Kathavatthu, xviii
porter : mais le Maître garde le « silence de parole et de pensée » qui lui vaut le titre de muni, c'est-à-dire de « silencieux -». D'après quelquesuns, la lumière des poils blancs de Viirnà illumine les esprits; d'après d'autres docteurs, ce sont les murs mêmes de la chambre de prêche qui révèlent la doctrine. — Les brahmanes trouvent cette idée très ridicule ^
Le Bouddha étant ainsi magnifié, comment sa transcendante extase prendrait-elle fin ? Il demeure, évidemment, jusqu'à la fin de la période cosmique, et par conséquent ce qu'on nomme nirvana n'est que la prolongation éternelle de l'état de Bouddha. La statuaire du Gandhara représente, en efFet, de nombreux Bouddhas, — vivants ou éteints, Çakyamuni, ses prédécesseurs et ses collègues, — plongés dans la béatifique méditation. Ou bien on peut dire que le Bouddha entre en nirvana quand il cesse d'être visible aux dieux et aux hommes et s'enferme dans le stûpa^ reliquaire, tumulus céleste ou terrestre^. — Encore ne faut-il pas s'étonner, si
1. Çlokavârttika, p. 86. 10; Bodhicaryâvatâra, ix, 36. Voir J. R. A. S., 1902, p. 374.
2. Il est à peine utile de le remarquer, toutes les vues sur le nirvana et la qualité de Bouddha manquent de rigueur. En vérité vraie, rien n'existe, rien n'arrive : l'acquisition de la qualité de Bouddha est illusoire. En vérité relative, la qualité de Bouddha consiste dans le non-savoir; le « vrai corps » des Bouddhas, le « corps de la loi n [dliarmakàyaj, est un non-corps, un pur néant
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« Puissant Joyau », un Bouddha des anciens âges, depuis longtemps évanoui, déploie à l'occasion tout le prestige des fantasmagories mythologiques; — mais ceci appartient au Grand Véhicule, et nous avons encore à examiner ce que les anciennes sectes « supranaturalistes » enseignent sur le « futur Bouddha ».
Le futur Bouddha à sa dernière naissance, c'est-à-dire descendu du Tusita pour conquérir sous ri\.rbre la dignité de Bouddha, est un être surnaturel. La plus ancienne tradition rapporte, en effet, que la naissance de Çâkyamuni fut merveilleuse et que son corps portait les
ou la connaissance indifférenciée ; le corps dit de jouissance et le corps magique sont également illusoires. — Donc tout ce qu'on dit des Bouddhas, de leur enseignement, de leurnjVfâna, est pure fantasmagorie. Le Lankâvat tra, qui relate les entretiens de Çâkyamuni avec Râvana et Mahîmali, condamne tout d'abord cette opinion des mauvais bouddhistes que les Bouddhas, « pour lesquels tout objet de connaissance a disparu », puissent faire entendre le grand éclat de rire qui inaugure la prédication; les divinités de forme bouddhique, Çâkyamuni ou Amitâbhadans le Lotus, sont des « corps magiques », car « les Bouddhas sont silencieux » ; et pour affirmer plus nettement l'irréalité de toute la bouddhologie, on nous dit que Râvana se voit multiplié en de nombreux Rûvanas installés sur de nombreuses montagnes en présence de Bouddhas aux trente-deux marques.
Cependant la phraséologie et la mythologie distinguent le plus souvent les Bouddhas en exercice des Bouddhas passés et à venir. Mais, en bonne dogmatique, les Bouddhas n'existent que dans le corps non-pensant et impensable qu'on appelle « corps de la loi ».
marques. Mais l'école des Presbylres, qui a conservé ces précieuses indications, n'a pas saisi leur portée; dans les détails anthropomorphiques où il faut reconnaître la condescendance d'un dieu, elle a vu des preuves de la faiblesse humaine ; elle n'a pas dégagé le principe fondamental de l'exégèse : Çâkyamuni, avant comme après l'illumination, est supérieur au monde; mais il a voulu se conformer à l'habitude du monde {lokânuvarlana)^ . — Quel croyant admettra que le futur Bouddha ait vécu si longtemps dans le harem; que son fils Ràhula fut engendré suivant la loi commune; que la vocation ait été provoquée par la rencontre du malade, du mort et du moine; que le jeune sage se soit mis à l'école de maîtres humains et qu'il ait pratiqué d'inutiles austérités ; que le Bouddha ait hésité à prêcher la loi ? Toutes ces choses ne sont racontées ou ne sont arrivées que pour notre édification. — Voici des milliards de siècles qu'en présence d'un archaïque Bouddha qui s'appelait aussi Çâkyamuni, le futur Çâkyamuni, notre Çâkyamuni, a fait vœu de devenir un Bouddha ; il a traversé au cours des siècles dix étages ou « terres » de perfectionnement moral. S'incarnant pour la dernière fois, descendant du ciel'Tusita, il revêt
1 . Ceci est en somme le principe de la <> distinction des deux enseignements » transporté dans le domaine bouddhologique.
