas se satisfaire, en mangeant et en buvant, mais rester sur son appétit. Ne boire aucune liqueur fermentée, ne manger aucun mets épicé.
5. J’éxècre tout lien, toute attache, toute affection, tout plaisir; que ce soit beaucoup ou peu, grand ou petit, vivant ou inanimé. Jamais je ne me lierai d’aucune manière, ni n’induirai autrui à le faire, ni n’y consentirai. Je me repens des fautes que je puis avoir commises en cette matière, d’esprit, par parole, ou de fait. — Glose : Ceci comprend la privation, la fuite, de tous les plaisirs de l’ouïe, de la vue, de l’odorat, du goût, du toucher. Au cas où la perception ne pourrait être évitée, il faudrait réprimer, éteindre, toute émotion intérieure. ( Âcâranga-Sütra 1L15. )
G. — «Errez sans asile, sans vous vêtir, jeûnant sans cesse, et ne mendiant que ce qu’il faut de nourriture pour retenir la vie quand elle s’échappe; supportant volontiers toute souffrance; n’aimant pas la vie et ne désirant pas la mort. Ainsi serez- vous délivrés de ces peesées distrayantes: Que mangeraije? Comment me vêtirai-je? Où logerai-je?* Âcâranga-Sütra L6 et 7. — «Si vous trouvez insupportable de ne pas couvrir vos parties honteuses, servezvous d’un morceau de toile (large de quatre doigts),» Ibidem 1.7. — «Supportez impassibles les injures et les coups, comme le rocher supporte l’assaut de la tempête.» Ibidem 11.16. — « Ne prenez jamais aucun médicament. Parlez le moins possible... Le Vénérable Mahavira s’était rendu insensible à l’ardeur du soleil, à l’action de la gelée. Il passait quinze jours à un mois sans boire, et six à douze jours sans manger. » Ibidem 1.8. — «Celui qui, après avoir abandonné père mère femmes (ils et biens, fréquentera certaines maisons parce qu’on l'y traite bien, celui-là n’est pas un vrai moine. Un vrai moine va mendier là où il n’est pas connu. Insensible comme une planche, il éteint son karman et attend la mort, n’agissaut pas plus qu’un char dont l’essieu est brisé.» Sûtrakrilanga 1.7.
H. — Quoique amaigri et affaibli, que le moine ne quête pas de nourriture, s’il peut encore s’en passer. Quoique brûlé par le soleil et la gorge desséchée. qu’il ne boive pas, s’il peut encore s’en passer, et qu’il prenne toujours le temps de filtrer son eau. — Qu’il ne se dise jamais, je suis nu, j’ai froid, je vais faire du feu pour me réchauffer. Durant les chaleurs, qu’il ne songe jamais à se baigner, à arroser ou à éventer son corps. — Qu’il supporte les piqûres et les morsures de tous les insectes, sans les chasser, sans leur en vouloir. — Qu’il ne se préoccupe, ni de son vêtement, ni de sa nourriture. Quand il sera nu, qu’il se dise, on me donnera peut-être un vêtement quelque jour1 . Si aujourd'hui il n’a obtenu aucune nourriture, qu’il se dise, on m’en donnera peut-être un peu demain. — Qu’il ne se dégoûte pas de sa vie austère. Qu’il erre, pur de toute souillure, vivant tabernacle de la loi, sans poser volontairement aucun acte, sans se livrer volontairement à aucune passion, toujours résigné et content. — Qu’il erre, sans résidence tixe, sans recours assuré. S’il s’arrête, que ce soit dans un cimetière, dans une ruine, (U sous un arbre. Qu’il s’asseoie alors, reste immobile, vaque à ses exercices
1. La nudité absolue était, pour les Yogis, la règle générale et la perfection. Mais ils admettaient, sur te point, les concessions exigées par la faiblesse, la maladie, la pudeur iudividuelles.
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(respiration et méditation), et ne fasse pas attention à ceux qui viendront te considérer. S’il se trouve très mal, qu’il se dise, c’est pour une nuit seulement. — Qu’il ne s’émeuve ni ne réponde, si on. se fâche contre lui, si on l’injurie. Qu’il tâche de ne pas entendre les insultes,, et ne les laisse pas pénétrer dans son cœur. Si on le bat, qu’il se souvienne que, d’après la loi, la patience est le bien suprême. Et quand on aura cessé de le frapper, qu’il se dise avec reconnaissance, ils m’ont laissé la vie. — Que, uniquement occu|>é de délivrer son âme, il n’accorde jamais aucun remède à son corps. — Quand il sentira les suites cruelles de la nudité, l’ardeur cuisante du soleil, le contact douloureux du sol inégal, les pointes et les arêtes des herbes, la crasse et la vermine, l’enduit produit par le mélange de la poussière avec la sueur, qu’H se dise que tout cela épuise son karman, et ne songe pas à se procurer du bien-être. — Qu’il ne se dise jamais, c’est en vain que je me tourmente, à quoi bon ces austérités?' tout finit à la mort, il n’y a pas de vie à venir, je me suis trompé de voie!.. Il faut que le moine triomphe de ces sortes de pensées, par la- foi et par la constance.» Utlaiadhyâyana-Sütra II.
K. — « A la mort, le pécheur tombe en enfer, dans le lieu, des ténèbres. C’est la tête en bas, qu’il tombe dans le lieu des tortures. Les cris sauvages des exécuteurs l’accueillent. Ils commencent par l’enfouir dans un amas de charbons ardents.» Sûlrakçilanga 1.5... Suit le cliché classique tout entier, tel que nous le retrouverons cent fois dans les textes bouddhiques. Inutile donc de le donner ici.
Lu Le fris de Mriga. — « Dans la belle vHIe de Sugrïva, vivaient le roi Balabhadra, et Mriga sa première épouse. Leur fils Balasri ou Mr.igaputra (fils de Mriga), le préféré de son père, était prince héritier nommé. Il jouissait delà vie, dans son palais Nandana, avec ses femmes, heureux comme un dieux. -- Un jour qu’il regardait par la fenêtre, H vit passer un Sramaoa ( ascète), modeste et retenu, dont l’extérieur trahissait les vertus. Le fils de Mriga l’ayant fixé, sa. mémoire s’illumina; ses existences précédentes lui furent révélées; il se souvint que jadis lui aussi avait été Sramai.a ; il se rappela ses idées d’alors. Un dégoût subit de tout plaisir, envahit tout son être. Il alla trouver son père et sa mère*. et leur fit ce discours: O mère, ô père! Je connais les cinq vœux. Je sais les- tortures de l’enfer, et les maux d’une vie de brute. J’ai horreur de la transmigration. O mère, ô père! permetlez-moi de me faire moine... Dans ma vie actuelle, je jouis de plaisirs, qui sont comme des fruits vénéneux. Je devrai passer ensuite par de cruelles soulfrances... Ce corps, impur dans son origine, impur dans sa durée, sera ruiné tôt ou tard. Il n'est qu’un abri passager pour mon âme, une cause de soulfrances pour elle. Je hais ce corps, éphémère comme l’écume,, comme une bulle sim* l’eau. Qu’est-ce que cette vie, pleine de maladies et de maux, qui va à la vieillesse, qui finira par la mort? Misère, la naissance! misère, la vie! misère, la mort! misère, la renaissance! Un jour viendra, où il me faudra quitter mes possessions, mes palais, mon or, mes femmes et mes fils, mes parents et mes amis, et même mon corps. Et je jouirais de plaisirs, qui sont, comme la coloquinte, élégants et vénéneux?!. Si celui qui part pour un lointain voyage, n’emporte pas de provisions, il tombera victime de la faim et de la soif; ainsi celui qui, en celle vie, n’aura pas fait de préparatifs pour l’autre. Tandis que celui qui part pour un lointain voyage, bien muni de provisions, arrivera heureusement au terme.;
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ainsi celui qui, en cette vie, aura prévu l’autre; il sera délivré de son karman et de toute souffrance... Quand une maison brûle, le propriétaire tàcbe de sauver l’objet qui lui est le plus cher. O ma mère, ô mon père! le monde est en flammes! Je veux sauver mon àme! Veuillez m’en donner la permission! — Et ses parents lui dirent: O fils! dure et difficile est la vie d’un moine ( yogi). Un moine doit acquérir des milliers de vertus. 11 doit aimer également tous les êtres, amis et ennemis. Il doit n’en tuer, n’en léser aucun. Il doit éviter tout mensonge, se priver de toute propriété, vivre en mendiant des aumônes qu’on lui donne. Oublier les femmes, quand on lésa connues; renoncer à tout bien, quand on a été riche; c’est difficile, ô fils! La faim et la soif, le froid et le chaud, les piqûres et les morsures des insectes, les injures, les logis misérables, le contact des herbes épineuses avec le corps nu, la malpropreté sordide, les coups et les menaces, peut-être la, prison et les suppliées; la vie du mendiant, si souvent rebuté, errant inquiet comme le pigeon sauvage; ô fils, toi si délicat et si propret, y as-tu bien pensé?.. Non! tu ne peux pas devenir moine! Autant vaudrait vouloir soulever une montagne de fer, ou nager contre le courant du Gange avec un seul bras!.. O fils, cette vie est insipide comme une bouchée de sable. Cette voie est étroite comme le tranchant d’un glaive. Non ! tu ne saurais vivre, comme un serpent, les yeux toujours ouverts; tes dents ne sont pas faites pour mâcher de la grenaille de fer. O fils, reste avec nous, et jouis de la vie. Quand tu seras vieux, lu pourras, s’il le plait, te retirer dans les forêts, comme font les sages. — Et le fils répondit: O mon père, ô ma mère! tout ce que vous venez de dire, est l’exacte vérité. Difficile est la vie de moine ! mais rien n’est trop difficile, pour celui qui est absolument déterminé. Or je le suis; voici pourquoi. Durant des milliers d’existences, j’ai souffert toutce qu’il est possible d’imaginer, dans mon corps et dans mon esprit. J’ai vécu des vies épouvantables, j’ai subi d’affreuses morts. Brûlant est le feu de celte terre; plus brûlant, mille fois, le feu infernal! Glacial est le froid de cette terre; plus glacial, mille fois, le froid infernal! Que de fois j'ai été rôti à petit feu, suspendu la tête en bas. Que de fois, j’ai été déchiré contre des troncs de gledilschia, hérissés de terribles épines. Que de fois j’ai été broyé, comme on broie les cannes à sucre, hurlant de douleur, pour mes péchés. J’ai été traqué et mordu par les chiens infernaux. J’ai dû traîner le char de fer rouge, plein de paille embrasée. J'ai été lacéré par les vautours au bec d’acier. J’ai été brisé à coups de massue, déchiqueté à coups de sabre. Mourant de soif, je me suis jeté dans la Vaitarani (le Styx indien), et ai été mis en pièces par les lames de rasoir qui remplissent ses eaux. Mouraut de chaleur, j’ai cherché l’ombre dans la forêt, où chaque feuille est un poignard, et j’ai été criblé de blessures. Antilope, je suis tombé dans la fosse; poisson, j’ai été pris au filet; oiseau, j’ai donné dans le piège; arbre, j’ai été abattu et scié; fer, j’ai été rougi et martelé. J’ai dû boire du cuivre fondu, j’ai dû avaler tous les poisons. J'ai souffert, en enfer, tout ce qu’on peut souffrir. O mon père, ô ma mère, toutes les souffrances de ce monde, ne sont rien en comparaison île celles de l’autre. — Les parents dirent: O fils! personne ne prend soin d'un moine, quand il est malade ou mourant. — Le fils répondit: O mon père, ô ma mère! et qui donc prend soin des animaux et des oiseaux de la forêt? Tant que l’antilope est en santé, elle erre, broutant dans la forêt, buvant au bord des lacs. Quand elle est malade, elle s’affaisse au pied d'un arbre. Personne ne la soigne; personne ne lui donne à manger et à boire; elle
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meurt ainsi, c’est vrai. Voilà la loi, pour les animaux et pour les moines. Ainsi moi aussi je veux vivre errer et mourir. Cette mort mène aux régions supérieures. — Comme lu voudras, dirent les parents. — Trouvant la permission trop peu catégorique, le fils insista. Je veux, dit-il, vivre comme les animaux, afin d’échapper à la misère; 'ous me Je permettez, n’est-ce pas? — Va! ô fils! et fais comme lu voudras, répétèrent les parents. — Alors le tils de Mriga se dépouilla de tous ses biens, comme un serpent qui fait peau neuve. Il fit dresser un acte authentique de sa renonciation. Puis il abandonna sa puissance et ses richesses, ses femmes et ses tils, ses parents et ses amis, comme on secoue la poussière de ses pieds, et émit les cinq vœux. Sans propriété d’aucune sorte, sans affection aucune, bon pour tous les êtres, insensible à leurs procédés, indifférent au bonheur et au malheur, à l’éloge et au blâme, à l’honneur et à l’insulte, au don et au rebut, à la vie et à la mort, ne demandant rien en ce monde ni en l’autre, prenant un peu de nourriture une seule fois par mois, toujours plongé dans une contemplation profonde, le fils de Miiga erra durant plusieurs années, et mourut délivré. » Ultaradhyâyana-Sütra XIX.
