LE DON EXCESSIF
donne les trois quarts des aumônes qu'il reçoit aux misérables, aux abandonnés, aux religieux ; il ne mange ni trop, ni trop peu; il ne donne jamais son froc, étendard du Bouddha. 11 ne fait pas souffrir son corps, — qui pratique la Bonne Loi, — pour un avantage médiocre; traité avec modération, ce corps remplira bientôt les espérances des créatures. Il ne sacrifie pas sa vie pour quelqu'un dont les dispositions de charité sont imparfaites, mais seulement pour quelqu'un qui est aussi bon ou meilleur que lui. » En d'autres termes, le but suprême est le salut des êtres ; je dois sacrifier ma vie pour un saint plus utile aux créatures que je ne suis moi-même; je n'ai pas le droit de la sacrifier pour quelqu'un qui ne me vaut pas. D'un autre point de vue, il n'est rien en moi qui n'appartienne aux déshérités et aux malheureux ; mais à quoi sert-il de donner une semence ? mieux vaut donner les fruits que portera l'arbre né de la semence. 11 faut donc veiller sur la « semence » de Bonne Pensée, sur cette « pousse de Bouddha » que je suis, et me garder moimême pour mieux garder les autres*.
D'ailleurs, comme nous l'avons vu, la charité mentale ou symbolique est aussi féconde que la charité de fait. Le « vœu » de devenir Bouddha
1. BoJhicaryâvatâra, V, 86-87, Bodhisattvabliûmi, I, ix. — Çiksâsamuccaya, sur l'ûfniara/isïi, « self-preservalion », p. 34, suiv.
332 CARRlÈnE DU BODHISATTVA
est FacLe essentiellement méritoire. On offre aux Bouddhas, tous les jours, l'univers avec son soleil et ses continents figurés dans un cercle magique : c'est à la fois don et hommage. Les moines tibétains, par le mauvais temps, abandonnent à l'ouragan de mauvaises gravures sur bois représentant des chevaux : secours peut-être insufïisant aux voyageurs, mais charité méritoire. Les rituels tantriques fourmillent d'applications analogues, — ou pires, — de la loi de compassion.
La charité héroïque des futurs Bouddhas consiste surtout, en ce qui regarde les laïcs, à nourrir les moines et à doter les monastères, — nous savons qu'ils n'y ont pas manqué ; en ce qui regarde les moines, qui n'ont rien et ne peuvent que recevoir, qui sont d'excellents « réceptacles » d'aumônes et sanctifient tous les dons, à étudier la Bonne Loi, à copier les livres saints, à composer des traités d'exégèse ou d'édification, et surtout à prêcher par tout l'univers : le véritable don, ce n'est pas le don de chair, mais le don de la « parole ». Ils n'ont pas été inférieurs à cette tâche. L'histoire de la propagande bouddhique, encore obscure, formera un chapitre très intéressant des annales religieuses. On connaît le zèle des pèlerins chinois ; les apôtres hindous n'ont sans doute pas montré moins de désintéressement, ni moins