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dans le sein de Mâyâ, qui est vierge, un corps <f spirituel » (manomaya) qui donnera le change aux hommes; son épouse aussi est vierge, car le futur Bouddha, dans sa dernière existence, ignore les désirs sensuels. — En un mot, Çakyamuni apparut, sinon comme semblable aux autres hommes, du moins sous une forme presque humaine, et il enseigna par son exemple la vie idéale du bouddhiste. Pure condescendance, pure charité à l'égard du monde. Ici trouve son explication et son complément la belle page du « livre du nirvana » que nous citions plus haut : le Bouddha prend l'aspect et la voix de ses auditeurs ; mais ceux-ci soupçonnent sa dignité : « Qui nous a parlé », disent-ils, « un dieu ou un homme ? »
Observons cependant que, faute peut-être de suffisante information, toutes ces vues « supranaturalistes » du Petit Véhicule, éparses dans divers ouvrages, ne donnent pas l'impression d'un sj'stème cohérent : on dirait plutôt des remarques exégétiques faites au hasard. Il est notamment difficile de dire en quoi consiste le « corps spirituel » d'un futur Bouddha à sa dernière naissance. M. Senart veut entendre qu'il est, non pas immatériel, mais seulement très subtil. « J'aime autant», reprend M. Barth, « le laisser tel quel; il est des choses qu'il ne faut pas vouloir creuser. » Ne doutons pas que les
bouddhistes ne l'aient creusée D'après Çâripiitra, le corps spirituel est un corps du monde de la « forme », c'est-à-dire de la matière; d'après Udâyin, — mais Çàkyamuni lui donne tort, — il appartient au monde de la non-matière. Un texte canonique enfin appelle « corps spirituels » les fantômes que créent les magiciens ou les saints.
— Nous ne sommes pas mieux fixés sur des points plus essentiels : il semble bien que cer-
1. Voir Barth, /. des Safants, août 1899, premier article sur le Mahâvastu : « Quant aux Bodhisaltvas parvenus à leur dernière naissance, on sait qu'ils viennent au monde en sortant du flanc droit de leur mère sans la blesser; c'est, ajoute le Mahâvastu, que leur forme (rfipa)^ c'est-à-dire leur corps, est tout spirituel (wanowaya), I, 218. M. Senarl veut entendre par là qu'il est, non immatériel, mais seulement très subtil; j'aime autant le laisser tel quel; il est des choses qu'il ne faut pas vouloir creuser. » Je crois bien que l'interprétation de M. Senart est justifiée : il s'agit d'un corps du monde de la forme {rûpÂvacara), mais subtil (comparer Dîgha, I, pp. 34 et 202); non engendré suivant la loi du monde de la concupiscence, comme lexplique lAbhidharmakoçavyâkhyâ : matériel, parce qu'il est visible {drçyarnpaU'îxt) ; spirituel, parce qu'il n'est pas engendré {iipapCidiikati'Ât : çuhraçonilani aprâpya prâdurbhûfîit)... "Tels sont les corps des premiers hommes et des dieux Rûpâvacaras.
— Dans A«guttara, I, p. 24 : manomatjam /iiii/am abliinimminanti\nam= « de ceux qui créent des corps spirituels )i. Dans Lalitavistara, 68.2, un palais est dit « spirituel, fait de pierre précieuses... » (et le tibétain traduit : créé par l'esprit). Les futurs Bouddhas possèdent un corps spirituel dès la huitième terre (Lankâvatâra, p. 83) luanouad apratiliataçlghragïunitfîxt : « parce qu'ils se meuvent à travers les obstacles et aussi vite que la pensée ». [Il y a d'ailleurs trois espèces do corps spirituels, p. 138 : décidément ce n'est pas; un problème à creuser!]; beaucoup d'autres saints ont la même pré-j rogative [Kern, Lotus, p. 194]. La perfection du corps dit n'tpak:^ya\ comporte la perfection des marques principales et secondaires, la perfection des forces, la perfection du corps et des os solides comme le diamant (Abhidharmakoçavyâkhyâ). Voir VVindisch, Buddha's Geburt, p. -"i, et Bodliisaltva in Sanskrit Literature daas Hastings.