M. - Le roi Ishukâra. — « Après avoir joui ensemble de leurs mérites passés dans le même ciel, plusieurs âmes furent réincarnées dans l’antique et riche cité d’Isuyâra. Leur karman les lit renaître toutes dans des familles richesjet nobles. L’une devint le roi Ishukâra, l'autre sa reine Kamalavaîi ; deux autres devinrent respectivement le Brahmane Bhrigu purohila du roi, et sa femme Vasishîhï. — Le Brahmane eut deux fils. Un jour ces deux jeunes hommes furent illuminés. Leur passé leur fut révélé. Ils comprirent le néant des plaisirs et l’avantage des austérités. Pleins d’ardeur pour leur délivrance, ils allèrent trouver leur père, et lui dirent: O père, la vie est passa- .gére et précaire. Nous ne voulons pas nous marier. Nous venons prendre congé de vous. Nous allons nous faire moines. — Pour les détourner de ce projet, le père leur dit: Les Vedas assurent que l’homme qui quitte cette vie sans laisser de postérité, ne s’en trouvera pas bien dans l’autre. Mes fils, quand vous aurez étudié les Vedas, nourri les Brahmanes, joui de la vie avec vos femmes, mis vos enfants à la tête de vos maisons, alors vous pourrez aller vivre en solitaires dans les forêts comme les sages. — Les fils répondirent: L’élude des Vedas, le bien fait aux Brahmanes, la procréation d’enfants mâles, tout cela ne nous délivrera pas. Chaque instant de plaisir cause de longues souffrances. La jouissance est le grand obstacle à la délivrance. Pour se la procurer, l’homme passe sa vie dans mille préoccupations, et est surpris par la mort. Tel un richard qui, tandis qu’il se dit avec complaisance, je possède ceci, et cela, et encore cela... est soudain saisi à la gorge par un brigand. Nous ne serons pas si fous. A quoi bon une famille, les richesses et le plaisir?! Nous voulons être moines, et errer en mendiants, pour acquérir toutes les vertus. — Feignant l’incrédulité, le père leur dit: Ce que vous voulez faire, n’est-ce pas bien chanceux? Comme le feu est (latent) dans le bois, le beurre dans le lait, j’huile dans la graine de sésame, ainsi l’âme est dans le corps. C’est une propriété du corps, qui n’a pas été avant lui, et qui cessera d’être avec lui. Alors à quoi bon vous faire moines? — Non, dirent les fils, il n’en est pas ainsi. L’âme est spirituelle, donc elle est éternelle. Son karman la lie aux vicissitudes des existences. Ayant mal agi jadis, nous avons mérité de renaître. Maintenant, mieux éclairés, nous voulons nous délivrer
Introduction. VI. Le Yoga.
de ce qui tyrannise l’humanité. Nous quittons la vie commune. — Qu’est-ce qui tyrannise l’humanité? demanda le père. Mes fils, veuillez me le dire! — C’est la mort, ô père, dirent les fils. Le temps fuit, irréparable. Le jour qui a passé, ne reviendra pas. Il a été vécu en vain, par celui qui ne pratique pas la loi; avec profit au contraire, par celui qui la pratique. — Restons encore ensemble durant quelque temps, dit le père; nous travaillerons tous à notre amendement; ensuite j’irai avec vous me faire moine, et nous vivrons en mendiants. — Les fils comprirent que leur père voulait gagner du temps. Ils lui répondirent: O père, si la mort était notre amie, à laquelle nous puissions nous tier; ou si elle ne pouvait rien sur nous, et que nous puissions nous moquer d’elle; si nous étions assurés de ne pas être emportés subitement; alors nous pourrions peut-être faire comme vous dites; nous pourrions remettre à demain, à plus tard. Mais comme rien de cela n’est, c’est aujourd’hui que nous tenons à opérer la délivrance, qui nous dispensera de renaître à nouveau. A quoi bon différer? Notre décision est irrévocable.
Alors le Brahmane Bhrigu dit à sa femme Vasishthi: Pourquoi continueraisje la vie domestique, alors que je n’ai plus de fils? Le temps est venu pour moi, de me faire moine mendiant. Un arbre dont les branches sont tombées, n’est plus qu’une souche finie. — La femme dit: Il nous reste la fortune que vous avez amassée. Jouissons-en d’abord. Nous penserons ensuite à la délivrance. — C’en est fait du plaisir et de la jouissance, dit le Brahmane. Nos vies touchent à leur terme. Ne te perds pas, femme, comme l’oie sauvage qui restée en arrière, est abandonnée par sa bande. — Ne vous faites pas mendiant, dit la femme; c’est trop de misère. — Et comment pourrais-je ne pas le faire, dit le Brahmane, alors que mes fils ont conquis leur liberté, comme
des poissons qui ont rompu un filet? Comment puis-je ne pas les suivre!
Quand la reine Kamalavati eut appris que le Brahmane du roi, sa femme et ses fils, avaient tous embrassé l’état des Yogis, elle dit à son époux: Les biens que vous aviez donnés à cette famille (restant à l’abandon), vous reviennent de par le droit. Mais si vous les confisquez, ne sera-ce pas ravaler ce que vous aviez vomi? Et puis, eussiez-vous à vous seul tous les biens du monde, vous ne seriez pas satisfait, et encore moins délivré. A la mort, ô roi, il vous faudra tout quitter. A ce moment, seule la loi pourra vous être utile, si vous l’avez observée. Pour ma part j’en ai assez de ma servitude. Je me fais nonne, pour vivre libre, pauvre, pure, sans amour et sans haine. Sots que nous sommes! la forêt brille, et nous ne prenons pas garde que nous allons périr dans l’incendie. Seuls ceux qui ont renoncé à tout plaisir sont libres, comme les oiseaux de l’air. Que les autres donnent dans le piège! pour nous tâchons d’y échapper. Brisez vos liens, comme un noble éléphant, ô roi Ishukâra ! Quittez votre royaume, vos richesses, vos plaisirs. Finissez votre vie dans la pauvreté et le détachement. Observez fidèlement la loi, pratiquez les austérités avec constance. Par ces moyens, beaucoup ont échappé à la transmigration, et trouvé la fin de leurs misères. — Le roi Ishukâra et sa reine, le Brahmane Bhrigu avec sa femme et ses enfants, atteignirent tous la perfection et obtinrent leur délivrance. » Uttaradhyâyana-Sütra XIV.
N. — « Le froid de l’hiver, la chaleur de l’été, découragent souvent les faibles. Mendier est pénible, être rebuté l’est encore plus. S’entendre dire qu’on s’est fait moine par paresse, est affligeant. Parfois le moine alîamé qui demande l'aumône, sera mordu par un chien de garde. Parfois des mécréants
Introduction. VI. Le Yoga.
l'insulteront en lui disant : quel gredin tu as dû être dans tes existences passées, pour devoir maintenant craindre l’enfer à ce point! éhonté 1 tondu! pouilleux! puant! rebut des mendiants!.. Parfois on le saisira comme voleur, on l’arrêtera comme espion... Et les insectes! Et la piqûre des herbes!.. Parmi ces douleurs, l’idée vient parfois, que tout finit avec la mort, que personne n’a vu l’autre monde, qu’on s’est trompé. Alors l’angoisse s’empare du faible, angoisse comparable à celle du poisson, qui a mordu à l’hameçon, et qui se sent ferré. Plus d’un s’écroule, comme l’éléphant percé de mille dards. »
I Sütrakritaôga 1.3.
P. — « Il est dans la vie du moine, des heures critiques. Ecoutez bien ceci... Quand le jeune homme parle de quitter le monde, ses parents lui disent: Enfant, nous t’avons élevé; c’est maintenant à toi de nous nourrir. Chéri, pourquoi veux-tu nous quitter? Mon fils, ton père se fait vieux, ta sœur est encore jeune, la mère a besoin d’un soutien; comprends bien tes devoirs; ne nous abandonne pas! — Ou bien les parents âgés disent: Nous sommes vieux. Tes fils sont encore jeunes. Que deviendra ta femme? Prends garde qu’elle ne cherche un autre époux!.. Enfant, reste à la maison. Nous ferons tout le travail ; tu n’auras rien à faire. Nous prenons à notre compte toutes les dettes, et te donnerons de l’argent. Nous te traiterons toujours (très bien. Reste avec nous maintenant. Plus tard tu pourras faire comme tu voudras. — Voilà comme les parents pleurent et prient. Ils l’enlacent, comme lia liane enlace un arbre. Plus d’un aspirant a été vaincu de la sorte. — Même le moine âgé, n’est pas à l’abri de pareilles tentations. Il peut arriver que, pour cause de parenté, de compassion, ou autre, un roi, un ministre, des Brahmanes, des nobles, lui disent un jour : Assez peiné comme cela, saint homme! Revenez à la vie commune! Vous pouvez le faire sans péché! N’avez-vous pas assez souffert?— Plus d’un a été pris de la sorte, comme une bêle sauvage avec un appât. » Sfilrakyitaèga 1.3.
R. — « Moines, gardez-vous des femmes! Elles vous rechercheront, s’insinueront, chercheront à pénétrer dans votre intimité. Elles s'asseoiront tout près de vous, atlifées et parfumées, et se découvriront un peu par-ci par-là, sans en avoir l’air, mais à dessein, pour vous induire en tentation. Voilà la trappe, voilà le piège! Reculez loin d’elles, repoussez-les! Elles s’offrent, les perfides! Elles s’approchent, dévotes et gentilles, mais le cœur plein de ruses. Elles parlent et caressent si habilement, que plus d’un a fini par faire ce qu’elles voulaient. Le lion se prend au piège avec un morceau de viande; la femme est l’appât auquel se prend l’ascète. Une fois qu’il est pris, c’en est fait, il aura beau se repentir, il ne s’en tirera pas... Evitez donc les femmes, ces orties vénéneuses. Celui-là n’est pas un moine, qui entre dans une maison sans compagnon, sous prétexte d’y annoncer la loi. Quelque avancé que tu sois dans la voie des austérités, ô moine, évite les femmes ! même tes filles et tes brus, si tu en as laissées dans le monde. Celui qui recherche les femmes, a évidemment depuis longtemps cessé de méditer. Moine, si tu aimes ton âme, n’entre pas là où est une femme. Celui qui agit autrement, tint-il les plus saints discours, c’est un hypocrite et un gredin. — Défiez-vous surtout de celles qui, ayant mis leurs beaux habits, viendront à vous et vous diront: saint homme, j’ai l’intention de renoncer à la vie commune, veuillez m’enseigner la voie de la délivrance. Mis sur le leu, le lait gonlle, monte et
Introduction. VL Nyâya. Vaiseshika.
s’épanche; ainsi l’ascète, au contact d’une dévote. — D’aut’es vous diront: venez chez moi, saint homme, pour que je vous donne un habit neuf, ou une écuelle neuve, ou bien à manger et à boire... Gare à l’appât! N’y allez pas, ou vous êtes perdus.» Sütrakrita'ga l.i.
X ota.
Cette note est consacrée à deux systèmes, dont l’intérêt, dans l’étude qui nous occupe, n’est pas assez considérable, pour que je leur consacre uu chapitre. Ils sont à connaître cependant, car je devrai y faire allusion à l’occasion. Il s’agit des systèmes Nyâya et Vaiseshika. Tous les deux naquirent, probablement, vers l’époque où nous sommes, sixième siècle avant J.C. au plus tard.
Ce système Nyâya eut pour auteur un certain Gaufama. Ses adeptes s’occupèrent de métaphysique et de logique. Ils découvrirent le syllogisme et l’argumentation en forme, bien avant Aristote. IMus tard ils dégénérèrent en une école de sophistes, discutant à perte de vue le pour et le contre de tout, comme feront leurs émules, les sophistes grecs, en leur temps. Ils contribuèrent, comme ceux-ci, à embrouiller les idées, et à discréditer la sagesse. — Voici un exemple du syllogisme «les Nyâya, avec ses deux membres préliminaires (assertion et motif)... Cette forêt est en feu — car elle fume. — Tout ce «lui fume, est en feu (majeure) — or celle forêt fume (mineure) — donc cette forêt est en feu (conclusion).
Ce système Vaiseshika, eut pour auteur Kanada. C’est une physique atomique. Atomes éternels ronds, en nombre infini, de diverses espèces; par exemple, atomes de lumière, atomes d’air, etc. Ces atomes sont invisibles. Associés ou combinés, ils deviennent visibles, à partir d’une certaine densité. Une force universelle cause ces associations, qui sont les êtres, et leurs dissociations. Kanada conçut-il cette force, comme une divinité, ou comme une propriété de la matière? Ca chose est discutée, isvara n’étant pas nommé dans les textes fondamentaux «lu système, celui-ci parait avoir été un matérialisme atomique et dynamique, lequel rappelle le Kraft und SlofT de Büchner, et l’évolution de Spencer. Ces Cârvâkns, issus de cette souche, furent de purs matérialistes, niant l’existence «le l’aine, la survivance, etc.
Ce qui précède, soit dit pour l’époque qui nous occupe. Plus tard les deux systèmes varièrent; mais leurs variations postérieures n’ayant aucun intérêt pour la genèse du Bouddhisme, nous n’en parlerons pas.
Bésumons: Dans la première moitié du sixième siècle avant J.C., dans l’Inde septentrionale, les Brahmanes védistes, passablement discrédités et délaissés par beaucoup, faisaient leurs offrandes et récitaient leurs formules à l’antique. Ces Védaulins rêvaient. Ces Sâmkhya animistes athées argumentaient. Ces Yogis animistes théistes se mortifiaient. Ces sophistes péroraient. Ces matérialistes niaient. Ces ascètes de toute sorte, ermites, cénobites, mendiants errants, Brahmanes ou Yogis, pullulaient. Philosopher, était un plaisir
Introduction. VIL Bouddhisme.
un besoin, une manie, pour toutes les classes, depuis le raja jusqu'au barbier. En somme, beaucoup de verbiage, rien de pratique. Tous les systèmes faisaient, du salut, la part d’un petit nombre d’êtres d’élite. Les conditions posées étaient si difficiles, qu’elles le mettaient hors de la portée du vulgaire. Celuici, c’est-à-dire l’humanité presque entière, n’avait qu’à se résigner à tourner dans la roue du samsara à perpétuité. — C’est dans ce cadre intellectuel et moral, que le futur Bouddha naquit, en 559, ou 557 probablement.
Réaction pratique du Bouddha.
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Introduction. VII. Bouddhisme.
Je n’anticiperai pas, dans le reste de cette Introduction, sur le Bouddhisme ehinois, dont l’exposé sur textes, formera le corps de cet ouvrage. Je me bornerai à un simple résumé de ce qui parait acquis, en fait de Bouddhisme •indien, grâce aux travaux des Indianologues, et ne citerai que peu de textes, tous tirés du pâli ou du sanscrit.
Le Bouddhisme primitif, celui du Bouddha1 * *, ne fut pas un système original. (I sortit, partie par voie d’adaptation, surtout par voie de réaction, des systèmes exposés plus haut. Tuus ses éléments positifs préexistaient, inventés par d’autres. Le Bouddha les mutila, les gâta plutôt. Mais, philanthrope chaleureux, il eut, sur les froids docètes d’antan, le mérite d’en tirer quelque chose d'humain, de praticable. Le premier, il proposa la délivrance, sinon immédiatement, au moins à brève échéance, aux «bons hommes et aux bonnes femmes», aux illettrés, aux déshérités, aux petites gens, à tout être de bonne volonté. C’est là ce qui lit la vogue du Bouddhisme. Védisme, Sânikhya, Yoga, ne s'adressaient qu’à une élite restreinte. La foule s’engouffra dans la porte grande ouverte de la nouvelle loi. Doctrinalement faible, celleci se fit recevoir, d’abord par l’ascendant personnel de son auteur, homme noble et bon, qui parait avoir été un prestigieux charmeur 4 . Elle se propagea ensuite, parce qu’elle offrit au peuple délaissé, en style simple et atfectueux, une morale saine et l’espoir d’un salut. Faute de mieux, le Bouddhisme satislit, durant de longs siècles, nombre d’âmes élevées, lasses d’une vaine philosophie; et les aines sans nombre des petits, avides de justice et de paix.
Fils d’un roitelet, ou au moins d’un opulent personnage du célèbre clan Sâkya, Siddha reçut dans sa jeunesse l'instruction brahmanique exotérique, qui ne l’encombra guère. Biche et sensuel, il jouit ensuite à satiété de tous les plaisirs de la vie. A l'âge de 29 ans, dégoûté de la volupté, hanté par le karman et le samsara, talonné par la peur de l’enfer, il quitta le monde, comme tant d’autres faisaient alors. Un philosophe Sâuikhya, auquel il s’adressa, ne le satisfit pas. Il essaya durant six ans des austérités des Yogis, qui ne le satisfirent pas davantage. L'illumination suivit pour lui la cessation de son jeûne. Elle jaillit de sa triple expérience acquise, néant de la volupté, néant de la philosophie, néant de l'ascétisme. Elle fut toute positive et pratique; la révélation d'une voie modérée et facile, praticable pour tous, conduisant à la paix en cette vie et au repos après. — Voici quelle en fut, à peu près, la genèse logique .. Le karman pèse sur tous les êtres; le satnsâra qui s’ensuit, est la grande misère. Réduire au minimum la souffrance en cette vie, et faire cesser la souffrance à la mort en supprimant la réiucarnation , voilà le but. Cette délivrance étant le besoin et le vœu général, le moyen de l’obtenir doit être à la portée de tous. Or aucune école jusqu'ici, n'a satisfait à ce postutatum. Le Bouddha, l'illuminé, va y satisfaire. Désormais, 6 vous tous qui tournez dans la roue, qui n’ètes pas assez intellectuels pour vous faire Sàmkhyas, ni assez résistants pour vous faire Yogis, voici pour vous le moyen, facile et infaillible, pour sortir de l’engrenage. — 1, foi aveugle aux enseignements théoriques, et ferme conliance en la discipline pratique du
I. Car il y a Bouddhisme et Bouddhisme. Nous verrons d’ailleurs, en son temps, ipie les formes postérieures
du Bouddhisme, furent tout aussi peu originales. Klles consistèrent en vieilleries remises à la mode. Tant il est
vrai que l’esprit humain tourne dans un cercle d’erreurs limité. — 2. Du moins pour les Indiens, rare au cœur
chaud. Vu le froid positivisme des Chinois, leurs textes le travestissent souvent eu une sorte de beuét.