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taines manifestations historiques de Çâkyamuni furent seulement « apparentes », par exemple ses austérités, ses relations avec les femmes du harem; mais la conquête de l'illumination n'estelle pas un événement réel? où est la limite entre la « condescendance à l'égard du monde » et la pure fantasmagorie ?
Pour répondre à cette question on aimerait pouvoir faire fond sur une décision du concile de Patna, en 256 avant notre ère, condamnant l'hérésie attribuée plus tard aux Vetullakas et qui est une des caractéristiques du Grand Véhicule : « Çâkyamuni n'a pas réellement résidé dans le monde des hommes; il est demeuré dans le ciel des Tusitas ; les hommes et les dieux n'ont vu de lui qu'un fantôme. » C'est, au plus juste, du docétisme.
Je ne partage pas, en ce qui concerne la tradition du troisième concile, la confiance de M. Rhys Davids ou de M. Oldenberg; mais il n'est pas impossible qu'avant l'époque d'Açoka les « supranaturalistes » possédassent déjà, dans ses traits essentiels, la bouddhologie dont la thèse docète est une des expressions, et que le Lotus de la Bonne Loi, qui doit être du premier siècle de notre ère*, développe dans toute son ampleur doctrinale et mythologique.
1 . La traduction chinoise la plus ancienne se place entre 265 et 316 ; mais elle contient les chapitres xxi-xxvi qui sont certainement des
Bouddhologie du Grand Véhicule^. — Amitabha
Çâkyamuni, dans les livres pâlis, quoique étant un « grand mâle, » n'est qu'un homme prédestiné à devenir le plus grand des dieux et devenu tel, en effet, par la conquête de la qualité de Bouddha. Encore ce dieu disparaît-il après quarante années de règne : il pourrait, dit-on, pieuse con-
additions. (Voir Kern, Lotus, p. xxij. — On assure que lo RataakûtasCitra a été traduit avant 170, l'Aksobhyavyùha, la Daras'ihasrikû et la Mahfisukhftvati avant 186.
1. Il se peut bien que les Velullakas appartiennent au Grand Véhicule (voir Kern, Versl. en med. der K. Ak. van Wetenschappen, l'J07, p. 312 et J. R. A. S., 1907, p. 'i-ii). — D'autre part, les Pûrvaçailas et les Sautrântikas qui poussent très loin le supranaturalisme sont classés dans le Petit Véhicule. — Il n'entre pas dans notre plan de décrire la littérature du Grand Véhicule et d'exposer les diverses hypothèses qu'on peut formuler sur sa genèse. Notons seulement les points suivants : 1. Cette littérature repose sur les anciens canons (voir W'indisch, Budd/ia u/id Mîirn : Kern, traduction du Lotus, préface, etc.); elle est tout entière dans la forme de SCitras, appelés VaipulyasCilras (•< Sfitras développés ») ou « Sûtras du Grand Véhicule » (mahây;lnasùtras), caractérisés par la nature de l'audience, toujours céleste, qui écoute les discours du Bouddha; les uns ont été composés d'abord en pracrit, sanscrltisés ensuite du moins dans les parties en prose; les autres furent sanscrits dès l'origine. 2. Le Vinaya comporte '') desl livres surla pratique des Bodhisattvas, ordination, règles, stades, etc. (voir ci-dessous, pp 327, 341) et,3), pour les moines seuls, le Vinayaj des anciennes écoles plus ou moins modifié. 3. Les Sûtras surtout philosophiques appartiennent soit à l'école Mâdhyamika (Prajnâpâramità), soit à l'école Vijnânavâdin fLankâvatâra). 4. Les Sûtras surtout « dévots » glorifient soit Çâkyamuni (Lotus), soit Amitabha (Sukhâvatî), soit Avalokiteçvara (Kârandavyûha).