Introduction. VII. Bouddhisme.
Bouddha. — 2, veto spéculatif absolu (contre les Sâmkhya). Tabou philosophique. Raisonner, c’est dérailler, c’est sortir d«e la voie du'salut. — 3, prohibition des sacrifices (Védisme J et des austérités, ( Yogisme ). Les rits n’ont aucune efficacité. Les macérations n’en ont pas davantage. Il faut user du nécessaire. Le superflu seul est proscrit. — 4, épuration du moi, extinction des passions, de tout désir et égoïsme, par la méditation et l'exercice. — 5, charité théorique et pratique, pour tous les hommes, pour tous les êtres. Souci de leur instruction, de leur progrès, de leur illumination, de leur délivrance. Aumône spirituelle rendue par ceux qui savent, pour l’aumône corporelle reçue de ceux qui ne savent pas.1 — Tout cela élan t pratiqué, de la foi aveugle, du mépris absolu des systèmes, de l’abnégation et de la charité illimitées, naîtront la paix avec soi et la concorde avec tout le monde, bonheur provisoire, le seul possible en ce monde. Le nirvana, repos définitif, est promis au moine parfait pour après cette mort, et à l'adhérent généreux pour après sept réincarnations. Le moine se tire du samsara, par les exercices de cette vie. Le laïque prépare- sa délivrance future, en aidant le moine à se délivrer. Ainsi le nirvana est accessible à tous. Tous sont liés les uns aux autres. Les mœurs s’amendent par les exhortations des moines, et la subsistance de ceux-ci est assurée.
Reprenons, en d’autres termes, et avec plus de détails, ces données qu’il importe de bieu comprendre.
Voici le point de départ du Bouddha: Expérimentalement, l’existence est douleur. Or c’est le désir, l’affection, l’attachement, qui renouvellent l’existence. Donc, pratiquement, l’homme obtiendra sa délivrance, s’il s’applique à empêcher le renouvellement de son existence, par la Suppression du désir, de l’affection, de tout attachement.
Ce peu de mots est gros de problèmes philosophiques. Ces problèmes, le Bouddha les écarta d’un geste, et défendit de les scruter. Directement opposée aux spéculations abstraites et rêveuses de ses devanciers et de ses contemporains, son illumination à lui consiste à s’en tenir délibérément à quelques notions pratiques communes, puis à agir en conséquence. D'où paix avec soi et avec les autres, et réalisation de la somme de bonheur, ou. plutôt de nonmalheur, possible en cette vie et après.
Le Bouddhisme est une foi et un pragmatisme. Le Bouddha exigea de tout candidat, qu’il crût ses paroles et acceptât ses préceptes, sans les examiner, sans les discuter, aveuglément. Tout « (ils du Bouddha» devait croire, que l’impermanence est le grand mal, racine de tous les autres; que le bonheur est passager, et le malheur sans fin-, pour tous ceux qui ne se tirent pas de la roue. — Il devait croire, que les rits, les sacrifices, les austérités, ne servent absolument à rien. Que chaque acte de l’homme est bon ou mauvais, et produit un «fruit». Que à la mort, le karman, somme des mérites et démérites, se solde, par des jouissances ou des peines temporaires, suivies d’une réincarnation appropriée. Qu’il est possible à i’homme
i. «Tels sont les dogmes fondamentaux, et, pensons-nous, les seuls dogmes de l’enseignement primitif.» L. de La Vallée-Poussin, op. cil. page 130... Je pense de môme.
Introduction. VII. Bouddhisme.
de se soustraire à la succession des renaissances et des remorts , par la suppression des désirs et des convoitises, «graiüe» des actes et partant du karman. — Tout «fils du Bouddha» devait écarter, comme pratiquement oiseuses et théoriquement insolubles, les réflexions sur la nature intime de l'être qui transmigre (l’âme, le moi), et de I état final (nirvana). Il devait lui suffire de croire, sur la parole du Bouddha, 1° que l’être transmigre et «mange le fruit de ses œuvres»; 2° que par delà la houle des existences, il y a un «ilôt»,, un roc ferme et stable. Le Bouddha exigeait qu’on s’efforçât d’y arriver, sans se préoccuper de savoir, dés cette vie, comment le moi et le roc sout faits. Car ce sont là des questions insolubles. Or discuter de pareilles questions, embrasser une opinion, défendre la sienne et attaquer celle des autres, voilà la ruine de la concorde avec ses frères et avec les étrangers. De plus, quiconque tient à une opinion, garde une attache; or toute attache est un empêchement à la délivrance, au nirvana. Bien fou, celui qui fermerait à son moi l’accès du nirvana, *en pensant trop, et trop curieusement, au moi et au nirvana... Aussi les interrogations sur ces deux sujets, étaient-elles on ne peut plus mal reçues du Bouddha; car elles étaient, à ses yeux, comme des infractions à sa règle; des signes d’inintelligence de sa dotrine, d’imperfection dans la foi et dans le détachement.1 Son «fils» devait n’avoir aucun désir, pas même celui de savoir ce qui en lui survivrait, et ce que ce quelque chose deviendrait en définitive. Il devait s’en tenir à la certitude morale paisible, basée sur la parole infaillible du Bouddha, et laisser aux non-illuminés les doutes poignants et les aigres controverses. -
Il est certain que le Bouddha crut fermement à la survivance. Ses anathèmes contre les matérialistes de son temps, le prouvent à l’évidence. — Il est certain qu’il crut fermement à la rétribution des actes. Il parla souvent et clairement sur les actes humains, le mérite et le démérite, et la double sanction. Après la mort, les supplices de l’enfer, punissant les déportements physiques; puis l’état de prêta famélique*, punissant l’aberration des désirs et des appétits; enfin la réincarnation animale ou humaine, en fonction du degré de l’élévation inorale atteinte 4 ... Mais tout cela, au nom et
t. Oès la première heure, rien nemanqaeà la clarté île l’enseignement bouddhique, sur l’obtention «lu nirvana. Le désir produit l’acte, qui produit la rétribution dans mie vie à venir. Ceux qui redoutent l’enfer et convoitent les joies célestes, peuvent, par la suppression des mauvais désirs, par laumone, obtenir des paradis éphémères, non cependant méprisable». Mais, pour échapper à la transmigration, pour arriver à l’ile du nirvana, il faut éliminer la cause de la transmigration, c’est-à-dire le désir; il faut pratiquer l’absolu reuonceinent. Or désirer le nirvana, ce n’est pas être exempt d'attachement. Sakyamuni prohibe tout désir, celui de la non-existence comine celui de l'existence. Ceci est la clef de voûte de l'édiQce bouddhique, le principe auquel se ramène ou doit se ramener tout le reste... L. de La Vallée-Poussin. op. cil. pp.75à"7 nsutuées.
2. On a reproche au Bouddha des’ètre sonveul dérobé, au lieu de repondre. Le même reproche a été fait à s»a contemporain chinois Confucius, lequel agissait de même. LJu philosophe qui se pose eu mailre, a-t-on dit», doit à ses disciples le tréfonds de sa pensée intime... Je réponds: en Occident, oui; en Orient, non. Les textes philosophiques et moraux orientaux, de toute langue, sont pleins de biais, de réticences, de contreinterrogations. Subterfuge souvent, ^)our éviter de répondre, alors qu’on ne sait pas. Mais souvent aussi procédé inaïeu tique, pour obliger le disciple à penser par lui-meme ; ou fin de non recevoir prudente, par crainte d’inintelligence ou d’abus... Ajoutez enfin ecci, qui ne peut être compris que par ceux qui les ont pratiqués. Pour les Orientaux, découvrir entièrement sa pensée intime, est une sorte de nudité, qu'une pudeur sui generis leur fait considérer comme honteuse. Ils indiquent plutôt qu’ils n’affirment, ne disent pas tout, et se dérobent quand ou les pousse. Saslris hindous et Lettrés chinois, le système est général.
3. Dans quelques texles, peut-être plus anciens, l’état de prêta précède les supplices de l’enfer, probablement par souvenir des prêtas védiques, âmes non encore déféquées (page 30). — 4. Souvenir de la réincarnation en fonction du degre de conuaissance acquise, des l'pauishad ( page 5i ).
Introduction. VII. Bouddhisme.
par les soins de qui? Le Bouddha n’admit certainement pas ïsvara le dieu des Yogis, ni aucune autre divinité personnelle. Il crut que le karman était une Loi, loi automatique, infaillible, inéluctable, qu’il conçut comme nous concevons la pesanteur, le bien et le mal agissant comme -j- et — . La même loi plonge les êtres dans les ondes du samsara, ou les en fait émerger, plus ou moins, chacun selon sa densité morale. La même loi fait évoluer, démolit, puis reconstruit, les mondes éternels. 1 2 — Nous avons vu qu’il rebuffait ceux qui l’interrogeaient sur la nature de l’ame et du nirvana. Quelles furent, au juste, ses convictions personnelles sur ces deux points? Impossible de le savoir jamais, parce que, de tous les textes qui commencent par «le Bouddha a dit», en réalité il n’en est pas un seul, dont on puisse lui attribuer, avec une absolue certitude, la teneur et la forme. Car ses discours vrais ne furent rédigés de mémoire que longtemps après sa mort-, et ses disciples y eu ajoutèrent de faux, durant des siècles, sans vergogne. Il crut à la survivance définitive de l’être, non à son anéantissement; cela seul est certain. 3
Le Bouddha n’inventa pas la vie ascétique, nous savons cela. Voici, en peu de mots, les grandes lignes de son Ordre. Sauf quelques cas d’incapacité peu nombreux, entrait facilement quiconque voulait obtenir la délivrance en
1. «A mon avis, c’esl un abus que d’accuser les Bouddhistes d’athérsme. Au moins ont-ils pris pleine connaissance d’un des aspects du divin.» L.de La Vallée-Poussin, op. cit. page 10... Ceci pourrait être admis, à la rigueur, si nous avions quelque preuve, que le Bouddha ait conçu sa Loi comme la Justice subsistante. Il aurait alor» conçu Dieu, par l’un de ses attributs. Or aucun texte bouddhique chinois, ne permet d’affirmer, de penser même, que telle fut sa conception... Mais dira-t-on, sa Loi tient compte de l'endurcissement et de la pénitence. Je réponds : elle fonctionne par -j- et — . L’endurcissement, c’est -{- ; la pénitence, c’est — . Le karmau suit physiquement la rupture de l’équilibre, la nouvelle équation, le potentiel nouveau. Voyez page 72 « en résumé
2. Rédaction du canon pâli, en 89 avant J.C. au plus tôt, quatre siècles après la mort du Bouddha. « Sur les quatre ou cinq mille pages octavo, que donnera l’édition londonienne du canon pâli, il n’y en a peut-être pas vingt que l’on puisse, sur la foi d’un témoignage daté, faire remonter au delà d’Asoka (deux siècles après la mort du Bouddha ). » L. de La Vallée-Poussin, op. cit. page 49. — Les textes chinois parlent de pièces écrites du vivant du Bouddha. Mais jusqu’à quel degré les documents qne nous possédons ressemblent-ils à cespièces anciennes? Qui le dira ?
3. Ma conviction personnelle est, qu’il ne conçut pas l’àme à la manière du purusha (ou pudgala ) des Sanikhya et des Yogis, comme un être spirituel, indépendant, impassible, inaltérable. Sa conception du karman instantané, lui fit, je pense, prendre pour le moi, pour l’âme, le corps subtil de ces deux systèmes, c'est-à-din* l’ensemble du cocon, tel qu'il a été défini page 10, moins l’àir.e. Pour le Bouddha, chaque acte moral, fùi-il interne seulement, modifie l’être substantiellement. Donc l’ètre changea chaque instant. Après cet acte pose, l’être n’est plus le même que celui qui était avant la pose de cet acte. Et ainsi de suite. . Erreur philosophique grave. L’acte modifie l’agent, accidentellement, non substantiellement. Pour le Bouddha, au contraire, l'ètrc recristallise après chaque acte, en un être nouveau. De là une existence, plutôt successive que continue, de l’être. Le concept de l’àme-série, dont nous parlerons plus bas, remonterait donc jusqu’à lui. -- Pourquoi le Bouddlia aurait-il éliminé l’âme indépendante, purusha on pudgala, de ses devanciers? Pour se débarrasser des discussions philosophiques, qu’entraîne la difficile question de la jonction du purusha avec l’organe interne ( pp. 71,13 ), j’imagine. La controverse était sa terreur. — Quant au nirvana, je peuse que le Bouddha le conçut comme les Samkhya et les Yogis; à savoir, comme la lumière non-éclairante, comme le repos inconscient, ni mort ni vie. coma béat éternel, que nous connaissons. 11 n’eut aucune raison de modifier cette notion, qui n’était pas controversée de son temps. — Nous verrons, en son lieu, quels aspects prirent ces deux questions, en Chine, au contact des notions philosophiques chinoises.
Le Bouddha eut-il deux doctrines? soutint-il à l’occasion le pour et le contre, à la manière des sophistes?.. La contrariété de certains textes, qui est réelle, ne nous autorise pourtant pas à l’affirmer avec certitude, car des doutes planant sur l’authenticité de tous les textes, l’une des deux contradictoires peut être supposée. Et dans le cas où elle viendrait de lui, celte contrariété peut avoir été de la tolérance, non du dogmatisme. Le Bouddha partait de l'opinion qu’on lui proposait, quelle qu’elle fût, peu lui importait, pour attirer finalement l’interlocuteur à ses vues personnelles, pour l’illuminer. L’arrivée seule lui importait, non le départ, ni la voie. Ainsi peuvent s’expliquer toutes les apparentes contradictions de ses entretiens, à supposer que ceux-ci soienl authentiques. Tout ce qui précède, prémisses et le reste, ne compte pas. La fin, la conclusion seule compte.
Introduction. Vil. Bouddhisme.
observant la règle; sortait aussi librement, quiconque était las de l’observance. — Pas de Supérieurs proprement dits ; mais la Communauté, c'est-à-dire le chapitre des moines, dépositaire de la Loi ; et l’ancienneté pour toute hiérarchie. — Réception au degré de novice, assez simple; puis, à l’âge voulu, après les épreuves prescrites, réception solennelle, en chapitre, au degré de moine. Pas de vœux proprement dits, encore moins d'ordination, n’en déplaise aux écrivains modernes, lesquels étant peu au courant de la portée de ces termes, en abusent plaisamment. — Défense de tuer, de commettre aucune impudicité, de voler, de mentir, spécialement de se vanter d’aucun don transcendant. — En principe, la nourriture doit être mendiée, l’habit doit être fait de haillons raboutis, tout gîte doit être tenu pour boit, les médicaments sont proscrits. En pratique, la charité des laïques aidant, la vie des moines bouddhiques parait avoir été ti'és supportable, durant les premiers siècles. Le moine peut manger tout ce qu’on lui donne, même de la viande. Seul l’usage des boissons fermentées lui est absolument interdit. — Aucun travail ni négoce n’est permis aux moines. Vie oisive et vagabonde. Réunion, par districts, tous les quinze jours, pour le chapitre pratîmoksha, examen de l’observance. Vie cénobilique, pour les jeunes gens et les vieillards. Vie en groupe, pour tous, par districts, durant la saison des pluies, terminée par le chapitre pavàrana de pardon mutuel des offenses, avant la séparation. — Les moines mendient leur unique repas, et le prennent individuellement, entre le lever du soleil et midi. Depuis midi, jusqu’au lendemain matin, défense de prendre aucune nourriture. Sa réception autorise le novice à porter l’habit, et à mendier avec les moines. — Primitivement, pas de prières. Ni mystères, ni fêtes. Aucune sorte de culte extérieur. Enseignement mutuel et élude de la doctrine du Rouddha ; conférences et méditations sur cette doctrine. Quelques révérences, et l’offrande de quelques fleurs. Voilà ce qui remplissait la vie des moines. — Ils devaient atteindre successivement, par ces moyens, quatre ârya degrés d’illumination. Au premier degré srota-âpanua, le nirvana est promis après sept réincarnations terrestres. Au second degré sakridâgâmin, après une unique et dernière réincarnation terrestre. Au troisième degré anàgâmin, après une unique et dernière réincarnation céleste. Au quatrième, arhat ou arhan, le nirvîna est assuré pour la fin de la présente existence. L’acquisition «le chacun «le ces degrés, est manifestée par l’éclosion de certains pouvoirs transcenilants correspondants (!). — Les nonnes, dont le Bouddha ne voulut pas, et dont Ânamla, d’accord avec la tante et mère nourricière du Maître, lui arracha l’admission dans l’Ordre, sont soumises à des réglements semblables à ceux des moines, plus détaillés encore et plus sévères. Elles furent le crève-cœur du Bouddha, son grand souci dans le présent et pour l’avenir. — Pour les laujues, les cinq règles, ne pas tuer, ne pas voler, ne pas mentir, ne pas commettre d’adultère, ne pas boire de vin; et le titre «le zélateur ou de zélatrice, upasaka upasikâ. Ils ne sont pas affiliés à l’Ordre. Ils se font du bien, en faisant du bien aux moines. Ils doivent remercier, plutôt qu’on ne les remercie, car leurs largesses les tireront du samsara. Seuls les laïques «|ui atteignent au degré de srota-âpanna, ont une promesse précise; celle de ne plus renaître <|ue sept fois, et d’atteindre au nirvana, s’ils se sont bien conduits, à la fin de ces sept existences. L’idée est, qu’ils se prépareront un karman de moine, et mourront arhans pour la dernière fois.
Introduction. VIL Bouddhisme.
A. — «Lorsqu’une poule, ô Brahmane, a pondu des œufs et les a couvés; quand un des poussins, le premier, avec sa griffe ou son bec, aura brisé la coquille et sera sorti de l’œuf, comment l’appellera-t-on ? — On l’appellera le premier né, dit le Brahmane. — Ainsi, 0 Brahmane, entre tous les êtres qui vivaient emprisonnés dans l’ignorance comme le poussin dans l’œuf, moi le premier j’ai brisé la coquille, j’ai atteint l’illumination, je suis devenu Bouddha. Aussi suis-je, ô Brahmane, le premier né, le plus noble des êtres.» Sfittavibhaôga 1... «Celui en qui tous doivent croire aveuglément.
B. — «Il n’y a ni vérité ni morale, disent les (matérialistes) sectateurs d’Ajita-kesa-kambala. Quand l’homme composé des quatre éléments a fait son temps, sa terre retourne à la terre, son eau à l’eau, son feu au feu, son souffle au vent. Quatre hommes le portent au lieu de crémation. Ses os s’elfrittent dans la flamme. Reste en définitive la cendre du bûcher. Fous et sages sont ainsi dissipés. Personne n’existe plus après la mort. — Ceux qui pensent et parlent ainsi, mangeront, dans les enfers, le fruit de leurs œuvres qu’ils ont nié. Là ils seront purgés de leur fausse doctrine. Après quelques milliards de siècles de métempsycose, ils seront assagis, et ne tiendront plus des propos bons pour des prostituées.» Madhyamakâvatâra.
G. — « Ni dans l’étendue des airs, ni dans l’immensité des mers, ni dans le creux des montagnes, nulle part tu ne trouveras un lieu, où tu puisses échapper au fruit de tes mauvaises actions. Comme le lait qui se caille, ainsi les mauvaises actions que l’homme a faites, se figent, se fixent, s’attachent à lui » Dhammapada.
D. — « Le samsara, ô disciples, est éternel. Impossible de découvrir le commencement, à partir duquel les êtres ont été engagés dans l’ignorance, enchaînés par l’amour de l’existence, roulants de vie en vie. Que pensez-vous, ô disciples, qui soit plus, l’eau qui remplit les quatre grands océans, ou 1rs larmes que vous avez versées, tandis qu’en ce long voyage vous erriez de vie en vie, toujours gémissant et pleurant, parce que toujours vous aviez en partage ce que vous détestiez, et n’aviez pas ce que vous aimiez La mort d’une mère, d’un père, d’un frère, d’une sœur, d’un fils, d’une fille, la perte des parents, la perte des biens, tout cela, à travers de longs âges, vous l’avez éprouvé souvent. Et pendant que, à travers de longs âges, vous subissiez ces épreuves, il a été versé par vous plus de larmes, qu’il n’y a d’eau dans les quatre grands océans.» Samyutta-Nikàya II.
E. — «Il est, ô disciples, un séjour (le nirvana) où il n’y a ni terre ni eau, ni lumière ni air, ni espace ni raison, ni absence de toute chose, ni ce mode-ci, ni ce mode-là. Je ne l’appelle, ù disciples, ni venir, ni partir, ni rester; ni mort, ni naissance, ni vie. Sans origine, sans progrès, sans arrêt; il est l’absence de la douleur. » Udâna VIII.
F. __ «Nirvâaa ( perfection après la mort), arahatta ( perfection en cette vie), qu’est-ce que cela, ô ami?.. L'anéantissement de tout désir, I anéantissement de l’amour et de la haine, l’anéantissement de I illusion, voila, o ami,
Introduction. VIL Bouddhisme.
ce qu'on appelle nirvana et arahatta. » — Mais le nirvana n’est pas l’anéantissement de l’être, du moi. «Je croyais, dit Yamaka, qu’un moine qui a surmonté tout attachement, quand son corps se brise, est anéanti, disparait, cesse d’être au delà de la mort. Telle est l’opinion erronée que j’ai tenue jusqu’ici, dans mon ignorance. Mais à présent que j’ai entendu exposer la doctrine, mon erreur est dissipée, j'ai discerné la vérité. » Samyulta-Nikaya III et IV.
G. — Au moine qu’il venait d’agréger, le Bouddha disait ces simples paroles: «Va moioe! La doctrine du salut (le fait de la douleur, sa cause, la possibilité de la délivrance) t'a été expliquée. Délivre-toi par le renoncement. » — L’exhortation suivante revenait souvent: «O moine! garde bien ton moi (ce moi, métaphysiquement discuté, moralement indubitable), et tu vivras heureux. Tiens-le en biide, comme on fait à un fringant coursier. Avant tout, affermis ton propre moi dans le bien; n’entreprends qu’ensuite de faire du bien à autrui. » Dhammapada.
11. — Le Bouddha dit: «Ma doctrine est une voie moyenne. J’évite les extrêmes. Je n’enseigne pas si la sensation est distincte ou non distincte du sujet sentant, si l’àme diffère ou non du corps, si l’être demeure le même d'existence en existence. Je n’enseigne que la voie du salut. La douleur des renaissances vient des actes, les actes viennent des désirs, les désirs viennent de l’ignorance. 11 faut donc dissiper l’ignorance, pour obtenir la délivrance. Voilà l’unique but de mon enseignement.» Sauiyulta-Nikâya II.
I. — «O disciples, ne pensez pas des pensées comme le monde en pense, ce monde est-il éternel ou non? etc... Quand vous penserez, ô disciples, pensez ainsi: La douleur est un fait. On peut la faire cesser. Pour la faire cesser, il faut employer tels moyens.» Sarayutta-Nikâya NI.
K. — « De même que la mer, ô disciples, est toute entière saturée d’une seule saveur, celle du sel; ainsi, 6 disciples, ma doctrine et ma discipline, sont pénétrées d’une seule saveur, celle de la délivrance.» Je n’enseigne et ne promets que cela... Cullavagga IX.
L. — Un jour, près de Kosambi, dans une, forêt, le Bouddha prit dans ses mains quelques feuilles, et demanda à ses disciples: «Qu’en pensez-vous? lesquelles sont plus nombreuses? ces feuilles que je tiens dans ma main, ou celles qui garnissent ces arbres?.. Celles qui garnissent les arbres, répondirent les disciples... Vous avez bien répondu, dit le Bouddha. Ainsi en est-il des vérités que je vous ai révélées, et de celles que je ne vous ai pas révélées. Ces dernières sont infiniment plus nombreuses que les premières... Et pourquoi ne vous les ai-je pas révélées? Parce que cette révélation ne vous aurait procuré aucun avantage pratique; ne vous aurait pas fait avancer vers le but; ne vous aurait pas aidé à éteindre tout désir, à mépriser tout ce qui passe, à acquérir la science, la paix, le nirvana. C’est parce qu’elles sont stériles en pratique, que je ne vous ai pas révélé ces choses... Que vous ai-je donc révélé? Je vous ai révélé la douleur, son origine, la possibilité de s’y soustraire, la manière pratique de vous en délivrer. Voilà, ô disciples, ce que je vous ai révélé.» Ce n'est pas que je n'en sache pas plus long, mais je ne veux pas vous apprendre autre chose... Samyutta-NikJya V.
Introduction. VIL Bouddhisme.
M. — r Le moine errant Vacchagotta étant allé trouver le Bouddha, le salua, s’assit, et lui demanda: Le moi existe-t-il? — Le Bouddha garda le silence. — Eh quoi! reprit Vacchagotta, le moi n’existerait-il pas? — Le Bouddha garda encore le silence. — Alors le moine errant Vacchagotta se leva, et s’eu alla sans saluer. — Pourquoi n’avez-vous pas répondu à ses questions? demanda Ànanda. — Le Bouddha dit: Si j’avais dit que le moi existe, j’aurais pris parti pour ceux qui tiennent qu’il existe. Si j’avais dit qu’il n’existe pas, j’aurais pris parti pour ceux qui tiennent qu'il n’existe pas. Et, ni cette réponse-ci, ni celle-là, n’aurait été d’aucune utilité pour le moine errant Vacchagotta. Voilà pourquoi je ne lui ai pas répondu. » SamyuLta- Nikâya IV. — Comparez: «Tzeu-koung demanda à Confucius: Maître, les morts sont-ils doués de connaissance, ou en sont-ils privés?.. Confucius répondit: Si je dis qu’ils sont doués de connaissance, des fils pieux se tueront peut-être, pour aller rejoindre leurs parents défunts. Si je dis qu’ils sont dépourvus de connaissance, des fils impies ne se donneront peut-être plus la peine d’ensevelir les cadavres de leurs parents. Laissons plutôt la chose indécise. Après la mort, tu sauras ce qui en est.» Textes philosophiques, page 150.
N. — Un jour le disciple Malunkyaputta s’inquiéta de ce que le Bouddha s’obstinait à écarter certaines questions, à son sens des plus importantes. Il se décida à lui en demander raison, et à le quitter s’il ne le satisfaisait pas. Etant donc allé le trouver, il lui posa la question en propres termes: «Le monde est-il éternel ou non? Le monde est-il infini ou non? L’homme parfait survit-il après la mort? Il ne me plaît pas que vous laissiez toujours ces questions sans réponse. Je suis venu tout exprès pour vous interroger. Si vous savez, répondez; si vous ne savez pas, avouez-le, comme doit faire un homme sincère. — Le Bouddha dit: Malunkyaputta, quand tu as demandé à être mon disciple, t’ai-je promis que je t’enseignerais si le monde est éternel ou non, infini ou non ; si l’àme est distincte ou non du corps; si le parfait survit ou non ? — Non, vous ne m’avez pas promis cela, dit Malunkyaputta. — Le Bouddha reprit: Malunkyaputta, supposé qu’un homme ait été blessé par une flèche empoisonnée, et qu’on s’empresse autour de lui pour le panser Lui, au contraire, repousse tous les soins, et dit: Je ne me laisserai panser, que quand ou m’aura dit qui m’a blessé, comment il s’appelle, de quelle famille il est, s’il est de taille grande moyenne ou petite, et de quelle sorte d’arc il s’est servi. Malunkyaputta, qu’est-ce qui importe pour le salut de cet homme? Est-ce la réponse à tout ce qu’il demande? N’est-ce pas plutôt le prompt pansement de sa plaie? — C’est en effet le pansement de la plaie; le reste importe peu, dit Malunkyaputta. — Ainsi, ô Malunkyaputta, dans son enseignement, le Bouddha ne parle pas du monde, de l’Ame, de la survivance. Parce que la connaissance de ces choses, ne fait faire aucun progrès dans la voie de la délivrance, ne sert pas à l’illumination et à la paix. Ce qui sert à l’illumination et à la paix, voilà ce que le Bouddha enseigne aux siens; la vérité sur l’origine de la douleur, sur la suppression de la douleur, sur les moyens à employer pour se délivrer de la douleur, et pas autre chose. <> Malunkyaputta, ce que je n’ai pas dit, je ne veux pas le dire; que cela demeure irrévélé; je ne te le dirai pas! » Majjhima-Nikâya I
Introduction,
Illnayâna et Mahâyâoa. Pseudo-Bouddhisme mystique (Amidisme) et tantrique (Tantrisme)
Après la mort du Bouddha, sa Loi, dont peu de chose était écrit1 2 , resta aux mains de ses disciples, et subit, durant plusieurs siècles, les vicissitudes que subissent, en pareil cas, tous les systèmes humains. Les premières étapes de son évolution, furent les quatre (trois) conciles. — Premier concile, aussitôt après les funérailles du Bouddha, en 479 ou 477, à Râjagriha, sous la présidence du grand Kâsyapa. Les disciples Ânanda et Upâli y récitèrent de mémoire, dit la légende, la doctrine et la discipline du Maître. Cette réunion tut-elle vraiment un Concile? La chose est plus que douteuse. On lui donna ce titre plus tard. — Second concile, cent ans après, soit en 379 ou 377, «à Vai sali. Premier schisme, sur le terrain de la coutume, entre les Mah i-sthavira conservateurs du concile, et les Mahâsamghika progressistes du contre-concile. La doctrine des deux partis, [tarait avoir été encore le pragmatisme traditionnel, depuis appelé Illnayâna, le véhicule (procédé, méthode) inférieur (vulgaire). — En 3*25, Alexandre prit contact avec l’Inde, et depuis lors l’influence grecque se fit sentir sur les Indiens. Est-ce cette influence qui fit enfreindre aux Bouddhistes le veto philosophique du maître? En tout cas ils philosophèrent, modérément d’abord, puis ardemment, enfin frénétiquement. Au Vinaya préceptes moraux et disciplinaires, aux Sâtra doctrine traditionnelle, s’ajoutèrent les Sâstra dissertations de l’Abhidlianna philosophie et controverse. De là le Tripitaka, les Trois Collections. — Troisième Concile, de langue pâlie, vers l’an 24f> avant J.C., à Pâtaliputra (Patna), sous le roi Asoka. — En l’an 89 avant J. C., première rédaction écrite du canon pâli. — Vers le milieu du premier siècle de Père chrétienne, quatrième Concile, de langue sanscrite, sous le roi Kanishka. — Ces deux derniers Conciles paraissent s’être occupés surtout de questions philosophiques. Se jugeant supérieurs aux traditionalistes pieux, ces intellectuels spéculatifs appelèrent leur doctrine Mah;yâna, le véhicule supérieur.
I. Illnayâna. — Les premières spéculations portèrent presque exclusivement sur la nature du moi, les uns admettant un moi (une âme) simple et permanent, les autres soutenant le moi successif et complexe. On a appelé ces deux partis, les Pudgalavâdins* ,et les Skandhavâdins 3 . Pour rendre ces appel lalifs, il faudrait forger les deux néologismes Pcrmanentistcs et Momcntanistes. Faute de ces termes, nommons-les Personnalistes et Phénoménalistes. — S’ils existèrent jamais à l’état d’école définie*, les Person-
1. D’après les textes chinois, le formulaire, le rituel, et des anecdotes qui furent développées plus tard. —
2. Pudgala, synonyme de purusha. âme spirituelle permanente et immanente. — 3. Skandha, les élémmls de l'agrégat humain. — 4. lats tenants individuels du Persunnalisme, furent probablement nombreux dans les premiers temps, sous le couvert du tabou philosophique. C'était la notion indienne commune, cl la notion du bon >ens. Les bonnes gens qui ne philosophaient pas, durent probablement presque toutes so figurer la chose de celle manière obvie. Ainsi firent aussi lus bonnes gens de la Chine. Nous verrons mémo plus d’une fois les PhénoménaKstes chinois, dire rlicim-ling. âme transcendante, spirituelle et permanente, comme tout le
monde, dans un inuii 'iit de distraction, ou quand ils parlent aux simples.
Introduction. VIII. Hïnayâna. Mahâyâna.
nalisles disparurent assez tôt de la scène, sans laisser de traités écrits rj ui soient parvenus jusqu’à nous. Dans les écrits du Véhicule inférieur, tels que nous les avons, les Phénoménalistes régnent en maîtres, avec leur théorie du moi successif, du moi-série. Maintenant la survivance, ils nient tout être spirituel indépendant immanent. D’après eux, les skandha, élémeuts spirituels et matériels au nombre de cinq, constituent l’être' complexe, dont le moi est fonction. Chaque acte modifie l’être et le moi, substantiellement. Cependant l’être est un, le moi 1st un, de par la série, la succession1. I.a série des êtres instantanés, constitue un individu moral responsable, lis expliquent cet être singulier, par des comparaisons.
Soit une flamme d’une bougie par exemple. Elle est en réalité faite de la déflagration successive des atomes du suif brûlé. Elle est un être unique (flamme), fait d’éléments instantanés successifs (déflagrations) en série continue. — Autre comparaison: On fait tourner, à tour de bras, un bout de corde, enflammé par un bout, tenu par l’autre. L’œil perçoit un cercle de feu. Ce cercle est une unité, composée d’un nombre infini de points lumineux successifs. — Une comparaison moderne, rend je crois parfaitement leur pensée. L’être vivant et agissant sur l’écran d'un cinématographe, est le moi-série des nombreux clichés successifs qui défilent dans l’appareil, projections momentanées. — Constatons que, pratiquement, cette conception erronée du moi, est sans conséquence morale grave, tant que l’unité et la responsabilité du moi, et la permanence définitive du moi final, sont maintenues, par un tour de force d'illogisme. Or elles furent maintenues, par la grande majorité des sectateurs du Hïnayâna, qui tinrent, en pratique, Uunité de la flamme, réservant la pétarade des atomes de suif pour les joutes de l’école. Mais on voit la faiblesse du système. Pourquoi ce moi, qui n’a jamais été qu’une résultante des skandha, leur survit-il à la ün? Comment ce moi, qui a toujours été momentané, devient-il en définitive permanent? Difficultés insolubles. Aussi une secte du Hïnayâna, les Sautrântika, crurent-ils déjà à l’extinction finale, une fois le karman épuisé. C’est d’eux que parait dater la définition, qui assimile le nirvana à l’extinction d’une lampe; définition que Le Mahâyâna tout entier, fera sienne logiquemènL
II. Mahâyâna. — A partir du commencement de l’ére chrétienne, le Véhicule supérieur l’emporta, si bien que le Véhicule inférieur en vint à être taxé d’hérésie. Ses maîtres amalgamèrent les notions bouddhiques largement interprétées, avec tous les anciens systèmes philosophiques indiens, créant quantité d’hybrides et de métis, qu’ils attribuèrent au Bouddha et lui mirent dans la bouche, par une fiction assez plaisante. « Tout ce que le Bouddha a dit, est bien dit » disaient les Hinayanistes. Les Mahayanistes retournèrent ainsi Taxiome «Tout ce qui est bien dit, le Bouddha l’a dit implicitement, virtuellement. Forts de ce principe, ils imputèrent au Bouddha leurs propres élucubrations, quelles qu’elles fussent, les trouvant toutes « bien dites» naturellement. De sorte que le Bouddha se trouva parler beaucoup plus, six a
1. Le moi est une série samlâna, formée de membres qui ne durent pas. Les choses n exiMem, que dans un devenir infinitésimal kslianika, étant des séries de moments kshana, doi tVappunli >» - ! la • < -alion sont en quelque sorte simultanées. Les moments sont causés et causants, des conséquents et de» 1 > •,,!eiil>. Il> constituent des lignes continues, qui sc développent depuis toujours. Chaque moi, est une de ce> lignes.».. L. de La Vallée-Poussin, op. cit. page 178.
Introduction. VIII. Amidisme.
huit siècles après sa mort, qu’il n’avait fait durant ses quatre-vingt années de vie. Eût-il été étonné et indigné, le pauvre homme, si, étant revenu par hasard, il avait entendu tout ce que ces gens-là lui faisaient dire. Car les produits du Mahâyâna, infiniment intéressants au point de vue philosophique, n’ont, très souvent, plus absolument rien de bouddhique. — Les deux sectes maîtresses du Mahâyâna, à l’origine, furent celle des Mâdhyamika nihilistes, et celle des Vijüânavada idéalistes. Toutes deux tirèrent leur système, de la théorie du moi successif poussée à ses extrêmes. Nâgarjuna enseigna que les instant ' successifs durant lesquels l’être est cet être, sont d’une durée si petite qu’elle est nulle, d’où somme totale nulle, nullité de l’être et du moi, nihilisme Mâdhyamika. Asvaghosha fit des instants des idées, des moments de conscience subjectifs, rien n’existant qu'en imagination, idéalisme Vijnâiiavâda. Pour les autres sectes, et les sous-divisions, voyez la nomenclature dans la section suivante IX. La sophistique fit vivre ces absurdités, qui s’exhibèrent et s’étalèrent en un verbiage intiui.
III V seurfo-Bomlrihisme mystique. Amidisme. — Tant
de philosophie, et si indigeste, appela une réaction. Il n’y avait plus rien, pour le pauvre peuple, pour la vraie clientèle du Bouddha. Une secte surgit, pour le satisfaire. Elle eut un succès prodigieux; couvrit et couvre encore toute l’Asie orientale. Au fond elle n’a d'ailleurs presque rien de bouddhique. Ses écrits mettent dans la bouche de Sâkyamuni, la prédiction, la promesse, de son futur avènement, à la manière du Mahâyàna Mais, à part cela, le Bouddha historique, le seul vrai, n’y joue que le rôle effacé de figurant, dans un vaste panthéon. — Le Bouddhisme primitif, puis, durant des siècles, le Hînayana, n’avaient rien su de prières adressées au Bouddha, ni de bénédictions données par le Bouddha, qu’on supposait perdu dans le coma nirvanique. Si on offrait quelques fleurs à ses images introduites par les semi-grecs Kouchans, c’était là un pur hommage, une marque de souvenir. — Vrers le deuxième siècle de Père chrétienne, un culte s’introduisit, une religion se dessina. Les anciens devaloka, cieux de jouissance transitoire, ne furent pas supprimés, mais démodés. D’autres paradis fabuleux furent imaginés, dans toutes les directions de la rose des vents, sièges et cours d’une foule de Bouddhas passés et de Bouddhas futurs, tout de neuf inventés, parmi lesquels Sâkyamuni eut sa petite place. Une vaste mythologie de ces personnages fictifs fut élaborée. Et, laissant aux philosophes la gnose et le nirvana, le peuple se tourna avidement vers ces « terres pures», vers ces « terres de bonheur». Insensiblement, pour ces dévots, les Bouddhas cessèrent d’être des hommes, et devinrent des dieux. On les pria, on leur brûla de l’encens, on leur fit des vœux, on sollicita leurs faveurs. Dès le troisième siècle, Amitabha ou Amida supplantait Sâkyamuni en Chine, importé de l’Inde. D’où fut tiré ce personnage? personne ne le sait au juste. Restauration du Mitra solaire indo-iranien, selon les uns. Personnification abstraite des bienfaits de la Loi bouddhique, selon les autres... On le dit né dans un lotus, sans père ni mère. On plaça dans son royaume, la sukhavati, des étangs de lotus merveilleux, dont les fleurs servent de matrice pour la naissance céleste de ses dévots. L’invoquer une seule fois, suffit, dit-on, pour se fermer l’enfer, pour s'ouvrir le ciel occidental, la terre pure. — Un moment ce panthéon de Bouddhas innombrables, faillit avoir une tête On installa tout au sommet.
Introduction. Vil J. Tantrisme.
iO«
Âdibuddha, le Bouddha primordial, restauration du Brahman védique et de l’isvara védantin, une sorte de Dieu. Mais celte tentative n’eut aucun succès. La dévotion populaire était fixée sur Amitabha, et son paradis sensuel. Une nouvelle et volumineuse série s’ajouta à la littérature bouddhique, et un culte de prières, psalmodies et invocations se développa. Ce qu’on appelle maintenant Bouddhisme, ce n'est plus le Bouddhisme, c’est le culte d’Amida, gémissent les auteurs chinois; les femmes et les enfants ont trouvé cela plus agréable et plus facile; on n’entend plus qu’invoquer « O Amida Bouddha!».— S’il est vrai que, pour les femmes et les enfants, le Pseudo-Bouddhisme mystique se réduisit à peu près à cela, pour les hommes il trouva une autre formule. Il leur proposa comme idéal, comme but de leurs efforts, non plus le nirvana, mais ce qu’on a appelé la bouddhification ; s’élever, dans l’échelle des êtres, jusqu’à devenir Bouddha à son tour... Comment cela?.. Par le vœu de se dévouer pour le bien de tous les êtres, suivi du don de soi effectif et persévérant. Mais don, non pas altruiste, comme celui du chrétien qui se donne par amour de Dieu et du prochain; don égoïste, celui qui se donne ayant pour objet, d’abord sa gloire devant les hommes, puis sa bouddhification.
IV. l3seudo-Bouddliisme tantrique. Tantrisme. — Enfin, du mélange de très peu de Bouddhisme, avec beaucoup de Yogisme et de Sivaïsme (page 68), sortit le Tantrisme, ainsi nommé parce qu’il use et abuse des tantra, formules incantatoires. 11 dut son origine à des solitaires bouddhiques, qui voisinèrent avec des Yogi et des Sivaïtes. Repoussés avec execration par les Bouddhistes, ces sorciers et magiciens continuèrent néanmoins à se réclamer du Bouddha, pour l’avantage qui leur en revenait. En réalité les Tantrika sont des Sivaïtes. — C’est au Tantrisme qu’appartient cette horde grimaçante et obscène de génies monstrueux, mullimanes et polycéphales, jonglant avec des jouets ou des armes; Siva et son épouse, Vajrapâiîi (l’indra védique), Vajrasattva (le dieu de la foudre', etc. Inutile de m’étendre ici sur les pratiques ridicules ou indécentes, de ce fétichisme répugnant. J’en publierai plus tard ce qu’on peut en publier. — Ce sont les Tantrika qui apprirent aux Chinois du septième siècle toutes les superstitions qu’ils pratiquent encore, à l’égard des lutins, des défunts, etc.
, Conclusion: C’est dans les écrits du Ilïnayâna, surtout dans les écrits moraux et disciplinaires, qu’il faut chercher ce qui peut rester du vrai Bouddhisme du Bouddha. C’est pourquoi j’ai commencé par cette partie, ma série bouddhique. — Le Mahâyâna, intéressant et important comme philosophie, n’a presque plus, de Bouddhisme, que le nom. Quant a TAmidisme et au Tantrisme, ils n’ont rien de commun avec le Bouddhisme, qu’ils ont supplanté.
Introduction.
Nomenclature des écoles boii(liHii(|iies indiennes et chinoises.
Ecoles indiennes.
A. — HInayâna. Le grand corps des VaiL)hüsliika 舰 键沙論 p'ouo-cha-lunn-cheu, tradilionalistes conservateurs, réalistes. Ils admetlent \ les sütra 經 king, propos traditionnels attribués au Bouddha ; et les sastra là1 lunn, commentaires et disserlalions des disciples. Ils expliquent les néga- 1 tions rlu moi, du Bouddha, en ce sens que, les sknndha existant seuls durablement, le moi instantané et successif est fonction des skandha. Théorie du moi-série, exposée page 99. Leur formule est « la bouteille est vide, mais la i bouteille est»; ce qui veut dire, l’être matériul existe réellement, mais ne j contient pas d’ûme iiitiépendaiite et permanente.
Premier groupe, les Sthavira 上坐部 Cbang-tsouo-pou, Anciens du ; concile de Vaisall en 377 (souvent appelés, par honneur, Mahâ-sthavira les ] Grands anciens、, conservateurs. Se réclament du disciple Kâlyâyana 迦 婉 . 延 Kia-tchan-yen, ou simplement Kia-yen. Produisit, après le concile de ] Pâtaliputra en 246, les trois branches :
Mahâvihâra-vâsin 摩 |îf 耽訴 羅住部 Mouo-ho pM-ho-louo tchou pou. j
Jetavaniya 支提 lîl 住部 Tcheu-t'i-chan tchou pou.
Abhayagiri-vâsin 热畏 山住部 Ou-wei-chan tchou pou.
Deuxième groupe, les SarvàslivJda 薩 婆多節 Sa-p'ouo-touo pou, ou 一 切有部 I-tsMe-you pou, conservateurs. Se réclament de Râhula 羅麟 羅 I.ouo-heou-louo, le propre fils du Bouddha. Très llorissant, au premier ] siècle de Père chrétienue. Produisit les grandes et importantes branches:
Dharmagupta 磬 無德部 T’an-ou-lei pou, ou i 去密部 Fa- mi pou.
Mahîéâsaka 彌沙 塞部 Mi-cha-sai pou.
Mülasarvâslivâiia 一 切有 根本部 l-ts’ie-you keun-penn pou.
KâsyapIyR 迦 葉比部 Kia-ye-pi pou.
Vàlsïpulrîya 可 住子部 K'o-tcbou-tzeu pou.
Troisième groupe, issu du mélange des éléments précédents avec ie nyâya î ( page 88), parait s'étre occupé plutôt de logique et de sophistique. 11 est 1 moins important.
Hetuvâda 因 说 部 Yinn-lunn pou, s’occupa des causes.
Vibhâjya-Viklhi 分別 說部 Fenn-pie-chouo poa, s'occupa des distinc- I tions.
Sammatiya 三 彌底部 San-mi-ti pou.
A van ta ka 大不可 棄子部 Ta-pou-k’o- k’i •丨 zeu pou.
Introduction. IX. Ecoles indiennes.
B. Hlnayâna. Le corps des Mahâsai 丨 îghika 摩詞' 僧祇部 Mouo-ho Seng-k'i pou, ou 大 ® 部 Ta-tchoung pou, progressistes, membres du contre-concile de Vaisali en 377. Paiti fondé surlout sur le viuaya discipline. Se réclame du giand Kâ^yapa 摩 言可 迦葉波 Mouo-ho Kia-ye-p'uuo, disciple du Bouddha. Produisit, après le concile de Pâtaliputra en 24ü, les cinq branches:
Pûrvasaila 東 山住部 Tong-chan tchou pou.
Avarasaila 西 山住部 Si-chan-tchou pou.
Haimavata 雪 山住部 Sap-chan-tchou pou.
hokoUara-vâdïn 出 世說部 Tch'ou-cheu-choun pou.
Prajîiapti-vàflirt 說度部 Chouo-tou pou, o 丨 1 說假部 Chouo-kia pou. Auxquelles on peut ajouter: Ekavyâvahârika 一說部 l-chouo pou.
C. — Hlnayâna. L'école Sautr.inlika 僧迦 蘭多部 Seng-kia-lan-touo pou, ou simplement 經部 King-pou, l’école des 經 king sfitra, parce qu’ils n'admettent que ces propos traditionnels attribués au Bouddha, et rejettent tous les 甚命 lunn sislra, commentaires et développements des disciples Fondée, entre le troisième et le quatrième concile, par Kumâralabdlia 拘 摩 羅邏多 Kiu-mouo-louo-louo-touo, en chinois 童授 T'oung-cheou. Se réclamé du disciple Pûriia >Iait 丨 ’Syai.iïput 丨 ’a 滿慈子 Alan-ts'eu-tzeu, ou f 晶見子 Man-kien-tzeu, qu'il ne faut pas confondre avec Maitreya. —— Contradicteurs des Vaibhivshika ( ci-dessus A ), les Sautrâ ntika tiennent que les négations du moi, par le Bouddha, sont absolues. Pour eux, il n y a ni skandha, ni moi, réels. Leur formule est «la bouteille est vide, et la l)outeille u’est pas » ; c’est-à-dire, il n’y a pas de moi, puisqu’il n’y a pas d’être. Ce sont donc de purs phénoménalistes ( page 98), précurseurs des idéalistes et des nihilistes du Mahâyâna.
D. — Mahâyâna. Ecole Madhyamayâna 中乘 Tchoung-tcireng. Fondée par Aévaghosha 馬鳴 Ma-niing, vers la fin du premier siècle de Père chrétienne. Idéalisme. Aucune réalité objective. Réalité relative, ou subjective, seulement.
E. — Mahayâna. Ecole Madhyamika 中 論性教 Tchoung-lunn-sing-kfao. [: Fondée par Nâgarjuna 補樹 Lqung-cbou, au second siècle de l’éi’e chrétienne Nihilisme dialectique. Sur chaque question, Nâgarjuna pose d'abord la thèse, qu’il détruit; puis 「antithèse, qu'il détruit eucore; reste zéro. I!
. . paraît avoir parlé le premier d’Amitabha. Sophiste novateur, dont rinfluence fut immense.
F. —L'école Yogacârya 瑜伽部 U-kia-pou, issue du Yogisme, occupe une place à part. Elle reçut sa (Jeniiùru forme de Putanjali, vers 200-1.)0 、 avant J. G. Pour son développement dans l’Imle, voye* Introduclion VI; en Chine, voyez ci-dessous S.
Introduction. IX. Ecoles indiennes.
G. — Ecoles diverses.
Ecole Aisvarika RÜ 說羅部 A-chouu-louo pou. Théistes du Népau!, sectateurs de Âdibuddha le Bouddha primordial ( page lOi ), équivalent de isvara. N'eurent jamais d’adliérfiiits en Chine.
Ecole Karmika 施 設論部 Cheu-chee-lunn pou, rejeta tout dogme, ! soutint que les bonnes œuvres seules sont utiles.
Ecole Sûtpkhya 僧怯師 Seng-k'ie cheu, de Kapila 迦比羅 Kia-pilouo, que nous connaissons ( page 68).
Ecole Vaiéishika fljfc 世師 P'i-cheu cheu, de Kanada 迦那達 Kia-nata, atom is tes matérialistes que nous connaissons aussi t page 88).
H. — Voici les sectes qu'énumère le Lanka vatâra>sûtra 榜伽經 Lengkia-king, traduit en chinois en 413.
1 •小 乘外道 hérétiques hinayanistes, qui prétendent que, à la mort, rhomme^éteint comme une lampe. Il ne peut s'agir que des Saulrânlika.
2. 方論師 ceux qui soutiennent que tout est produit par l’espace.
3. üÿ 論師 ceux <]ui pensent que tout est produit par le temps.
4 . 口力 f 命師 ceux qui pensent que tout est sorti du vide, un peu comme Annximandre.
5. 風論師 ceux ({ui soutiennent que le vent a tout produit, comme l’ionien Anaximène.
6. JE 水論師 ceux qui pensent que tout est sorti de l’eau, comme Thaïes.